CHAPITRE XIV
La lecture de ce que nous venons de rapporter intéressa vivement notre ami, mais il dut avouer qu'il avait dès la fin du cahier précédent deviné que la bonne créature était retrouvée. La description des sauvages montagnes lui avait d'abord donné l'éveil, puis le pressentiment de Lénardo pendant la nuit du clair de lune, et la répétition des termes de sa lettre l'avaient mis sur la trace. Frédéric, auquel il exposa ses impressions, ne le contredit point.
Mais voici que notre obligation de raconter, de représenter, de développer et d'abréger devient de plus en plus difficile. Qui ne sent pas que nous approchons de la fin, et que nous sommes partagé entre la crainte de nous attarder à des longueurs et le désir de ne rien laisser d'indécis derrière nous? Les dépêches récemment arrivées nous apprennent beaucoup de choses, il est vrai, mais les lettres et les nombreuses pièces renfermaient divers détails qui ne sont point d'un intérêt général. Nous avons donc pris le parti de combiner ce que nous avons appris alors avec ce qui est venu plus tard à notre connaissance, et de remplir ainsi jusqu'au bout le grave devoir d'un narrateur fidèle.
Avant toutes choses nous dirons que Lothaire ainsi que Thérèse, sa femme, et Nathalie,. qui n'a pas voulu se séparer de son frère, se sont embarqués avec Tabbé. Ils sont partis avec d'heureux présages, et un vent favorable enfle sansdoute les voiles deleur vaisseau. Ils n'emportent avec eux qu'un seul sentiment pénible, un véritable deuil moral : ils n'ont pu. avant de partir, rendre
visite à Macarie. Le détour était trop grand, l'entreprise trop importante. On trouvait déjà qu'on était en retard, et l'on s'était vu obligé de sacrifier un devoir sacré à la nécessité.
Ce serait sans doute notre devoir de narrateur de ne pas laisser des personnes si chères, qui ont gagné depuis longtemps notre affection, partir pour despayssilointains sans rapporter ce qu'elles ont entrepris et exécuté jusqu'à ce jour, d'autant plus que nous les avons depuis longtemps perdues de vue. Cependant nous passerons ces choses sous silence, parce que tous leurs travaux ont eu pour objet la grande entreprise pour laquelle nous les vos ons s'embarquer. Espérons que nous les retrouverons un jour, dans une activité régulière, déployant les vrais mérites de leurs différents caractères.
Juliette, la bonne et sensée Juliette, que nous n'avons pas oubliée, avait épousé un homme selon le cœur de son oncle, partageant et poursuivantson œuvre selon lesidées du brave homme. Dansles derniers temps elle avait beaucoupvécu auprèsde la tante, où se rencontraientla plupart des membres de la société sur lesquels elle avait exercé une influence bienfaisante, soit qu'ils fussent au nombre de ceux qui restèrent sur le continent, soit qu'ils fissent partie de la fraction de l'émigration. Lénardo et Frédéric avaient déjà pris congé d'elle. Les communications par messagers n'en étaient devenues que plus actives.
Si l'on avait à regretter parmi les hôtes de Macarie l'absence des nobles amis que nous venons de nommer, il se trouvait chez elle bien des personnes intéressantes et déjà connues de nous. Hilarie vintavecson mari, qui était devenu capitaine et possesseur de domaines considérahles.
Là, comme partout, sa grâce et son amabilité lui firent pardonner son extrême facilité à passer d'une affection à
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une autre, défaut que nous avons eu l'occasion de constater dans le cours de notre récit. Les hommes surtout étaient loin de lui en faire un crime. Ce défaut, si c'en est un, ne les choque point, parce que chacun peut désirer et espérer d'en être Tobjet.
Flavio, son mari, vif gai, aimable, semblait posséder toute son affection ; elle s'était peut-être pardonné à eiiemôme le passé, et Macarie ne chercha point à le lui rappeler. Flavio, toujours passionnépour la poésie, demanda, avant son départ, la permission de lire un poëme qu'il avait composé, pendant son court séjour, eo l'honneur de Macarie et de sa société. Oci le voyait se promener dans les campagnes, s'arrêter par instants, puis reprendre sa marche en gesticulant, écrire sur ses tablettes, réfléchir et écrirede nouveau. Enfin il considéra son poëme comme achevé, et exprima son désir par l'entremise d'Angéla.
La bonne dame se soumit, quoique à regret, à cette lecture: cela se laissait écouter sans rien apprendre que ce que l'on savait déjà, sans rien faire éprouver que ce que l'on avait déjà éprouvé. Cependant le débit était facile et agréable, on rencontrait çà et là quelques tournures, quelques rimes neuves au milieu de longueurs regrettables. Il offrit ensuite son œuvre soigneusementcopiée sur du papier à bordure, et l'on se sépara dans des sentiments de satisfaction réciproque.
Ce couple était revenu d'un grand et intéressant voyage dans le Midi, pour relever, au château, le major qui était devenu l'époux de l'irrésistible veuve, et désirait à son tour respirer un peu l'air de ce paradis terrestre.
Ces derniers vinrentdoncremplacerFlavioetHiiarie; et l'adorable dame reçut chez Macarie,comme partout, le plus favorable accueil, ce qui parut surtout en ce qu'elle fut admise seule dans les appartements intimes, faveur qui
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fut également accordée plus tard au major. On retrouva en lui lemilitaire de bon ton, l'homme versé dan? l'économie domestique et agricole, l'ami des îetlrt'9, le poëte didactique que nous connaissons ; il fut fort bien accueilli parl'astrojiorae et parles autres personnes de la maison.
Il fut particulièrement distingué parle vieux seigneur, l'oncle vénérable qui, demeurant à quelque distance de Macarie, vint au château plus fréquemment qu'il n'avaft coutume; mais il y reslaitque quelques heures, sa santé lui défendant de passer la nuit hors de chez lui.
Pendant ses courtes visites, sa présence faisait toujours plaisir, caril était toujours homme du monde et de cour, indulgent et communicaiif; on lui pardonnaitune nuance de morgue aristocratique qui ne lui seyait pas mal. Au reste, il était vraiment heureux, comme on l'est toujours lorsqu'on a de graves affaires à traiter avec des gens intelligents et sages. L'en-reprise gigantesque était en pleine voie d'exécution ; t le marchait régulièrement.
Ne parlons que de l'esse:, tiel. Il est propriétaire de domaines d'outre-mer, laissés par c5es ancêtres. Comment cela s'est fait, les personnes qui ccnnaissent les affaires dupaysl'expliquerontàleurs.vmis, carcelanousmènerait trop loin. Ces proi-nétésavai;nt été jusqu'alors affermées et rapportaient foi t peu de chose. La société que nous connaissons est maintenant autorisée à en prendre possession, au sein de l'organisation civile la plus rompléte. De là elle peut agir suivant ses intérêts comme membre influent de l'État, et s'étendre dans le désert encore inculte. C'est à cela surtout que Lénardo et Frédéric veulent s'appliquer, pour montrer comment on peut remonter à l'origine et suivre les voies de la nature.
A peine les personnes qu'j nous avons citées eurentelles quitté le château, qu'elles furent remplacées pur des
hôtes d'un tout autre genre, mais qui ne furent pas moins bienreçus.NousnenousserionspasattendusàvoirPhiline etLydie paraître dans ce saint asile, et cependant elles y vinrent. Montan, qui se trouvait encore dans les montagnes, devait venir les prendre et les conduire, par le plus court chemin, au port d'embarquement. Elles furent fort bieti accueillies par les femmes du château. Philine avait avec elle un couple de charmants enfants ; simplement mais élégamment vêtue, elle se faisait remarquer par une ceinture brodée de fleurs à laquelle pendait une grande chaîne d'argent terminée par une paire de ciseaux anglais, avec lesquels elle taillait et coupait l'air, comme pour donner de l'expression à ses paroles, ce qui ne manquait jamais d'égayer les assistants. Elle ne tarda pas à demander s'il n'y avait rien à tailler dans la maison. Il se trouva, pour satisfaire sou activité, qu'on avait à faire le trousseau de deux fiancées . Alors Philine observe les costumes du pays, fait marcher les jeunes filles devant elle, et se met à tailler ; mais, agissant avec esprit et goût, n'ôtantrien du caractère du costume, elle sait si bien donner de la grâce à la roideur barbare que les fiancées s'en trouvent mieux et en sont trouvées mieux par les autres, et qu'on n'a pas à se plaindre, comme on le craignait, que Philine se soit écartée de la tradition.
Puis ce fut le tour de Lydie, l'habile et prompte couturière, et l'on put espérer qu'avec l'aide des autres femmes les fiancées seraient habillées plus tôt qu'on ne l'aurait supposé. Au reste, cesjeunes filles n'étaientguèie libres de s'éloignerlongtemps. Philine s'occupait des plus petits détails, et les traitait comme des poupées ou des figurantes. Des masses de rubans etd'ornenients en usage dans le pays, habilement distribués, mirent en évidence ces belles formes et ces jolis visages, dissimulés d'ordi-«
naire sous une barbare pruderie, et donnèrent quelque grâce à ces vigoureuses paysannes.
Mais des personnes trop actives finissent par devenir importunes dans une maison bien réglée. Pbiline avait pénétré avec ses avides ciseaux dans les chambres où étaient entassées les provisions d'étoffes destinées à habiller la grande famille. Elle souriait d'avance à la perspective de tailler tout cela. On fut obligé de l'écarter du magasin et de le tenir fermé, car elle ne savait se modérer. Angéla ne voulut pas être traitée en fiancée ; elle redoutait une pareille coupeuse; du reste, ces deux femmes ne parvinrent point à établir entre elles de bonnes relations ; nous aurons peut-être occasion d'en reparler.
Montan tardait àarriver plus longtemps qu'on ne pensait, et Pbiline insistait pour être présentée à Macarie . On lui céda, dans l'espoir d'être plus tôt débarrassé d'elle, et ce fut un spectacle assez curieux de voir les deux pécheresses aux pieds de la sainte. Elles étaient toutes deux à genoux, Pbiline entre ses deux enfants ; elle dit avec sa gaieté accoutumée : « J'adore mon mari, mes enfants, j'aime à travailler pour eux et pour les autres ; le reste, tu me le pardonneras I »
Macarie la bénit; Pbiline se retira eu faisant une modeste révérence.
Lydie étaità la gauchede la sainte, le visage caché dans ses genoux; elle pleurait amèrement, sans pouvoir prononcer une parole. Macarie lui frappasur l'épaule comme pour la calmer, puis la baisa à plusieurs reprises, dans une intention pieuse, sur son front qu'inondait sa chevelure dénouée.
Lydie se redressa, d'abord sur ses genoux, puis sur les pieds, et regarda sa bienfaitrice avec une joie pure. «Qu'est-ce que j'éprouve? dit-elle, que m'arive-t-il ? Ltj
pesant fardeau qui m'ôtait sinon toutsentiment, du moi ris toute réflexion, disparaît soudain ; je puis lever la tôle maintenant, diriger mes pensées vers le ciel, et, ajoutât-elle avec un profond soupir, je crois que mon cœur les suivra ! »
En ce moment la porte s'ouvrit, et Montan entra, comme il arrive souvent que la personne longtemps attendue arrive alors qu'on l'on ne l'espérait plus. Lydie s'en alla à lui, l'embrassa tendrement,et, le cond uisant vers M acarie, s'écria: allfaut qu'ilapprenne cequ'ildoit à cette femme divine, et qu'il se prosterne avec moi devant elle pour la remercier. »
Montan, surpris etassez embarrassé, contre sacoutume, ' dit, en s'inclinant profondément : «Je lui dois beaucoup, car c'est toi que je lui devrai ; c'est la première fois que tu m'accueilles avec tendresse et franchise, la première fois que tu me presses sur ton cœur, quoique je le mérite depuis longtemps. »
Nous devons cette confidence à nos lecteurs que Montan, (lès sapremièrpjeunesse, aimait Lydie ; que Lothaire, plus séduisant, la lui avait ravie, mais que Montan était resté fidèle à son ami et à Lydie, qu'il avait fini par épouser, ce qui surprendra sans doute ceux qui ont lu le commencement de cette histoire.
Ces trois personnages, qui ne pouvaient se sentir à leur aise dans la société européenne, avaient peine à modérer leur joie lorsqu'on parlait du sort qui les attendait en Amérique. Les ciseaux de Philine en frémissaient d'avance, caron songeaitàseréserver le monopolede fournir les vêtements à la nouvelle colonie. Philine faisait le tal)lenu des grands approvisionnements de drap et detoile et tailhiil dans l'air, voyant déjà, disait-elle, la récolte prêle puui la famille.
Lydie, de son côté, ramenée aux sentiments affectueux par les bénériict^ons de Macarie, voyait déjà, en esprit, ses élèves se muitiplier par centaines, et tout un peuple de ménagères pratiquer les principes de l'exactitude et de l'activité. Le grave Montan ne rêvait qu'aux riclies mines de cuivre, de plomb, de fer, de charbon de terre, si bien qu'il était souvent sur le point de déclarer que toute sa science n'avait été qu'un tâtonnement timide, dont il recueillerait les fruits dans le nouveau monde.
On comprendra saiiS peine que Montan se lia promptemont avec l'astrononic. Les conversations qu'ils eurenten présence de Macarie Curent extrêmement intéressantes; mais nous ne trouvons que peu de documents à ce sujet, parce que, depuis quelque temps, elle était devenue un auditeur moins attentif, et se négligeait dans son office de secrétaire ; peut-être aussi la plupart de ces idées étaient-elles trop générales et peu saisissables pour une fenmie.Nous nous contenterons donc d'intercaler en passant quelques-unes des pensées émises dans oes entretiens, et qui ne sont pas de la main d'Angéla.
« Dans l'étude des sciences, surtout de celles qui traitent de la nature, il est aussi nécessaire que difficile d'exannnersi ce qui nous est transmis par la tradition et ce qui a été admis comme vérité par nos ancêtres est effectivement digne de foi, à ce iioint que l'on puisse le prendre pour base certaine de ses travaux, ou bien si une croyance tiaditionnelle ne constitue pas plutôt la stagnation, et n'a pas occasionné un temps d'arrêt [»lntôt qu'un progrès?Un indice facilite cet examenj ilfaut rr-
chercher si l'opinion reçue a été et est restée vivante, productive d'activité.
« Pour l'épreuve des idées nouvelles, on doit procéder d'une façon tout opposée et se demander si elles sont véritablement avantageuses, ou si elles ne sont qu'une affaire de mode. Car une opinion, émanée de gens énergiques, se répand dans les masses avec une rapidité contagieuse, etalors on la nomme dominante, prétention qui n'a aucun sens pour le fidèle explorateur. L'Etat et l'Église peuvent avoir des raisons de se déclarer dominants, car ils ont affaire à une foule rebelle, et, du moment que l'ordre est maintenu, il est complètement indifférent que ce soit par tel ou tel moyen. Mais dans les sciences une liberté absolue est indispensable ; car ce n'est plus seulement pour aujourd'hui et pour demain qu'on travaille, c'est pour la suite infinie des temps.
a Quand même, dans les sciences, le faux viendrait à avoir la haute main, il restera toujours une minorité attachée à la vérité, et cette m inorité,seréduislt-elle à un seul esprit, cela serait encore égal; il continuera à agir en silence, en secret, puis un temps viendra où l'on s'informera de lui et de ses opinions ; ou bien elles se produiront d'elles-mêmes, encouragées par la propagation des lumières. »
Ala suite de ces conversations, Montan fit à l'astronome la confidence d'un fait incompréhensible et merveilleux. Pendant ses explorations minéralogiques, il était accompagné d'une personne douée de facultés toutes particulières, et qui se trouvait en relation directe avec tout ce qui est pierre, minéral, et même avec tout ce qu'on nomme élément. Non-seulement elle était impressionnée par les cours d'eau souterrains, par les gisements et les filons métallifères aussi bien que par les charbons et les
dépôts de matière minérale, mais, ce qui est étrange, ses sensations se modifiaient suivant la nature du sol. Les différents systèmes de montagnes exerçaient sur elle une influence particulière; Montan s'entendait avec elle sur tout cela depuis qu'ils avaient imaginé un langage bizarre, mais sufGsant. Il pouvait également l'éprouver dans les cas particuliers, car elle soutenait cette épreuve d'une façon remarquable, sachant reconnaître au toucher les propriétés physiques et les propriétés chimiques des éléments, et distinguer à première vue si un corps était pesant ou léger. Cette personne, sur le sexe de laquelle il ne voulaitpas s'expliquer, il l'avait fait partir en avant avec ses amis, et il en attendait de grands services pour ses explorations futures.
Cette confiance fit sortir l'astronome de sa réserve, et, avec l'agrément de Macarie, il révéla à Montan les rapports de la vénérable dame avec le système solaire. Grâce aux communications de l'astronome, nous sommes en état de donner sinon tout ce qu'on pourrait demander, du moins les points les plus importants.
Admirons d'abord quelle était, avec une extrême diversité, la ressemblance des deux cas. L'un de ces doux amis, pournepasdevenirunTimon, s'était enseveli dans les plus profonds abîmes de la terre, et là il avait appris qu'il y a dans la nature humaine des analogies avec les corps les plus bruts ; l'autre trouvait dans l'esprit de Macarie l'exemple que, tout comme ailleurs, les objets prochains, les objets éloignés sont du domaine d'une nature bien douée; qu'on n'avait nullement besoin de pénétrer jusqu'au centre de la terre, ni s'élancer au delà des limites du système solaire, mais qu'on trouvait dans l'action assez de sujets d'études et de recherches. Sur le sol et dans le boI on trouve les éléments nécessaires pour sa-
tisfaire les besoins terrestres, un monde de matériaux qui appelleiit l'emploi des plus hautes facultés humaines. Mais sur la voie spirituelle on rencontreia toujours la sympathie, l'amour l'activité libre et réglée, i'aire agir ces deux mondes l'un sur l'autre, en manifester, dans la courte apparition que nous faisons sur la terre, les propriétés respectives, c'est là le plus haut degré de perfection que puisse atteindre la créature humaine.
A la suite de ces confidences nos amis formèrent une alliance, et décidèrent de ne plus tenir leurs découvertes secrètes, parce que l'homme, qu'elles feraient peut-être sourire et quiles traiterait de fable digne d'entrer dans un roman, ne pourrait cependant s'empêcher de les considérer comme un emblème du bien idéal.
Montan ne tarda pas à partir avec les deux femmes ; on auraitbien voulule retenir, lui et Lydie, maisla turbulente Philine était à charge aux femmes de lamaison, haliituées au calme et à la réserve, surtout Angéla ; des causes toutes particulières augmentaient, du reste, l'inquiétude de cette noble fille.
Nous avons déjà eu à remarquerqu'ellene remplissait plus ses devoirs de rédactrice avec autant de joie qu'uùtrefois, et son esprit paraissait occupé ailleur.«'. Pour expliquer cette anomalie chez une personne si ordonnée et agissant dans une sphère si pure, nous sommes forcé d'introduire un nouveau personnage dans ce drame complexe.
Notre ancien et fidèle associé Werner, dont les affaires s'accroissaient et se multipliaient à l'infiDÎ, avait dû se pourvoir de rep-ésentants actifs, qu'il ne s'attachait qu'après les avoir bien éprouvés. Il avait envoyé un de ses agents à Macarie pour s'entendre avec elle sur le payement des sommes considérables que cette noble dame
ayait résolu et promis de consacrer à la nouvelle entreprise, surtout en considération de Lécardo,son favori. Ce jeune homme" intelligent, devenu l'aide et l'associé de Werner, nature simple ett'rauclje, se fait remarquer par un talent particulier, une extrême habileté dans le calcul de tête, qualité précieuse dans l'entreprise actuelle, où il faut grouper et partager les articles si divers d'un compte de société. Même dans la vie de tous les jours, où la conversation amène à parler de comptes, de chiffres, de balances, un pareil homme est excessivement utile. Déplus, il joue fort agréablement du piano; en cela ses facultés mathématiques et son naturel aimable le secondent ad mirablement. Les sons naissent sous sa main faciles et harmonieux ; quelquefois aussi il laisse voir qu'il n'est pas étranger aux spéculations plus élevées; si bien que c'est un homme fort attrayant, quoiqu'il parle peu et laisse à peine percerdanssaconversation quelque nuance de sentimentalité. Il est plus jeune que son âge, on pourrait presque lui trouvei- quelque chose d'enfantin. Quoi qu'il en soit, il a gagné le cœur d'Angéla, et elle le sien, ce dont Macarie est fort satisfaite, car depuis longtemps elle désirait voir mariée cette noble jeune hlle.
Cependant Angéla, sentant combien il serait difficile de la remplacer, avait déjà repoussé plusieurs foisde tendres ouvertures ; elle avait peut-être même fait violence à un penchant secret; mais, depuis qu'elle savait qu'on pouvait mettre à sa place une personne qui était déjà désignée, elle paraissait s'abandonner avec complaisance, avec passion même à une impression soudaine.
Nous arrivons maintenantà révéler la chose la plus importante ; car tout ce dont nous nous occupons depuis si longtemps s'est peu à peu produit, dénoué et arrangé. Il v&t décidé maintenant que lielle-et-iiouue, autrefois lu
brune jeune fille, s'établira auprès de Macarie. Le plan, dont les principaux points ont été posés, et qui est approuvé par Lénardo, touche à l'exécution ; tous les intéressés sont d'accord. Belle-et-Bonne remet tous ses biens à son associé. Il épouse la seconde fille de lafamille laborieuse, et devient le beau-frère de l'appareilleur. Cette association dispose dès lors d'un local qui permet d'établir une nouvelle fabrication, et d'occuper d'une autre façon les habitants de cette industrieuse vallée. Par suite de cette combinaison, Belle-et-Bonne devient libre et prend auprès de Macarie la place d'Angéla, qui est déjà fiancée au jeune associé deWerner. De la sorte tout est arrangé pour le moment ; ce qui ne peut pas être encore décidé demeure en suspens.
Belle-et-Bonne demande que Wilhelm-viennela chercher; il y a encore certaines choses à régler, et elle tient à ce qu'il termine ce qu'il a commencé : c'est lui qui l'a découverte, et un hasard singulier a mis Lénardo sur ses traces. Il faut maintenant que Wilhelm lui facilite le départ , et qu'il ait la satisfaction de ressaisir et de renouer une partie des fils entrelacés de sa destinée.
Mais, pour éclairer le lecteur d'une façon plus complète sur ce qui touche au cœur, à l'esprit de nos personnaj-'es, nous avons encore un secret à lui révéler. Lénardo n'a vait jamais manifesté le moins du monde le désir d'une union avec Belle-et-Bonne ; mais dans le cours des négociations, dans la longue correspondance à laquelle elles avaient donné lieu, on la sondait d'une façon délicate pour savoir comment elle envisagerait cette liaison, et ce qu'elle serait disposée à faire dans le cas où bn viendrait à en parler. On peut conclure de ses réponses qu'elle ne se sentait pas digne de répondre à un amour tel que celui de son noble ami, en lui rendant un cœur partagé. Une
pareille bonté méritait une âme tout entière, une femme qui lui appartînt complètement : c'est ce qu'elle ne pouvait lui donner. Le souvenir de son fiancé, de son mari, de leur intime union la possédait trop encore pour qu'il y eût chez elle place pour l'amour et la passion : elle ne pouvait pas donner autre chose qu'une pure affection, qu'une entière reconnaissance. On n'insista pas et, comme Lénardo n'avait point soulevé la question, on ne fut pas obligé de lui donner une réponse et des éclaircissements.
Quelques considérations générales trouveront leur place ici. Les rapports des habitants du château avec Macarie étaient empreints de respect, de confiance : tous s'entaient qu'ils se trouvaient en présence d'une nature supérieure, qui laissait cependant à chacun le libre exercice de son propre caractère. Chacun se montrait tel qu'il était avec plus de confiance qu'il ne l'avait jamais fait vis-à-vis de ses parents et de ses amis, car on était porté et invité à ne faire paraître que ce qu'on avait de bon, que ce qu'on avait demeilleur, ce qui produisait une satisfaction générale. Mais nous ne pouvons taire qu'au milieu de tant d'événements propres à la distraire, Macarie ne cessa de s'occuper de la situation de Lénardo ; elle s'en expliqua avec ses intimes, Angéla et l'astronome. Ils croyaientlire clairement dans le cœurdu jeune homme: il est tranquille pour le moment, son avenir étant assuré. L'objet de sa sollicitude va être heureux. Il n'avait plus qu'à se mettre courageusementà l'œuvre et à commencer la grande entreprise, s'en remettant pour le reste aux événements et à la destinée. On pouvait soupçonner cependant qu'il était soutenu dans ses travaux par l'idée de rappeler et peut-être de venir chercher lui-même Belleet-Bonne dès qu'il serait solidement établi.
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602 WILHELM MEISTEU.
A cette occasion, les trois amis ne purent s'abstenir de faire quelques observations pbilosopliiques; ils sp. trouvaient en présence d'un cas rare : la passion naissant du repentir. Ils se rappelaient d'autres exemples d'impressions ainsi transformées, d'inclinationsiiatives mystérieusement développées ; ils regrettaient que, dans de pareils cas, les conseils fussent de peu de poids ; mais ils disaient qu'il est nécessaire de savoir toujours à quoi s'en tenir sur son propre compte pour ne pas s'abandonner inconsidérément à tel ou tel pencbant.
Arrivés au point où nous eu sommes, nous ne pouvons résister au désir de transcrire une feuille de nos archives, qui concerne Macarie et les singulières particularités de son esprit. Par malheur ce document n'a été rédigé que de mémoire et longtemps après que le fond nous en eut été communiqué, et il n'est pas, comme on devrait le souhaiter dans une pareille circonstance, d'une complète authenticité. Quoi qu'il en soit, nous n'en rapportons ici que ce qu'il en faut pour éveiller la méditation t attirer l'atlention du lecteur, si toutefois il n'a pas observe ailleurs un fait semblable ou analogue.