CHAPITRE XVI
Le bailli de ce château que nous avons vu naguère animé par la présence de nos émigrants, homme naturellement actif et habile, sans cesse préoccupé des intérêts de son maître et des siens propres, était assis devant son bureau, mettant au net avec satisfaction les comptes et les mémoires dans lesquels il s'efforçait d'exposer et do faire ressortir les grands bénéfices (ju'il avait [jpocurés à son canton pendant le séjour de ces hôles. Toutefois, dans son idée, ce n'était là que la moindre cbose : il avait rcniarquélesgrandsrésullatsqu'on obtient d'hommes actifs, habiles, intelligents et hardis. Les uns avaient pris congé de lui pour passer la mer, les autres pour chercher fortune sur le continent ; mais il en était resté d'autres, retenus par des liaisons secrètes ; le bailli résolut de tirer Bon piolit de cette circonstance.
Au moment du départ il «e trouva — ce n'était \)n^
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difficile à prévoir — que plusieurs de ces robustes jeunes gens s'étaieDtplusoumoins engagés avec les jeunes filles du bourg et du pays. Quelques-uns eurent le courage, lOrsque Odoard parut avec les siens, de déclarer ouvertement qu'ils restaient ; aucun des émigrants de Lénardo n'était demeuré; seulement plusieurs d'entre eux avaient promis de revenir sous peu et de s'établir dans la contrée, si on leur assurait une existence convenable et des sûretés pour l'avenir.
Le bailli, qui connaissait tout le personnel et toutes les affaires domestiques de la petite population soumise à son administration, riait en lui-même, en véritable égoïste, de voir qu'on faisait de grands préparatifs et de grands frais pour aller déployer librement son activité en Amérique et sur le continent, et que par cela môme on lui procurait, à lui qui était resté tranquillement dans ses terres, les plus grands avantages pour son domaine, et qu'on lui donnait l'occasion de retenir et de grouper autour de lui quelques-uns des meilleurs ouvriers. Il trouvait fort naturel qu'une libéralité bien placée eût les plus beureuses conséquences. Il prit aussitôt la résolution d'entreprendre dans son petit canton quelque cbose de pareil. Les babitants aisés s'étaient vus presque forcés d'unir iégitimementleurs filles àleursépoux prématurés : le bailli leur fit comprendre que ce qui leur paraissait un accident domestique était au contraire un bonheur; et comme c'était réellement un bonheur, en ce sens que le sort était tombé sur les meilleurs ouvriers, il ne lui fut pas diflicile d'établir une fabrique de meubles, industrie qui n'exige ni grands locaux ni grands embarras, mais seulement de l'habileté et des matériaux suffisants. Le bailli promit les matériaux, les babitants fournirent les femmes, les locaux et les magasins, les ouvriers leur adresse.
L'habile homme d'affaires avait déjà médité mûrement toutes ces choses, au milieu du tumulte de la foule, el, maintenant que le calme était rétabli, il s'apprêtait à se mettre à l'œuvre.
Le torrent s'était écoulé et un silence de mort régnait dans les ruesdela petite ville et dans la cour du château; notre bailli était enfoncé dans ses comptes et ses calculs, quand un cavalier accourut au galop et, poussant des cris, vint le tirer de sa tranquillité. Le sabot du cheval ne sonnait pas, car il n'était pas ferré; maislecavaliers'étant élancé de la couverte — car la béte était sans selle et sans étrier, et menée par un filet — se mit à jurer contre les habitants du château, fort étonné de trouver tout muet et silencieux.
Le domestiquedu bailli ne savait que faire de cet étranger; aubruitdeladiscussion, le baillisurvint en personne et ne put rien lui dire, sinon que tout le monde était parti : (( Où sont-ils allés?» demandale jeune homme avec vivacité. Le bailli lui indiqua tranquillement le chemin qu'avaient suivi Lénardo, Odoard et un troisième personnage problématique qu'ils appelaient tantôt Wilhelm, tantôt Meister. Ce dernier s'était embarqué sur la rivière, éloignée de quelques milles, il la descendait pour aller d'abord voir son fils et poursuivre ensuite une importante affaire.
Le jeune homme était déjà remonté sur son cheval et s'était fait indiquer le plus court chemin 'pour rejoindre la rivière, puis il s'élança hors de la cour et s'enfuit avec une telle rapidité que le bailli, qui de sa fenêtre le suivait des yeux, distingua à peine, au nuage de poussière dontilétaitenveloppé, que le turbulent cavalier avait pris la bonne route.
Le bailli allait se remettre au travail, lorsqu'un messager
à pied se présenta à la porte du cljùfeau et demanda pareillement la société de l'Union, auprès de laquelle on l'avait expédié pour lui remettre des dépêches. Il avait pour elle un gros paquet et de plus une lettre adressée à Williel m, dit Meister.Une jeune dame l'avait expressément recommandée au porteur, et lui avait enjoint de la remettre le plus prompteraent possible. Par malheur on ne put lui répondre autre chose, sinon que le nid était vide, et qu'il lui fallait poursuivre sa route au plus vite pour gagner l'endroit où il pourrait les trouver tous, ou au moins avoir des renseignements sur l'itinéraire qu'ils auraient suivi.
Mais la lettre que nous retrouvons parmi les nombreux papiers qu'on nous a confiés est trop importante pour que nous la tenions secrète. Elle était d'Hersilie, cette femme aussi singulière qu'aimable, qui n'apparut que rarement dans nos récits, mais qui, chaque fois qu'elle se montre, aîtire irrésistiblement les esprits fins et délicats. Son sort est, du reste, le plus bizarre que puisse subir un cœur tendre.