CHAPITRE XVII
Berallle à "Wllbeloi.
« J'étais assise, rêveuse, et je ne saurais dire à quoi je pensais. Mais souvent je me surprends à penser sans penser, c'est une sorte d'indifférence sentie. Un cheval s'élance dans la cour et me tire de ma rêverie, la porte s'ouvre et Félix apparaît comme une divinité r*ans tout l'éclat de sajeunesse.il accourt au-devant de moi, veut m'embrasser, je le repousse; il ne s'émeut pas de cet accueil, s'arrête à quelque distance de moi, et se met à me vanter le cheval qui l'a amené, ipe parle de ses tra-
vaux, de ses plaisirs, avec détail et abandon. De souvenirs en souvenirs, nous arrivons à parler de la cassette : il sait que je la possède, et demande à la voir ; je cède, il était impossible de refuser. Il l'examine, me raconte comment il l'a trouvée ; je me trouble et je lui révèle que j'en ai la clef. Sa curiosité est piquée, il veut la voir, ne seraitce que (le loin. Oun'a jamais vu prières plus gracieuses et plus pressantes : il supplie, il se metàgenoux, il m'implore avec des yeux si brûlants et si purs, des paroles si douces, si caressantes, que je suis encore une fois séduite. Je lui montre ce merveilleux secret, mais à distance; mais aussitôt il me prend la main, m'arrache la clef et se met à sauter joyeusement autour de la table.
(( Qu'ai-je à faire de la cassette et de la clef! s'écrie- « t-il, c'est ton cœur que je veux ouvrir; je voudrais qu'il « s'ouvrît de lui- même, qu'il vînt au-devant de moi, qu'il a mv pressât contre lui, qu'il me permit de le serrer sur (i ma poitrine ! » Il était intinimeut beau et aimable, et, comme je voulus courir à lui, il poussait toujours la cassette sur la table ; il avait déjà introduit la clef dans la serrure, il allait la tourner, il la tourna en etï'et : la petite clef était brisée, l'anneau tomba sur la table.
«J'étais plus troublée qu'il n'est possible ni permis de l'être. 11 profite de ma distraction, laisse la cassette, s'élance vers moi et me serre dans ses bras. Je luttais en vain, ses yeux s'approcbi-rent des miens : qu'il est beau de voir son image dans un œil aimant 1 Je l'ai vue pour la premitMc fois au moment où il appuya ea bouche sui ma bouche. Je l'avouerai, je lui rendis son baiser : c'est si beau de faire un heureux I Je me dégageai : je no vis (jue trop clairement l'abîme qui nous sépaie. Au lieu de me contenir, j'ai dépassé la nicsutc : ji' l'ai lepoussé avec colère : mou trouble me donnait du Courage et de la rai-
fil 2 WILHELM MEISTER.
son; je l'ai menacé, je l'ai réprimandé, je lui ai défendu de jamais reparaître devant mes yeux; il m'a crue sincère.
0 C'est bien ! me dit-il, je vais courir le monde jus- « qu'à ce que j'y trouve la mort. » Il s'élança sur son cheval et partit au galop. A peine revenue de mon rêve, je veux serrer la cassette : la moitié de la clef est là, brisée; je me trouve dans une affreuse perplexité. »
« 0 espèce humaine ! ô hommes I Ne vous transmettezvous donc jamais la raison ? N'était-ce pas assez que le père eût déjà fait tant de mal, fallait-il encore que le fils vint mettre le comble à la confusion ? »
«Ces aveux sont là devant moi depuis plusieurs jours déjà ; voici qu'il survient un événement étrange qu'il faut que je vous mande, car il éclaircil et obscurcit ce qui précède. »
« Un vieil orfèvre et bijoutier, que mon oncle estime, vient chez nous, et nous montrequelques objets de haute curiosité. Cela m'engage à lui porter la cassette ; il en examine la clef brisée et me fait voir, ce que je n'avais pas encore remarqué, que la cassure est tout à fait unie. Au simple attouchement, les deux fragments se réunissent;!! retire la clef ainsi reconstituée; les deux morceaux sont aimantés, ils tiennent ensemble solidement, mais n'ouvrent que pour les initiés. L'orfèvre recule de quelques
LES ANNÉES Dt
pas, la cassette s'ouvre, il la referme au
l'ait pas bon toucher à de semblables secrets, «'m. com
« Vous ne pouvez. Dieu merci, vous représenter mon inexplicable situation ! Eu effet, hors de l'égarement, l'égarement peut-il se comprendre ? La cassette est là, j'ai dans la main la clef qui n'ouvre pas. Je laisserais volontiers la cassette fermée, si elle ne doit me révéler que l'avenir !
« Ne vous inquiétez pas un seul instant de moi. Mais, je vous en prie instamment, je vous en supplie, je vous l'ordonne : courez à la recherche de Félix; j'ai en vain envoyé de tous côtés pour retrouver ses traces ; je ne sais si je dois bénir ou pleurer le jour qui nous réunira. »
« Enfln I enfin ! le messager réclame salettre ; on l'a assez longtemps retenu ici; il est chargé de dépêches importantes et pressées pour les émigrants. Il vous trouvera probablement avec eux, ou on lui dira où vous êtes. Je vais être bien agitée jusqu'à ce que j'aie reçu votre réponse. »