LA FIN DE LA CROISIÈRE
Les hommes du Catamaran furent incorporés dans l’équipage du baleinier, et la petite Portugaise, installée dans la cabine, se vit comblée de soins et de bontés.
On démembra le pauvre radeau, on le hissa à bord pièce par pièce; cordages, mâture et voile furent utilisés ; les bois allèrent chez le charpentier, les tonnes au tonnelier, où elles durent recevoir la précieuse huile que l’on s’occupait à recueillir.
Ben ne resta pas longtemps à bord sans chercher à éclaircir ses doutes sur le baleinier. C’était bien, comme il le supposait, celui dont la barque avait harponné le cachalot mort rencontré par eux. Cet énorme cétacé faisait partie d’un « pod » de baleines
auquel les bateaux donnèrent la chasse et qu’ils poursuivirent à une grande distance. Ils en tuèrent plusieurs, mais' ils perdirent la trace de la première frappée.
Leur intention avait toujours été d’aller à sa recherche dès qu’ils auraient fini avec les autres, et l’information maintenant donnée par Ben Brace au capitaine du baleinier facilitait la découverte de la capture perdue, qu’il estimait valoir de soixante-dix à quatre-vingts barils d’huile. L'affaire était donc importante et valait la peine qu’on s’en occupât sérieusement. Le lendemain du jour où les naufragés eurent été recueillis à bord du baleinier, les feux de ses try works furent éteints, et il partit à la recherche du cachalot harponné.
L’ex-équipage du Catamaran avait alors fait le récit de ses aventures, ajoutant que les bandits du grand radeau devaient se trouver dans le voisinage du cachalot que l’on cherchait.
La perspective d’une telle rencontre ne pouvait
manquer d’intéresser les baleiniers, et en avançant
dans la direction indiquée par Ben, tous les yeux erraient curieusement sur la mer.
Ils furent heureux dans leurs recherches en ce qui concernait le cétacé; ils l’aperçurent avant le coucher du soleil, et mirent en panne à la tombée du crépuscule, devant la carcasse. La bande d’oiseaux aquatiques, perchée sur la masse flottante, et
qui s’enfuit à l’approche du navire, annonçait l’absence d’êtres humains. Le radeau n’était plus là, aucune trace n’indiquait qu’il y fût venu. Toutes choses étaient restées comme le Catamaran les avait laissées ; seulement les tranches de requin s’étaient carbonisées, et le feu ne brûlait plus.
Trois jours après, l’huile de la baleine ayant été recueillie, le navire reprit sa course, et arriva à un endroit où la mer portait différentes épaves parmi lesquelles on remarquait des couples de vaisseau et plusieurs tonnes vides. On reconnut dans ces objets les débris du radeau monté par les marins de la Pandora.
On en conclut que l’ouragan auquel avait échappé le Catamaran , soigneusement construit et bien dirigé, avait été fatal à la plus grande embarcation. Les planches de celle-ci, mal attachées, devaient avoir cédé à la violence du vent. Les misérables qu’elle portait, sans union pour la conduire, sans force pour se retenir aux tonnes et aux couples, devaient s’être noyés, et comme le dit plus tard William : — Ainsi périt l’équipage du négrier... Pas un de ceux du Gig ou du grand radeau ne revit le rivage.
En vérité, celte fin tragique semblait un châtiment du ciel.
Les peaux noires étaient vengées.
Notre tâche touche à sa fin ; le lendemain du jour
SÎS
;ù Boule-de-Neige et ses compagnons avaient été sauvés par le baleinier, le Coroman fut nommé chef de cuisine, emploi distingué qu’il occupa plusieurs années, jusqu’au jour où il accepta un poste semblable à bord d’un joli navire commandé par le capitaine Benjamin Brace, lancé dans le commerce africain. Mais le capitaine ne transportait point de cargaison humaine. L’huile de palmier , l’ivoire blanc, les plumes d’autruche, la poudre d’or étaient les seules marchandises dont trafiquât le chef et propriétaire du navire. Et l’on disait qu’après chaque tournée à la côte africaine de grosses sommes étaient déposées par lui à la banque d’Angleterre.
Après plusieurs années passées dans cette profession et couronnées de succès non interrompus, le ci~ devant baleinier, matelot de la Pandora , ex-capitaine du Catamaran , se fixa dans un élégant radeau du nom de Hampstead Heath villa, où il savoure sa pipe, son verre de grog, et son olium cum dignitate.
Quant au « petit William » nous retrancherons l’adjectif dont nous avons si souvent fait précéder ?on nom. Il ne saurait s’appliquer au capitaine de première classe qui se tient de toute la hauteur de ses six pieds sur son propre tillac. Et si nous considérons la taille et la figure dudit capitaine, nous ajouterons qu’il dut n’avoir aucune peine à trouver une femme digne de lui.
Mistrcss William était en effet une très-belle per-
sonne aux grands yeux noirs, peut-être un peu ronds. Elle avait des cheveux ondulés et un teint olivâtre. On pensait généralement qu'un sang oriental coulait dans ses veines ; son mari l’avait ramenée de l’Inde. Quelques personnes bien informées assuraient qu’elle était Portugaise d’origine, Africaine de naissance, et se nommait : Laly Lalee.
Elles affirmaient encore que les deux époux s’étaient connus à bord d’un bâtiment négrier, et que leur amitié d’enfant, plus tard transformée en amour, avait été cimentée tandis que tous deux erraient sur un radeau — épaves de l'Océan — au milieu de l’Atlantique,