‹ William Pitt et son tempsChapitre 1 sur 29 · William Pitt et son temps · texte numérisé non relu

William Pitt et son temps

Le bmit court du mariage de H. Pitt et de Thonorable Eléonore Eden. — Projet d'invasion en Irlande. — Wolfe Tone. — La Légion noire. — Escadre française à Bantry-Bay. — Expédition du colonel Tate dans le canal de Bristol. — Débarquement à Iirrucombe et Fishguard. — Combat près du cap Saint-Vincent. — Mantnue se rend. — Le pape se soumet. — Signature des préliminaires à Leoben. ~ Partage des> États de Venise. — Suspension des payements en numéraire en Angleterre. — Résolutions du Parlement à ce sujet. — Révolte de la flotte à Portsmouth. — Elle est apaisée par le gouvernement. — Seconde révolte à Slieerness. — Débats dans la chambre des communea. — Les matelots rentrent dans le deVbir.

Quelque remplie et quelque agitée qu*ait étt^ Tannée 4796, M. Pitt avait trouvé le temps de passer à Fiolwood quelques courts intervalles de loisir. Son plus proche voisin était lord Auckland, à Béckenham; une grande intimité s'établit bientôt entre eux. Lord Auckland allait souvent passer un jour ou deux à Holwood, et M. Pitt venait souvent pour un jour bu deux à Béckenham.

La conversation de lord Auckland n'était pas le seul attrait qui amenât M. Pitt à Beckenham. Il était charmé de la grâce et de la beauté comme du rare esprit de la fille atnée de lord Auckland, Ëléonore Eden. Elle était née au mois de juillet 1777, et n'avait donc que dix-huit ans de moins que M. Pitt. Le mariage eût été parfaitement convenable, et le bruit ne tarda pas à s'en répandre.

Lord Auckland lui-même y fait allusion dans ces termes, en écrivant à son ami M. John Beresford, à Dublin :

« 22 décembre 1796.

:» Nous nous portons tous bien, et je saisis cette

occasion pour ajouter en confidence quelques mots de nos affaires privées. Vous avez probablement vu ou connu des lettres qui parlaient d'un projet de mariage entre M. Pitt et ma fille aînée. Vous me connaissez trop bien pour croire que j'eusse gardé le silence si cela était vrai. Le fait est qu'elle est belle et qu'elle a plus d'esprit qu'il n'est ordinaire en ce monde. Ils se voient beaucoup, ils causent beaucoup ensemble, et je crois bien qu'ils ont beaucoup d*estinie l'un pour l'autre; mais je n'ai pas de raisons de croire que cela aille plus loin ni de l'une ni de l'autre part, et je ne suppose pas que cela aille jamais plus loin ^ »

M. Beresford réplique ainsi :

« 27 décembre 1796.

» J'avais certainement entendu parler du bruit auquel

> Correspondance de BereafOrdi vol. II, p. 14i-143.

VOUS faites allusion ; je l'avais même vu dans le journal» Lord Camden m'a demandé plusieurs fois si j'en savais quelque chose. J*ai répondu, comme je continuerai à faire, que je n'en savais rien. »

Ce sérieux attachement, car ce n'était rien de moins du côté de M. Pitt, n'aboutit pas, comme l'espéraient bien des gens, à une demande et à un mariage. Peu après, cependant, quelques lettres furent échangées entre lord Auckland et Pitt. Ces lettres sont entre les mains de la famille de lord Auckland, et je n'ai trouvé ni copies ni originaux dans les papiers de Pitt. Mais j'ai su leur contenu par une personne parfaitement digne de foi, et qui les avait lues à plusieurs reprises. La correspondance fut entamée par M. Pitt. Dans sa lettre à lord Auckland, il avoue en termes très-vifs son affection pour miss Eden, mais il explique comment sa situation ne lui permet pas d'oser lui faire une proposition de mariage. Il ajoute d'ailleurs que chacune de ses visites successives accroît si fort sa tristesse qu'il croit prudent de les discontinuer pour le moment.

On me dit que, dans sa réponse, lord Auckland prend pour bonne l'explication de M. Pitt. Il savait déjà d'une manière générale, dit-il, les embarras pécuniaires de M. Pitt. Il ne nie pas le prix qu'on pourrait attacher à l'affection de M. Pitt, mais il ne peut, non plus que M. Pitt, désirer de voir sa fille, qui, faisant partie d'une famille nombreuse, aurait peu de fortune, rester san« aucune ressource à la merci d'un revers politique ou des chances de la vie.

On échangea encore deux billets sur la manière de répondre aux lettres de félicitation qui commençaient à

arriver à Beckenham. Pitt désirait que le blftme, s'il y avait liea, retombât tout entier sur lui.

C'est ainsi que se termina, le plus honorablement du monde et sans ébranler l'amitié réciproque, cette aven* ture amoureuse, unique, je crois, dans la vie de M. Pilt. Plus dé deux ans après, au mois de juin 1 799, miss Eden devint la seconde femme de lord Hobart, qui succéda en 4804 à son père comme comte de Buckinghamshire. Elle n'eut point d*enfants et mourut en 1851.

Le compte que M. Pitt rendait dans sa première lettre de l'état de ses affaires était malheureusement trop fondé. On sait, d*aprës les titres de propriété entre les mains de lord Cranworth, que précisément à cette époque, en 1797, le ministre se vit contraint de grever d'une nouvelle hypothèque de 7,000 livres sterling la petite terre de Holwood. Même alors, ses dettes restèrent énormes; M. Rose les estimait à 30,000 livres sterling au moins.

Il ne sera peut-être pas mal à propos de citer ici, à propos de ces incidents de la vie privée de M. Pitt, un aperçu sur sa conduite et sur ses habitudes, écrit à peu près vers la même époque dans le journal de M. Charles Abbol.

c 17 mars 1796. — J'ai dtné chez Butts avec le procureur général et lord Muncaster. Lord Muncaster est un ami politique de la jeunesse de M. Pitt, et nous avons beaucoup causé de ses habitudes. Pitt fait les affaires de tous les ministères, celles de lord Granville et de Dundas exceptées. Il lui faut huit ou dix heures de sommeil. Les jours où il est très-occupé, il dine légèrement à cinq heures; les autres jours, il attend la fin de la séance de la chambre; mais s'il manque un repas régulier d'une sorte ou de Tautre, il est malade et hors d'état de travailler

pendant un jour ou deux. Cela lui est arrivé pendant celte session. Il ne permet pas qu'on trie ses {)apier8et qu*on groupe les pièces importantes. Lorsqu'il reçoit les négociants, il cherche surtout à les convaincre de Tutilité de ses mesures. Lord Hawkesbury, au contraire, s*amuse à leur raconter ce qu*il sait de leurs affaires, au lieu d*écou(er ce qu*ils ont h lui dire. »

II faut quitter tous ces détails personnels, quelque intéressants qu'ils puissent ôtre, pour arriver aux affaires de la plus haute importance pour la nation, qui firent de l'année suivante la plus critique que l'Angleterre eût jamais vue, tout au moins depuis la révolution.

Pendant l'été et l'automne de 1796, le général Hoche ne s'était pas rel&ché un moment dans ses efforts pour préparer l'invasion en Irlande. Longtemps l'incapacité, peut-être la mauvaise volonté des commandants maritimes, contraria ses espérances. Mais, au commencement de décembre, il avait à Brest quinze mille hommes de troupes régulières prêles à s'embarquer, les bâtiments^de transport nécessaires au voyage, et une escorte de vingt frégates et de dix-sept vaisseaux de ligne. 11 avait avec lui le colonel Shee et d'autres bons officiers de l'ancien régiment irlandais au service de la France , quelques-uns moins utiles qu'ils n'eussent pu l'être s'ils n'eussent à peu près oublié la langue maternelle, comme deux neveux du colonel Shee. Il y avait aussi Wolfe Tone, récemment élevé aux honneurs militaires, et tout rempli de son ancienne ardeur contre le gouvernement britannique. 11 avait préparé des adresses et des proclamations pour les paysans irlandais, et parlait avec assurance d'un soulèvement populaire à l'apparition de l'armée d'invasion.*

Ces préparatifs, qui tendaient tous- aux horreurs de la

guerre civile et à 1 effusion du sang, n'avaient pourtant rien de contraire aux règles et aux usages de la guerre. Mais il serait difficile d*en dire autant d'un autre projet que le gouyernement français conçut à la même époque. Il avait équipé un grand nombre de misérables et de galériens qu'il comptait lâcher sur les côtes d'Angleterre, non dans l'espoir d'une victoire ou d'une conquête, mais uniquement pour (Jétruire et pour ravager. Ces misérables .ne faisaient pas partie de Tarmée française régulière ; c'était un corps à part, qui se distinguait par des vestes noires et qu'on appelait la légion noire. Leur commandant était le colonel Tate, officier américain qui avait offert ses services. Wolfe Tone écrit dans son journal du 1 novembre : « J'ai vu passer en revue la légion noire, dix-huit cents hommes environ. Ce sont les bandits destinés à l'Angleterre, et de grands misérables. Ils miB rappellent les green-boys de Dublin. » Il écrit de nouveau le 26 du même mois : « Aujourd'hui, par les ordres du général, j'ci mis an net les instructions du colonel Tate, avec quelques modifications touchant surtout leur première destination, qui doit être Bristol. Je ne puis m'empêcher de remarquer ici que j'ai transcrit avec le plus grand sang-froid l'ordre de réduire en cendres la troisième ville du territoire anglais, contenant peut-être des propriétés pour la valeur de 5,000,000 sterling Cependant, l'incendie d'une ville comme Bristol

n'est pas une petite affaire;* si la tentative réussit, des milliers et des milliers de familles seront réduite^s à la mendicité. Je n'y puis rien. S'il le faut, il le faut; et je ne puis rien reprocher aux Français de toutes les souffrances qu'ils peuvent infliger au peuple anglais. Le fait est que je détoste jusqu'au nom de l'Angleterre ; je la détestais avant

mon exil, je la déteste depuis, et je la détesterai toujours. » Le Directoire avait envoyé ses derniers ordres au général Hoche pendant que la négociation avec l'Angleterre était encore pendante, et Tescadre partit de Brest le 15 décembre, quatre jours avant que Tordre de quitter Paris eût été 'intimé à lord Malmesbury, « Nous sommes tous fort en Itrain, » écrivait Wolte Tone, « et les troupes sont aussi gaies que si elles allaient au bal. » La baie de Bantry avait été désignée pour le rendez- vous générah Les vaisseaux français réussirent à éviter la flotte anglaise qui croisait sur les côtes de Bretagne. Mais d'autre part ils furent assaillis par des brouillards épais et des vents violents, et se trouvèrent dispersés! Une partie de Tescadre put seule jeter Tancre dans la baie de Bantry. Le général Hoche, qui s'était embarqué sur Tune des frégates avec tout son état-major, se trouva porté sur un autre point de la côte. Le général était donc sans armée, et Tarmée sans général. Les of&ciers qui restaient décidèrent un moment d'aborder sans lui et de pousser en avant ; mais ils s'aperçurent qu'ils ne pourraient pas réunir la moitié de leurs forces primitives, et qu'ils se trouvaient d'ailleurs à peu près sans artillerie et sans provisions. En l'absence de Hoche , l'amiral refusa de consentir au prpjet et fit voile pour la France. Il arriva à "Brest sain et sauf, non sansavoir perdu quelques vaisseaux; Hoche, de son côté, arriva à la Rochelle. On renonça alors à toute idée d'invasion, et Hoche reçut le commandement de l'aimée de Sàmbre-et-Meuse. « Je ne m'étonne plus, » écrit Wolfe Tone, « de l'idée deXercès de fouetter la mer, car je me trouve ce soir en humeur de commettre quelque action tout aussi sensée. »

Le désappointement de Wolfe Tone était proportionné

aux espérances qu*il avait conçues dans le cas où le débarquement aurait réussi. 11 se trompait Irès-probablement. Il est certain que le gouvernement avait pris en Irlande les mesures les plus vigoureuses. Russell, Neilson, et d'autres amis de Tone, sur l'aide desquels il comptait, avaient déjà été arrêtés comme prévenus de haute trahison. Nous voyons le lord lieutenant rendre compte au secrétaire d'État de l'ardeur des volontaires, qui rivalisaient de loyauté avec les troupes régulières; il ajoute : « Au moment où l'armée, reçut l'ordre de se mettre en marche, le temps était extrêmement rigoureux. Pendant la marche,ies habitants des villes et villages quMls traversaient ont été pleins d'attention pour les soldats, en sorte que dans bien des endroits la viande fournie par les commissaires n*a pas été consommée... Les pauvres gens partageaient souvent leurs pommes de terre avec eux et faisaient cuire leur viande sans demander de salaire... Les routes, encombrées de neige, ont été ouvertes par les paysans. A Carlow^ on a fait une souscription considérable en faveur des troupes lors de leur passage... Le docteur Moylen, évêque titulaire de Cork, a fait un mandement très-sensé, qui a eu une bonne influence sur l'esprit des catholiques de la classe inférieure*. »

L'expédition des bandits sur l'Angleterre restait encore à tenter. Dans l'espoir d'un temps plus favorable, elle ne mit h la voile qu'au mois de février suivant. Deux frégates françaises, avec une corvette et un lougre, partirent de Brest et entrèrent dans le canal de Bristol, ayant

* Lord Camden au duc de PorUand, 10 JanTierlTOT. fie de Graitan, par son fllsi voL IV*

à leur bord le colonel Tate et douze cents hommes eovi-* ron. Ils jetèrent Tancre h Ilfracombe/ et pillèrent plusieurs b&timents de commerce; mais en dépit de leurs instructions, ils ne cherchèrent pas à aller plus loin de ce côlé» apprenant que plusieurs corps de volontaires marchaient contre eux. Tournant alors vers la côte opposée, le comté de Pembroke, ils jetèrent Tancre dans la baie de Fishguard. Là, ils abordèrent et commencèrent h piller. Mais là encore les volontaires «et la milice prirent aussitôt les armes sous les ordres de Iprd Çawdor. Ils n'étaient que quelques centaines d*bommes, mais ils étaient accompagnés par une foule de paysans armés de leurs instruments agricoles, ou des premières armes qu'ils avaient pu se procurer. On raconte un autre incident assez bouffon qui rendit un vrai service. Une foule de femmes galloises s'étaient réunies sur la grève; elles portaient les grands manteaux rouges communs en ce temps-là aux paysannes anglaises, et les ennemis, les apercevant de loin, les prirent pour un corps de troupes régulières.

Dans cette situation, le colonel Tate rabattit de ses prétentions, et envoya un drapeau de parlementaire avec offre de capituler. Lord Cawdor exigea que les envahisseurs se rendissent prisonniers de guerre; ils y consentirent, et le lendemain ils déposèrent les armes sans coup fèrir. Les deux frégates qui les avaient amenés furent capturées en retournanuen France. Ainsi se termina honteusement une expédition injustiGable.

Celte entreprise n'était pourtant que l'avant-couTeur d'une tentative plus importante. L'invasion de l'Angleterre sur une plus grande échelle était devenue en France le projet favori du Directoire. Dans ce but, ils eurent recours à leurs nouveaux alliés de Madrid et de la Haye.

On désirait que le gros de l'escadre espagnole et le ^ros de Tescadre hollandaise sortissent de leurs ports respectifs, pour venir rejoindre l'escadre française à Brest. Avec cette réunion de soixante-dix vaisseaux de ligne environ, on espérait se trouver en mesure de balayer la Manche et d'opérer aisément une descente en Angleterre.

La principale flotte espagnole était commandée à cette époque par don Joseph de Cordova ; elle était à l'ancre dans la baie de Carthagène. Le V' février, elle mit à la voile, se dirigeant vers Cadix, mais des vents contraires la poussèrent Vers le cap Saint- Vincent. Là, elle fut jointe le 14 par sir John Jervis avec l'escadre anglaise du Tage. Cordova avait avec lui vingt-cinq vaisseaux de ligne. L'un d'eux, construit à la Havane en 1769, sous le nom de la SaMissima-Trinidad , comptait quatre ponts et cent trente canons; c* était le plus grand vaisseau qu'^l y eût alors au monde; mais les équipages espagnols étaient presque tous nouveaux, mal dressés, et mécontents de leur service ; c'étaient des paysans récemment enrôlés de force.

Dans cette conjoncture, sir John Jervis reçut heureusement le renfort de l'amiral Parker, qui venait d'Angleterre, et du Commodore Nelson, qui venait de Vile d'Elbe. A bord du vaisseau de Nelson se trouvait sir Gilbert Elliot, naguère encore vice-roi de Corse, avec le colonel ^ Drinkwater et d'autres personnes de sa suite. Ce fut ainsi que ces messieurs se trouvèrent spectateurs dé la lutte qui s'engagea. En tout, sir John Jervis ne pouvait déployer plus de quinze vaisseaux de ligne ; mais par une manœuvre hardie au début de l'action, sa flotte coupa en deux celle des ennemis, détachant de cette dernière une division de six vaisseaux.

L'efifort du cpmbat qui suivit fut soutenu par le coin-

modore Nelson et le capilaine CôlIiDgwood. Nelson prit vaillamment à Tabordage on vaisseau espagnol de quatre-», vingts canons, le Saint-Joseph. « La victoire ou Tabbaye Westminster I » criait-il en attaquant. Avec le secours de Gollingwood, il finit par triompher dans un combat bord h bord. Voici comment Collingwood raconte cette scène dans une lettre particulière : « Le commodore, debout sur le pont d'un grand vaisseau espagnol, recevait la soumission et les épées des officiers des deux bàti<ments. Un de ses matelots, qui s'appelle William Pearney, attachait les épées ensemble aussi tranquillement que si c'eût été un fagot, en dépit des vingt-deux vaisseaux de ligne ennemis encore à portée de canon*.

 la fin de Taction, outre le Saint-Joseph, trois autres vaisseaux de ligne espagnols avaient amené leur pavillon ; plusieurs autres, y compris la Santissima-Trinidad, étaient presque complètement hors de combat. Les Espagnols ne paraissaient pas avoir le désir de recommencer la lutte, et ils se réfugièrent pendant la nuit dans la baie de Cadix.

Cette victoire, sans être comparable , ni par l'acharnement du combat, ni par Timportance du résultat, à quelques-unes des victoires navales subséquentes, eut cependant plus que toute autre, pour l'Angleterre, l'avantage de l'opportunité. Elle arriva comme un point lumi- * neux au milieu de nuages sombres, comme l'unique événement propre à nous réjouir dans un moment de détresse et de revers. Il fut donc de bonne politique comme de la justice pour M. Pitt de donner de l'éclat à cette victoire et de prodiguer les récompenses aux vain-

^ Mémoires de lord Collingwood, vol. L Vie de Nelson^ par Pettigrew, vol. I. Voir iurtouiV Histoire navale de James, vol. II.

queurs. Sir John Jervis, non-seulement fut élevé à* la pairie, mais il reçut en y entrant un rang élevé comme comte de Saint- Vincent, avec une pension de 3,000 livres sterling. Nelson fut fait chevalier et reçut Tordre du Bain; les promotions d'ailleurs furent nombreuses.

L'hiver n'interrompit cette année-là les hostilités ni sur terre ni sur mer. L'archiduc Charles réussit à réduire Kehl et la tête du pont d'Huningue; mais en Italie, l'étoile du général Bonaparte ne pâlit pas un seul instant. Au commencement de janvier, le général Alvinzi, à la télé d'une autre armée autrichienne, s'était avancé pour secourir Mantoue. Le général français le rejoignit à Rivoli, et le battit à plate couture ; Mantoue se rendit en conséquence le 2 février. Bonaparte se trouva libre î^lors de tourner ses arjnes contre Pie VL Commençant par réduire Ancône et les districts à l'est des Apennins, il se préparait à passer les montagnes et à marcher sur Rome, lorsque le pape, désespérant d'être secouru, accepta les dures conditions qu'on exigeait de lui. Par le traité de Tolentino, signé Je 19 février. Sa Sainteté concéda officiellement aux Français la plus grande partie des territoires dont ils s'étaient déjà emparés, et s'engagea en outre à leur payer une, somme de trente-six millions de livres, ifn éloquent écrivain anglais, décrivant à cette époque le résultat du traité^ en parle dans les termes suivants : « Si par la soumission récente, que les Romains appellent un traité, les titres pourris du riche domaine de saint Pierre échappent pour quelque temps encore à une destruction complète, tous les sceaux en sont arrachés et tous les ornements effacés ^ »

* Anasta^us^ par Thomas Hope, vol. UI.

A peine le général français eut-il humilié la puissance papale que, toujours actif et toujours victorieux, il porta de nouveau ses armes vers le nord. Marchant hardiment en avant, il envahit les Etats héréditaires de la maison d'Autriche. L*archiduc Charles, qui se trouvait sur le Rhin, fut rappelé en toute hâte pour défendre rapproche du Danube ; mais il fut défait le 46 mars, à la bataille du Tagliamento. D'autres revers attendaient les Autrichiens. Les Français marchaient toujours; ils se trouvaient & Ten* trée du défilé de Sommering, h quelques journées de Vienne. Menacé jusque dans sa capitale, l'empereur céda et envoya des plénipotentiaires pour traiter avec le jeune conquérant. Désireux de se concilier ses bonnes grâces, les Autrichiens proposèrent, comme premier article, de déclarer que l'empereur reconnaissait la Répiiblique française. Mais, là, la fierté de Bonaparte se fit jour : € Effacez celai » s'écria-t-il ; t la République française est comme le soleil, ceux qui ne la voient pas sont aveugles I»

Le 48 avril, les préliminaires de la paix furent signés à Leoben. Les principales conditions étaient la cession de la Belgique à la France et l'extension de la frontière française jusqu'au Rhin ; mais il était stipulé que le traité définitif assurerait à l'empereur une compensation suffisante sur quelque autre point.

Le véritable sens de cette dernière condition faisait allusion à la république de Venise. On pourrait trouver étrange de voir son territoire ainsi partagé par la France et par l'Autriche, lorsque ni Tune ni l'autre de ces deux puissances ne lui avaient déclaré la guerre. Mais le général Bonaparte avait résolii sa ruine. Il avait des griefs, les uns sérieux, les autres à peine avouables, contre les timides

chefsdecet État décrépit. Longtemps ilsavaientbésitéentre la crainte qu*ii leur inspirait et leur aversion pour lui. Mais lorsqu'ils Tavaient vu s'éloigner de leurs frontières et s'égarer, pensaient*ils , dans les défilés des montagnes autrichiennes, ils s'étaient quelque peu laissés aller au second sentiment. Ils avaient fait, ou, ce qui revenait au même dans ce cas-là, on le» accusait d'avoir fait quelques faibles préparatifs pour l'attaquer par derrière. La nouvelle de son retour victorieux et du langage violent qu'il tenait contre eux les fit mourir de frayeur. Ils ne tentèrent pas de se défendre; mais, convoquant une assem* blée extraordinaire du Sénat, ils déclarèrent que leur gouvernement ne convenait plus ni au temps ni aux circonstances. On ne tira même pas l'épée en faveur de cette république depuis si longtemps déchue. Ainsi finit honteusement une carrière de treize cents ans passée si glorieuse I

La signature des préliminaires de Leoben mit l'Angleterre en demeure de soutenir seule la lutte. Il ne lui restait plus un seul allié de quelque utilité ou de quelque importance sur le continent. Les États, comme la Hollande et l'Espagne, qui avaient pris part avec elle au début de la guerre, s'étaient maintenant rangés parmi ses ennemis et n'étaient plus que des instruments dans les mains de cette grande république, si formidable déjà lorsqu'elle était isolée.

Tandis que, sur le continent européen, la cause de l'Angleterre était ainsi en danger, notre situation intérieure était pentrétre plus inquiétante encore. Le moment le plus grave, le plus périlleux de toute la guerre, arrivait pour nous; nous étions menacés de perdre à la fois notre crédit financier et notre suprématie navale; la

Banque suspendait ses payements, et la flotte se révoltait.

Depuis quelque temps la Banque était soumise à une rude épreuve. On avait exporté une masse énorme de numéraire pour payer les subsides et les avances faites aux puissances étrangères. On avait eu à payer les cargaisons et le fret des bâtiments neutres qui avaient été capturés, et pour lesquels on exigeait des indemnités. La Banque avait fait au gouvernement des avances qui se montaient, avec les intérêts arriérés, à dix millions et demi de livres sterling. On prévoyait une nouvelle avance d'un million et demi, nécessitée par le service de Tirlande. Dès le mois d'octobre 1795, le prix de Tor s'était élevé de 3 1. 47 s. 10 d., valeur reconnue à la monnaie, à 4. 1. 4 s. l'once. Le crédit de la Banque était cependant si étendu et l'état de ses ressources si prospère qu'elle aurait probablement pu supporter le poids de tant de charges accumulées; mais le bruit d'une invasion française commençait à se répandre. Daùs cette crainte, bien des gens retirèrent en toute b&te les valeurs déposées dans les banques de province, et ces banques» déjà embarrassées ou menacées de se trouverjnsolvables, retirèrent à leur tour les sommes qiii leur appartenaient à la Banque d'Angleterre. Dans les derniers jours de février, le grand embarras se fit sentir. Les demandes de numéraire de la semaine précédente avaient été infiniment plus considérables qu'à aucune autre époque analogue. Tous les jours elles devenaient plus nombreuses. Les directeurs, dans la plus terrible perplexité, s'adressèrent à M. Pitt pour recevoir des conseils et des directions. Une détermination des plus énergiques de la part du pouvoir exécutif pouvait seule éviter

la faillite à la Banque, et par contre-coup à TÉtat.

Pilt n*hésita point, ne faiblit point. II s*adressa au roi, et persuada à Sa Majesté de se rendre immédiatement en ville, et, vu Turgence, de tenir conseil à Saint-James le dimanche. On était au 26 février. Là, on rédigea et on publia un décret du conseil, que sa première phrase déclarait indispensable au service public, diaprés Topinion unanime du cabinet. Le décret défendait aux directeurs de la Banque de faire aucun payement en numéraire jusqu*à ce que le Parlement eût été consulté et qu*on eût pris des mesures pour maintenir les moyens de circulation.

Cette démarche hardie, qui sacrifiait une partie pour sauver le tout, n*aurait eu aucun effet, et, peut-être, eût .été nuisible, si elle n*eût été bien soutenue. On convoqua immédiatement une réunion des négociants de Londres, qui fut tenue, le lendemain, à midi, à Guildhall, sous la présidence du }ord maire. Ils décidèrent à Tunanimité quMIs accepteraient les billets de banque dans tous les payements qu'ils auraient à recevoir, et qu'ils donneraient des billets de banque pour tous les payements qu'ils auraient à faire. Tous ceux qui étaient présents signèrent une résolution à cet effet, et cette mesure fut si efficace sur le crédit public qu'au lieu de baisser, les fonds montèrent ce jour-là de deux pour cent.

Le même jour, lundi 27, à la séance des deux chambres, on présenta un message du roi pour communiquer Tordre du conseil, et pour recommander cette importante question à Tattention immédiate du Parlement. Pitt donna avis delà proposition qu'il comptait faire le lendenSain pour qu'on nommât au scrutin un comité secret chargé d'examiner tous les engagements actuels et les

ressources de la Banque, et il exprima en même remps sa ferme conviction que les ressources se trouvaient très-considérables et beaucoup plus que suffisantes pour répondre aux engagements. Il comptait, en outre, proposer de déclarer, par un vote de la chambre, que les billets seraient acceptés, au lieu de numéraire, dans toutes les affaires d'argent, pour un temps limité.

Un philosophe ignorant les affaires de ce monde imaginerait peut-être, dans son cabinet, que durant cette importante crise, au moment où le crédit financier du pays était en péril, les membres de Topposition durent renoncer, ne fût-ce que pour huit jours, ne fût-ce que pour un jour, à leurs ressentiments de parti. On aurait pu croire qu*ils se montreraient plus désireux de soutenir rÉtat que de renverser le ministère. Mais Tardeur des luttes politiques est toujours, et dans tous les partis, bien difficile à calmer. Nous retrouvons des traces trop palpables de cette ardeur dans les votes et les discours du temps. Nous voyons en toute occasion proposer des amendements et provoquer des votes. Nous retrouvons partout des invectives sans mesure, sans réserve, sans modération, prodiguées à M. Pitt. On attaque la marche proposée, mais on n*en suggère aucune autre, t Cette proposition .alarmante, dit Fox &ès le 27, suffirait à mettre fin à notre existence comme nation financière, ie^ « Le ministre, ajouta-t-il le lendemain, a publié une proclamation qui doit détruire le crédit public du pays. tJne année après Tautre il nous a amusés en nous déreloppant ses idées.sur les finances françaises, tantôt sur le bord du gouffre de la banqueroute, tantôt au fond. jMais pendant qu*il amusait ainsi le pays, il nous a conduits au bord et au fond du même gouffre.» Sheridan et d'autres

mernbres prédisaient que les billets de banque deviendraient bientôt en Angleterre du vieux papier, comme les assignats en France. Lé marquis de Lansdowne tenait le même langage dans Vautre chambre : « Rappelez-vous îna prophétie, milords, dit-il ; si vous cherchez à donner aux billets de banque un cours légal, leur valeur sera détruite. Ceci n'est pas une affaire de conjecture, mais bien d'expérience. La fièvre est la fièvre, à Londres comme à Paris oti à Amsterdam, et la suspension des payements aura partout le même effet, dans quelque pays qu'elle advienne.»

Heureusement potir TAngleterre, dans celte circonstance comme dans bien d'autres, les classes moyennes firent preuve d'un courage et d'une prévoyance fort au-^ dessus de ce que montraient les hommes d'État de profession. A Londres, les négociants et les banquiers qui n'avaient pas assisté à la réunion de Mansion-^House s*empressêrent d'adhérer à la résolution qui y avait été adoptée, en sorte qu'au bout de quelques jours les signatures s'élevèrent à plus de trois mille. Les membres du conseil privé et d'autres corps constitués suivirent ce patriotique exemple, et grâce à la confiance publique qui se manifesta de cette manière, les affaires commerciales purent continuer sans trouble. La confiance publique s'accrut encore quand les comités nommés par les deux chambres pour examiner les affaires de la Banque pré* sentèrent leurs rapports. On reconnut alors que, toutes les dettes déduites, la Banque conservait, en dehors de» douze millions sterling environ que le gouvernement lui devait, un excédant clairet net de trois millions huit cent mille livres sterling. Aussi les comités conseillèrent dô maintenir et de confirmer les mesures déjà prises.

Pour établir une valeur courante pour les petites sommes pendant la suspension des payements en or, la Banque répandit des billets d*une et deux litres sterling. Dans le but de soutenir la circulation deTargentau milieu des retards nécessaires pour frapper de nouvelles monnaiesi les directeurs inventèrent un nouvel expédient : ils frappèrent, sur une grande quantité de dollars espagnols» une petite tête du roi, et les firent circuler au taux de quatre schelling^ neuf pence. Mais cette empreinte fut bientôt Imitée, et on fut contraint de retirer la première émission au mois d'octobre suivant, même avec une grande perte*.

Dans la chambre des communes, Pitt proposa, le 9 mars, de voler un bill pour absoudre le gouverneur et le conseil de la Banque à raison de tous les actes qu*iU pourraient faire conformément aux ordres du conseil. Ce bill, qui ne prit force de loi qu'au commencement de mai^ leur interdisait formellement de payer en numéraire toute somme au-dessus de vingt schellings, comme de faire aucune, avance au trésor au delà de six cent mille livres sterling, tant que les payements en numéraire n*au* raient pas recommencée Ces restrictions ne devaient d^rer que jusqu'au 24 juin ; mais lorsque ce moment approcha, on sentit qu'il fallait reculer les limites jusqu'à la session suivante, et on le fit. Le Parlement et les hommes d'Ëlat continuaient en vain de se flatter de l'espoir qu'ils pourvoyaient seulement à des nécessités de courte durée, et qu'on pourrait bientôt reprendre les payements en numéraire; à mesure que le temps s'écoulait, il devenait de plus en plus difficile de les reprendre, et par le fait ils ne

* Annales du commerce^ de Macphersoû, v»l< )V.

recommencèrent qu*à la an de la grande guerre européenne. Leur rétablissement ne fut accompli que parle comité de M. Peel, en 1848, etpar son acte de Tannée suivante, et ce n*est pas le moindre des grands et nombreux services que cet homme éminent a rendus à son pays.

La première suspension des payements en numéraire donna naissance à une spirituelle épigramme contre M. Pitt:

« Les poètes célèbrent encore Auguste en disant qu*il trouva Rome de briques et la laissa de marbre. On peut dire aussi sans exagération de M. Pitt et de TAngleterre, qu*il la trouva d'or et la laissa de papier. »

Du reste, il faut remarquer que celte plaisanterie n'est pas originale; ce n'est que la mise en vers d'une note des Études littéraires *.

Il est bon de remarquer que le système du papier-monnaie inconvertissable cessait en France au moment où il commençait en Angleterre. Dans le courant de 4796, les assignats français se virent réduits à la valeur d'un vieux papier, et les mandats^ destinés à les remplacer, subirent le même sort. Il fallut donc recourir aux métaux précieux pour tous les payements ; on y revint d'abord en pratique, et bientôt après la loi intervint.

Il faut cependant avouer que, pendant toute la durée de la guerre, le système du papier-monnaie inconvertissable rendit de grands services à l'Angleterre. Susceptible d'une expansion proportionnée aux besoins du service public, soutenu par une confiance inébranlable dans la probité publique, ce système nous permit, comme aucun autre ne l'aurait fait, de lever tous les ans des emprunts

< Pursuits of littérature^ p. A76, éd. 1808.

saDs exemple, de faire passer, à diverses reprises, des subsides aux puissances étrangères qui nous étaient alliées, et de supporter sans fléchir le poids toujours croissant des impôts. Ce fut, en un mot« le système du crédit en papier sur une échelle gigantesque qui nous permit de lutter contre des ennemis non moins formidables.

La puissance temporaire qui résulte d*une plus large circulation des valeurs se manifesta au làois d*avril de cette année-là. Quelque court que fût l'intervalle depuis le dernier emprunt, il fallut en négocier un autre, s*élevaut à dix-huit millions sterling, y compris des avances d*un million et demi pourTIrlande, et de trois millions et demi pour Tempereur d'Allemagne. Nous avons vu comment, au mois de décembre précédent, on aurait eu bien de la peine à trouver pareille somme sans un pressant appel aux sentiments patriotiques de la population. Cette fois, au contraire, on trouva l'argent sans aucune difficulté, bien qu'à des conditions très-défavorables qu'expliquait Tétat du pays; Temprunt fut conclu à six livres dix- sept schellings pour cent. Afin 46 pourvoir aux intérêts, on proposa plusieurs nouveaux impôts, entre autres un droit d'un penny et demi sur les journaux et d'un accroissement sur le droit d'annonces.

En assignant une somme aussi considérable pour le service de l'empereur d'Allemagne, Pitt avait supposé que l'empereur était décidé à continuer la guerre. Les avocats passionnés de la guerre en Angleterre ne se lassaient point alors de vanter la fermeté inébranlable de l'empereur. 11 ne manquait pas de gens, jusque dans le cabinet, pour se plaindre du zèle moins ardent, disaient- ils, de M. Pitt. « Je ne puis m'empêcher de citer une anecdote de l'empereur, » écrivait Windham à Burke; «lorsque ses

ii WILLIAM PITT ET ^ON TEMPS.

courtisans Tâssiégeaient d^ conseils pacifiques en lui prouvant qu'il perdrait Vienne, il leur répondit en disant : « Eh bien I Vienne est-efle l'empire? » Du reste, Tempereurl et Tbugut sont les seules personnes qui se mettent sur ce terrain-là. Je crois que nous avons bien ici un empereur qui en ferait autant ; mais où est notre Thugutî»

La lettre de Windham que j^ai citée portait la date du S5 août. A cette époque, l'inébranlable empereur avait déjà cédé depuis huit jours, et les préliminaires de la paix ôtaient signés.

A vrai aire, M. Pitt n'était pas moins ardent que les adhérents de Burke. Seulement, il y voyait plus clair. Il connaissait mieux les obstacles, et il était mieux préparé pour les revers. Le 28, nous le voyons presser vivement un de ses amis personnels de revenir à la chambre préci'< sèment pour cette question' : « Il me paraît trôs-impor' tant de ne pas tarder un moment de plus qu'il ne faut à décider la question du prêt à l'Autriche. Il peut être infiniment important d'en envoyer le résultat h Vienne. » L'argent fut voté le 4 mai, comme Pitt le désirait; mais le 3 arrivèrent les nouvelles qui mirent un terme & toutes ses espérances, les nouvelles de la paix séparée de l'empereur.

Au milieu de cet embarras des finances publiques , la chambre des communes n'oubliait pas ce qu'elle devait à la couronne sous d'autres rapports ; le mariage de la princesse royale avec le prince héréditaire de Wurtemberg ayant été cenclu, on vpta sans hésiter pour elle une dot de 80,000 livres sterling.

La révolte de la flotte à cette époque, au moment où,

« 9itt à Wilberforce, tS avril 1797.

comme nous le verrons tout h Theure, nous étions menacés d*une invasion par la Hollande, semblait devoir ébranler non-seulement la sécurité et la prospérité do TAngleterre, mais jusqu'à son existence indépendante. Depuis quelque temps les marins étaient mécontents. Leur solde n'avait pas été augmentée, non plus que les pensions de Greenwich, depuis le règne de Charles II, et les nécessités de la vie ayant augmenté de trente pour cent au moins, ils avaient subi par le fait une forte réduction* Ils se plaignaient de l'injuste distribution de l'argent des prises, attribué presque exclusivement aux principaux chefs tandis qu'il ne restait presque rien pour les oifi^ ciers inférieurs et pour les équipages. On se plaignait aussi, malheureusement, je crois, avec trop de raison, de la dureté et de la tyrannie exercées par quelques ami-* raux et quelques capitaines.

De tous les marins du temps, le plus populaire était le vieux comte Ilowe. Les maielois étaient fiers de ses exploits et des leurs dans la journéedul^^'juin, d'illustre mémoire, et ils l'appelaient affectueusement « Dick le Noir. » Lord Howe commandait encore de nom la flotte da l^ Manche , mais il avait soixante-douze ans. Lord Bridport comman* dait sous lui, etlord Howe était allé à Bath pour rétablir s» santé, Ce futàBalh,au commencement de mars, qu'il reçut quatre lettres anonymes, venues, disait-on, des marins des quatre principaux vaisseaux en rade à Portsinoulh, le vaisseau amiral , la Reine Charlotte, entre autres. Ces lettres faisaient remarquer que l'armée et la milice avaient récejnn^ntreçu une augmentation de solde, et demandaient à SaSeigneurie, l'ami des matelots, d'intercéder auprès de l'amirauté, afin d'obtenir une semblable fa» veur poiir la service mçiritime. Lord Howe transmit h

lord Spencer ces quatre lettres, dont trois lui parurent écrites par la même personne ; puis il en écrivit à sir Peter Parker, l'amiral résidant à Portsmouth, et à lord Bridport, commandant de la flotte de la Manche. Les deux amiraux traitèrent l'affaire comme de peu d'importance, et soutinrent dans leurs réponses que ces lettres étaient l'œuvre de quelque mauvais sujet. Il est difficile, en cette occasion, de justifier certains amiraux ^n activité d'une grossière ignorance ou d'une indiffére'bce coupable au sujet des besoins et des désirs de leurs matelots.

On ne fit donc aucune attention à ces communications anonymes, et les lords de l'amirauté restèrent dans une sécurité profonde. Mais le 12 avril, sir Peter Parker s'adressa à eux sur un ton fort différent. Il avait reçu avis, dit-il, d'un projet de conspiration parmi les équipages de la Manche; ils avaient l'intention de s'emparer des vaisseaux, et de déposer leç oflBciers jusqu'à ce qu'on eût fait droit à leurs griefs. Le projet élevait être mis à exécution le i 6 du mois. On crut [que le service actif serait le meilleur antidote pour ce sournois mécontentement. La flotte de la Manche reçut aussitôt à Portsmouth, par le télégraphe, l'ordre de mettre à la mer. Cette mesure, quelque judicieuse qu'elle parût, n'empêcha pas l'éclat; elle ne fit que le précipiter. A peine lord Brid-. port avait-il fait le signal des préparatifs pour mettre à la voile, que les matelots de son vaisseau, la Reine Charlotte, grimpèrent tous sur les vergues, et poussèrent trois salves de défi. Leur exemple fut suivi et leurs cris répétés sur les autres vaisseaux de ligne. Ils agirent avec tant d'ensemble qu'ils effectuèrent le plus aisément du monde leur projet. Ils déposèrent tous les officiers, envoyèrent à terre ceux qu'ils accusaient d'oppression ,

et gardèrent les autres à bord en qualité d'otages el de prisonniers. A peine fit-on subir une insulte aux officiers, pas une goutte de sang ne fut versée. On choisit auprès du gouvernement deux délégués (tel était le nom qu'ils se donnaient] sur chaque vaisseau ; iis'se rendirent tous à bord de la Reine Charlotte, et tinrent leurs séances dans la cabine de cérémonie de Tamiral.

Les délégués, au nombre de trenle-deux, cherchèrent d*abord à établir leur propre autorité. Tous les matelots furent invités à leur jurer fidélité ainsi qu'à la flotte en général; cette cérémonie dura deux jours. Dans Tintervalle, ils préparèrent une pétition au conseil de l'amirauté et à la chambre des communes, et rédigèrent une liste de règlements pour le gouvernement des vaisseaux qui s'étaient rangés sous leurs ordres. Peut-être n'arriva-t-il jamais que des hommes élevés au pouvoir par le succès d'une sédition fissent preuve de tant de modération et de retenue. Leur pétition n'était ni exagérée dans ses prétentions ni insolente dans la forme. Ils se plaignaient de l'insuflSsance de leur solde en comparaison de celle de l'armée et de la milice, auxquelles, disaient-ils, « nous ne sommes inférieurs ni en fidélité ni en zèle. » Ils se plaignaient des fraudes sur le poids et la mesure de leurs provisions, des soins insufiisants qu'on leur accordait quand ils étaient malades, de la suspension de leur solde quand ils étaient blessés, et de la rigueur avec laquelle on les retenait à bord quand ils étaient dans le port.

Les règlements qu'ils avaient rédigés tendaient à maintenir une discipline exacte. Ils enjoignaient la régularité dans le service de quart , et une obéissance absolue au commandement. Ils interdisaient l'entrée des liqueurs

fortes sur les vaisseaux, et défendaient aux marins d*aller h terre.

L'un des règlements pourrait rappeler au lecteur la fçible de Tantre du lion : « Il n'est pas permis aux femmes de quitter les vaisseaux pour aller à terre, mais toutes celles qui voudront venir à bord seront admises *. »

Pour celte fois, le gouvernement se réveilla à Londres. Lord Spencer, accompagné par deux lords du conseil, se rendit en toute hâte à Portsmoulb, et tint là une séance. Il conféra également avec lès meilleurs amiraux alors à terre. Tous reconnurent que la justice comme la politique exigeaient qu'on admît, au moins dans une large mesure, les réclamations des mutins. D'après les i^ostructions du gouvernement, trois amiraux, Gardnèr, Colpoys et Foie, se rendirent à bord de la Reine Charlotte pour conférer avec les délégués. Ils étaient autorisés à offrir aux matelots une augmentation considérable de solde et de vivres, et à les engager à rentrer aussitôt dans le devoir. Mais lee délégués répondirent que les équipages ne pouvaient rien accepter sans la sanction du Parlement et la garantie d'une proclamation royale pour les offres qu'on leur faisait. Irrité de cette- réponse, l'amiral Gardner, naturellement violent, se mit en fureur. Il prit l'un des délégués au collet, et jura qu'il les ferait tous pendre et qu'il décimeraft deux fois la flotte!

Cet accès de colère vint mal h propos et fut sur le point de devenir fatal à l'amiral Gardner. La négociation tout entière faillit échouer. La conférence fut interrompue.

^ Les règlements sont donnés tout au long dans la collection des pièces relatives à la sédition déposées devant le Parlement. Beg* ann, 1797.

Lerd Bridport, qui jusque-là était resté à bord de la Reine Charlotte, amena son pavillbn et quitta le vaisseau. Lord Spencer et ses collègues retournèrent à'Londres. D'autre part, les révoltés ordonnèrent le quart comme si Ton était en mer, chargèrent les canons et arborèrent un drapeau rouge. Ils destinaient ce signal à leur servir de point de ralliement ; mais les officiers du roi, qui le connaissaient comme Temblème ordinaire de la piraterie, s'en inquiétèrent comme d'un présage de crimes épouvantables.

Au bout de deux ou trois jours, Tirritation se calma pourtant. Lord Bridport fut autorisé h renouveler les mêmes offres sous une forme plus*conciliante et avec un accroissement de concessions. Les délégués écrivirent h Tamirauté pour déclarer qu'ils acceptaient, d'un cœur plein de reconnaissance et de joie, l'augmentation libérale de solde et de vivres qu'on leur destinait. Ils écrivirent également à lord Bridport, qu'ils appelaient leur père et leur ami. Les préliminaires ainsi convenus, lord Bridport retourna sur son vaisseau, arbora de nouveau son pavillon, fit à ses hommes un discours qui eut beaucoup d'effet sur eux; il leur parla comme un père affligé, il leur assura qu'il apportait le remède à tous leurs maux. En effet, les nouvelles propositions dont il était porteur comprenaient en substance tout ce qu'on avait demandé. Une seule question restait en suspens; les délégués refusaient d'accepter la promesse de pardon du conseil, ils insistaient pour la recevoir au nom du roi. Il fallut céder encore là-dessus. On demanda à Sa Majesté de signer une proclamation qui fut envoyée à Portsmoulh, lue à haute voix ^ur tous liQs vaisseaux, et saluée par des applaudis^ sements. Alors seulement les délégués se dispersèrent, les

signes de la révolte disparurent, et les équipages déclarèrent qu'ils étaient prêts à rendre à leurs officiers Tobéissance quMIs leur devaient. Le premier usage que firent ceux-ci de l'autorité qu'ils venaient de recouvrer fut d'emmener la plus grande partie de la flotte de Portsmouth et de se rendre à Saint-Helen's *.

Outre l'humiliation, qui n'était pas légère, la nation venait d'accepter là un grand fardeau. D'après les estimations que Pitt apporta le 5 mai à la chambre des communes, il devenait nécessaire de trouver une somme annuelle de 536,000 liv. sterling afin de pourvoir à l'accroissement projeté des dépenses de la marine; pour l'année courante, plusieurs mois étant déjà écoulés, 372,000 liv. sterling devaient suffire aux frais. Pitt éprouvait, dit-il en se levant, un grand embarras; la chambre était en droit d'attendre des explications, mais la prudence et la politique lui faisaient une loi île compter sur son indulgence muette et de la réclamer plutôt que d'entrer dans aucun détail.

Cet appel fut inutile ; Fox et Sheridan ne voulurent pas renoncer à leurs invectives contre les ministres; ils ne voulurent même pas les retarder d'un jour. « La conciliation sera plus efficace, » dit Sheridan, « si elle est accompagnée d'un vote de blâme sur les délais. » Cependant, lorsque Pitt présenta, le 9, un biil pour l'augmentation de la solde et des vivres de la marine, une seule séance suffit à toutes les lectures, et lorsque le bill arriva à la chambre des lords, il fut expédié avec la même promptitude. LOi lendemain, Whitbread proposa le vote de blâme

^ Voir le récit de la révolte dans le Registre annuel de Rivington, partie IL

que Sheridan avait annoDcô; Fox le soutint, mais à la fin du débat ils ne purent réunir plus de 63 voix contre 237.

Dans l'intervalle, malheureusement, la révolte éclata de nouveau sur la flotte de la Manche. Le triomphe des séditieux avait été si complet et si facile qu'en jetant un regard en arrière ils avaien^t peine à croire à sa réalité. Us craignaient qu'on ne tint pas les promesses qu'on leur avait faites. Les moindres circonstances leur fournissaient des raisons de soupçon , les moindres retards les inquiétaient. Ils s'irritèrent surtout d'une circulaire de l'amiral, en date du 1*<^ mai, pour enjoindre la subordination et la discipline de rigueur, et pour donner aux capitaines et aux commandants l'ordre de se tenir préis, aux premières apparences de mutinerie, « à employer les moyens les plus énergiques pour les réprimer et punir les meneurs. » Cet ordre n'était destiné qu'à l'avenir, mais des yeux prévenus pouvaient y voir des intentions rétrospectives. Toutes ces circonstances amenèrent, le 7 mai, une nouvelle révolte à bord des vaisseaux qui se trouvaient à Saint- Helen's. Pour la seconde fois, les équipages déposèrent tranquillement leurs officiers et nommèrent des délégués k leur place. En même temps, ils dépéchèrent quelquesuns d'entre eux à Portsmouth pour visiter le Londres et le Marlborough, qui y étaient restés. L'amiral Colpoys, qui commandait à bord du Londres, agit d'après ses dernfères instructions ; il refusa de recevoir les délégués, donna aux officiers l'ordre de s'armer, aux soldats de marine celui de se tenir prêts, et il fit fermer les écoutilles. D'autre part, les marins du Londres s'étant consultés, résolurent de recevoir les délégués. Les officiers tinrent bon, et ordonnèrent aux hommes de descendre.

Quelques-uns refusèrent ; un matelot commença k déta-^ cher un fusil. Le premier lieutenant, M. Dower^ après ravoir prévenu sans résultat, tira son pistolet et lui brûla la cervelle.

Cet acte fut le signal de la révolte ouverte. Les matelots se jetèrent sur les officiers et en vinrent bientôt h bout, tandis que les soldats de marine, au lieu d'aider les officiers, prenaient parti pour les mutinsi Ils allaient pendre le lieutenant Bower à Tune des vergues, et ne conj sentirent à lui laisser la vie qu'à la pHère du chapelain et du médecin, jointe à l'intervention de l'amiral, qui dé- Clara que cet officier avait agi d'accord avec ses instrnctions. Les matelots du Marlbordugh se soulevèrent de même contre leurs officiers, et les deux vaisseaux, ayant levé l'ancre, allèrent rejoindre le reste de la flotte h Saint- Helen's.

Cependant, môme au plus fort de la révolte, un incident tint prouver la modération et le patriotisme des mutins. On dirait que les matelots de l'un des vaisseaux en rade à Saint-Helen's parlaient hautement entre eux de leur projet de partir pour la France et de livrer le bâti*^ ment à l'ennemi. On ne supposait pas que cette idée leur fût venue spontanément, mais on pensait qu'elle * leur avait été suggérée par certaines personnes qui étaient à terre* A peine les délégués apprirent*ils le bruif courant qu'ils exprimèrent la plus vive indignation. Ils menacèrent de faire feu sur le bâliment^et de le couler à fond si on continuait à y tenir un pareil langage, et ils établirent junc garde de chaloupes autour du vaisseau soupçonné pour le surveiller nuit et jour, de manière à éviter toute communication avec la terre.

Les ministres ^mptèrent sur la prudence et la popula^

rite de lord Ho>¥e pour étouffer cette seconde rérolte. Le 4i « il se rendit en toule hiite à Portsroouth, emportant avec lai des lettres de grâce du roi et Tacte du Parlement qui avait été volé dans la journée. Il était décidé à monter Tun après Tautre sur tous les vaisseaux de ligne tenus par les révoltés^ et à conférer directement avec les déligués et avec les équipages. Il rencontra partout un res* pect affectueux ; partout on Técouta avec une attention pleine de déférence. Il agit sur eux assez eiBcacement pour les amener & exprimer en termes généraux leur re* gret de ce qui s'était passé. Ils consentirent aussi à accepter la destitution des ofliciers impopulaires, qu'ils étaient résolus à obtenir, comme une faveur à demander et non comme une condition h imposer. Le i 3» lord Howe, à bord du Royal-William, reçut officiellement les péli* tions des matelots et déclara que ses pleins pouvoirs lui permettaient de les accorder; il mit lin à la révolte et ré*^ tablit la discipline. Le vieux commandant eut le chagrin de voir Tamlral Colpoys et une centaine d'officiers de tout rang destitués et mis en disponibilité sur la demande de ceux qu'ils commandaient naguère; le gouvernement cependant leur maintintla solde entière. Mais, d'autre parti lord Howe vit avec Joie la flotte rentrer tout entière sous l'autorité du roi et reprendre activement son service. A Texceptlon d'une petite émotion causée par l'arrestation de quatre soldats ivres qui étaient allés & terre et qui furent convaincus de larcin et de viol, le tumulte ne recommença pas. Les hommes reprirent leur service avec la mémo régulariffi que par le passé, et la flotte, levant bientôt l'ancre, mit à la voile pour sa nouvelle destination, une croisière sur la côte de^ Bretagne. En ce qui touche la flotte de la Manche» la révolte ne

semble pas avoir laissé après elle de traces fâcheuses. Elle portait uniquement sur des griefs pratiques et prèssants, on n'avait émis aucune prétention théorique. Mais ce précédent d'une insurrection victorieuse ne pouvait manquer d'amener de graves dangers. C'était une mauvaise semence qui ne tarda pas à germer ailleurs. Le 1 1 mai, au moment où lord Howe se rendait en toute hâte à Saint-Helen*s pour étouffer la révolte, la mutinerie éclata sur les vaisseaux en rade à Sheerness. Là aussi, en quelques jours, les matelots vinrent aisément à bout de leurs officiers et les déposèrent. Ils formèrent un corps de douze personnes pour gouverner chaque vaisseau sous le nom de comité de vigilance, et ils nommèrent un comité de délégués pour prendre la direction générale.

Cette nouvelle révolte différait essentiellement de la première. Elle avait été fomentée par des affiches séditieuses semblables à celles qu'on avait récemment, mais sans succès, répandues dans l)armée^ Elle était plus préoccupée de griefs imaginaires que de maux réels. Elle était entachée de l'esprit politique du temps. Enfin, elle était dirigée et combinée par l'ambition personnelle d'un seul homme : cet homme s'appelait Richard Parker. D'une hardiesse et d'une activité rares, il avait reçu une éducation plus soignée, ce qui ne veut pas dire une meilleure éducation, que ses camarades. Il était né dans le comté de Devon et avait fait le commerce en Ecosse ; mais, se trouvant en prison pour dettes à Perth, il était entré dans la marine comme volontaire. Dans le cours des vicissitudes de sa vie, il avait ardemment embrassé

* Voir danB V Histoire parlementaire ce que dit à ce sujet M. Pitt.

WILLIAM PITT BT SON TEM>d. 33

les principes niveleurs qui arrivaient de France. Placé à la tête des délégués, il prit le titre de président; quelquefois même, lorsque la révolte vint à se prolonger, il se faisait appeler le contre-amiral Parker. D*aprés ses avis, les délégués prirent à peu prés possession de Sheerness, tenant leurs séances dans un cabaret, et se promenant dans la ville, enseignes déployées, au son de la musique et avec tous les insignes du triomphe. Cependant il n'était jamais permis aux matelots de quitter leur vaisseau sans un passe-port, qui , par un étrange abus de langage, s'appelait un « billet de liberté. »

Les délégués, d'ailleurs, ne restèrent pas longtemps à Sheerness. Ils crurent plus prudent de concentrer leurs forces et de se mettre hors de la portée des batteries de la côte. Dans ce but, ils emmenèrent les vaisseaux à la Nore. Là, ils tinrent leurs conseils dans la cabine d'apparat du Sandwich^ bâtiment de quatre-vingt-dix canons, qui portait naguère le pavillon du vice-amiral Charles Buckner, commandant de cette flotte.

Cette nouvelle révolte causa dans Londres autant de déplaisir que de surprise. On avait espéré que les concessions récentes, ratiOées par un acte du Parlement, avaient non-seulement apaisé la sédition, mais chassé ce que lord Bacon appelle l'humeur séditieuse. On se demandait avec inquiétude quelles conditions nouvelles pourraient exiger les mutins. Au début, on ne put obtenir d'autres renseignements que ceux que contenait une pièce intitulée : «Appel à la nation ,» qui circulait activement dans la flotte. Ce document avait la prétention d'émaner des marins de l'escadre de lord Bridport ; mais le style indiquait que c'était l'œuvre de quelque mécontent étranger à la marine, et qui ne se faisait pas scrupule de

recourir aux mensonges les plus perfides. Il afiSrmait, entre autres, comme un fait positif et indubitable, qu'en dépit de la grâce pléniëre accordée par le roi, les ministres avaient l'intention, dans quelque temps, d'arrêter et de faire exécuter les matelots qui avaient joué un rôle important dans les récentes affaires. On disait même que le choix était déjà fait ^ -

Le 30 mai, les délégués de la nouvelle révolte annoncèrent eux-mêmes leurs intentions. Siégeant dans la cabine d'apparat du Sandwich, ils envoyèrent, par l'ami rai Buckner, un résumé de leurs prétentions. Dès le début, le premier article prouvait dans quelle erreur profonde ils se trouvaient, car cet article demandait c que les* faveurs accordées h la flotte de Portsmouth fussent également accordées aux sujets de Sa Majesté servant danslaflottedelaNore.» Or, iln'yavait jamais eu, sur ce point, ni doute ni hésitation de la part du gouvernement ou de ceux qui le servaient. L'acte récent du Parlement déclarait, dans les termes les plus formels, que ces grâces s'appliquaient à tous les matelots et soldats de marine au service du roi. Il est évident quedeis hommes infiniment plus corrompus que les mutins s'abritaient derrière eux et les poussaient en avant.

Malheureusement, les autres articles de la requête venue du Sandwich ne présentaient pas une solution aussi facile. Ils étaient, pour la plupart, absurdes et inadmissibles; ils demandaient, par exemple, qu'un officier renvoyé d'un vaisseau ne pût jamais servir sur le même vaisseau sans le consentement de l'équipage. Ils

^ Voir une appréciation de cette publication dans le beau et honnête dliconrB de M. Sheridan, le 10 mai. H est dans le volume XXXUI de

demandaient également qu'on revtt tous les articles de la loi militaire et qu'on les modifiât. La forme de ces requêtes devait également entrer en ligne de compte. Ce n'était plus, comme à Portsmouth , une pétition respectueuse; c'était un relevé impérieux d'une série de demandes. La conclusion déclarait que les délégués avaient résolu à l'unanimité de ne renoncer à leurs fonctions qu'après la venue de quelques-uns des lords commissaire s de l'amirauté pour satisfaire à leurs demandes.

En face de pareilles circonstances, les lords de l'amirauté répliquèrent, le 22, qu'on avait déjà fait d'amples concessions, qu'on n'en accorderait point d'autres, et que, si leurs seigneurie^ avaient trouvé bon de se rendre à Portsmouth, il n'y avait point de raison pour en faire autant cette fois. L'amirauté offrait donc aux matelots le € gracieux pardon dé Sa Majesté», eii promettant de donner aux officiers Tordre d'ensevelir dans l'oubli tout ce qui s'était passé.

L'offre du pardon fut transmise par l'amiral Buckner. On n'y fit pas attention, et l'amiral la renouvela le 24. Il se rendit lui-même à bord du Sandwich pour ramener les délégués au sentiment de leurs devoirs. Il fut reçu sans les honneurs dus à son rang, et il revint sans avoir rien gagné. Après son départ, les révoltés amenèrent son pavillon, qu'ils avaient respecté jusque^à, et arborèrent sur tous les vaisseaux le drapeau rouge de la piraterie. Le 25, ils répondirent par écrit aux ouvertures de l'amirauté : « La résolution de tous les délégués, » dit Richard Parker, qui signa en qualité de président, «est de n'accepter aucun accommodement jusqu'à ce que vous apparaissiez à la Nore pour redresser nos griefs.»

Les mutins ne se bornèrent pas MX emblèmes et aux

paroles. Ils se saisirent de plusieurs vaisseaux qui étaient restés fidèles au roi, ou les bombardèrent pour obliger les équipages à prendre part à la révolte. Dans le nombre se trouvait le San-Fiorenzù, frégate destinée à conduire en Allemagne le prince de Wurtemberg et sa femme. Le fort de Tilbury répondit à leur, feu. L'artillerie, à Woolwich, subit un commencement de révolte. Mais ce qu'il y eut de pire, ce fut que la contagion atteignit une grande partie de la flotte de lord Duncan. Cette flotte bloquait les ports de Hollande, où Ton se préparait activement à une invasion en Angleterre. Le cœur de Tamiral, tout brave et tout éprouvé qu'il était, fut sur le point de lui manquer lorsqu'il se vit un matin abandonné par toute son escadre, à l'exception du vaisseau qu'il montait et d'un autre navire, le Vénérable et VAdamant. Il réunit ses hommes sur le pont et leur adressa un touchant discours qui nous a été conservé : « J'ai souvent été fier,» dit-il, « de regarder avec vous le Texel, et de voir un ennemi qui redoutait de sortir pour nous rencontrer; mon orgueil est humilié maintenant^ > L'amiral, avec une habileté parfaite, fit faire des signaux, à plusieurs reprises, comme si le gros de sa flotte était encore en vue. Grâce à cette manœuvre, qu'on observait des côtes, les oi&ciers hollandais furent complètement déçus. Ils restèrent dans l'ignorance de la désertion que Duncan venait de subir. S'ils avaient su la vérité, et s'ils s'étaient trouvés alors en mesure de mettre à la voile, ils auraient trouvé la vieille Angleterre privée de la défense de ses murailles de bois et ouverte de tous côtés aux coups des assaillants.

La flotte n'était pas le seul sujet d'inquiétude. On avait

A Registre annael, 1707.

répandu avec le même zèle des bulletins séditieux dans l'armée. Wilberforce a consigné ce fait dans son journal du 28 mai : « On parle tous les jours d*un soalëvement des soldats, et assurément la corruption a fait quelques progrès parmi eux. »

Le rapport de sir Charles Cunningham, capitaine de l'un des vaisseaux du roi, est encore plus précis. Il déclare que les affiches incendiaires envoyées à terre ont agi sur les Invalides , seul corps pour le moment à Sheerness : € Lorsqu'ils ont la tête montée par les liqueurs, » dit sir Charles , « ce qui arrive généralement tous les soirs, on leur entend exprimer l'opinion qu'ils ont bien le droit d'avoir aussi des délégués. »

L'Angleterre n'avait jamais subi de crise aussi alarmante, ni rien qui y ressemblât, depuis la révolution de 4 688. Une nuit, les ministres furent réveillés par le bruit lointain du canon, et il fallut réunir le conseil à la pointe du jour. Nous affirmons ce fait d'après un passage du journal particulier de Wilberforce, en date du 26 mai: € Pi tt a été réveillé par l'émeute de l'artillerie de Woolwich, et il est sorti pour aller au conseil^ . » Mais, sentant tout ce qui reposait sur lui dans cette conjoncture, il ne laissa échapper aucun signe d'inquiétude, et conserva tout le temps ce que lord Macaulay appelle, à une autre époque, « sa majestueuse possession de lui-même. »

Le premier lord de l'amirauté à c>elte époque racontait souvent une anecdote qui prouve le calme profond de Pitt dans un moment où tout le monde tremblait autour de lui. Quelques nuits après la révolte de Woolwich, des nouvelles Irès-pressées arrivèrent de la flotte. Lord

1 Récit de la révolte, imprimé pour la circulation privée, 1820.

38 WILLIAM PtTT ET SON TEMPS.

Speacer crut nécessaire d'aller sur-le-champ à Downing- Street et de consulter le premier ministre. Pitt, une fois réveillé, se mit sur son séant, écouta lord Spencer et donna des instructions. Lord Spencer prit congé et se retira ; mais à peine était-il arrivé au bout de la rue qu'il se souvint d'une circonstance dont il avait oublié de parler. Il revint sur ses pas, et demanda de nouveau à être admis dans la chambre de Pitt. Quelque court qu'eût été l'intervalle, il trouva Pitt, comme la première fois, plongé dans le sommeil le plus profond.

Un autre petit incident tiré de la vie privée prouvera peut-être mieux que les descriptions les plus soignées combien l'esprit public était alors éloigné du calme et du sang-froidde M. Pitt. Au commencement du mois de mai, lorsque Wilberforce annonça qu'il allait épouser miss Spooner, « ceux qui le connaissaient le mieux regardèrent cette nouvelle comme une nouvelle preuve de sa confiance en Dieu, puisqu'il pouvait ;se résoudre à se marier au milieu de pareilles inquiétudes ^ »

Le même sentiment d'alarme se manifestait dans toutes les affaires publiques à cette époque. Dans le courant de mai , le trois pour cent tomba à 48.

Ce fut à ce moment critique que Fox et ses principaux amis dans la chambre des communes ne crurent pas contraire à leur conscience d'exprimer au Parlement leur mécontentement, en annonçant solennellement leur intention de se retirer des affaires publiques. Leur première demande fut, le 26, une motion de M. Grey sur la réforme parlementaire. Grey en commençant, et Fox en terminant le débat, parlèrent longuement et avec beaucoup de talent.

< Vie de Wilberforce, par ses flls, vol. II.

Sheridan en fit aatant, ainsi qu*un nouTeau membre de la chambre, sir Francis Burdett. La voix grave de Pitt s'éleva avec aulorité contre eux, pour les avertir du mal qu'ils faisaient II est curieux de voir combien les inconvénients pratiques tenaient alors peu de place dans les arguments. Pitt se crut en droit d*assurer dans son discours que « personne n'avait jamais dit que les intérêts du comté d*YQrk fussent négligés parce qu'il n'envoyait qu'un représentant au Parlement, ni que Birmingham et Manchester eussent souffert de n'en avoir point du tout. » Peutêtre pensera-t-on que les inconvénients sérieux et pratiques ne se firent sentir que peu de temps avant qu'on y apportât remède.

. Le principal intérêt de ce débat fut cependant la déclaration personnelle de Fox et de Grey. Tous deux se défendirent de l'idée d'une retraite complète et absolue. Grey dit qu'il serait toujours prêt à voter, mais qu'à partir du lendemain , il ne lui arriverait probablement pas d'éprouver le désir de fatiguer la chambre de ses observations. Fox ajouta pour son propre compte : « Je crois bien certainement qu'il me sera permis de consacrer plus de temps que par le passé à mes occupations -personnelles et à la retraite qui m'est chère. Je crois bien certainement que je puis me dispenser d'en consacrer autant, dans cette chambre, à des efforts inutiles et à des paroles oiseuses. » Ces déclarations étaient fondées sur la supposition du rejet de la motion pour la réforme parlementaire, et cela à une grande majorité. L'événement justifia cette attente ; lorsqu'on en vint aux voix, Grey se trouva soutenu par 91 membres, mais il eut contre lui 256 voix.

Ces déclarations de l'intention d'abandonner la carrière parlementaire comme infructueuse, et de déses-

pérer de toute législation utile, étaient au moins mal faites pour servir la cause de Tordre. Cependant cette cause courait alors le plus grand danger à la Nore. Nous avons vu que les lords de Tamirauté avaient déclaré dans leur lettre aux mutins qu'ils ne se rendraient pas à Sheerness. Dans leur réponse, les mutins avaient insisté sur leur présence. Pour céder à cette exigence, il fallait sans doute faire le sacriQce d'une juste dignité. Mais les ministres, voyant qu'il serait indispensable de résister sur les points essentiels, résolurent d'éviter toute discussion sur les questions de forme. En conséquence, le 29, le comte Spencer et deux lords de l'amirauté se rendirent à Sheerness et tinrent conseil chez le commissaire Hartwell. Là ils se rencontrèrent avec Richard Parker et douze délégués, ses collègues. Le résultat de la conférence ne fut rien moins que satisfaisant. Le ton de Parker était rude et insolent. Lord Spencer citait l'opinion du cabinet; Parker lui dit « d'aller consulter les meneurs de sa bande M » En résumé, les délégués furent inflexibles ; ils ne voulaient renoncer h aucune des conditions qu'ils avaient exigées, et ils rejetaient avec dédain Toffre de pardon et d'oubli contenue dans une nouvelle proclamation du Parlement.

Déçus ainsi dans leur espoir d'accommodement, les lords de l'amirauté retournèrent à Londres, et les délé«gués h bord de leurs vaisseaux. Ce fut à ce moment-là que les mutins de la Nore furent renforcés et encouragés par l'arrivée de la plus grande partie de la flotte de l'ami- > rai Duncan. Cette jonction portait leurs forces à vingtquatre bâtiments. Leur présomption s'accrut à un tel

^ Récit de la révolte dans le Registre annuel de Rivingston, S* part.

poiDt qu'ils procédèrent à bloquer rentrée de la Tamise, et dans ce bat ils amarrèrent quatre vaisseaux à égales distances d'une rive à Tautre. Quelque fertile qu'eût été TAngleterre en funestes prédictions, avait-on jamais imaginé une prédiction aussi funeste? Les prévisions les plus sombres avaient-elles jamais supposé que nos murailles de bois deviendraient contre nous des machines de siège* et que la capitale de l'Angleterre serait tenue en échec par des matelots anglais?

On ne pensait pas que les mutins se contentassent de leur blocus. On redoutait les attaques sur divers points. La population de Sheerness, craignant un bombardement, s'enfuit en masse de la ville; du moins on renvoya toutes les femmes et les enfants. A Londres même on se croyait 3i peine en sûreté. Mais les ministres étaient résolus à résister à tout risque. Ils sentaient qu'ils avaient déjà poussé les concessions à leurs dernières limites. A Portsmouth, ils avaient accordé aux matelots tout ce qu'ils pouvaient légitimement accorder. A Sheerness, ils s'étaient montrés disposés à mettre de côté toute question de forme, à écarter toute idée de châtiment. Mieux valait périr que de céder plus longtemps, puisque les concessions entraînaient la perte sous une autre forme. On fit venir en toute h&te des troupes à Londres; on envoya des détachements à Sheerness et sur les deux rives de la Tamise. On arma les vaisseaux restés fidèles. On mit à la mer une flottille de canonnières. Pour équiper des vaisseaux, on invitales ofiiciers et les matelots à se présenter, ce qu'ils firent en grand nombre. On enleva soigneusement toutes les bouées et les phares qui indiquent les passes entre les bancs de sable à l'entrée de la Tamise. En un jnot, on peut affirmer que toutes les mesures fu-

renl prises pour ane résistance aussi^ désespérée que s*il se fût agi d'une invasion française.

On ne négligea pas non plus Faction du Parlement. Le 4®' juin, les deux chambres reçurent un message du roL Sa Majesté regrettait la persistance de la révolte dans les équipages de la Nore, et faisait appel au Parlement afin qu'il pourvût plus efiicacement à la répression de ces coupables manœuvres. Le lendemain, on proposa et on vota de loyales adresses au roi. Fox et ses plus intimes amis étaient absents ; mais Sheridan exprima franchement, comme il Tavait déjà fait une fois, les sentiments qu'on eût pu attendre S dans cette conjoncture, de tout homme politique, à quelque parti qu'il appartint. Alors Pitt présenta deux bills : l'un destiné à infliger un châtiment sévère à tous ceu:x qui chercheraient k exciter le mécontentement et la sédition parmi les hommes au service du roi; l'autre qui interdisait, sous peine de félonie, toute espèce de relation avec les vaisseaux ^en révolte. Les deux bills passèrent rapidement par les diverses lectures et reçurent la sanction royale. Le gouvernement et le Parlement firent ainsi nettement preuve de la fermeté de leur résolution.

L'usage du nom du roi dans le message aux deux chambres eut certainement un bon effet. Trois jours après survint l'anniversaire de Sa Majesté, le 4 juin. On put voir alors que Tancien esprit de fidélité n'était qu'endormi et non pas mort dans le cœur des matelots anglais. Ce jour- là, tous les vaisseaux compromis dans la révolte, à l'exception du Sandwich , amenèrent leur pavillon

4 Voir VHistoire parlementaire^ vol. XXXIII, et la Vie de Sheridan^ par Moore, voL II, bien que le rôl^ de Sheridan y soit peut-être un peu eiagéré.

rouge et arborèrent Tétendard royal en le saluant d'une salve royale. L'exception du Sandwich était significative, puisqu'elle prouvait que cet élan de respect affectueux se manifestait contre le gré et en dépit des ordres des délégués. Ce fut le premier symptôme ; mais les jours, en se succédant, diminuèrent Tautorité de ces chefs révolutionnaires; les matelots commençaient à s'apercevoir du caractère tyrannique et de la sévérité capricieuse de Parker, et ils étaient de moins en moins disposés à adorer l'idole qu'ils s'étaient faite.

Parker eut recours à tous les moyens pour maintenir l'illusion parmi ses hommes. Entre autres, il imagina de faire attacher les effigies de Pitt et de Dundas sur le pont de quelques-uns des vaisseaux pour servir de cible. Il donna cet ordre de grand matin, le 7 juin, ce qui produisit un grand effroi à Sheerness, où Ton entendait les coups de fusil et où tout le monde croyait que les révoltés exécutaient quelques-uns des officiers prisonniers k bord ^

Cependant les délégués eux-mêmes commençaient à s'ébranler. Ils firent appeler dans leur cabine d'apparat, à bord du Sandwich, le comte de Northesk, l'un des capitaines faits prisonniers sur son vaisseau au début de la révolte. Lorsqu'il apparut, Parker, en sa qualité de président, le chargea de porter à Londres une lettre adressée au roi, avec un nouvel exposé des conditions auxquelles ils pourraient consentir à rendre les vaisseaux. Lord Northesk accepta la mission, tout en disant qu'il n'en attendait pas de bons effets. Arrivé à Londres, lord Spencer le présenta au roi ; mais il reçut l'ordre de déclarer aux mutins qu'on n'accepterait plus aucune condition de leur

* Récit de la sédition, par sir^ Charles Gonningham.

part, et qu'on exigeait maintenant une repentance et une soumission sans réserve.

Cette réponse jeta le découragement parmi les matelots , et d'autres causes tendirent encore au même résultat. La flotte de Plymouth et la flotte de Spithead leur avaient envoyé deux adresses pour les engager à rentrer dans le devoir, en réprouvant leur récente conduite comme « une souillure au nom des marins anglais. » L'interdiction de tout rapport entre les vaisseaux et la terre les plaçait, à leur grande humiliation, dans la situation d'ennemis et d'exilés à l'égard de la grande masse de leurs compatriotes. Outre les sentiments que cette absence de communications leur faisait éprouver, ils avaient une raison plus pratique pour leurs regrets : ils manquaient d'eau et de provisions fraîches. Ajoutez à cela que leurs nouveaux maîtres, les délégués, leur faisaient subir tous les jours les effeli d'une tyrannie d'autant plus oppressive qu'elle était sans droits et sans précédents.

De tous les vaisseaux révoltés, le Repuise et le Léopard furent les premiers à rentrer dans le devoir. Coupant leurs câbles à marée haute, les équipages se laissèrent dériver loin de la flotte et allèrent chercher une protection sous les canons de Sheerness. Avant de parvenir à effectuer sa retraite, le Repuise se trouva exposé aux bordées du Monarch et du Director, deux des bâtiments encore mutinés. Cependant le Monarch et le Director ne tardèrent pas à suivre son exemple. L'un après l'autre, les vaisseaux amenèrent leurs couleurs révolutionnaires et rentrèrent sous l'autorité régulière. Le 13, le drapeau rouge ne flottait plus que sur le Sandwich. A bord du Sandwich luimême, l'équipage se souleva ce jour-là contre le président, qui s'était imposé à la flotte de sa propre autorité, et les

matelots, imitant leurs camarades, amenèrent leur vaisseau sous la protection des batteries de terre. On ne lit aucune résistance lorsque Tamiral Buckner envoya à bord un détachement de soldats pour arrêter Richard Parker et le mener à terre comme prisonnier.

Ainsi, grâce à la vigueur et à la résolution du gouvernement, et parle retour du bon esprit parmi les hommes, cette formidable sédition s'apaisa presque aussi promptement qu'elle avait pris naissance. Les vaisseaux qui appartenaient à la station de lord Duncan allèrent le rejoindre, et on reprit, à forces égales, le blocus de la flotte hollandaise. Les ancienne» habitudes d*obéissance se rétablirent dans la marine aussi fermement que si elles n'eussent jamais été troublées. Par le fait, on peut être surpris de trouver si peu de traces d'un si grand soulèvement après un si court intervalle. Peut-être la , répugnance des auteurs maritimes à s'y appesantir peutelle expliquer en partie cette absence de documents. 11 leur était si pénible de toucher à ce cruel sujet que les récits de la grande sédition, dans sa vérité et dans sou ensemble, restent au nombre des plus maigres et des plus arides de nos annales modernes.

Le procès de Parker et des autres délégués restait encore à faire. Les faits étaient évidents et n'admettaient aucune hésitation. Ils avaient rejeté la clémence du roi ; il fallait donner un exemple de sa justice. L'afl'aire de Parker vint la première. Il passa devant le conseil de guerre, fut déclaré coupable et condamné à mort. Le 30 juin, il fut pendu à la grande vergue du Sandwich^ par une juste rétribution. 11 subit son sort avec beaucoup de courage et de sang-froid, soutenant jusqu'au dernier moment que ses intentions avaient été pures, et niant formellement

qu'il eût des complices ou des instigateurs à terre. Quelques-uns des meneurs subirent la même seiitence ; d'autres furent publiquement fouettés de vaisseau en vaisseau ; mais la plupart des mutins reçurent un répit et restèrent pouf le moment en prison.

Page 1