CHAPITRE XXIV
Mort de Borke. -- Reprise des négociations avec la France. •- Lord Malmesbury est envoyé à Lille. — M. de Talleyrand ministre des affaireB étrangères.— Négociations secrètes. — Coup d*Ëtat da 18 fhictidor. — • Nouvelles prétentions du gouvernement français. —Lord Malmesbury revient à Londres. — Ardeur de M. Pitt pour la paix. Ouvertures d*un agent secret ; il deniande de l'argent pour certains membres du gouvernement français. ^ Réponse de Pitt, •— Mort d'Elioti — Affaiblissement de la santé de M. Pitt. — Sa traduction d'Bôrace.— Traité de Campo-Formio.— Projet d'invasion en Irlande par la flotte hollandaise. — Mort de Hoche. — Bataille de Camperdown. — Réunion du Pariement. — Déserteurs parlementaires. — - M. Tierney. — Le budget -* Nouvelles pairies. — Lord Garrington. — L'anti-jacobin.
Au commencement de cette grande sédition parmi les marins, l*un des ministres, au moins, demanda l*avis de Burke. Une santé affaiblie et un cœur brisé avaient obligé ce grand mattre en politique de se rendre, au commencement du printemps, à Bath, avec un faible espoir, et peut-être un faible désir de rétablissement. M. Windham était allé le voir à Bath ; M. Wilberforce y alla aussi. Je veux raconter ce qui se passa, dans les termes mêmes de ce dernier. « Lundi 17 avril. J*ai eu des nouvelles de la sédition de Portsmoulh. La seule lettre qui soit arrivée aujourd'hui de Portsmouth à Bath, par la poste de traverse; était du capitaine Bedford, du
Royal'Sovereign^ adressée à Patty More. Elle me Ta apportée, et j*ai voulu la communiquer aussitôt à Burke. Il n*a pu me recevoir ; mais, sur son désir, je suis revenu à deux heures. J'ai encore toute cette scène devant les yeux : Burke, très-amaigri, était étendu sur un canapé; Windham, Laurence et quelques autres amis l'entouraient. Le respect que tout ce monde témoignait à Burke rappelait le traitement que reçut Achilophel. C'était comme si on allait interroger l'oracle de Cumes. Je lui rendis compte des nouvelles que j'avais reçues, et Burke une fois satisfait sur leur authenticité , nous tînmes une délibération pour savoir quelle conduite le gouvernement devait tenir. Windham est parti le soir même pour Londres avec le résultat de notre discussion.» D'après les développements qu'ajoute Wilberforce, et qu'il commente longuement dans un autre récit, nous apprenons que Burke était complètement opposé aux concessions qu'on fit aux matelots ^ Huit jours après , Windham écrivait de Londres à Burke : « L'affaire de la flotte est finie, aussi bien que puisse' l'être une affaire de ce genre; mais je suis presque disposé à regretter que l'amirauté ait cédé*. »
Cependant la santé de Burke n'avait point fait de progrès. Le 24 mai, il quitta Bath et retourna à Beaconsfields pour y mourir. La dernière lettre connue qu'il ait écrite est du 23. Le 31, il écrit à M. Crewe : «Tout espoir de guérison , par tout ce que l'art et la nature
* Minutes de la conyersation de Wilberforce, publiées dans sa yie, vol. IL
s Correspondance de Burke, yol. IV. —Vie de Burke, par Prier. M* Burke continua de vivre à Beaconsfieldset survécut jusqù*en 1812. L'année suivante, la maison fut brûlée par suite d'un accident.
peuvent offrir, étant perdu, et les eaux ayant été essayées de toutes les manières sans aucun succès, on croit préférable de me ramener chez moi ; si j*y vis encore plus longtemps, je verrai la fin de tout ce qui vaut la peine de vivre en ce monde.» Cependant Burke vécut assez pour être réjoui et consolé par la nouvelle de la soumission des matelots révoltés. 11 expira à Beaconsfleld le 9 juillet. Suivant ses instructions, il fut enterré dans Téglise de la paroisse, dans le même caveau que son frère et son fils.
La session ne se termina que le 20 juillet; sa clôture fut marquée par une patriotique tentative de Wilberforce pour étendre le cercle des défenseurs de la patrie. D*aprës la loi alors en vigueur, les callioliques romains ne pouvaient servir dans la milice ; ils se trouvaient exclus par la déclaration : « Je suis protestant, » exigée pour entrer dans ce corps. Wilberforce proposa un bill pour supprimer ces mots incommodes. 11 savait, que, dans son comté d*Tork au moins^les catholiques étaient aussi dévoués au roi que leurs compatriotes protestants, et il trouvait de mauvaise politique de repousser leurs services. Pitt soutint la mesure, et elle passa à la ehambre des communes. Hais, à la chambre des lords, la scène changea; la proposition se compliqua d*une clause qui comprenait les dissidents protestants. L^évèquc Horsley,de Rochesler.fit un discours violent contre la motion, et lord Grenville ne fut pas favorable au projet, qui fut rejeté. On dit que cette affaire fut sur le point de brouiller Pitt avec Grenville^
On entrevoyait, à cette époque, Tespoir d'une paix
1 On ne trouve pas trace de ces débats dans V Histoire parlementaire; mais, dans ce cas comme dans plusieurs autres, les notes de M. Wilberforce iVie, vol. II) rendent à l'histoire des services signalés.
générale. Dans son discours h la clôture de la session, le roi avait parlé des négociations en train, mais en déclarant que rissue en était douteuse. Dès le 9 avril, Pitt avait sérieusement représenté au roi « les embarras graduels et toujours croissants des finances. » Il énonçait, disait-il, ravis unanime du cabinet, et non-seulement le sien propre, . en demandant qu'on saisit la première occasion favorable pour faire à la France de nouvelles ouvertures. Une fois les prétentions de l'empereur d'Allemagne réglées de son consentement, nous devions, disait-il, nous tenir prêts à laisser la France en paisible possession de ses conquêtes ; la Belgique était pour elle une province, et la Hollande une dépendance. Le roi consentit, bien qu'à regret' et avec chagrin, et la nouvelle du traité de Leoben, lorsqu'elle arriva au commencement de mai, donna naturellement une nouvelle impulsion aux désirs pacifiques de Pitt et ' de ses collègues.
En conséquence, le 1" juin, lord Grenville écrivit à M. Delacroix en disant que, divers obstacles ayant disparu, le moment était propice â une négociation. Le mi^ nistre français consentit avec empressement. Quelques jours après, il proposa Lille pour théâtre de la négociation, et envoya un passe-port en blanc pour le négociateur anglais. Mais Thumeur hautaine de lord Grenville reçut ici une mortelle offense. Le passe* port était en effet rédigé sous une forme inusitée et déplaisante; il était destiné à une personne «munie des pleins pouvoirs de Sa Majesté britannique pour conclure et signer un traité de paix définitif et séparé. » On semblait indiquer et limiter d*ayance l'objet de la négociation.
* Voir dans TAppendice un extrait de la réponse du roi en date du iO avril 1707.
Lord Grenville était si irrité, et tellement décidé à interpréter de la façon la plus défavorable cette question de forme, qa*il pressa le cabinet, lors du conseil tenu le 46, de rompre toute la négociation sur ce motif. Mais Pitt. était aussi décidé dans Taulre sens : « Je crois de mon devoir, répéta-t-il plusieurs fois S comme ministre anglais et comme chrétien, de faire tout ce qui dépendra de moi pour mettre un terme à une guerre sanglante et ruineuse . » Windham n'assistait pas au cotiseil; mais Pitt fut appuyé par ses autres collègues, et lord Grenville finit par céder. Il tint pourtant à ce que le roi sût son dissentiment de l'opinion générale du cabinet.
Voici le compte rendu de ces délibérations, rédigé par M. Pitt lui-même, et tel qu*il fut transmis au roi.