M. PITT A LORD MULGRAVE
« Park-Place, 2 octobre 1801.
» Cher Mul grave,
» Vous aurez, appris par la gazette de ce matin que notre longue attente est enfin à son terme, et que les préliminaires de la paix ont été signés hier soir. Comme vous serez naturellement désireux de savoir les conditions, je joins ici un court exposé des plus importantes : on ne les publiera qu'après la ratification, cela va sans dire. Je ne puis m'empôcher de regretter le cap de Bonne-Espérance, bien que je sache beaucoup de grandes autorités qui D*y attachent pas la même importance que moi. Sous d'autres rapports, je crois le traité très-avantageux et, à tout prendre, satisfaisant; les stipulations en faveur de nos alliés sont particulièrement honorables. Je serais heureux de savoir que vous en êtes aussi frappé que moi.
» Toujours sincèrement à vous, i W. Pitt. »
Quelques notes de lord Malmesbury, à cette époque.
jettent du jour sur la scène politique. € 29 septembre. Après une absence de trois mois, je suis venu passer quelques jours ù Londres. En sortant de voiture, à Saint- James's Park, j'ai rencontré M. Addington, le ministre; il était fort en train, d'où j'ai naturellement conclu que les négociations pour la paix avaient chance de se terminer
avantageusement Windham*est venu le soir, plein
d'inquiétude... — 30 septembre. Grand secret dans le cabinet quanta la paix Lord Grenville Leveson y est
opposé — 1" octobre. Windham, le matin et le soir;
tout à fait au désespoir. Les préliminaires ont été, je crois, arrêtés ce soir déQnitivement. Pitt a naturellement conseillé et dirigé le tout. »
Je ne puis m'empécher de remarquer ici combien la véritable conduite de Pitt fut différente de celle que lui imputaient q'uelques-uns de ses adversaires. On prétendait que son secret motif pour renoncer au ministère était la répugnance qu'il éprouvait à accéder aux dures conditions devenues nécessaires. Cependant, si ce motif eût eu quelque poids dans l'esprit de Pitt, rien ne lui eût été plus facile, une fois hors du pouvoir, que de rester en dehors de la négociation. Bien loin de là, comme nous l'avons vu, il fut tout prét-à indiquer et à conseiller les conditions du traité. Si cet acte devenait impopulaire, Pitt se trouvait ainsi engagé à le défendre à tout risque; et s'il était populaire, Pitt devait prévoir queje public en ferait naturellement honneur, non à lui, mais aux serviteurs ostensibles et responsables de la couronne. Dans aucun cas, il ne pouvait trouver aucun avantage personnel à la marche qu'il avait adoptée, et c'était une conduite que le sentiment le plus élevé du devoir public pouvait seul inspirer.
Les articles préliminaires, signés le l®"* octobre, contenaient de grandes concessions de la part de TAngleterre. Nous rendions à la France^et aux alliés de la France, TEspagne et la Hollande, toutes les ties ou colonies que nous avions conquises ou occupées dans le cx)urs de la guerre, à Texception de la Trinité et des possessioas hollandaises à Ceylan. Le cap de Bonne-Ëspérance devait être ouvert au commerce des deux parties contractantes ; Malte devait être évacuée par les troupes anglaises et rendue à Tordre de Saint-Jean, Pour assurer rindépendaoce future de Tlle, elle devait être placée sous la garantie et la protection d'une troisième puissance à déterminer dans le traité définitif. L'Egypte devait être rendue à la Sublime-Porte. Le Portugal devait rester entier; les forces françaises devaient évacuer le royaume de Naples et le territoire romain ; les Anglais devaient quitter Porto- Ferrajo. La France reconnaissait la république des Sept- Iles; les pêcheries de la côte de Terre-Neuve et du golfe Saint- Laurent reprenaient la même position qu'avant la guerre. Les prisonniers devaient être échangés sans rançon, à la signature du traité définitif, et des plénipotentiaires devaient être nommés des deux parts pour négocier ce traité à Amiens.
Les ministres anglais n'hésitèrent pas un moment sur le choix du plénipotentiaire. Ils rappelèrent immédiatement lord Cornwallis du Suffolk, et lui persuadèrent de se charger ^e cette tâche. Le 5 septembre encore. Sa Seigneurie hasardait une prédiction : « J'avoue que je ne vois point de perspective de paix. » * Et il ajoutait : « Je suis mal en train, abattu et fatigué à propos de
* Lettre au général Rose ; Correspondance de êord ComwallU^ vol. IV.
rien. » Mais, avec ses nouvelles occupations, son entrain reparut. D'autre part, le premier consul résolut d'envoyer h Amiens son frère aîné Joseph.
La nouvelle de la paix fut saluée avec transport en France et en Angleterre. Les deux nations avaient subi de cruelles pertes ; toutes deux gémissaient sous de lourds fardeaux, et toutes deux envisageaient avec joie le repos. Chez nous, les conditions devenues nécessaires pour obtenir la paix furent généralement approuvées. Les restitutions étaient à la vérité bien considérables. La reddition du cap de Bonne-Espérance en particulier, après avoir possédé pendant quelques années ce point do repaire pour le voyage de l'Inde, semblait un grand sacrifice. Mais, d'autre part, nous sentions que nous nous trouvions sans un seul allié sur le continent européen, et que s'il fallait continuer la lutte, le général Bonaparte ne serait pas un ennemi ordinaire. € C'est une paix dont tout le monde est content, disait l'auteur de Jutiius, bien que personne n'en soit fier. »
Le sentiment public, à Londres au moins, se manifesta clairement le 40 octobre, lorsque le général Lauriston, aide de camp du premier consul, arriva à Saint- James avec la ratification des articles préliminaires. Une foule considérable escorta la voiture du général avec des applaudissements; on détela ses chevaux et on le traîna * en triomphe dans plusieurs rues. Ce soir-là et le jour suivant, l'illumination fut générale. Ce ne fut pas seulement à Londres qu'éclatèrent les marques de joie; on parle de plusieurs autres villes où il en fut de môme: « Ramsgate était illuminée hier au soir, et Deal doit faire
*• Registre annuel, 1801, Mconde partie.
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son exhibition de lanternes demain, » écrivait mistriss Elisabeth Carter, de la côte du Kent ^.
Quelques politiques cependant étaient opposés à la paix. Dès que lord Gren ville en sut précisément les termes, il écrivit à M. Addinglon pour le prévenir qu'il était décidé à lutter contre la paix et contre loi lorsque le Parlement s'assemblerait. Lord Spencer et lord Buckingham suivaient lord Grenville, et, dans le début, Windham fut violemment du même avis. Ils étaient la base d'une nouvelle opposition, très-petite comme nombre, mais non sans importance, vu la capacité des chefs.
Fox, à cette époque, n'était d'accord ni avec Grenville et Windham, ni avec le public. Il avait toujours élé un ardent admirateur de la Révolution française. En écrivant à son neveu, en 1795, il va jusqu'à déclarer que, « pour le bien public, vu le principe diabolique de la guerre actuelle, le gouvernement de Robespierre ou quelque chose de pis, s'il élait possible*, valait mieux que la restauration des Bourbons. » Avec de pareils sentiments, M. Fox avait cessé de souffrir des revers de ses conopatriotes; au contraire, il s'en réjouissait presque.
Le samedi 10 octobre, une grande réunion devait avoir lieu à la taverne de Shakspeare pour célébrer l'anniversaire de la première élection de Fox à Westminster. Le grand orateur y fit un long et habile discours. Il fit allusion à la retraite de Pitt au commencement de l'anfiée, en renouvelant les insinuations de lord Auckland : t Par suite de circonstances fort mysté-
* Mémoires et correspondances^ vol. m.
s Vie de lord Sidmouthy par le doyen PeUew, yol. L
rieuses, et que, pour ma part, je ne comprends pas du tout, un changement de ministère a enfin eu lieu. Je me suis réjoui de Tévénement, tout en en ignorant la cause. Tant que les hommes qui avaient commencé la guerre restaient au pouvoir, on ne pouvait conserver raisonnablement l*espoir de la voir se terminer avant que notre ruine fût complète. J*ai donc salué la chute du ministère comme un heureux présage de paix. Je ne m'étais pas trompé, et nous possédons la paix, grâce à cette chute. Je n'ai pas, comme vous pouvez croire, grande opinion des successeurs ; mais en abandonnant les folles idées de leurs prédécesseurs, ils ont bien agi jusqu'ici, et méritent notre approbation. On peut dire que la paix que nous avons conclue est glorieuse pour la république française et glorieuse pour le premier consul. Cela n'est-il pas juste? La gloire ne doit-elle pas couronner une si glorieuse lutte ? La France a résisté à une confédération de tous les grands royaumes de TËurope ; elle a complètement déjoué les efforts de ceux qui menaçaient son indépendance
» Quelques personnes se plaignent de ce que nous n'avons pas atteint le but de la guerre. Assurément, nous ne l'avons pas atteint, et je n'en aime que mieux la paix * . »
On peut trouver ces expressions bien fortes, mais les sentiments particuliers de Fox étaient bien plus violents encore. Lorsque Grey, lui écrivant quelques jours après, s'aventura à l'accuser d'imprudence, Fox lui répondit : « Le fait est que je vais plus loin que vous et mes amis dans ma haine du gouvernement anglais, et
^ Compte renda dans le Morning-Chronicte^ 12 octobre 1801.
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certainement pins loin qu'il ne gérait prudent de Vavoaer. Le triomphe du gouvernement français sur le gouyer* nement anglais me cause un plaisir que j*ai de la peine k dissimuler*. »
t Lettre à It. Grey. 2) octobre 1801. Publiée par lord John Rnssell.