A LADY CHATHAM
a Reims, lundi, 6 octobre 1783.
» Je vous écris pour la dernière fois de ce lieu-ci, nous partons mercredi pour Paris. Nous avons passé notre temps assez agréablement et utilement, et je me flatte d'avoir fait une provision de français qui durera
bien dix ou quinze jours à Paris. Nous y arriverons jeudi, et nous n'avons pas l'intention de nous laisser aller à prolonger notre séjour fort au delà du 20 octobre. J'apprends que le Parlement doit se réunir le 1 1 novembre, et il est fort à désirer que je puisse passer auparavant quinze jours ou trois semaines en Angleterre.
» L'adresse que je vous ai envoyée est devenue plus mystérieuse que je n'en avais l'intention par la manière dont je l'ai rédigée. Je ne comptais pas omeltre mon nom. C'est une preuve de la politesse française que de voir traiter ici ce nom sans inimitié, bien qu'ils aient lieu de comprendre la différence entre cette guerre-ci et celle qui l'avait précédée. Je crois que vous pouvez vous risquer à mettre mon adresse tout au long à Paris, en ajoutant : Hôtel du Parc royal, rue du Colombier, faubourg Saint-Germain. »
« Hôtel de Grande-Bretagne, Paris, mercredi 15 octobre 1783.
» Je vais partir pour passer à Fontainebleau deux ou trois jours ; j'y trouverai la cour et toutes les magnificences de France, et ma carrière ici se terminera par celte expédition. Depuis que je suis ici je n'ai guères fait autre chose que voir des monuments, le voyage du roi à Fontainebleau ayant entraîné tout le monde loin de Paris, à l'exception des Anglais, qui ont l'air d'être en possession de la ville. »
Nous avons encore quelques détails sur celte visite au continent, la seule que fit jamais Pitt Je les emprunte presque tous aux lettres e* au journal de M. Wilberforce, publiés par ses fils. A Reims, Pitt avait de fréquentes
conversations avec l'abbé de Lageard, homme fort intelligent, alors vicaire de l'archevêque, et qui plus tard émigra en Angleterre. Un jour que le jeune orateur exprimait en termes animés son admiration pour le système politique qui régissait sa patrie, l'abbé lui demanda quelle était la partie de la conslitution qu'il s'attendait à voir faiblir la première, puisque toutes les choses de ce monde étaient périssables; Pitt réfléchit un moment, puis il répondit : « La partie de notre constitution qui périra la première sera la prérogative royale et l'autorité de la chambre des pairs. »
« Je suis bien étonné, dit l'abbé, qu'un pays aussi moral que l'Angleterre pnisse consentir à se laisser gouverner par un prodigue et un débauché comme Fox; cela semblerait indiquer que vous êtes moins moraux que vous ne prétendez l'être. » « La remarque est juste, répliqua Pitt; mais vous ne vous êtes jamais trouvé sous la baguette du magicien. »
Ils causaient aussi quelquefois des institutions françaises. Pitt fit beaucoup de questions, et il résuma ses impressions par les paroles suivantes : « Monsieur, vous n'avez point de liberté politique, mais quant à la liberté civile, vous en avez plus que vous ne croyez. » Il est curieux que M. de Tocqueville, dans son dernier ouvrage traitant de cette époque soixante-dix ans plus tard, soit arrivé à la même conclusion pour la soutenir avec tant de force et de logique.
Outre ces réponses bien authentiques de M. Pitt en France, il y en a une autre qui ne repose sur aucune autorité solide, c'est un bruit sans fondement qu'on a beaucoup répété. On dit que M. et madame Necker firent offrir leur fille à Pitt avec une fortune de i 4,000 livres
Digitiz
sterling de rente, par l'intermédiaire d'Horace Walpole, et qu'il répondit 1 : * J'ai déjà épousé ma patrie. » Or, Horace Walpole n'était pas alors à Paris et n'y avait pas été depuis longues années. Secondement, il est fort improbable que M. et madame Necker, profondément imbus, comme ils l'étaient, des idées suisses sur le bonheur domestique, eussent offert leur fille à un jeune étranger qu'ils ne connaissaient que depuis quelques jours. Et troisièmement, la réponse théâtrale attribuée à Pitt est tout à fait contraire à ses habitudes de style toujours simples et franches, quelquefois un peu moqueuses. Je ne crois pas qu'il ait jamais eu l'occasion de refuser mademoiselle Necker; mais, s'il l'a fait, je suis sûr que ce n'est pas par une phrase de mélodrame.
A Fontainebleau, nous voyons Pilt prendre part à la chasse. Wilberforce noie dans son journal : « 47 octobre, le matin : Pilt à la chasse au cerf ; Eliot et moi en voilure pour voir le roi. Tournure gauche et étrange; des botles immenses. Dîné chez nous ; puis à la comédie. » A Fontainebleau et à Paris, le fils de Chatham fut fort remarqué par les personnages de distinction , à commencer par la reine Marie-Antoinette : « Hommes et femmes , ils entouraient tous Pilt, en masse, écrivait Wilberforce à Banks, et il a fait preuve de beaucoup d'entrain, bien qu'il lui arrivât d'être un peu ennuyé quand on lui parlail de la réforme parlementaire. »
Les trois amis débarquèrent à Douvres le 24 octobre. D'après l'évôque Tomline qui expédie tout le voyage en une seule phrase, M. Pitt revenait en Angleterre avec
* Voyez cette histoire racontée dans la Vie de Wilberforce, mais non sur son autorité, vol. I er .
l'intention de reprendre sa profession au barreau, si le ministère semblait devoir se consolider ; mais les événements de la prochaine session dissipèrent bientôt ses rêves de légiste.
Pitt était plein des affaires parlementaires lorsqu'il écrivit à lord Mahon la lettre suivante, quelques jours après son retour :
« Berkeley-Square, 3 novembre 1783.
» Mon cher lord,
» J'espérais vous voir ainsi que ceux qui sont avec vous à Chevening, comme j'avais l'ardent désir de le faire avant cette époque ; mais j'ai eu tant à faire depuis que je suis en ville que cela m'a été impossible. La réunion est maintenant si proche que le temps devient tous les jours plus précieux, et. il y a une quantité de choses qui demandent à être examinées. J'espère que vous serez en ville d'ici à fort peu de jours ; il y a plusieurs questions dont je ne pourrais me tirer sans vous. Si quelque chose vous retenait, faites-le-moi savoir, je vous prie, et je tâcherai de vous rencontrer à Hayes, mais j'espère plutôt . vous voir ici.
» Toujours votre affectionné.
» W. Pitt. »
Le parlement s'assembla le \ \ novembre. Pitt parla le jour môme pour déclarer qu'il ne voyait point d'objection à l'adresse proposée. Le même jour, il écrivit à la hâte quelques lignes à lady Chatham.
a Berkeley-Square, il novembre 1783.
» Ma chère mère,
» J'ai été déçu, aux deux derniers courriers, dans mon espoir de vous écrire, et comme la réunion du Parlement approchait, j'étais sûr que vous m'excuseriez sans peine. Nous avons entendu aujourd'hui le discours du roi, et nous avons voté l'adresse sans opposition. L'un et l'autre sont en termes si généraux qu'ils n'annoncent rien sur ce qu'on peut attendre pendant la session. L'affaire des Indes orientales et celle des fonds promettent d'en faire les principaux frais- J'ai peur qu'il ne me soit difficile de vous envoyer par la poste autre chose qu'une correspondance à la mode, car il me semble qu'il est fort à la mode d'ouvrir presque toutes les lettres, ce qui rend presque impossible d'écrire quelque chose qui vaille la peine d'être lu... Adieu, ma chère mère. »
Dans le courant du débat sur l'adresse, M. le secrétaire Fox annonça qu'il proposerait dans huit jours la grande mesure ministérielle sur le gouvernement de l'Inde que le discours de la couronne faisait pressentir. L'attention publique était absorbée par cette question presque à l'exclusion de toute autre.
Les progrès de notre empire d'Orient sous Warren Hastings, comme sonoriginesous Clive, laissaient apercevoir, au milieu de toute leur grandeur et de toute lqur gloire, quelques exemples frappants d'oppression et de mauvais gouvernement. L'écho de ces faits avait fini par retentir, quoique faiblement, à travers la vaste étendue des
mers. Les enquêtes et les soupçons commençaient à abonder en Angleterre. Les cas d'oppression furent en partie révélés par les témoins qu'on examina. L'oppresseur encore au pouvoir fut dénoncé par la voix d'éloquents orateurs, Dundas et Burke en particulier.
Dès le mois d'avril 1783, lors de la chute du ministère Shelburne, Dundas avait présenté un bill sur cette importante question. Il proposait d'envoyer un nouveau gouverneur général chargé de remédier aux abus, armé d'un . pouvoir étendu, et disposant d'une autorité suffisante pour mettre de côté les vœux et les opinions de son conseil, si besoin en était. En pareil cas, comme le faisait remarquer Dundas, tout devait dépendre du poids et de l'autorité de la personne qu'on choisissait, et il avait indiqué le comte Cornwallis comme l'homme le plus propre à cette mission.
Dans une telle situation, le gouvernement de la coalition n'avait guère l'alternative : les ministres ne firent que ce que tout autre ministre eût dû faire et eût fait à cette époque en entreprenant de rédiger un plan qui réformât toute l'administration de nos provinces dansl'Inde.
D'après les profondes connaissances de Burke sur toutes les parties de ce sujet, on a communément supposé qu'il avait eu la plus grande part à la rédaction de la nouvelle mesure. Cette conjecture a été confirmée par la publication subséquente do ses papiers. « De M. Pigot, qui a fait le bill de l'Inde d'après mes notes, » telle est l'inscription de l'écriture de Burke lui-même, mise au dos d'une lettre qu'il recevait au mois d'octobre 1783. Il es,t néanmoins indubitable qu'avant de proposer 1 sa mesure
1 Correspondance de Burke publiée en 18/i/j, vol. III.
«ni cabinet, Burke consulta Fox sur tous les points importants, et que Fox étudia toute la question avec le soin le plus minutieux.
Le bill préparé par ces deux grands politiques et accepté par leurs collègues du cabinet était vaste et hardi. Il donnait à un conseil de sept personnes Je droit absolu de nommer et de destituer dans l'Inde tous les employés, sans s'inquiéter des chartes et des droits constitués, et de diriger l'administration du pays comme bon leur semblerail. Les noms de ces sept personnes restaient en blanc, la commission devait les remplir, et leur autorité devait durer quatre ans, une fois le bill voté, quels que fussent les changements de ministère. Il était défendu aux membres du conseil d'avoir recours au scrutin ou à tout autre mode de vote secret, et ils étaient tenus de déposer leurs comptes devant les deux chambres au commencement de chaque session.
Ce serait une grande injustice envers la mémoire de Burke et de Fox que de douter du rôle principal que jouaient dans leurs plans le bien de l'Inde et la cause de la justice. Burke fit preuve en diverses occasions d'une préoccupation ardente, passionnée môme, des intérêts de la population indoue, et Fox n'a jamais manqué d'une généreuse sympathie pour la souffrance et la misère sous toutes leurs formes. Il faut avouer d'ailleurs qu'on pouvait, présenter plusieurs arguments en faveur de leur projet. N'était-il pas désirable de mettre ces provinces éloignées à l'abri des vicissitudes des luttes de parti dans la mère-patrie, et d'ouvrir un libre champ aux améliorations et aux réformes nécessaires ?
Mais tout en reconnaissant volontiers que le bien de Tlnde môme était la principale préoccupation de Fox en
rédigeant ou en adoptant son fameux bill, quelquesuns de ses admirateurs les plus zélés ont reconnu qu'il avait également pris en grande considération les intérêts et l'influence à venir de ses partisans et de 1 ses amis en Angleterre. 11 voyait que le roi les avait admis au pouvoir à regret; il savait que Sa Majesté pouvait les renvoyer à la première occasion. Combien il leur serait utile par conséquent de se construire une citadelle sûre où ils pussent se réfugier sans s'inquiéter des sourires royaux, et de concentrer dans des mains sûres, et pour un certain nombre d'années, l'administration de l'Inde .tout entière, afin de lutter contre la trésorerie avec un patronage presque aussi important que le sien 8 ? Le roi pouvait-il espérer de tenir tôle à une pareille combinaison ? Cela ne détourncrait-il pas probablement, cela ne déjouerait-il pas certainement tout acte patent de sa défaveur ?
Pressé ainsi par des motifs d'intérêt public et par des motifs personnels, Fox n'était point insensible au danger qu'il allait courir. « Ce sera vigoureux et hasardeux, » tels sont les termes dont il se sert à cette époque, dans une lettre particulière, pour définir sa mesure. Mais il était d'une nature hardie et entreprenante et il voyait devant lui une récompense éclatante. Le 18 novembre, comme il en avait donné avis, il se leva pour expliquer à la chambre des communes la teneur du bill. Il en fixa la seconde lecture au 27 du même mois; on se plaignit de la brièveté
1 Voyez sur ce point la vie de Sheridau par Moôre, vol. 1 er .
* Le patronage dont le conseil aurait pu disposer d'après ce bill ne pouvait pas s'élever, je crois, à moins de 300,000 liv. sterling par an. Wilkes Je porte à m plus de deux millions. » Voir Vhistoire parlementaire, vol. XXJV.
du délai, mais M. Pitt, qui se leva aussitôt après lui, ne put obtenir un retard.
Tout le monde reconnaît la lucidité et l'habileté des discours que prononça M. Fox pour présenter et pour défendre cette grave mesure. « Tant d'éloquence, » dit son grand rival, « prêterait de la grâce à la difformité. » Sur un point seulement, c'est-à-dire sur la violation des chartes, Fox qui s'adressait ù une assemblée jalouse de conserver les droits acquis, hésita peut-être. Il ne pouvait présenter en faveur de cette violation d'autre raison que celle de la nécessité. Mais, s'écria Pitt avec indignation dès la première lecture du bill, « la nécessité est l'argument des tyrans, c'est la foi des esclaves! »
Dans l'intervalle qui s'écoula entre la présentation du bill et la seconde lecture, Pitt écrivit à son ami le duc de Rutland :
« Berkeley square, 22 novembre 1783.
« Mon €her duc,
» Nous sommes au fort de la lutte, et je crois
que nous approchons de la Grise ; le bill que Fox a présenté sur l'Inde sera décisif de manière ou d'autro, pour ou contre la coalition. C'est, je crois bien, la mesure la plus hardie et lu plus inconstitutionnelle qu'on ait jamais tentée, puisqu'elle jette d'un seul coup, en dépit de loutes les chartes et contrats, un patronage et une influence immense en Orient entre les mains de Charles Fox, au pouvoir ou hors du pouvoir. Je crois que ce bill aura de la peine, s'il y réussit, à faire son chemin chez nous, et il ne réussira jamais chez vous. Le ministère a tout mis
sur un seul coup de dé, et il sera probablement battu. Ils ont tant précipité cette affaire que nous devons avoir la seconde lecture jeudi prochain , le 27 novembre. Je crois que nous serons forts ce jour-là, mais nous le deviendrons davantage dans les périodes subséquents. Si vous avez dans vos environs, à cinquante ou à cent milles de vous, un membre qui se soucie de la constitution et de son pays, expédiez-le, je vous prie, à la chambre des communes le plus tôt que vous pourrez.
» Toujours fidèlement à vous.
» W. PlTT. »
« De peur de méprise, je veux vous dire que je suis dans une maison que mon frère a louée ici, et non à Shelburne-House.
» Je . n'ai pas vu lord Tyrconnell en ville, ni Pochin, ni sir Henry Peyton. Pouvez-vous faire parler à quelqu'un d'entre eux? Ils pourraient encore arriver à temps pour l'une des lectures du bill. »
En dépit de toutes les forces que l'opposition put rassembler, la seconde lecture du bill de l'Inde passa à une majorité de 229 voix contre 420. La lutte se répéta à chaque pas nouveau, sans grand progrès dans les votes, mais avec un grand éclat d'éloquence des deux paris. Pitt, en particulier, déploya toutes ses facultés, et tout adolescent qu'il était, à vrai dire, il se montra digne antagoniste du talent plus mûr de Fox. Dorénavant les deux grands orateurs, qui s'élevaient si fort au-dessus du niveau ordinaire, pouvaient se mesurer, comme l'a dit un poète, de même que deux grandes montagnes séparées par la mer.
Nous avons vu la race intellectuelle
« Des Titans se regarder en face»
Athos et Ida, avec une mer furieuse D'éloquence entre eux 1 . »
Ces débats restent à jamais mémorables, grâce à l'un des grands discours de Burke, l'un de ces grands discours que ses contemporains pouvaient écouter avec indifférence, mais que la postérité la plus reculée ne cessera d'admirer ni de respecter. Dans cette occasion il fit à Fox une heureuse application de quelques vers de Silius Italicus, prophétie d'un ancêtre dans les guerres puniques de Cicéron, « seul orateur à l'éloquence duquel on puisse comparer, sans lui faire tort, celle de l'auteur du bill. »
« Indolc proh quanta juvenis, quantumque daturus, Ausonias populis venturum in sœcula civem !
Ille super Gangem, super exauditus et Indos Implebit terras voce et furialia bella Fulmine coinpescet linguœ 2 . »
J'ai récemment entendu lord Macaulay faire plus d'une fois allusion à ce passage, et dire combien il avait connu de gens qui le comprenaient mal, ne saisissant pas l'allusion à Cicéron, et supposant, sur une lecture rapide ou d'après de vagues souvenirs, que ces vers existaient quelque part dans Virgile, dont ils sont, à vrai dire, une heureuse imitation.
C'est dans ce beau passage que Burke s'étend sur les mérites de Fox avec une considération affectueuse : « On
« Lord Byron, dans Y âge de bronze; les vers qui précèdent appliquent le passage à Pitt et & Fox.
*Sil. Ital.,liv. vu, v. a07
l'accuse et on l'injurie pour les motifs qu'on lui suppose. Il se souviendra que les insultes sont un ingrédient nécessaire de la véritable gloire; il se souviendra que non-seulement il était dans les coutumes romaines, mais qu'il est dans la nature des choses que la calomnie et les
invectives fassent essentiellement partie du triomphe
Il est maintenant sur une hauteur, et les yeux de l'espèce humaine sont tournés vers lui. Il peut vivre longtemps, il peut faire bien des choses, mais il est au faite, il
ne surpassera pas ce qu'il fait aujourd'hui Il a des
défauts; ce sont des défauts qui peuvent ternir en
quelque mesure l'éclat de son talent et entraver sa marche, mais qui n'ont rien qui puisse éteindre le feu des grandes vertus. Dans tous ses défauts, il n'y a aucune trace de perfidie, d'hypocrisie, d'orgueil, de férocité, de despotisme invétéré ou de manque de sympathie pour les maux de l'humanité. Ses défauts peuvent exister chez un descendant de Henri IV de France, comme ils existaient chez ce père de la patrie. »
La généalogie faisant descendre M. Fox de Henri IV, que Burke indique ici, peut étonner quelques-uns de mes lecteurs, tout autant que le passage de Silius ltalicus. Il faut se rappeler que la mère de M. Fox était fille des ducs de Richmond, que les ducs de Richmond étaient les enfants naturels de Charles JI, et que Charles II était, par sa mère, petit-fils de Henri IV.
Dans cette discussion, deux avocats d'une réputation naissante, de partis différents, mais tous deux destinés à atteindre le premier rang dans leur profession, parlèrent pour la première fois. L'un était John Scott, plus tard lord Eldon. Il avait été élu au mois de juin précédent dans un petit bourg appartenant à la famille Thynne, en sorte
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que ses adversaires l'appelaient alors « l'avocat de lord Weymouth.» Son premier discours fut sans importance, bien qu'il lui valût les compliments de Fox. Dans sa seconde tentative il « fut plus ambitieux qu'heureux*,» dit son biographe. Citant plusieurs versets de l'Apocalypse, il soutint que la bêle aux sept têtes et aux dix cornes était un emblème de l'effroyable innovation qu'on voulait introduire dans les affaires de la compagnie des Indes orientales, et il embellit en outre son discours d'une citation sur le sort tragique de Desdernona. En réponse, il fut cruellement persiflé par Stieridan, et ses amis ne purent lui adresser que de minces compliments; mais la mortification qu'il subit dans le moment tourna sans aucun doute à son avantage ultérieur. Cet échec le décida à renoncer dans l'avenir à ces grands mouvements d'éloquence, et à se fier, comme il en avait droit, à ses connaissances et à sa sagacité juridiques et à ses grandes facultés comme magistrat.
Erskine parla aussi pour la première fois dans celle discussion. On lui avait trouvé un siège à Portsmouth, et il prirséance le 11 novembre. Huit jours ne s'écoulèrent pas sans qu'il se levât pour parler à la chambre. On était très-curieux de l'entendre, et ses merveilleux succès au barreau avaient fait concevoir de grandes espérances. Voici une description frappante de cette scène, tirée d'un témoin oculaire : « Pitt, qui avait évidemment l'intention de répondre, était là plume et papier en main, prêt à noter les arguments de ce formidable adversaire. Il écrivit un mot ou deux; Erskine continua; mais à chaque phrase l'attention de Pitt pour son papier se relâchait, son regard
» Vie de lord Eldon par Twiss, vol. I w .
devenait inaltentif, et il commençait évidemment à trouver l'orateur de moins en moins digne de son attention. A la fin, tandis que les yeux de toute la chambre étaient fixés sur lui, il fit un trait de plume sur son papier d'un air méprisant, et le jeta par terre. Erskine ne put se remettre de cette manifestation de dédain; sa voix tremblait, il parvint à achever son discours et se laissa retomber avec découragement à sa place, dépouillé de sa gloire. » On dit qu'on discuta au moment même la question de savoir si la pantomime méprisante de Pitt était préméditée ou si elle prit naissance dans son sentiment du moment; comme biographe d'Erskine, lord Campbell penche pour celte dernière opinion
Il y eut encore dans cette discussion un discours d'avocat qu'il faut rappeler. L'avocat général, John Lee, chercha à repousser l'accusation fondée sur l'abrogation des chartes, mais il le fit en des termes qui accrurent fort l'agitation populaire: « Qu'est-ce qu'une charte? » s'écria M. Lee, «ce n'est qu'un morceau de parchemin avec un cachet de cire qui pend à l'un des coins.» Il avait ajouté : «en comparaison du bonheur de trente millions de sujets.» Mais en pareil cas, les modifications et les explications ne servent de rien, les échos hostiles du dehors ne répètent que les paroles malsonnantes.
Dans le comité, Fox remplit les vides des noms des Directeurs qu'il proposait. Le premier était le comte Fitz- William, il était désigné comme président du conseil.
1 Vies des chanceliers, vol. H. Il faut pourtant remarquer que le maigre récit de l'histoire parlementaire de ce jour-là, sans doute par erreur, fait parler Erskine immédiatement après Pitt et non avant lui, vol. XXIII.
Sans être encore généralement connu, son caractère privé était fort respecté. «Les Cavendish,» écrivait Horace Walpole, «le nourissent comme un jeune Octave pour remplacer son oncle Rockingham l . » Le second était George, fils aîné de lord North. Tous les autres étaient de la même couleur, des amis fidèles et éprouvés du nouveau cabinet. On n'avait pas même eu la prétention de faire un seul choix impartial ; il était évident qu'au pouvoir ou hors du pouvoir le nouveau conseil ainsi composé serait complètement aux ordres de Fox.
Le 8 décembre, le bill de l'Inde passa définitivement à la chambre des communes à une majorité de 208 contre \ 02, Le 9, Fox le porta en triomphe à la chambre des lords accompagné d'une foule de membres. Le duc de Portland fixa la seconde lecture au <5, mais plusieurs pairs ne purent contenir jusque-là leur indignation. Le comte Temple se leva-aussitôt, heureux, dit-il, de saisir la première occasion de protester d'une manière solennelle contre cet infâme bill. LordThurlow parla après lui, en termes presque aussi vifs et infiniment plus efficaces : « Comme j'abhorre la tyrannie sous toutes ses formes, » dit ce dernier chancelier, « je m'oppose énergiquement à cette tentative étrange pour détruire l'équilibre de notre constitution; j'aime à voir la couronne respectée et forte; mais si le présent bill venait à passer, elle ne serait plus digne d'être portée par un homme d'honneur. » En disant ces mots, lord Thurlow regardait en face le prince de Galles qui était présent, et il ajouta: « En fait le roi prendra sa couronne sur sa tête et la mettra sur celle de M. Fox. »
Ces deux pairs ne se bornèrent pas à parler dans le
* Notes d'Horace Walpole, 17 mars 1783.
parlement; ils agissaient de concert depuis quelque lemps, et ils avaient rédigé ensemble un mémorandum pour le roi. Ce mémorandum, resté secret pendant bien des années, n'a été publié qu'en 1853, avec d'autres papiers venus de Stowe*. Il porte cette suscription de la main de lord Temple : « Remis par lord Thurlow le 4 er décembre 4783.» Nous y trouvons l'avertissement le plus énergique contre le bill de l'Inde alors en question. « C'est, dit-on, un projet destiné à enlever plus de la moitié du pouvoir royal, et par conséquent à lier les mains à Sa Majesté pour le reste de son règne. » Un pareil avertissement ne pouvait manquer de faire la plus grande impression sur le roi. Il s'accordait d'ailleurs avec ses idées politiques, et venait de deux hommes d'État dont l'un était naguère son chancelier, et l'autre son lord lieutenant en Irlande- Mais comment éviter le danger? Le mémorandum ne laissait pas la question sans réponse. Il suggérait que le bill de l'Inde pourrait être rejeté à la chambre des lords, mais en ajoutant que le résultat pouvait rester douteux si ceux que leur zèle pour Sa Majesté porterait à se mettre en avant n'étaient p is au courant de ses désirs, ce qui leur rendrait impossible de feindre l'ignorance.
Dans le cours de celte affaire, il paraît que Thurlow se tint prudemment au second plan, permettant à Temple, qui était moins adroit que lui, de prendre les devants. On peut dire que Thurlow jouait le rôle de Bertrand et Temple celui de Raton, comme dans la fable française que tout le monde connaît.
Le H décembre, le comte demanda et obtint une audience particulière du roi. Voici l'entrevue comme eile
1 Voir Cour et cabinets de Géorge /f/, veî
est décrite avec tant d'animation dans l'excellente satire de la Rolliade :
« Le grand jour où Buckingham monta deux à deux marches l'escalier dérobé du roi, sous l'inspiration du ciel, et tout essoufflé, hors d'haleine, abusa de ses poumons pour démontrer les maux terribles qui découleraient du bili de Fox, tandis qu'il racontait encore son histoire en bégayant, des terreurs inaccoutumées assaillent le cœur de Brunswick; la perruque blanche s'écarte des oreilles royales, et chaque cheveu se hérisse de frayeur. »
Il paraît que dans cette entrevue, lord Temple pressa le roi d'user de son influence royale contre le bill, et que le roi y consentit. Pour faire disparaître tout doute sur ce point, le roi écrivit, à ce qu'il paraît, de sa propre main, sur une carte, une phrase à cet effet : « Le roi permettait au comte Temple de dire qu'il regarderait tous ceux qui voteraient pour le bill de l'Inde, non-seulement comme n'étant pas de ses amis, mais encore comme étant ses ennemis, et si ces termes n'étaient pas assez énergiques, le comte Temple était autorisé à employer des expressions plus fortes et plus explicites. » Il peut s'élever quelques doutes sur les termes précis de cette commission, aucun sur le but ni sur le sens.
Une pareille délégation était, à cette époque, très-significative. Il y avait alors dans le parlement un nombre assez considérable de gens qui faisaient profession d'attachement personnel ou de fidélité politique envers Sa Majesté ; on les désignait d'ordinaire sous le nom d'amis du roi. Dans la chambre des communes, le chef de ce parti était en toute occasion M. Charles Jenkinson, qui devint plus tard lord Hawkesbury et finalement comte de Liver-
pool. Il ne paratt pas qu'ils eussent de chef régulier à la chambre des lords, mais tous les pairs qui penchaient vers cette manière de voir devaient naturellement attacher le plus grand poids à la commission de lord Temple.
Par sa nature même cette commission ne pouvait pas rester secrète, il fallait la faire connaître à un grand nombre de pairs. Ceux qui cédaient pouvaient consentir à garder le silence ; mais ceux qui étaient résolus à demeurer fermes en rendirent naturellement compte à leurs amis politiques. Le 15, lorsque le bill reparut devant la chambre et qu'on eut entendu les plaidoiries des avocats à la barre, le duc de Porlland fit vaguement allusion aux nombreuses rumeurs qui couraient déjà sur ce sujet, et le duc de Richmond en parla en termes plus précis. Le comte Temple se leva pour répondre : « Il est de notoriété publique, dit-il, que Sa Majesté m'a récemment honoré d'une entrevue. Je n'ai ni le désir de le nier ni le pouvoir de le cacher. C'est le privilège des pairs, comme conseillers héréditaires de la couronne, de donner leur avis à Sa Majesté, soit individuellement, soit collectivement. J'ai donné mon avis ; je n'ai pas besoin de dire maintenant quel il était, il *st renfermé dans le sein de Sa Majesté. Mais sans vouloir déclarer maintenant ce qu'était mon avis, je puis dire à vos seigneuries ce qu'il n'était pas ; il n'était pas favorable aux principes et à l'objet de ce bill. »
Les effets de cet avis, ou plutôt de la commission qui en était résultée, furent néanmoins évidents le soir môme. On proposa l'ajournement, qui fut voté, contre le gré des ministres à une majorité de huit voix. « Les évôques faiblissent et les thanes nous abandonnent; à mon avis, le
bill ne passera pas » écrivait le môme jour à son frère le colonel Fitz-Patrick.
L'effet du message royal fut bien plus grand encore le 17 décembre, sur la proposition de « mise en exécution du bill. » Après une discussion très-longue et très-vive, la motion fut repoussée et le bill rejeté par 95 voix contre 76, les délégations comprises. Dans cette occasion, tous les amis du roi, presque sans exception, prirent parti contre le bill ou s'abstinrent de voter. Le prince de Galles avait voté avec ses amis du ministère dans le vote du 15 ; mais, dans l'intervalle, le roi lui fit si nettement sentir son antipathie pour le bill qu'il ne lui fut plus possible de jouer le doute, et le 47, il s'absenta de la chambre. Chose étrange à dire, l'un des membres du cabinet, lord Slormont, président du conseil, fit partie de la majorité définitive contre le bill. Chose plus étrange encore, ses collègues, prenant en considération son dévouement personnel pour le roi , ne semblent pas lui en avoir voulu. Lord Holland, dans ses notes, s'exprime dans les termes suivants : « Il est juste de remarquer que lord Stormont, homme roide et compassé, de principes lorys très-décidés, fit toujours preuve de beaucoup d'honneur et de droiture dans ses relations politiques avec M. Fox, et que M. Fox m'a plusieurs fois dit qu'il s'élait bien conduit. »
Au milieu de cette crise, la chambre des communes s'était ajournée pour deux jours, par suite d'une mort dans la famille de l'orateur, mais elle se réunit de nouveau le 17. Alors et pendant que la discussion sur le bill de l'Inde était encore pendante dans l'autre chambre, M. Baker de Herlford, ami personnel de Burke , se leva
* Mémoire* de Fox* vol. I".
et faisant allusion en termes énergiques aux rumeurs répandues sur la conférence entre lord Temple et le roi, il conclut en proposant une résolution dans les termes suivants : « Il est maintenant nécessaire de déclarer qu'en rapportant une opinion quelconque, réelle ou prétendue, de Sa Majesté sur un bill, ou toute autre affaire pendante dans Tune des chambres du Parlement, dans le but d'influer sur les votes des membres, on se rend coupable d'un crime et délit de la nature la plus grave, dérogatoire à l'honneur de la couronne, violant les principes fondamentaux du Parlement et subversif de la constitution de ce pays. »
A peine la proposition eut-elle été présentée et appuyée, que Pitt se leva. Il déclara que la proposition était ce qu'on pouvait imaginer de plus inutile, de plus futile et de plus inopportun, qu'elle insultait à l'attention du sénat national, puisqu'elle ne contenait point d'accusation positive et ne tendait à aucun but décisif, En conséquence, soutenu par lord Mahon , il proposa de passer à l'ordre du jour. Mais lord North, qui parlait avec une autorité particulière, en sa qualité de ministre du roi pendant tant d'années, soutint vivement la convenance et la nécessité de la proposition présentée à la chambre, et Fox le seconda par l'un des discours les plus habiles et les plus animés qu'on puisse compter parmi ses grands discours de cette époque. « La question n'est pas, dit-il, de savoir si Sa Majesté profitera de ces avis que personne n'avoue volontiers, mais qui sera responsable de ces avis — Quelle est la situation des ministres sur ce terrain-là, monsieur? Ne viennent-ils pas au pouvoir la corde au cou, pour que le plus vil coquin du royaume puisse les dépêcher à son gré? Oui, ils occupent leurs différentes
charges, non sous le non plaisir du souverain, mais sous le bon plaisir des reptiles qui fouillent la terre sous le trône; ils jouent le rôle de marionnettes, et ils sont responsables des folies, de l'ignorance, de la témérité ou de la timidité de q uelque jongleur iuconnu caché derrière le paravent l » Non content de cette condamnation générale, Fox en vint à diriger contre Pitt ses invectives, sans avoir recours aux mots couverts : « Des écoliers sans jugement , sans cette expérience des sentiments que donne la connaissance du monde, sans l'aimable retenue d'un esprit bien fait, peuvent s'élancer ainsi témérairement dans la voie de l'ambition, et sauter en selle pendant que les rênes du gouvernement reposent en d'autres mains. Mais le ministre qui pourrait consentir à jouer un rôle si déshonorant et le pays qui le supporterait seraient, l'un pour l'autre, une plaie et une malédiction. »
L'habile discours de Fox fut suivi d'une majorité écrasante en faveur de la proposition; 153 membres votèrent pour et 80 seulement contre. Erskine, loin d'avoir perdu courage à la suite de son récent échec, tout prêt à affronter bien d'autres échecs dans le Parlement plutôt que de garder le silence, se leva alors pour proposer une seconde motion. Enlevée par le même nombre de voix, celle-ci déclarait que la chambre poursuivrait le redressement des abus qui régnaient dans le gouvernement de l'Inde, et qu'elle regarderait comme un ennemi public tous ceux qui pourraient conseiller à Sa Majesté d'entraver l'accomplissement de cet important devoir.
Le jeudi 18 décembre, au matin, les deux chambres se trouvaient donc nettement et violemment en lutte l'une contre l'autre. Les communes s'étaient engagées à soutenir les principes de leur bill de l'Inde, et avaient atta-
qué en termes violents les moyens qu'on avait employés pour s'y opposer, tandis que les pairs, de leur côté, avaient rejeté le bill môme.
Soutenus par leur forte majorité dans la chambre des communes, Fox et ses collègues résolurent de maintenir leur terrain. Ils croyaient plus sage de laisser retomber sur le roi toute la responsabilité d'un changement de gouvernement. Pendant toute la journée du 18, le roi s'attendait d'heure en heure à recevoir la démission de ses ministres. Ne voyant rien venir, il prit des mesures qu'il ne pouvait plus retarder. Dans la soirée, fort tard, car il était près de minuit, M. Fox et lord North, en qualité de secrétaires d'État, reçurent du roi ordre de remettre les sceaux de leurs charges ; il leur fut enjoint de les envoyer par leurs secrétaires, une entrevue personnelle en cette occasion étant désagréable à Sa Majesté. Le roi envoya le lendemain matin à lord Temple les sceaux qu'on lui avait rendus, et celui-ci, prêtant aussitôt serment comme secrétaire d'État, écrivit en cette qualité aux autres ministres les lettres de destitution.
Tl faut avouer que, dans toute cette affaire, le roi alla jusqu'aux dernières limites de sa prérogative. Il n'est pas aussi facile de prouver, comme les amis de M. Fox l'ont toujours soutenu, qu'il avait manifestement violé ses devoirs envers la constitution. Peut-être croira-t-on, en y regardant de près, que la relation constitutionnelle du souverain envers ses ministres responsables n'est pas, à beaucoup près, aussi claire et aussi bien définie qu'on pourrait le penser au premier abord. Peut-être en viendra-t-on à conclure, que dans la plupart des cas, la question doit dépendre de la délicatesse des sentiments et des principes des deux parts, plutôt que d'une règle fixe et invariable.
Prenons pour exemple, dans cette recherche, la question du bill de l'Inde, tel que ses adversaires le présentaient. Voilà un bill qui contient une attaque insidieuse et déguisée contre la prérogative royale. En principe, nous ne pouvons guère reprocher au roi de veiller soigneusement sur sa prérogative tant que nous continuerons à applaudir à la jalousie des deux chambres du Parlement à l'égard de leurs privilèges. Maintenant, dans le cas particulier que nous supposons, le bill contenant cette attaque avait été si habilement et si adroitement rédigé par le ministre qu'au premier abord ni le roi, ni le grand public ne reconnurent le danger; mais lorsque la discussion s'éleva dans le Parlement, le danger devint manifeste, et les orateurs de l'opposition le mirent dans tout son jour. Ils attaquèrent le bill par des arguments si puissants qu'ils ramenèrent à leur opinion une grande partie du public. Quoi donc ? le roi serait-il dans le royaume la seule personne à laquelle il fût interdit de puiser de nouvelles lumières dans les débats du Parlement? Faut-il qu'il soit absolument et irrévocablement lié par le consentement qu'il peut avoir donné au premier projet d'une mesure que ses ministres lui ont présentée à leur façon? S'il n'est pas lié, quelle conduite doit-il tenir? Est-il obligé de renvoyer ses ministres dès que le jour s'est fait dans son esprit? Est-il obligé, en les renvoyant, de ne tenir aucun compte de la question de savoir si le moment n'est pas, de tous, le plus inopportun pour déjouer leurs projets? Et si on lui accorde un délai, faut-il que dans l'intervalle ses lèvres restent absolument closes ? Est-il tenu de cacher même aux membres de sa famille, à ses vieux serviteurs ou à ses amis éprouvés, les vœux et les sentiments qui agitent son esprit? Je crois qu'en y regardant sincèrement,
on sera contraint d'avouer que quelques-unes de ces questions seraient difficiles à décider dans la pratique. Sans vouloir dire que la conduite tenue par George III en cette occasion ne fût pas extrême et inaccoutumée, sans vouloir dire que le précédent fût bon à établir, je doute fort qu'il fût possible de définir bien nettement et bien clairement la loi constitutionnelle qu'on l'accuse d'avoir enfreinte.
Mais quelles que fussent les foudres de la colère des partis qui purent ou qui pourraient être lancées contre le roi ou contre lord Temple, elles n'arrivaient pas en tous cas jusqu'à M. Pitt. Il n'avait joué aucun rôle dans toute cette affaire. Il n'en avait pas même, que je sache, été instruit d'avance. Ce fut au dernier moment seulement que le roi, cherchant l'appui du seul antagoniste en état de lutter avec Fox, lui demanda de se charger de la responsabilité du pouvoir, en qualité de premier ministre. Pitt ne se trouva pas au-dessous des circonstances. Il répondit à l'appel sans un moment d'hésitation. Le jour même, 19 décembre, dans l'après-midi, lorsque la chambre des communes se réunit et qu'une foule impatiente et animée se pressait dans son enceinte, au moment où Fox et North prenaient place sur les bancs de l'opposition, on vit entrer un jeune membre, M. Richard Pepper Arden, qui tenait un papier ouvert à lu main. Au bout d'un moment il se leva et proposa de convoquer les électeurs du bourg d'Appleby pour élire un nouveau représentant en remplacement du très-honorable William Pitt qui, depuis son élection, avait accepté le poste de premier lord de la trésorerie et de chancelier de l échiquier. L'aventure semblait si hasardeuse que l'opposition accueillit, dit-on, cette proposition par de grands éclats de rire. Les amis de Fox et de North n'étaient point abattus; ils s'attendaient, et
cela était assez raisonnable, à rentrer bientôt triomphalement en possession de leurs places. Dans la discussion qui suivit, lord Mulgrave leur reprocha môme d'avoir l'air beaucoup trop gai.
Le débat s'engagea aussitôt. Dundas, qui représentait le nouveau premier ministre, proposa que la chambre siégeât le lendemain samedi pour hâter l'expédition du bill sur l'impôt foncier. Mais il ne s'aventura pas à faire voter contre Fox qui proposa de s'ajourner, comme de coutume, au lundi, plutôt, comme l'événement le prouva, pour faire montre de sa puissance que pour entraver les progrès d'une mesure qu'il croyait nécessaire. Dans son discours, Fox fit allusion à la dissolution qu'il regardait comme certaine et prochaine: « Personne n'admettra, s'écria-t-il, qu'on doive user d'une pareille prérogative uniquement pour servir les convenances d'un jeune ambitieux. El moi, je déclare, à la face de cette chambre, que si la dissolution a lieu, et qu'on n'en donne pas de bonnes et solide» raienn*. ie m'engage, si j'ai l'honneur de siéger dans le nouveau Parlement, à prupvuw. -, „.w„ Re enquête sur cette affaire, et à faire rendre compte à ceux qm » w.
proposée.»
Lord North parla dans le môme sens : « Bien qu on ait proposé la convocation du collège d'Appleby, je ne me laisse pas prendre à de pareils moyens. Je ne crois pas qu'il y ait dans la Chambre une seule personne qui ne soit certaine que la dissolution est proche. »
Les chefs de l'opposition étaient tellement exaspérés, la majorité qui les soutenait dans la chambre des communes était si forte, les chances d'élections générales étaient encore si vagues que Pitl eut toutes les peines du monde à former son nouveau ministère. Bien des hommes, qui
rassuraient de leur approbation et de leur bon vouloir avaient ou alléguaient quelque raison personnelle pour rester en dehors.
D'autre part, Pilt eut une bonne chance sur laquelle il n'avait pas compté. Le comte Gower jouissait à cette époque d'une large part de l'estime publique. Dans l'automne de 4779, il avait quitté le cabinet de lord Norlh plutôt que de continuer la guerre d'Amérique; au printemps de 1783, le roi l'avait pressé de former lui-même un cabinet. Il n'était ni en relation ni en rapports politiques avec Pitt. Cependant, en cette conjoncture, il envoya par un de ses amis un message au nouveau premier ministre. Il lui fit dire que, désireux comme il l'était de vivre désormais dans la retraite, on ne pouvait croire qu'il demandât une place; mais que dans l'embarras où se trouvaient son roi et son pays, il était prêt à servir dans toute situation où il pourrait être utile. L'offre fut avidement acceptée, et le même jour, 29 décembre, le comte Gower fut déclaré lord président du conseil.
Pitt n'avait cependant r -r-» " un désappointement qui Um . . «cserve. Il avait compté sur son parent lord Temple pour occuper la charge de secrétaire d'État et pour diriger la chambre des lords. Mais Temple qui, dans la matinée du vendredi 4 9, avait accepté les sceaux, résolut tout d'un coup de les remettre dans la soirée du dimauche 21 Vu les circonstances, c 'était un grand coup et un cruel découragement pour un ministère qui n'était pas encore formé.
Nous trouvons à ce sujet, dans l'évêque Tomline, un de ces souvenirs personnels si rares dans son livre. Faisant allusion à cette démission, il ajoute :
« C'est le seul événement politique que j'aie jamais vu
troubler le repos de M. Pitt, lorsque sa santé était bonne. Lord Temple se décida à donner sa démission fort avant dans la soirée du 21 , et lorsque j'entrai le lendemain matin dans la chambre à coucher de M. Pitt, il me dit qu'il n'avait pu fermer l'œil. Il exprima de vives inquiétudes sur la situation des affaires publiques, tout en déclarant qu'il était fermement résolu à ne pas abandonner la tâche qu'il avait entreprise, et à se défendre de son mieux, quelque douteux que fût le résultat. Quelques-uns de ses amis intimes vinrent le trouver dès que sa toilette fut finie, et il entra, avec tout son calme et toute son énergie accoutumée, dans l'examen des questions à résoudre sur-lechamp. Tout le monde sentait que le moment était singulièrement grave et difficile ! . La démission de lord Temple fut annoncée à la chambre des communes le môme jour, 22. Son frère William, en déclarant le fait, chercha à l'expliquer. Après avoir rappelé la résolution que la chambre avait prise sur la proposition de M. Baker, M. Grenville ajouta : « Mon noble parent m'a autorisé à dire qu'il est prêt à répondre à toutes les accusations qu'on pourrait présenter contre lui ; et afin qu'on ne puisse pas supposer qu'il veut s'abriter derrière sa position de ministre, ou en profiter comme d'une protection contre les enquêtes et la justice, il a remis aujourd'hui entre les mains de Sa Majesté les sceaux delà charge que Sa Majesté lui avait si récemment fait l'honneur de lui confier, en sorte que mon noble parent se trouve maintenant dans sa situation privée, sans aucune protection du pouvoir, tout prêt à répondre de sa conduite lorsqu'il aura appris les accusations qu'on peut porter contre lui! »
• Vie de Pitt, vol. I".
Fox se leva aussitôt. Il dit d'un ton un peu dédaigneux que lord Temple était, sans aucun doute, le meilleur juge de sa situation. Il savait pourquoi il avait accepté le pouvoir, il savait pourquoi il s'était retiré; mais assurément personne n'avait jamais dit qu'une résolution quelconque dûtôtre dirigée contre le noble lord; et pour son compte il espérait bien que les membres de la chambre ne se laisseraient pas détourner par cet incident de l'étude des graves affaires qui devaient ce jour-là attirer leur attention.
L'importante affaire à laquelle Fox faisait allusion était une proposition d'Erskine sur l'état de la nalion. Il la présenta immédiatement à la chambre formée en comité ; c'était une adresse à la couronne contre la prorogation ou la dissolution du Parlement. M. Bankes, en sa qualité d'ami personnel de Pitt, se leva et dit qu'il était autorisé à déclarer que le nouveau premier ministre n'avait aucunement l'intention de conseiller la dissolution. Néanmoins M. Erskine persista, sur l'avis de ses amis, à soutenir son adresse qui passa après une longue discussion, mais sans en venir au vote par division.
Plus avant dans la soirée, Fox écrivit à son ami intime lord Northington ; et en dépit de sa dénégation à la chambre, il parlait de la défection de lord Tempie comme d'un grand avantage pour son parti : «Je crois nécessaire de vous dépécher un domestique pour vous faire savoir que lord Temple a donné sa démission aujourd'hui. On ne sait pas ce qu'il en résultera, mais je crois qu'il n'y a guère de doute sur le rétablissement de notre ministère. La confusion de l'ennemi dépasse tout ce qu'on peut décrire, et le triomphe de nos amis s'accroît en proportion *.»
1 Mémoires de Fox, vol. II.
On se demande naturellement quelle était la vraie raison de cette étrange démarche de la part de lord Temple. Tout en la discutant souvent on ne l'a jamais clairement expliquée. On me pardonnera donc si j'entre dans quelques développements sur ce point contesté.
Il faut remarquer d'abord que lord Temple, après avoir donné sa démission, se retira sur-le-champ à Stowe, qu'il y passa plusieurs années sans prendre aucune part à la politique, et qu'il n'occupa plus aucune charge en Angleterre. Tout le monde reconnaît, en outre, il me semble, que l'explication donnée par William Grenwille à la chambre des communes n'est pas suffisante. La proposition de M. Baker avait passé la veille du jour où lord Temple entra dans les affaires. Si cette proposition, ou les attaques personnelles qui devaient en résulter avaient du influer le moins du monde sur lord Temple, cela l'aurait empêché d'accepter les sceaux, au lieu de le décider à donner sa démission.
Dans son excellent essai sut M. Pitt, lord Macaulay avance le fait suivant:
« L'opinion générale, au mois de décembre 1783, était que la dissolution serait immédiate ; mais Pitt eut la sagesse de donner au sentiment public le temps d'acquérir de la force. Il différait d'avis sur ce point avec son parent lord Temple. En conséquence, lord Temple, qui avait été nommé secrétaire d'Etat, donna sa démission de ces fonctions quarante-huit heures après les avoir acceptées. »
Comptant sur la cordiale amitié que j'avais le bonheur de voir exister entre lord Macaulay et moi, je lui écrivis à ce sujet. Je lui envoyai un manuscrit inédit de Burke d'une autre époque, et je lui exprimai quelque doute sur la question de savoir s'il avait des autorités suffisantes
pour l'allégation que je viens de transcrire. Lord Macaulay me répondit avec la plus entière franchise :
«Holly Lodge, 2 décembre 1858.
» Mon cher Slanhope,
»Je vous renvoie le papier deBurke, il est fort intéressant et parfaitement caractéristique.
» J'ai peur de n'avoir pas de meilleure autorité à citer, pour le récit que j'ai donné sur la démission de Temple, que celle de Wraxall qui raconte l'histoire avec beaucoup de détail et d'assurance; mais son témoignage a peu de valeur sans autre confirmation, môme lorsqu'il rapporte ce qu'il a vu et entendu, et n'a aucune valeur lorsqu'il parle de ce qui se passait dans l'intérieur du cabinet. Après avoir regardé au récit de Tomline et aux papiers du duc de Buckingham, je crois que je me suis trompé. Lorsque Black réimprimera cet article séparément, comme il en a l'intention, je réparerai cette erreur. »
« Tout à vous de cœur.
» Macaulay. »
Quelques semaines plus tard, lord Macaulay me fit remarquer que la publication toute récente des « papiers de lord Cornwallis » pouvait tendre en quelque mesure à corroborer le témoignage de Wraxall. Il citait une lettre en date du 3 mars 1784, dans laquelle lord Cornwallis dit : « Je ne crois pas que lord Temple et M. Pittse soient jamais querellés, et je pense que le premier donna sa dé-
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mission parce quon De voulait pas dissoudre Je Parlement; mais je puis me tromper là-dessus. »
Il me paraît clair, d'après les derniers mots, que lord Cornwallis ne parlait que par ouï dire, et lorsqu'il suppose dans sa première phrase que lord Temple n'éprouvait aucun ressentiment, il se trompe complètement, comme on va le voir.
On ne peut douter, d'après le récit de Wraxall et celui de lord Cornwallis, que le bruit n'ait couru en 4784 que la démission de lord Temple avait été provoquée par son ferme désir de faire sur-le-champ la dissolution; mais il reste à savoir si cette conviction était fondée.
Il y a sur ce point un document inédit jusqu'ici, qui me parait décisif. C'est une lettre du roi à M. Pitt, datée du 42 avriM789; il y parle de lord Temple, alors marquis de Buckingham et lord lieutenant d'Irlande. Dans cette lettre, le roi fait allusion « à sa honteuse conduite en 4784. » Je ne sache pas à quoi ces paroles pourraient s'appliquer sinon à la démission donnée quelques jours avant le commencement de la nouvelle année. Or, à cette époque, comme nous l'apprenons d'après d'autres lettres particulières du roi, Sa Majesté pressait vivement ses ministres de faire la dissolution, et il n'aurait pu en vouloir à lord Temple d'être du môme avis que lui.
Un autre document qui jette du jour sur cette question se trouvait parmi les papiers des Buckingham et a été publié en 4853. C'est une lettre de lord Temple à M. Pitt, datée de Stowe du 29 décembre 4783 l , quelques jours seulement après sa démission. Cette lettre respire à chaque ligne la colère et le ressentiment. Lord Temple s'y
* Coup et cabinets de George III, vol. I*V
plaint amèrement de ce que le roi ne lui a donné aucune marque d'approbation pendant qu'il élait lord lieutenant d'Irlande. Il paraît que son frère William avait proposé « diverses marques de faveur » et que Pitt avait môme offert la pairie pour le second fils de lord Temple, qui trouva la grâce insuffisante et refusa.
Il faut d'ailleurs comparer cette lettre avec plusieurs autres écrites en 1789 par lord Temple, par rapport à sa seconde élévation à la charge de lord lieutenant. Nous lui voyons demander très-vivement quelque marque particulière do la faveur du roi; il avait alors en vue le titre de duc. Il avait réclamé dans ce but le concours, non-seulement de son frère William, mais encore deM. Pitt. Le roi cependant avait résolu, bien des années auparavant, de n'accorder désormais le litre de duc qu'aux princes du sang.
A>tout prendre, ce qui me parait le plus probable, c'est qu'au mois de décembre 1783, lord Temple avait demandé un duché ou quelque autre objet d'ambition personnelle. Voyant que le roi refusait et que M Pitt ne voulait pas faire une condition sine qua non d'une question personnelle, dans la situation critique où se trouvaient alors les affaires publiques, il rejeta les sceaux dans un accès de colère et partit pour Stowe.
Sans se laisser troubler par le vote déjà défavorable de la chambre des communes, te lundi 22, nous voyons Pitt s'occuper activement, toute la journée du 23, à compléter son cabinet. Voici son billet à son ami le duc de Rutland :
« Berkeley square, mardi, 11 heures, 23 décembre 1783.
» Mon cher duc,
» Dans ce moment décisif, pour mon compte et pour celui du pays, j'espère que je puis avoir recours à votre zèle et à votre affection. J'ai les mains si pleines que je ne puis pas être sûr de me rendre chez vous. Voulezvous, si cela vous est possible, venir ici à midi? Je dois voir le roi à une heure.
» Tout à vous de cœur.
» W. PlTT. »
Le Journal de Wilberforce porle le môme jour, le 23, la note suivante : « Le matin chez Pitt. Pitt parfaitement ferme. Le cabinet est formé. »
En formant son cabinet, Pitt éprouva plusieurs désappointements Quelques jours auparavant, l'ami le plus intime de son père, lord Cainden, n'avait pas voulu prendre part à cette aventure hasardeuse, et avait refusé la présidence du conseil. Le duc de Grafton, que Pitt avait appelé du comté de Suffolk, refusa de môme le sceau privé. Il reçut aussi des réponses négatives d'hommes moins considérables et qui n'étaient pas en mesure d'entrer dans le cabinet. Par exemple, lord Mahon refusa toute place, non, à ce qu'il paraît, alors par éloignementpour M. Pitt, mais, je suppose, par suite de sa passion pour l'étude des sciences.
M. Pitt s'occupa donc de pourvoir aux diveres charges du mieux qu'U put, mais non comme il l'eût voulu, nous le dit l'évôque Tomlîne. Le comte Gower fut président du
Ml WILLIAM PITT ET SON TEMPS.
conseil. Le duc de Rutland accepta le sceau privé. Les sceaux de secrétaire d'État furent confiés à deux aulres pairs, lord Sydney et le marquis de Carmarthen, fils aîné du duc de Leeds, qui avait été appelé à la chambre des lords, du vivant de son père. Lord Thurlow reprit naturellement le grand sceau. LordHowe fut nommé premier lord de l'amirauté. Ce fut ainsi que le premier ministre composa son nouveau cabinet qui ne comptait que sept membres; et sur les sept, un seul, Pitt lui-môme, était membre de la chambre des communes.
Leduc de Richmond reprit son ancien poste de maître général de l'artillerie, mais il refusa de prendre place dans le cabinet. Quelque temps après, lorsque la mêlée devint plus chaude, il eut l'ambition de servir au premier rang, et il demanda et obtint le poste et la responsabilité qu'il avait d'abord refusés.
Dundas, sur lequel Pitt comptait surtout pour le seconder dans la discussion, reprit de même la charge de trésorier de la marine qu'il occupait sous le ministère de lord Shelburne. Lloyd Kenyon devint procureur général, et Pepper Arden avocat général. Parmi ses jeunes amis, Pitt prit encore Eliot pour le faire entrer au conseil de la trésorerie, et Jefferies Pratt dans le conseil de l'amirauté ; William Grenviile et lord Mulgrave devinrent, après quelques délais, payeurs généraux des troupes; George Rose et Thomas Steele occupèrent de même conjointement la charge de secrétaires de la trésorerie.
Dans la soirée du même jour, le 23, Pitt convoqua une réunion de ses principaux adhérents dans la chambre des communes. Wilberforce en donne dans ses souvenirs un récit fort animé : € Nous avons eu ce soir une grande réunion de tous les amis de Pitt à Downing-
street. Comme je m'y rendais en fiacre de la chambre des communes, en compagnie de Pratt et de Thomas Steele, je dis : Il faudra que Pitt fasse attention au choix qu'il fera du secrétaire de la trésorerie, c'est un poste un peu dangereux : « Prenez garde à ce que vous dites, » répondit Steele, « je suis secrétaire de la trésorerie ! » Chez Pitt, nous eûmes une longue discussion et je me rappelle la grande sagacité dont lord Mahon fit preuve : « Mais qu'est-ce que je ferai , » disait Pitt, « si on me refuse les subsides? » « On ne les refusera pas, » dit Mahon, « c'est précisément ce qu'ils n'oseront pas faire. »
Le lendemain, le 24, le roi, sur son trône, reçut les membres de la chambre des communes avec Fox à leur tôte ; ils apportaient leur adresse du 22. Dans sa réponse, préparée par Pitt, le roi les assura qu'après l'ajournement, devenu obligatoire dans les circonstances présentes, il n'interromprait leurs réunions par aucun exercice de sa prérogative, soit prorogation, soit dissolution. Sur cette assurance, on convint avec Fox que la chambre des communes, après s'être réunie de nouveau, le 26, pour autoriser la convocation des collèges, s'ajournerait à l'occasion des vacances de Noël. Mais Fox insista pour que l'ajournement fût aussi court que possible, qu'il ne dépassât pas le 12 janvier, et que la chambre se formât ensuite en comité pour examiner l'état de la nation. Il était inutile de faire voter la chambre contre un chef qui disposait d'une majorité assurée.
Fox et ses amis continuaient de compter sur le succès. Il écrivit à lord Nôrthington , à Dublin : « Je ne quitte pas votre maison, et je ne renvoie pas un seul domestique avant d'avoir vu l'événement du 12. » Son amie, mistress Crewc, tenait le même langage : « Eh bien, » *
disait-elle à Wilberforce, « M. Pilt peut faire tout ce qu'il voudra pendant les vacances; mais, comptez-y, ce rie sera jamais qu'un ministère de chair à pâté. »
Pitt était tellement écrasé d'affaires dans ce moment-là que je ne trouve , dans les papiers de lady Chatham , qu'une seule lettre de lui, du 11 novembre au 16 mars. Voici ce que cette lettre contient sur la politique :
« Berkeley-Square, 30 décembre 1783.
« Vous croyez bien, j'espère, que ce n'est pas par goût que j'ai si longtemps gardé le silence. En général, les choses sont un peu plus satisfaisantes qu'elles ne paraissaient; mais lorsqu'on est incertain sur le résultat, la conviction qu'on n'a pas tort est. comme vous le diles, ce qu'il y a de meilleur; elle suffit : il y a pourtant quelque satisfaction à espérer quelque chose de plus. »