‹ William Pitt et son tempsChapitre 36 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Difficultés de la situation de Pitt. — Son bill de l'Inde. — Son dévouement au public. — La popularité de Fox commence à décroître. — Conduite des Indépendants. — Luttes de parti dans la chambre des communes. — Adresse au roi. — Pitt est attaqué dans sa voiture. — Revirement du sentiment national —Projets de Fox. — Vol du grand sceau. — Dissolution du Parlcmeut.

Lorsqu'à l'âge de vingt-quatre ans, M. Pitt fut appelé à tenir la première place dans les conseils de son souverain, il se trouva en face de difficultés formidables, les plus grandes peut-être qu'un premier ministre ait jamais rencontrées. La chambre des communes lui opposait une majorité compacte, dirigée par des chefs versés dans l'art oratoire le plus consommé, par Burke et Sheridan, par Fox et lord North. On était à la fin d'une guerre malheureuse, et les finances se trouvaient dans le désordre le plus absolu. On n'avait pas encore pris parti sur le système commercial à pratiquer envers les colonies devenues indépendantes ; il fallait y pourvoir promptement et définitivement. Nos relations étrangères, parmi lesquelles nous ne comptions presque plus un seul allié, exigeaient une prudente vigilance et des soins conciliants. Mais la question des Indes orientales prenait le pas sur toutes les autres. Il fallait que le nouveau cabinet

rédigeât, sans perdre une heure, un nouveau bill qui pût remplacer celui que la chambre des lords avait rejeté. Il fallait encore que la mesure fût soumise au conseil des directeurs et au conseil des propriétaires afin d'obtenir, s'il était possible, leur approbation avant de demander celle de la chambre des communes.

A force de travail, M. Pitt et ses collègues parvinrent à ce résultat. Leur projet de loi était non-seulement préparé, mais il avait été approuvé par les deux sections du conseil de l'inde avant que la chambre des communes se réunît le 12 janvier.

Le jour si impatiemment attendu arriva enfin. Fox se leva, contre la coutume, à deux heures et demie, et demanda Tordre du jour. Il fut bientôt interrompu par les membres nouvellement élus, au nombre desquels se trouvait Pitt, qui venaient au bureau pour prêter serment. Lorsque celte cérémonie fut achevée, Pitt et Fox se levèrent en même temps; le minisire annonça qu'il tenait à la main un message du roi qu'il voulait lire à la chambre ; mais le chef de l'opposition maintint ses droits acquis à parler le premier, et lorsqu'on fit appel à l'orateur, celui-ci décida que l'attention de la chambre appartenait à M. Fox.

Un débat de plusieurs heures s'éleva alors. Dans son principal discours, M. Fox se plaça sur un terrain fort glissant. Il avait surtout en vue, à ce qu'il semblait, de se mettre garde contre une dissolution. Dans ce but, il ne craignit pas d'affirmer que la couronne n'avait pas le droit de prononcer une « dissolution pénale, » comme Burke dit plus tard, c'est à-dire le privilège de dissoudre le Parlement au milieu d'une session et en conséquence des voles. U n'y en avait point eu d'exemple depuis la ré-

vol ut ion, et il y avait un pamphlet de lordSomers contenant certaines expressions vagues qui pouvaient faire croire que ce droit était contesté. € On nous dit, » continua Fox, « qu'il n*est rien survenu qui rende la dissolution du Parlement nécessaire. Non ! mais qu'est-ce que cela signifie ? Formons-nous en comité et rendonsla impossible. »

M. Pitt, de son côté, insista fortement pour que la chambre ne s'engageât pas contre lui par un vote avant d'avoir eu l'occasion de voir le nouveau bill sur le gouvernement de l'Inde qu'il avait préparé, et qu'il était prêt à présenter. Attaqué plusieurs fois pendant le cours du débat au sujet des influences secrètes, il obtint une seconde fois la parole; sa dénégation fut hautaine et dédaigneuse : «Je ne suis pas venu par les escaliers dérobés, » dit-il ; « lorsque mon souverain m'a envoyé chercher pour savoir si je voulais accepter le ministère, je suis naturellement entré dans le cabinet du roi. Je ne connais pas d'influences secrètes, et j'espère que mon intégrité suffirait à me préserver de ce danger. C'est la seule réponse que je compte jamais faire à une pareille accusation ; mais la chambre peut être assurée d'une chose; c'est que je ne serai jamais assez lâche pour agir sous l'influence cachée d'un autre, ni assez hypocrite, lorsqu'on attaquera les mesures de mon administration, pour prétendre que je n'avais point conseillé ces mesures. S'il est d'anciens ministres (et il regardait lord North) qui prennent pour eux ces accusations, c'est à eux qu'en revient la piqûre. »

A deux heures et demie du matin, la chambre vota sur la question de savoir si elle se formerait en comité, ce qui passa à une majorité de 39 voix. Dans le comité Fox présenta trois propositions : « 1 0 toute personne usant,

pour le service public, des deniers publics sans la sanction d'un bill d'appropriation, sera coupable d'un crime et délit grave ; 2° on rendra compte de toutes les sommes dépensées depuis le 19 décembre, pour des services volés, mais non appropriées par un acte du Parlement; 3° on remettra au 23 février la seconde lecture du bill de mutinerie. »

Ces trois résolutions passèrent sans qu'on en vînt au vote par division; lord Surrey en proposa alors deux autres qui donnèrent de nouveau lieu à une violente discussion : t H 0 sur la nécessité, pour le gouvernement, de posséder la confiance de la chambre et du public; 2° pour déclarer que les derniers changements dans les conseils de Sa Majesté avaient été précédés de rumeurs fâcheuses sur l'abus inconstitutionnel qu'on avait fait du nom sacré de Sa Majesté. »

Comme le moyen le plus simple de se débarrasser de ces résolutions, Dundas proposa que le président quittât son fauteuil, mais il fut battu par une majorité croissante de cinquante-quatre voix, et les deux nouvelles résolutions furent adoptées.

Ce ne fut qu'à la fin de cette orageuse discussion qu'on permit enfin à Pitt de lire le message du roi. Il portait tout simplement que, le fleuve du Weser étant gelé, on avait été obligé de faire débarquer en Angleterre deux divisions de troupes hessoises qui revenaient de la guerre d'Amérique, mais que Sa Majesté avait donné des ordres pour les envoyer en Allemagne dès que le Weser serait rouvert. On vota une adresse de remerciements au roi pour sa gracieuse communication et, à sept heures et demie du matin, la chambre s'ajourna.

Assurément, selon toutes les apparences, le résultat

était bien défavorable au gouvernement. Le premier jour de l'apparition deM. Pitt à la chambre des communes en qualité de premier ministre, cinq propositions hostiles avaient passé contre lui, et il s'était trouvé deux fois en minorité, une fois de trente-neuf voix et l'autre fois de cinquantequatre. M. Pitt néanmoins n'était pas découragé. Il annonça, avant que la chambre se séparât, qu'il demanderait, le lendemain, la permission de présenter son bill de l'Inde; et le roi, apprenant le résultat des premiers votes, vint de Windsor à Londres et donna, le soir même, audience à son ministre, pour l'assurer d'une fermeté égale à la sienne.

Le lendemain \ 4 janvier, comme il en avait prévenu la chambre des communes, Pitt procéda à exposer son bill de l'Inde : « Bien loin , » dit-il , « de violer les droits consacrés, il avait cherché à élaborer sa mesure d'accord avec la compagnie, tout en espérant cependant qu'elle serait assez efficace pour réformer tous les abus. » Il proposait de fonder un nouveau département public, sans y attacher cependant de nouveaux émoluments; ce serait un conseil de contrôle qui partagerait avec les directeurs l'administration de l'Inde tout entière, sans toucher au patronage : « Mon intention, * dit Pitt, « est d'instituer ici un conseil de contrôle politique au lieu d'un conseil d'influence politique, comme celui dont on vous avait parlé. » Pitt développa tous les détails dii son projet dans un long discours d'une habileté consommée; mais à peine s'était-il assis que Fox, ne laissant pas le temps de considérer un moment le plan de son rival, se leva vivement, et, avec une égale adresse, en attaqua toutes les parties ; il se dispensa pourtant cette fois de faire voter la chambre.

Les atttaques contre lé gouvernement se renouvelèrent alors sous toutes les formes avec une activité incessante ; à tout moment Pitt était contraint de se défendre. Voyant qu'il ne donnait pas sa démission à la suite des résolutions du 12, Fox demanda le 16 que la chambre se formât de nouveau en comité. Là, lord Charles Spencer proposa de décider que la persistance des ministres à rester aux affaires était conlraire aux principes constitutionnels. Après une discussion très-vive, la résolution passa à une plus faible majorité, à vingt et une voix.

Il faut attribuer en grande partie la diminution de la majorité aux dispositions conciliantes qui commençaient, pour la première fois, à se manifester parmi les membres indépendants. Dans la discussion sur la motion de lord Charles, on vit pour la première fois apparaître le désir * de voir Pitt et Fox agir ensemble comme collègues dans le même cabinet. Cette alliance paraissait aux esprits tranquilles la seule chance de sécurité, ou tout au moins de repos. Parmi ceux qui l'appelaient de leurs vœux se trouvaient au premier rang Thomas Grosvenor, représentant du comté de Chester, et Charles Marshman, député du comté de Kent, tous deux connus et estimés. Mais l'homme le plus capable de cette respectable coterie, celui qui portait la parole, était Thomas Powys,. représentant du comte de Norihampton, gentilhomme campagnard actif et intègre, et qui avait pris part, non sans succès, aux débats.

M. Powys pouvait, avec d'autant plus de convenance, chercher dans ses discours à jouer le rôle de médiateur, " qu'il n'appartenait, par le fait, ni à l'un ni à l'autre parti. Il avait été partisan de Fox, mais il avait hautement blâmé son alliance avec lord North: Les raisons qui avaient

amené les nouveaux ministres au pouvoir ne lui plaisaient pas, disait-il, mais ce qu'il avait yu de la capacité et du courage politique de Pitt lui avait fait une grande impression.

La seconde lutte importante des partis eut lieu le 33, lorsque le bill de Pitt sur les Indes orientales arriva à sa seconde lecture. Fox usa alors de toute son influence, et lorsqu'on proposa de mettre le bill à exécution, il fut rejeté, mais à une majorité de huit voix seulement.

On comprendra, d'après cette faible majorité, que la chambre des communes en était venue à ce dernier vole avec une certaine répugnance. On sentait que c'était amener la crise avec le ministère, et probablement provoquer la dissolution immédiate ; à peine le bill de l'Inde fut-il rejeté que les chefs de l'opposition, se levant les uns après les autres, questionnèrent vivement Pilt sur ses intentions. On usa sans réserve des menaces les plus violentes et des invectives les plus amères. Le ministre ne répondit pas à toutes ces questions si violemment posées. Des bancs de l'opposition s'élevaient des cris, on voulait obliger M. Pitt à se lever, mais M. Pitt ne bougeait pas.

Enfin au milieu du tumulte, le général Conway, naguère le collègue de Pitt dans le ministère de lord Shelburne, se leva. C'était un homme qui, dans le cours d'une longue vie publique, n'avait guère fait preuve de vigueur ou de décision , mais on respectait son caractère honorable et la modération de ses conseils. Cette fois, comme cela arrive souvent aux hommes faibles, il avait subi la contagion de la violence qui l'entourait; il s'éleva en termes furibonds contre « le silence grognon » du ministre. « Le très honorable membre, » dit-il, « est tenu de s'ex-

pliquer, pour son propre honneur; mais toute la conduite de ces ministres, » ajouta-t-il, t est obscure et compliquée. Ils n'existent que par la corruption, et ils vont dissoudre le Parlement après avoir envoyé leurs agents dans tout \r pays pour corrompre les électeurs. *

Ici Pilt interrompit Conway, tout en conservant une dignité hautaine. Il se levait, dit-il, pour réclamer Tordre. Il avait le droit de sommer le très- honorable général de spécifier les cas où les agents des ministres avaient parcouru le pays en pratiquant la corruption. C'était là une assertion qu'il ne croyait pas le très-honorable général en mesure de prouver, et s'il ne pouvait pas la prouver, il ne devait pas l'avancer. Quant à son propre honneur, il prétendait en être seul juge, et il termina par une citation heureuse (qui ne pouvait assurément être préparée en réponse à une pareille attaque, ; il rappela les reproches que le jeune Scipion adressait au vétéran Fabius au sujet :e ses violentes invectives : « Si nulla alia re, modestia cerle et temperando linyum adolescent 1 senem vicero. »

Voyant qu'on ne pouvait arracher aucune réponse au ministre sur la question de la dissolution attendue, Fox insista, bien qu'il fût samedi et deux heures du matin, pour que la chambre ne s'ajournât que jusqu'à midi, disant qu'il espérait que tous les membres seraient présents pour venger l'honneur de la chambre des communes et pour réclamer ses privilèges. '

A l'heure dite, la chambre se trouva réunie, et elle était

* Tite-Liv. xxvm. c. 44. L'histoire parlementaire se borne en cet endroit à indiquer « un passage des classiques, » niais l'évoque Toraline a heureusement conservé la citation précise. Vie de Pitt, vol. I".

très-nombreuse. M. Powys se leva; son émotion était telle qu'il versait des larmes tout en parlant. 11 déclara que la scène de désordre à laquelle il avait assisté la nuit précédente avait tellement troublé son esprit qu'il n'avait pu un seul instant en détourner ses pensées. Il conjura le ministre de dire au moins si la chambre pouvait espérer se réunir le lundi suivant pour continuer les affaires. M. Pitt gardait le silence, mais M. Powys renouvela sa question d'une manière si pressante que Pitt se leva enfin : «Je me suis imposé, » dit-il, « une règle dont je ne crois pas devoir m' écarter. Je refuse de m'engager envers la chambre à ne jamais conseiller à Sa Majesté de dissoudre le Parlement, -quelle que soit la situation des affaires. Cependant comme l'honorable préopinant a réduit la question à un seul point de peu d'importance, je veux bien lui faire le plaisir de répondre. Je n'ai aucune intention d'empêcher la chambre de se réunir lundi prochain. »Fox ne dit rien, et la chambre s'ajourna aussitôt.

Pendant que les choses se passaient ainsi au Parlement, Pitt eut l'occasion de donner une preuve signalée du caractère qu'il apportait au pouvoir. M. Powys avait fait allusion à cette circonstance dans les termes les plus flatteurs, dans son discours sur la motion de lord Charles. Il se trouva que le \ \ janviér, la veille du jour où le Parlement se réunit, sir Edward Walpole, fils cadet du grand sir Robert, vint à mourir. Sa i mort laissait vacante une charge de secrétaire de l'échiquier {clerkship of the Pells), sinécure à vie, qui valait 3,000 liv. sterling par an. Elle dépen-

* Clerkship of Ihe Pelts. Ses véritables fonctions, celles d'enregistrer les entrées et les sorties de |l'Échiquier, étaient remplies par un subordonné.

daitdu premier ministre et on pouvait l'occuper tout en siégeant à la chambre des communes. Tout le monde croyait que Pitt prendrait la place. Une pareille conduite eût été parfaitement d'accord avec les sentiments et les habitudes de son temps. Ses amis particuliers le lui conseillaient fort. Cette conduite avait également pour lui une tentation plus puissante que pour tous ses prédécesseurs dans le poste de premier ministre, son père excepté. Il différait d'eux tous en ce que sa fortune personnelle était trèsmince. S'il échouait dans sa lutte avec l'opposition, il ne lui restait qu'à reprendre ses travaux au barreau, et tout le monde croyait à son échec. Il est évident, d'après les lettres particulières du temps, que, parmi ceux qui lui souhaitaient la victoire, beaucoup ne l'espéraient pas; c'était au moins une entreprise périlleuse et douteuse. En s'appropriant la brillante prise qui venait de lui tomber entre les mains, il pouvait, au moins quant à la fortune privée, se mettre à l'abri des vicissitudes delà politique; avec 3,000 liv. sterling par an, il pouvait se consacrer exclusivement à la vie publique.

Mais, comme Wilberforce l'avait déjà dit, Pitt resta noblement ferme. Au lieu de s'approprier la place, il résolut de faire pour le trésor public l'économie du traitement. Il entreprit d'abolir un abus scandaleux qu'avait commis lord Rockingham. Ce grand seigneur plein de bonnes intentions, mais d'un caractère faible, avait, sous son dernier ministère, sanctionné une mesure importante, le bill de réforme économique rédigé par Burke. D'après ce bill, il était interdit à la couronne d'accorder des pensions dépassant 300 liv. sterling par an. Pendant que le bill était encore devant le Parlement, et que par conséquent ses

clauses liaient moralement ses auteurs, mais rien déplus,

lord Rockingham avait accordé une pension dix fois plus considérable que celles qu'il voulait faire fixer ; il avait donné une pension de 3,200 liv. sterling par an au colonel Barré. Cette mesure ne valait à lord Rockingham aucun profit personnel. Il ne recherchait môme pas cet avantage pour l'nn de ses amis particuliers. Il avait pour but de satisfaire et de se concilier les partisans de lord Shelburne, avec qui il était alors engagé dans le ministère. Il n'avait pas de mauvaises intentions; mais il était déplorable qu'il ne s'aperçût pas du contraste choquant entre la législation qu'il proposait et la conduite qu'il tenait.

Pour révoquer cette pension au moins si imprudemment accordée, Pitt prit des arrangements avec le colonel Barré qui y renonça et reçut en retour pour sa vie la charge de secrétaire de l'échiquier [clerkship of the Pells). Cette nomination fit aussitôt un grand effet dans le pays. La réputation de désintéressement de Pitt fut fondée sur le roc pour tout le reste de sa vie. « C'est un grand bonheur, dit lord Macaulay, pour un homme qui n'a que trois cents livres sterling de revenu par an, de pouvoir montrer qu'il regarde trois mille livres sterling de revenu comme de la boue sous ses pieds, en comparaison des intérêts publics et de l'estime publique. »

Quinze jours ou trois semaines après cet événement, lord Thurlow, à la chambre des lords, fit allusion à cet acte de patriotisme en termes d'une mâle franchise : « Je dois reconnaître, » dit-il, c que j'ai eu la mesquinerie de conseiller à M. Pitt de s'approprier cette charge qui lui était si honorablement échue, et je crois que j'aurais pu avoir la mesquinerie d'en faire autant, puisque tant de grands caractères, tant d'âmes élevées m'en ont récemment donné

l'exemple. » L'evêqueTomline rapporte qu'il vit M. Barré peu de temps après que cette offre lui avait été faite, et que rien ne pouvait dépasser la chaleur qu'il mettait à parler de cette affaire, au point de vue des intérêts publics : « Monsieur, » dit Barré, « c'est l'action d'un homme qui se sent placé sur une haute montagne aux yeux du pays qu'il est destiné à gouverner. »

D'autres symptômes favorables se manifestaient dans le pays. Dans son ardeur, Fox avait dépassé le but. Il avait engagé avec son souverain une lutte à mort: il avait posé, comme le dit Johnson 1 , la question de savoir si la nation serait gouvernée par le sceptre de George III ou par la langue de Fox. Le 16 décembre, il avait pris part à une résolu lion contre la conduite du roi, lorsqu'il était encore au service du roi. Le 1 2 janvier, il avait semblé révoquer en doute deux des prérogatives les plus évidentes et les plus importantes du roi, le droit de nommer les ministres et le droit de dissoudre le Parlement. 11 ne voulut pas faire à Pitl la politesse ordinaire de remettre ses attaques dans la chambre des communes jusqu'à ce que le nouveau ministre fût réélu et y eût repris place. Il refusa le moindre répit, le moindre délai qui pût permettre à ce ministre d'étudier les mesures qu'il pouvait avoir envie de présenter. Il est malaisé de défendre tant de violence dans la conduite, tant d'àpreté dans l'invective. De nos jours, un écrivain d'une grande autorité, attaché à la mémoire de Fox, mais plus dévoué encore à la cause de la vérité et de la légalité, est d'avis que la conduite de Fox et de la majorité de la chambre des com-

* Conversation avec Boswell à Oxford, 10 juin 1784.

munes manqua de dignité et ne resta pas fidèle à l'esprit de la constitution 1 .

Le public commençait aussi à être du môme avis. La conduite violente de Fox contrebalançait la conduite violente du roi. On commençait à oublier l'intervention du roi dans le vote de la chambre des lords lorsqu'on voyait tous les soirs une faction déchaînée régner triomphalement dans la chambre dos communes.

Pitt, avec une grande sagacité, démêla les signes des temps. 11 vit que la popularité de Fox déclinait, mais qu'elle n'était pas passée. Il vit que l'opinion publique changeait, mais qu'elle n'était pas encore changée. Il vit qu'une dissolution immédiate pourrait lui valoir quelques votes, mais qu'en la retardant elle lui en vaudrait bien davantage. En conséquence, lorsque son bill de l'Inde fut rejeté, le 23 janvier, et que plusieurs de ses amis le pressaient d'en appeler tout de suite à la nation, lorsque le roi le pressait plus vivement que tout autre, Pitt résista aux sollicitations royales comme aux attaques parlementaires, et pratiqua la sagesse la plus difficile à un esprit ardent dans une lutte acharnée, la sagesse d'attendre.

La bataille recommença dans la chambre des communes. Dans des discussions qui se prolongeaient souvent au-delà de l'aube, Pitt fut attaqué de nouveau avec toutes les ressources possibles de l'éloquence et toute l'àpreté. possible de l'insulte. Le public vit avec étonnement ce jeune homme de vingt-quatre ans, cet enfant, comme ses adversaires se plaisaient à l'appeler, soutenir presque seul cette lutte inégale. On croyait généralement, à ce qu'il

> 1 Ce sont les propres paroles de lord John Russell. Mémoires de Fox, vol. II.

paraît, que le nombre et l'expérience donneraient bientôt le dessus au parti du dernier ministère, comme Gibbon le disait piltoresquement : «Comptez-y, la galère peinle de Billy coulera bientôt devant le bateau charbonnier de Charles 1 . »

Jusqu'à ce moment, les Lords étaient restés simples spectateurs de la lutte ; mais l'occasion se présenta enfin pour eux de frapper un coup. Le 4 février, le comte d'Eiïingham proposa une motion, fondée sur certaines résolutions récentes, pour accuser la chambre des communes d'avoir cherché, de son autorité propre, à suspendre l'action de la loi. Cette motion fut votée par cent voix* contre cinquante-trois; on en tira une adresse au roi, et Sa Majesté y fit une gracieuse réponse.

Le roi, d'ailleurs,' fit usage de; sa prérogative; il avait refusé de créer des pairs à la requête du duc de Portland, mais il était tout prêt à le faire à la requête de M. Pitt. Dès le 30 décembre, Thomas Pitt avait été élevé à la chambre haute sous le titre de lord Camelford, et avant la fin de janvier, il y eut une fournée de trois pairs. M. Eliot, l'un des représentants du Cornouailles, et père de l'ami de Pitt, devint lord Eliot. Le roi accorda une baronnie anglaise à un pair d'Irlande, lord Carteret, et une

autre au duc de Northumberland pour son second fils. M. Fox attaqua ces créations dans la chambre des communes avec une virulence extraordinaire. A la vérité, il serait difficile de dire quelle branche de la prérogative royale M. Fox eût alors consenti à épargner.

Ce fut également à cette époque que Pitt trouva une occasion, bienvenue pour son cœur, de pourvoir au bien-être

1 Voir les Souvenirs de Charles Butler, vol. iV

des deux maîtres de sa jeunesse. M. Wilson devint chanoine de Windsor, et M. Pretyman chanoine de Westminster. Cette dernière nomination avait en outre, aux yeux de M. Pitt, l'avantage de ne point éloigner de Londres M. Pretyman. Il demeurait dans Downing-streel, chez le premier ministre, et remplit quelque temps encore, auprès de lui, les fonctions de secrétaire particulier. L'année où il reçut son bénéfice, M. Pretyman épousa Elisabeth, fille de Thomas Maltby, Esq. Elle devint peu après amie intime de lady Harriott Pitt.

Pitt s'aperçut aussi qu'il ne pouvait plus différer ses arrangements par rapport à l'Irlande. Il persuada à son ami, le duc de Rulland, de se charger du poste de lordlieutenant, et lui adjoignit un homme très-habile en affaires, M. Thomas Orde. Le duc partit au milieu de février pour sa mission; aussitôt après, M. Pitt lui écrivit : .

« Berkeley square, 17 février 1784.

»Mon cher duc,

» Il ne s'est rien passé hier de bien important. La chambre a pris, relativement aux demandes de la chambre des lords, une résolution qui n'aura beaucoup d'effet ni dans un sens ni dans l'autre. Cependant, la chambre a siégé si tard que nous nous sommes ajournés jusqu'à demain. Je pense que nous en viendrons probablement alors à la question d'ajourner le voie des subsides, bien que l'ennemi hésite un peu, à ce qu'il me semble. Les résultats sont aussi douteux qu'au moment de votre départ; en tous cas, j'espère qu'il n'adviendra rien qui puisse entraver votre

marche; quoi qu'il arrive, il est fort important à mon avis que vous ayez pris possession. J'espère vous envoyer de nouveaux renseignements avant que vous arriviez à Holyhead. Mon frère m'a remis le mémorandum que vous aviez laissé; il faudra s'en tirer le mieux qu'on pourra. Les indépendants sont toujours infatigables pour parvenir à une coalition, et toujours aussi inefficaces que par le passé. » Croyez-moi toujours, mon cher duc...

» W. PlTT. »

Il faut maintenant donner quelques détails sur les manœuvres de ces indépendants. Dès le 26 janvier, ils s'étaient réunis à la taverne de Saint-Albans, au nombre de cinquante-trois, et ils avaient élu pour leur président M. Thomas Grosvenor. Ils avaient senti qu'on ne pouvait guère espérer que les deux grands champions, échauffés tous les soirs par leurs luttes de la chambre, des communes, consentissent à conférer ensemble pendant le jour, et à négocier un traité do paix avec quelque apparence de succès. Dans cette situation, ildcur sembla que le duc de Portland, naguères encore premier lord de la trésorerie, serait le meilleur représentant du côté de Fox. Les membres présents votèrent donc et signèrent une adresse au duc et à M. Pilt pour les conjurer d'entrer en rapport, et de chercher à faire disparaître tout obstacle à,un cordial concert pour les mesures de gouvernement. On nomma une commission spéciale pour présenter l'adresse et pour concourir aux négociations.

Pilt répondit le plus franchement du monde à ces ouvertures. Il déclara que, quels que pussent être les obstacles qui s'opposaient à l'union réelle, il ne ferait de son côté aucune difficulté pour entrer en rapport

avec le duc de Portland dans le but qu'où leur suggé^ rait. Mais le duc, ayant consulté Fox, dit qu'il ne pouvait consentir môme à voir le premier ministre tant que celuici n'aurait pas renoncé à sa charge, comme l'exigeait le vote de la chambre des communes. Pitt se refusa naturellement à cette condition préliminaire. Les membres de la taverne de Saint-Albans loin d'être parvenus à opérer une jonction, eurent donc le regret de n'avoir pu môme amener une entrevue.

Loin de se laisser décourager, les mêmes membres décidèrent M. Grosvenor leur président à faire le 2 février, à la chambre des communes, une proposition déclarant que l'état du pays demandait un ministère de coalition. Pitt et Fox tinrent à peu près le même langage à ce sujet. ' Tous deux déclarèrent qu'ils n'avaient aucune objection personnelle à cette alliance, mais qu'ils ne pouvaient consentir à s'unir sur un autre terrain que celui des principes politiques. Réduite à ces termes généraux, la proposition de M. Grosvenor passa sans une seule voix contre.

A peine en eut-on fini de cette proposition que M. Coke du Norfolk, agissant de concert avec Fox, se leva pour proposer une autre résolution; il déclarait que la persistance des ministres à rester à leur poste mettait obstacle à la formation d'un autre cabinet qui aurait la confiance de la chambre des communes.

Fox et Portland soutenaient toujours qu'il était indispensable, pour la dignité de la chambre des communes, que Pitt donnât sa démission avant qu'on consentît à conférer avec lui sur de nouveaux arrangements : « Commentpeut* on accorder ceci avec mon honneur personnel ou avec mes principes politiques?» s'écria Pitt avec une noble indi-

gnation dans le cours du débat : « Quoi, monsieur, moi qui défends, j'en suis convaincu, la forteresse de la constitution, et cette forteresse seule, je consentirais à en sortir la corde au cou, à changer d'armée et à demander humblement la faveur de rentrer convme volontaire dans l'armée ennemie... Le sacrifice des sentiments d'un homme d'honneur est quelque chose ; et lorsqu'on se rappelle tout ce qu'il me fallait abandonner pour entamer une négociation, toutes les attaques insultantes que j'ai subies, et toutes les clameurs qu'on a excitées contre moi, il me semble qu'on devrait faire entrer en ligne de compte la bonne volonté que j'ai montrée en cédant aux désirs des respectables membres qui demandent l'union des partis.» En dépit de ce pressant appel, la proposition de M. Coke fut votée à une majorité de 1 9 voix, la chambre étant trèsnombreuse.

A dire le vrai, personne ne désirait bien vivement le succès de cette négociation, les confédérés de la taverne de Saint-Albans seuls exceptés. Le roi y avait consenti avec une extrême répugnance; Pitt était décidé à ne. rien concéder sur le point d'honneur. Fox comptait rentrer au pouvoir, porté sur les épaules de la chambre des communes. Ason instigation, le duc de Portland fit toutes les difficultés imaginables. D'abord il voulut voir l'écriture du roi, puis le roi lui môme; on concéda le premier point et on promit presque le second. Alors le duc commença à faire des objections à la phrase de Pitt qui parlait d'une coalition à des conditions d'égalité et de justice; Sa Grâce voulait le mot « équité, » dans le but évident d'assurer à Fox une grande prépondérance, et de laisser seulement quelques miettes de pouvoir aux amis de Pitt. Pitt finit par écrire à ce sujet à M. Powys la lettre suivante :

« 29 février 1784.

« M. Pitt a toujours été convaincu que les explications de détail, soit sur les mesures, soit sur les charges, dans le but de former un nouveau ministère, seraient plus plus faciles à donner dans des rapports personnels et confidentiels. C'est dans cette idée que M. Pitt n'a pas cherché à définir comment le principe d'égalité pourrait s'appliquer à tous les détails des arrangements, ni à discuter quel mode il conviendrait d'employer pour arriver à ce résultat; mais il est si convaincu qu'il est impossible de former une alliance d'après tout autre principe qu'il est inutile d'aller plus loin si on a la moindre objection à déclarer, dès le début, que Sa Majesté appelle le duc de Portland et M. Pitt à conférer ensemble afin de former un nouveau ministère sur une base plus large, et sur un pied d'égalité et de justice. »

Le duc de Portland ne voulut pas céder et toute la négociation en resta là, au grand chagrin des confédérés de Saint-Albans.

En examinant toutes ces manœuvres semi-diplomatiques, on pourrait supposer au premier abord que la grande difficulté portait sur deux points : 1° la position de lord North, et 2° le projet de Fox pour le gouvernement de l'Inde; mais tel n'était pas le cas. Je ne fais que rendre justice au ministre de la guerre d'Amérique en faisant remarquer combien sa conduite dans cette crise fut toujours franche, sincère, digne d'un homme bien né, Pitt avait ouvertement déclaré qu'il ne consentirait jamais à agir de concert avec lord North en qualité de collègue.

Cette déclaration, qui reposait exclusivement sur des raisons politiques, eût pu justifier un vif ressentiment chez son adversaire ; loin de là, lord North désirait vivement voir s'effectuer l'alliance de Pitt et de Fox : « A Dieu ne plaise, » dit-il au Parlement, « que ce soit moi qui mette obstacle à une mesure si importante et si nécessaire. » il faisait clairement entendre qu'en pareil cas il renoncerait avec le plus grand empressement à toute prétention personnelle.

Par rapport au bill des Indes Orientales, Fox, voyant l'impopularité de sa première mesure, s'était empressé de déclarer au Parlement qu'il était prêt à abandonner quelques-uns des principaux articles. En particulier il étajt plus explicite encore ; il dit à M. Marsham, délégué des confédérés de §aint-Albans, et Marsham le répéta ensuite à la chambre des communes, que pourvu que M. Pitt consentit à fonder dans l'Inde môme le gouvernement de ce pays, eià le rendre permanent au moins pour un certain nombre d'années, il laisserait le très-honorable membre libre de décider, comme il lui conviendrait, la question du patronage : « Je me suis rendu chez le ministre avec ce renseignement,» continuait Marsham, « et il m'a dit que la question du patronage étant abandonnéê, on verrait peut-être un jour s'entamer une négociation. »

11 ne faut pas croire que, pendant la durée de celle négociation, les luttes de parti fussent suspendues à la chambre des communes. La bataille y continuait toujours, et c'était véritablement, comme on l'a dit « une lutte de géants. » A peine se passait il une discussion qui ne provoquât un admirable discours de Fox, et en réplique un discours tout aussi éloquent de Pitt, tous deux développant le môme sujet avec une variété infinie d'images et

d'expressions. Avec quel bonheur Fox ne rappela-t-il pas un jour un célèbre passage de lord Chatharn pour défendre sa propre coalition avec lord Norlh : « Je me souviens, » dit-il, « devoir lu un beau discours d'un proche parent de mon très-honorable adversaire dans lequel, voulant attaquer la coalition que mon père venait de former avec le duc de Newcastle, il la comparait à la jonction de la Saône el du Rhône. Quelque effet qu'ait pu faire alors cette comparaison, quelque vérité qu'elle pût avoir, quelque effroi qu'elle pût causer dans cette occasion, je ne la redoute point à présent. Si ce grand et illustre personnage était encore vivant, je n'aurais pas admis qu'il eût comparé la dernière coalition au Rhône et à la Saône lors de leur jonction à Lyon; là on peut dire que l'une est trop calme, trop tranquille, trop paisible, tandis que l'autre est trop violent et trop rapide ; mais je lui aurais conseillé de contempler ces deux rivières à cent milles de là lorsque, leurs eaux une fois mêlées et unies, au lieu du contraste qu'elles offraient à leur jonction, la Saône et le Rhône présentent l'aspect d'un grand fleuve larp et puissant, coulant avec cette rapidité fécondante qui ne fait point tort au pays qu'il traverse, mais l'embellit et l'enrichit. C'est un juste type de la dernière coalition, et j'ose affirmer, après mûre expérience, qu'en dépit des espérances de ses ennemis, il serait maintenant aussi difficile d'en désunir ou d'en séparer les éléments que de séparer les eaux des fleuves après leur union. »

Avec quelle force et quelle admirable vigueur Pitt ne défendit-il pas d'autre part sa situation et celle du roi! « Où trouver maintenant, dit-il à la lin d'un de ses discours les plus célèbres, où trouver l'équilibre tant vanté de la constitulion anglaise? Où trouver maintenant les rapports

entre les trois branches de la législature que nos ancêtres avaient combinés avec tant de soin? Où est l'indépendance, où est même la sécurité d'une seule des prérogatives de la couronne, et de la couronne elle-même, si cette chambre doit usurper sa prérogative de nommer les ministres, ou ce qui est la môme chose, si nous nous opposons à cette nomination sans donner une seule raison de notre défiance envers les hommes, sans prendre la peine de faire l'expérience de leurs mesures! Quelque terrible que soit la lutte, ma conscience, mon devoir, mon profond respect pour la constitution de nos ancêtres me maintiennent à ce difficile poste. Ce n'est point un fier mépris, ce n'est point un déû envers les résolutions constitutionnelles de cette chambre, ce n'est pas un point d'honneur personnel, c'est encore moins la soif du pouvoir qui m'obligent à conserver ma charge. La situation du moment l'exige; j'ajouterai même que le pays me crie bien haut de défendre cette forteresse, et je suis par conséquent décidé à la défendre ! »

Le 48 février, Fox tenta une expérience sur les dispositions de la chambre. Il proposa de remettre de trois jours le rapport de la commission des subsides qui était à l'ordre du jour pour ce soir-là. Il se défendit de l'intention d'entraver les affaires publiques et ne demanda qu'un bref délai pour que la chambre eût le loisir de prendre en considération la situation anormale du ministère. Pitt traita la proposition comme un refus direct des subsides, et la chambre, s'étant divisée, la vota à une majorité de neuf voix seulement.

Le 20, M. Powys proposa de déclarer que la chambre comptait sur la disposition du roi à former un gouvernement uni et efficace. Un nombre plus considérable de mem-

bres indépendants paraît s'être rallié en cette occasion autour de M. Powys; sa résolution passait une majorité de 20 voix; une adresse au roi que Fox en fit immédiatement surgir eut 24 voix de majorité. Pour donner plus de solennité à cette adresse, on résolut de la faire présenter par la chambre tout entière. Puis, après une séance trèsorageuse, à plus de cinq heures du matin, la chambre s'ajourna.

En conséquence, le 25, l'orateur, accompagné d'une longue suite de membres, fut admis en la présence du roi, pour lui entendre prononcer la réponse que son ministre avait soigneusement préparée. Le ton en était franc et net, mais conciliant. Sa Majesté rappelait les efforts récemment tentés pour effectuer l'union des partis sur un pied d'égalité et de justice, et regrettait que ces tentatives eussent échoué. Le roi déclarait qu'il ne voyait pas comment il approcherait de ce but en renvoyant ceux qu'il avait pour lors à son service, d'autant plus qu'on ne présentait contre eux aucune accusation positive : « Telle étant la situation, » dit le roi en concluant, « j'espère que mes fidèles communes ne voudraient pas voir les postes indispensables du gouvernement devenir vacants, tant que je n'entreverrai pas ta perspective de mettre à exécution ce projet d'union que j'ai demandé et qu'elles m'ont indiqué. »

Fort impatienté de ce nouvel échec, Fox résolut de présenter lui -môme, le premier mars, une seconde adresse dans le môme esprit, mais conçue en termes plus énergiques.

Dans cet intervalle, Pitt fut exposé à une attaque d'un autre genre. Au commencement du mois, la corporation de Londres lui avait voté des remerciements pour

sa conduite publique, et lui avait présenté le titre de bourgeois de la cité dans une boîte d'or valant cent gui- ■ nées : un comité chargé de mettre à exécution cette résolution se rendit en procession, le samedi 28, à la maison de Berkeley square où Pitt résidait alors avec son frère lord Chatham. Le maréchal de la cité marchait en tête, il était accompagné par les sherifTs et le greffier de la ville. Après la présentation du vote de remerciements et de la boîte d'or, toute la compagnie se rendit en masse dans la salle de la corporation des épiciers, où le premier ministre était engagé à dîner. Une grande foule s'était assemblée de bonne heure dans la matinée, à Berkeley square; un immense concours de peuple se joignit à la procession lorsqu'elle sortit de la maison de lord Chatham, et on traversa ainsi la cité au milieu des cris de joie et des acclamations les plus bruyantes. À la salle des épiciers, Pitt fut également vivement applaudi au moment où il prêta le serment d'usage pour les nouveaux bourgeois, et le chambellan, qui n'était autre que John Wilkes, ltii adressa le discours le plus flatteur. Le. soir, au départ, la même foule, les mômes acclamations se reproduisirent. Ces témoignages d'une faveur publique croissante pour Pitt devaient nalurellemenlétre très-amers a ceux qui prétendaient au titre exclusif « d'amis du peuple ». En conséquence le soir, au moment où la foule des artisans traînait, le long de Saint-Jamcs's slreet, le carrosse qu'occupaient Pitt, lord Chatham et lord Mahon, lorsqu'ils se trouvèrent en face du club de Brooks qui était alors la forteresse de ses adversaires politiques, le carrosse fut tout d'un coup attaqué par des hommes armés de gourdins et de brancards enlevés à des chaises à porteur; on crut et on dit au moment même qu'au nombre des assaillants se

trouvaient plusieurs membres du club. Quelques-uns des émeutiers s'ouvrirent un chemin jusqu'à la voilure, en forcèrentja portière el dirigèrent contre le premier ministre des coups que le bras de son frère détourna avec quelque difficulté. Enfin M. Pittctses compagnons, après une lutte acharnée, parvinrent à entrer au club de While. « Apprenant cette attaque, je m'y rendis, t> écrit Wilberforce, « el j'étais au lit à trois heures. » Les domestiques avaient reçu plusieurs contusions, et la voilure était presque enfoncée.

Dans la suite les auteurs des « Eglogues politiques » firent allusion à celte affaire, qu'ils auraient dû pour leur honneur passer sous silence; mais n'osant pas nommer M. Pitten pareille matière, c'est à lord Mahon qu'ils adressent leurs railleries :

« Àh ! pourquoi redire le triste sort de Mahon ! Hélas ! comme la lerreur peut changer le plus farouche des lords! Voyez la lugubre. fin de la féle des épiciers; voyez-lé courir dans Saint-James's strcet, effrayé et hué par les esprits infernaux de Brooks, et voltigeant en vain autour de la porle de While. »

Le surlendemain, '1 er mars, Fox exécuta son projet de proposer une nouvelle adresse au roi pour demander le renvoi des ministres. 11 fut soutenu par lord Surrey et le général Conway ; Pitt, Wilberforce et sir William Dolben le combattirent. Dans le vote qui suivit, l'adresse passa à une majorité de 12 voix. Mais elle n'eut d'autre résultat qu'une réponse du roi du 4, refusant de satisfaire aux demandes de la chambre, pour les raisons qu'il avait déjà exprimées. Qu'esl-Cc! que l'opposition pouvait faire de plus?

Pendant la plus grande partie de février, Fox parait

avoir cru que la partie était dans ses mains. Le moment où Pitt aurait pu dissoudre le Parlement était passé ; il ne pouvait plus en convoquer un autre avant le 25 rçars, jour de l'expiration de l'acte de mutinerie. Grâce à son empire sur la majorité de la chambre, Fox comptait pouvoir disposer à son gré soit du nouveau bill de mutinerie, soit des subsides, et amener ainsi son rival à se rendre sans condition. Mais il n'avait pas fait entrer dans ses prévisions la réaction de l'opinion publique.

, Un mois avant la réunion de la chambre, les symptômes de ce changement commencèrent à se manifester. La corporation, de même que les négociants et marchands de Londres prirent l'initiative; ils présentèrent au roi des adresses pour exprimer leur approbation de la conduite qu'avait tenue la chambre des lords en rejetant le bill de l'Inde de M. Fox, et pour remercier Sa Majesté du renvoi de ses derniers ministres. Plusieurs autres villes et districts se mirent immédiatement à l'œuvre pour suivre cet exemple, et les adresses du môme genre se succédèrent sans relâche. Les premières excitèrent les moqueries de Fox qui les traita d'attrape-nigauds : « Voilà à quels moyens et à quels mensonges les ministres et ceux qui les soutiennent en sont réduits pour étayer leur édifice chancelant, » s'ôcriait-il. Mais, si Fox pouvait se faire illusion sur les premières adresses, le temps vint où il ne put plus fermer les yeux sur leur nombre toujours croissant

En tout cas, l'effet sur le public était évident. Plusieurs observateurs des signes des temps, membres de la chambre des communes, et qui s'étaient montrés jusqu'alors parfaitement fermes dans leur opposition, commençaient à chanceler et à hésiter. Déjà, après le vote que Fox avait demandé pour remettre les subsides de deux

mois seulement, plusieurs membres, pressés sans doute par leurs électeurs plus encore que par leur conscience, s'étaient levés de leur place pour protester vivement; l'un d'eux avait môme dit, sur son honneur, qu'ils n'avaient jamais voulu, jamais désiré, jamais imaginé refuser un subside à leur souverain ; et Fox vit avec un amer déplaisir qu'il ne pourrait proposer un vote du môme genre avec la moindre chance de succès.

Il lui restait cependant encore une ressource. Fox espérait, s'il ne pouvait arrêter les subsides, être au moins en mesure d'abréger la portée du bill de mutinerie. Deux fois dans la discussion, il sonda la chambre sur les avantages qu'il y aurait à voter seulement ce bill pour un mois ou six semaines, afin de ne pas courir le risque de voir leurs privilèges entamés et leurs sessions interrompues. Il fut vivement soutenu dans cette suggestion par le vieux champion de la prérogative, lord Nprth. Mais là encore la force du sentiment public vint entraver ses efforts. Les représentants des villes et des comtés ne pouvaient guèçe s'aventurer à voter avec Fox en face des adresses loyalistes qui pleuvaient de tous les côlés. En cette situation, l'idée d'un bill de mutinerie pour un court période fut si froidement accueillie qu'il n'y eut pas moyen de la pousser plus loin. Fox n'avait d'autre alternative que de renoncer à la lutte, et d'attendre les fautes que pouvait commettre son rival. C'est ainsi que l'issue du combat entre ces deux grands hommes d'État fut décidée par la voix de la nation, avant môme qu'on y eût # bien et dûment fait appel par une dissolution.

Mais avant de mettre bas les armes, Fox résolut de porter un dernier coup. Il voulait à la fois établir les maximes qu'il avait récemment soutenues et mettre à l'é-

preuve les voix qui lui reslaient encore fidèles. Il annonça que le 8 il présenterait à 1'adoplion de la chambre une grande pièce politique. Il lui donnait le titre de représentation au roi, bien que ce fût plutôt un manifeste au peuple. Burke l'avait rédigée avec beaucoup de soin et d'habileté.

Le bruit courait déjà que c'était le dernier grand effort du côté de Fox. A onze heures du matin, la galerie des étrangers était encombrée.Tous ceux qui avaient pu entrer attendaient avec une patience exemplaire que la chambre se réunît à quatre heures; mais un désappointement cruel les attendait. Sir James Lowlher, par un caprice de mauvaise humeur, se targua du malencontreux privilège qui existe encore et qui permet à un seul membre d'exiger que la galerie soit vidée. Celle fâcheuse aventure a influé jusque sur l'avenir, puisqu'elle nous a privés de tout autre rapport que le compte rendu le plus succinct sur cette séance mémorable et décisive. A la fin, à minuit, ad milieu d'un profond silence, la chambre se divisa. La motion fut votée, mais à la majorité d'une voix seulement, 190 voix d'une part et 4 91 de l'autre. Tout le monde sentit que le résultat était décisif. Nous pouvons nous imaginer les regards de stupeur de l'opposition et les cris de joie dans les rangs ministériels.

Le lendemain 9 mars, la chambre se forma en comité sur ce bill de mutinerie si longtemps attendu. Lorsque le secrétaire de la guerre proposa, comme de coutume, de remplir l'espace vide laissé pour l'indication du temps par le terme ordinaire d'un an, en dépit de toutes les menaces antérieures on ne tenta aucune opposition. Deux membres indépendants, sir Matthew Whiie Ridley et M. Powys, se levèrent seuls pour déplorer ce qu'ils appe-

laient la dégradation de la chambre : « Il y a moins d'un siècle, » s'écria M. Powys, « un vote de la chambre donnait une couronne; maintendnt on ne peut pas même obtenir le renvoi d'un ministre! » Sir Matthew White Ridley déclara de son côté, sans doute pour remédier aux maux dont on se plaignait, qu'il était décidé à cesser de siéger dans une chambre sacrifiée par ses électeurs. Le môme jour Pilt écrivit au duc de Rutland :

» « Berkeley-Square, mardi soir, 10 mars 1784.

» Mon cher duc,

» Je suis plus heureux que je ne puis vous dire des bonnes nouvelles que vous nous avez envoyées d'Irlande. J'aurais dû depuis longtemps vous rendre quelque chose en échange, mais je n'aurais jamais pu le faire si à propos que ce soir. Hier nous avons été battus à une voix de majorité seulement, sur la dernière mesure de l'opposition, une longue représentation au roi, destinée à servir de manifeste pour le public, auprès duquel l'effet n'en est pas fort à craindre. Aujourd'hui le bill de mutinerie a » passé dans le comité, pour un an, sans aucune opposition après tant de menaces. L'ennemi a l'air d'être enfin sur le dos; mais la partie qui nous reste à jouer est encore bien difficile; ils déclarent qu'ils n'ont pas l'intention de s'opposer aux subsides ni d'entraver les affaires en aucune fiiçon; mais leur but est certainement de dresser quelques embûches, ou tout au moins de nous prendre dans quelque piège, afin de gâter notre position auprès du public avant qu'on ait pu lui faire appel. Plus tôt on le

fera, mieux cela vaudra, je crois, et j'espère que les difficultés sont en Irain de disparaître de notre chemin.

» Vous voyez que je suis si absorbé par la politique anglaise qu'à peine puis-je dire un mot de la politique irlandaise, bien que vous eussiez assurément le droit de compter sur une large part. Un autre exprès suivra celuici dans un jour ou deux, et je m'acquitterai alors de ma promesse de vous renvoyer le papier que Orde m'a laissé avec les remarques nécessaires... Je vous écris cette fois en grande hâte, et je suis mort de fatigue, môme après la victoire, car je crois bien que notre situation actuelle mérite ce litre. Adieu, mon cher duc.

» Croyez-moi toujours à vous.

» W. Pitt. »

Pitt était donc resté vainqueur dans ce rude combat qu'il avait livré avec un si indomptable courage et une habileté si consommée; il était épuisé comme il le dit, il pliait presque sous les labeurs de la lutte, mais il n'en tenait pas moins d'une main ferme la palme delà victoire.

Quelques jours après, il écrivait à lady Chatham :

« Downing-street , mardi soir, 16 mars 1784.

» Ma chère mère,

» Bien que je n'aie littéralement qu'un instant, je ne puism'empêcher de le consacrer à vous remercier mille et mille fois du plaisir que m'a fait votre lettre. Je regarde certainement notre situation actuelle comme un triomphe, au moins en comparaison de ce qu'elle était. La joie en est doublée par la pensée qu'elle va jusqu'à vous et contribue

à votre satisfaction. Entre autres avantages, je commence à espérer tous les jours un peu plus de loisir : peut-être aurai-je un moment pour lire et pour écrire de plus agréables documents que des papiers d'affaires. » Toujours, ma chère mère, etc.

» W. Pitt. »

Dans cet état de l'esprit public, le jeu de Fox devenait évidemment de n'apporter aucune entrave aux mesures publiques et de ne donner aucun prétexte à la dissolution du Parlement. Pitt fit donc passer sans difficulté les votes de subsides dont il avait besoin ; mais il ne présenta point de bill d'appropriation ; son ennemi aurait pu en profiter pour prendre quelque avantage. Pendant ce temps il fut accablé de questions et d'invectives incessantes au sujet de la dissolution qu'on attendait. Il garda obstinément le silence. Enfin, le 23, tous les préparatifs nécessaires étaient terminés , et M. Pitt l'annonça comme il suit au duc de Rutland :

« Downing-street , mardi soir, 23 mare 1784.

» Mon cher duc,

» Les circonstances en ce moment sont si pressantes que, tout en me donnant une double raison de vous écrire, elles ne me laissent guère de temps pour le faire. Per tôt discrimina rerum, nous voilà enfin arrivés en vue de la dissolution. Le bill destiné à prolonger jusqu'au 20 juin les pouvoirs pour le règlement des rapports commerciaux avec l'Amérique passera aujourd'hui à la chambre des lords. Ce bill et le bill de mutinerie rece-

vronf demain la sanction royale; le roi fera alors on petit discours, et dissoudra le Parlement. Nos calculs ppur les nouvelles élections sont très -favorables, et l'esprit de la population parait encore en progrès en. notre faveur. J.e nouveau Parlement pourra se réunir le 15 ou le 16 mai, et j'espère employer l'intervalle de manière à faire marcher rapidement toutes les affaires indispensables, afin que la session soit courte...

» Nous allons avoir un peu plus de loisir, et nous serons mieux en mesure de nous occuper régulièrement des affaires sérieuses, au lieu de pourvoir seulement aux occurrences de la journée.

» Croyez moi

» W. Put. »

Tout était donc prêt pour la dissolution du Parlement; mais dans cette conjonclure, il arriva un étrange incident. Dans la matinée du 24, de bonne heure, des voleurs s'ouvrirent une entrée sur les derrières de la maison du lord chancelier, dans Great-Ormond street, qui donnait dans ce tempf-liisur les champs. Ils monlèrenl dans la chambre à côté du cabinet du chancelier, et ils y trouvèrent le grand sceau d'Angleterre, quelque argent et deux épées à poignées d'argent. Us emportèrent le tout sans donner l'éveil aux domestiques, et on ne put jamais retrouver leurs traces, en dépit de la récompense offerte à ceux qui les découvriraient.

Quand le chancelier se leva et qu'il apprit ce vol étrange, il se rendit en toute hâte chez M. Pitt, et les deux minis* Ires allèrent sans délai trouver le roi. Le grand sceau élait indispensable pour la dissolution, ce qui inspirait, sur sa disparition au moment où Ton en avait besoin, de

grayes soupçons et quelques embarras. Mais Pitt prit aussitôt ses mesures; il convpqua le conseil au palais de Saint- James pour le matin même, et là on donna Tordre de préparer le plus promplement possible un grand sceau neuf portant la date de H84. L'orfèvre promit d'employer toute la nuit d'habiles ouvriers et de livrer, le lendemain à midi, l'instrument indispensable.

Le môme jour, Pitl trouva le temps d'écrire à son ami du Yorkshire :

« Cher Wilberforce,

» Le Parlement sera prorogé aujourd'hui et dissous demain. Cette dernière opération a couru le risque d'un retard grâce à une manœuvre assez curieuse: on a volé la nuit dernière le grand sceau chez le chancelier, mais nous en aurons un neuf à lemps.

» Je vous envoie une copie du discours du trône qui sera pronopcé dans deux heures. Vous pouvez en parler au passé au lieu du futur.

» Je joins ici une lettre de lord Manon à Wywill que vous aurez la bonté de lui remettre. On me dit que sir Robert Hildyard est un bon candidat pour le comté. Prenez garde à maintenir tous nos amis d'accord et a mettre l'ennemi en pièces.

» Je pars ce soir pour Cambridge, où j'espère trouver los choses en bonne voie en dépit de vos prédictions. Je siiis sûr, en tous cas, de trouver une retraite à Balh.

» Toujours à vous de cœur,

» W. Pitt. »

Les mesures nécessaires une fois prises, le roi se rendit à la chambre des lords le jour même, suivant son intention première, et termina par un bref discours cette scène orageuse : « Après avoir bien considéré la situation présente des affaires, » dit Sa Majesté, « et les circonstances extraordinaires qui l'ont produite, je me suis décidé à mettre un terme à celte session du Parlement. Je sens qu'il est de mon devoir envers la constitution et le pays de faire le plus tôt possible appel au bon sens de mon peuple en convoquant un nouveau Parlement... Et j'espère que les affaire» variées et importantes qui réclament notre attention pourront désormais marcher avec moins d'interruption et de plus heureux résultats. » Le lendemain le grand sceau était prêt, comme on l'avait promis, et le Parlement fut dissous par une proclamation royale.

Cette disparition du grand sceau est toujours restée un mystère. On peut remarquer que, dans sa lettre à Wilberforce, Pitt en parle comme d'une curieuse manœuvre. Certainement il paraît difficile de supposer qu'un vol commis dans un moment si critique n'eût pas quelque rapport avec un dessein politique. D'autre part, jamais un homme doué de la plus simple équité n'a pu soupçonner un instant que Fox, ou North , ou aucun des chefs whigs aient eu aucune connaissance de cette idée criminelle et basse; une pareille calomnie retomberait sur celui qui la propagerait. Mais leur parti, comme tous les partis en Angleterre avant ce temps et depuis, comptait sans doute dans ses rangs, ou plutôt derrière ses rangs, quelques misérables coureurs prêts à exécuter, sans instructions de leurs chefs, tous les vilains tours qu'ils pouvaient croire utiles; plus le tour était

vilain, plus il leur convenait. Les hommes de cette espèce entendaient sans cesse répéter que la dissolution dans cette conjoncture pouvait être la perte décidée de leur parli, et que quelques jours de retard auraient déjà leur utilité en donnant au peuple le temps de se calmer. Est-il impossible qu'en pareille circonstance des voleurs aient été pris à gages par des hommes plus dépravés peut-être que les voleurs eux-mêmes? On peut objecter que, dans cette supposition, on aurait attaché à la possession du grand sceau une importance fort exagérée ; mais on peut bien imaginer qu'un homme de parti d'un rang inférieur, excité parla lutte, ait pu vivre dans la même illusion que le roi d'Angleterre lui-même lorsqu'en 1688, dans l'espoir d'embarrasser son successeur, il jeta son grand sceau dans la Tamise.

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