LORD SYDNEY A M. PITT
« Albemarle-street, 24 septembre 178A.
» Cher monsieur,
» Je me suis rendu aujourd'hui dans le cabinet du roi pour rendre compte des affaires de tant de départements qui retombent pour le moment sur mes faibles épaules. Pour commencer par le ministère de la guerre dont j'ai cru devoir dire un mot, d'après une lellre que j'avais reçue de sir John Wrottesley. . Moore ne peut, à ce qu'il parait, profiler des vacances qui pourraient se trouver dans le' premier régiment des gardes, à cause de l'étrange façon dont il s'est conduit envers l'officier qui commande son régiment, au sujet d'un conseil* de guerre devant lequel a paru son frère qui était second chirurgien. C'est le roi qui me l'a appris. Je ne crois pas Sa Majesté
fort édifiée de Tardent appétit et de la prompte digestion de la famille Phipps.
» Voilà pour les affaires militaires. Quant au sujet que j'ai, comme vous le savez, la mission de traiter, et auquel je voudrais ne jamais songer, Sa Majesté m'a demandé ce que comptaient faire les din-cteurs. C'était de toutes les questions celle à laquelle je me trouvais le plus hors d'état de répondre. J'aurais pu renvoyer le roi à ceux qui sont au courant de la question, mais j'apprends que vous lui avez envoyé seulement les résolutions des directeurs. Il m'a demandé pourquoi on pensait que nul ne devait commander en chef s'il occupait un gracie au-dessus de major général, et comment on était venu à poser la question de savoir s'il était, ou non, inconvenant pour un lieutenant général de se trouver sous les ordres d'un major général.
» Je viens de recevoir votre billet. Je ne puis vous dire combien il m'a blessé. Mon opinion est aussi décidée que mon sentiment contre la conduite qu'on a tenue, et ce qui nie fait leplus de peine, c'est de penser qu'on se figurera que vous êtes mêlé dans cette affaire. Je suis sûr qu * non. Vous trouverez, au fond de cette misérable entreprise, la combinaison d'une ambition insatiable et d'une avariçe et d'une ladrerie sordides. Quant aux hommes que j'ai fort imprudemment traités jusqu'à présent avec une grande franchise, tant que j'aurai un verrou à ma porte, ils n'entreront pas chez moi. Il faut me laisser le droit de montrer que je ne suis pas leur complice.
» Je vous envoie la liste des officiers de l'armée des Indes, afin de vous montrer où tend l'opération qu'on prépare sur les troupes du roi dans l'Inde et que tant de gens m'ont signalée. Je crois qu'il n'y a pas plus de trois noms anglais ou irlandais. Je quitte ce sujet parce que
j'ai de la peine à contenir ce que j'éprouve en songeant à ma situation.
» Permettez-moi de me débarrasser de toute pari dans cette affaire de l'Inde. Je suis prêt à l'abandonner à l'ambition de ceux qui aiment ce déparlement. Mais je veux conserver le reste de mon déparlement tant que j'y serai, sans que personne y porte atteinte. J'espère que vous ne vous croirez pas compris dans cette dernière phrase : le patronage de mon poste vous appartiendra toujours.
» Croyez qu'en dépit du chagrin et du sentiment de disgrâce que j'éprouve, je suis avec une fidélité et une considération inviolables....
» Svdney. »
Pendant le reste de cette année Piit continua à s'appliquer tout particulièrement aux finances, tl vivait habituellement à une petite dislance de Londres, dans une maison qu'il avait louée à Pulney-Heath. Parfois il se permettait une course d'un ou deux jours à Brighton ou, comme on disait alors, Briglhelmstonc. Mais il fut obligé de renoncer au voyage plus long qu'il avail compté faire à Burlon-Pynsent.
Les lettres de Pitt à lady Chatham deviennent moins nombreuses et moins intéressantes dès qu'il est ministre. Il semble qu'il ait cru de son devoir, dans sa nouvelle situation, de s'abslenir de lui parler des affaires d'État, sauf dans de rares occasions et en termes généraux. Sa correspondance roule donc surtout sur des affaires de famille. Mais il était très-preoccupé de sa mère et très-constant dans ses attentions sur tous les points qui pouvaient l'intéresser, comme on le verra clairement dans les extraits suivants de ses lettres.
WILLIAM PITT ET SOIS T fi M I» S .
« 20 avril 1784.
» Tout continue à prospérer ici. Je voudrais seulement que vous en fussiez spectatrice de plus près ; j'aurais alors l'occasion de vous dire tout ce que vous auriez envie de savoir. »
« Downing-street, 0 mai 1784.
» Quant au fonds 4 1/2, je persiste à croire que, dans peu de temps, il se retrouvera en mesure de payer tout ce qu'il doit ; mais en attendant, je souffre plus que je ne puis dire de la prolongation d'ennui que vous cause ce retard. La ressource la plus efficace que je croie praticable, dans les circonstances actuelles, est celle qu'il faudra probablement employer en dehors de nos intérêts personnels, et si on en vient là, le soulagement sera, je crois, réel. Il faudra s'adresser au Parlement, en faisant connaître l'état de déficit du fonds et la cause du déficit, et en demandant que les charges qui pèsent maintenant sur ce chapitre soient reportées au fonds général du budget de la chambre des communes. Je crois que, si on s'y prend bien, on ne rencontrera point de difficultés, et les agents des gouvernement des Indes Occidentales ont déjà en main un projet de ce genre. Dans l'intervalle, il y a une chose que je vous conjure de m'accorder; ne songez pas un instant à diminuer pour le moment votre établissement, qui est déjà trop restreint pour admettre d'autres économies. Ce que Harriot m'a dit à ce sujet m'engage à vous faire cette prière. Je ne doute pas que les choses ne finissent par être mises sur un bon pied, et j'espère que ce ne sera pas long. Mais en attendant que
le public nous paye ses dettes, nous avons, quelques-uns d'entre nous, de quoi y remédier. Je vous assure que je serai personnellement assez riche (si l'état actuel des choses continue, comme nous avons tout lieu de le croire), pour avoir le droit de vous demander de vous mettre l'esprit en repos sur l'excédant de dépenses que vous pourriez faire pendant que vous restez en suspens. J'espère que vous êtes assez bonne pour croire que tout ce qui touche à votre satisfaction me touche de plus près que tout ce qui consomme les appointements de la trésorerie. Ce que je vous prie de croire aussi, c'est que mes ressources, sans aller aussi loin que mes désirs sur ce point, feront un bon bout de chemin dans celle direction sans une minute de difficulté pour moi. Je suis sûr que vous me pardonnerez la précipitation avec laquelle j'écris, et que vous comprendrez que je n'ai pas le temps d'exprimer la moitié de.ee que j'éprouve à ce sujet. Mais avant de terminer, je veux vous répéter avec quelle ardeur je vous supplie, pour ma propre satisfaction , si vous voulez bien le permettre, de ne pas laisser le retard de celte affaire vous causer la moindre inquiétude, et surtout de ne pas songer à vens imposer de nouveaux embarras et de nouvelles réductions. Je m'engage à ce que vous n'en ayez détinilivement aucune raison. »
u Downing-street, 29 mai 178û.
» Ma chère mère,
» Je n'ai eu qu'une chose à regretter au milieu des prospérités de ce moment si occupé, c'est d'avoir été obligé, jour après jour, de renoncer à mon intention de
vous écrire, bien que chaque minute de retard me fût plus pénible que je ne puis vous le dire, sachant que vous restiez en suspens. J'avais aussi quelques renseignements à prendre avant de pouvoir m'assurer du meilleur moyen de pourvoir, pour le moment, aux arrangements que je désire si fort rendre parfaitement complets. J'espère que dans quelque temps notre trésor domestique arrivera à être assez exact dans ses payements pour ne point laisser d'embarras à combler en quelque mesure l'irrégularité des autres fonds. Le revenu de lord de la trésorerie et celui de la chancellerie de l'échiquier réunis feront réellement plus que suffire à mes dépenses, et j'espère ne pas avoir besoin de dire que le surplus me causera plus de satisfaction que tout le reste, s'il peut contribuer à diminuer des embarras là où il devrait en exister moins que partout ailleurs. Dans Pintervalle, comme nos appointements eux-mêmes sont quelque peu 'en retard, je ne puis pour le moment répondre de tout ce que je voudrais. Mais permettez-moi de vous demander d'être assez bonne pour m'indiquer quelle serait la somm:3 dont vous auriez besoin pour faire face aux nécessités du moment, et je suis sûr de pouvoir y suppléer. Sans autre préliminaire je ferai verser 600 livres après demain chez M. Coutts, en donnant aussitôt l'ordre de mettre à voire compte ce que vous voudrez bien accepter. S'il vous faut quelque chose de plus, faites-le-moi savoir, je vous en prie. Je ne doule pas de venir à bout de trouver des ressources, bien que, pour les raisons que j'ai dites, cela doive être plus facile dans quelque temps. J'ajoute que je persiste à croire qu'on pourrait prendre quelque arrangement efficace au sujet des fonds 4 \/$, ou les remplacer d'une autre manière un peu avantageuse. Pardonnez-moi de vous
écrire en si grande hâte, et ayez la bonté de me faire savoir de vos nouvelles dès que vous le pourrez sans peine. Le mode que je vous indique vous permettra de tirer sur M. Coutls sans aucun embarras. Je crois que c'est ce qui vaudra le mieux, à moins que vous n'imaginiez quelque autre chose.
» Croyez-moi, ma chère mère,
» W. PlTT. »
« Putney-Heath, 28 août 1784-
» La fin de la session ne m'a encore à peu près rien apporté qui ressemble à du loisir, la précipitation dans laquelle on vit pendant quelques mois laissant naturellement un arriéré d'affaires assez considérable qu'il faut maintenant dépêcher. J'espère cependant, dans huit ou dix jours, être en mesure de me transporter jusqu'à Briglhthelmstone. Mon frère a, je crois, écrit à Harriot que la maison était louée. Je serai heureux de la voir là ou à Downing-strcet, dès que cela lui conviendra. Je suis déjà presque un campagnard, parce qu'en dépit de la masse d'affaires, elles sont de nature à être faites à Putney tout aussi bien qu'en ville. Je vous écris de là aujourd'hui. J'attends avec impatience le moment d'être assez libre puur aller vous retrouver à Burton, et cet espoir m'encourage au travail. »
« Putney-Heath, 7 octobre 1784.
» Je n'ai pas été sans mêler agréablement à mes travaux un utile et agréable intermède de paresse par mes excursions à Brigththelmstone, bien qu'à chaque course
j'aie fail presque constamment l'expérience de l'impossibilité où je nie trouve d'être à plus d'une journée de Londres. Je suis invilé depuis longtemps à une grande réunion qui devait avoir lieu à peu près à cette époque, pour deux ou trois jours, dans une maison de campagne située dans New-Forest, et appartenant à M. Drummond. Mais comme la société devait se composer surtout de membres de la trésorerie et du nouveau conseil de l'Inde, il n'est pas dit que les affaires de l'une ou de l'autre ne viennent pas tout empêcher. Ce qui me retient surtout ici pour le moment, c'est que j'attends des documents d'Irlande, et des personnes à consulter sur les affaires de ce pays; il s'agit de toutes les questions de commerce non réglées, ce qui nous donnera fort à faire la session prochaine. L'état des choses dans cette contrée est ce que nous avons maintenant de plus important et de plus délicat à surveiller ; mais je crois que môme là les affaires prennent un aspect plus satisfaisant. »
« 24 décembre 1784.
» J'ai tardé de jour en jour à vous rien dire par rapport à la pension, espérant avoir l'occasion d'en causer à fond. Je crois cependant pouvoir sûrement vous prier d'avoir l'esprit en repos sur ce point, car sans pouvoir, dans ce moment-ci, dire précisément quel moyen il faut employer, je suis convaincu qu'on pourra régler l'affaire d'une manière assez satisfaisante. Je suis trop intéressé à ce qui touche de si près celle qui a les premiers droits à mon attention, pour ne pas prendre soin que ce soit fait le plus tôt possible. La seule chose que je vous demande de me permettre, en insistant pour que vous le fassiez, c'est
que dans l'intervalle vous consentiez à demander chez M Coutts tout ce que vous trouvez nécessaire. J'espère que vous savez bien que, lorsque je suis par hasard en mesure de vous délivrer d'un moment d'embarras ou d'inquiétude, cette satisfaction importe plus que toute autre à mon bonheur. Cela dût-il me gêner, je ne m'en préoccuperais pas ; mais je puis vous assurer très-sincèrement que je ne souffrirai en aucune manière en vous priant de ne consulter que votre agrément et ma satisfaction dans l'intervalle qui nous reste encore. »
Fendant l'automne, le roi fit deux promotions importantes dans la pairie. Il ne restait plus à cette époque de marquisat en Angleterre. Le titre de lord Winchester avait été absorbé dans celui de duc de Bollon, et le titre de lord Rockingham s'était éteint à sa mort. Pitt résolut d'élever au rang ainsi vacant deux grands seigneurs dont l'un avait des droits sérieux sur lui, et l'autre des droits sérieux sur le roi. Au mois de novembre, le même jour, le comte de Shelburne devint marquis de Lansdowne, et le comte Temple marquis de Buckingham. A l'égard du premier, nous avons une lettre confidentielle du duc de Rutland à Pitt, du mois de juin précédent, dans laquelle il dit : « J'ai des raisons de croire que, tout en ayant entièrement renoncé à toute idée d'affaires et de charges, il (lord Shelburne) serait extrêmement flatté de recevoir quelque marque de distinction, une promotion dans la pairie par exemple. »
Les amis de lord Temple avaient peut-être donné quelque avis du même genre. Il est probable, et je l'ai montré ailleurs, qu'il aspirait au rang le plus élevé. Le vif désir qu'il en éprouvait au mois de décembre 4783 ne paraît avoir élé repoussé que par le refus absolu du roi. La lettre
de Pitt à lord Temple que je ne possède pas, mais que j'ai vue, et dans laquelle au mois de novembre 1784, il lui offre un marquisat,- va jusqu'à dire qu'on prendrait en considération ses droits au titre de duc dans le cas où Sa Majesté accord, rai t jamais des lettres- paie nies pour ce titre On m'a dit que la lettre de même date adressée à lord Shelburne contenait la môme assurance.
Le 4« r décembre, Pitt eut la grande satisfaction de voir un personnage important entrer dans ses rangs. Lord Camden, trop âgé pour reprendre volontiers part à la vie active, ne voulut plus refuser de se joindre au fils de Chatham. Il consentit à accepter le poste de président du conseil auquel le comte Gower renonça en sa faveur, pour recevoir en échange le sceau privé que le duc de Rutland avait laissé vacant. Lord Camden avait également l'intention, et il en avait même fait une condition, de voir son ami intime, le duc de Grafton, devenir membre du cabinet. Sa Grâce retarda sa décision pendant longtemps par diverses raisons. Enfin, lorsque l'affaire d'Ockaakow survint, il refusa définitivement.
Sous le ministère de lord North, il était d'usage de convoquer le Parlement au mois de novembre. Sous Pitt cette coutume fut changée. Sauf dans un cas particulier, les chambres ne se réunirent pas avant le commencement de l'année. C'est ainsi qu'en 4784, à l'époque que je traite, l'ouverture de la nouvelle session fut fixée au 25 janvier 4785.