M. GIBBON A LORD ELIOT
« Lausanne, 27 octobre 1784.
i Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, dans le court
espace de l'hiver dernier, que d'événements étranges se sont passés dans votre monde politique ! ïl est probable,
d'après vos relations actuelles, que nous envisageons les choses très-différemment, et dans cette occasion, je' me méfie beaucoup de mon propre jugement Je suis irop éloigné pour me rendre parfaitement compte de la révolution, et il n'y a pas assez longtemps que je suis absent pour en juger impartialement. Cependant permettez-moi de vous demander modestement, d'après les principes whigs, si ce n'est pas une dangereuse découverte que celle que vous venez de faire, savoir que le roi peut conserver son ministre favori contre la majorité de la chambre des communes? A vrai dire, on était ici (car môme ici nous faisons de la politique) très-vif contre Fox; mais je crois que c'étaient surtout ceux qui avaient acquis, au service de la France, un grand respect pour la personne et l'autorité des rois. On est aussi fort ébloui par l'éclat du jeune Pitt, ce qui est un préjugé naturel et honorable. Un jeune homme de vingt-cinq ans qui arrive au gouvernement d'un empire par la force de son génie et la réputation de sa vertu, voilà un fait sans exemple dans l'histoire; et pris à un point de vue général, c'est aussi glorieux pour son pays que pour lui-môme. »
Au moment où Gibbon écrivait, Pitt ne s'était pas borné à consolider sa situation par le triomphe qu'il venait de remporter dans les élections générales; il avait fait bien davantage. Il avait rétabli l'ordre dans les finances du pays, et il avait éprouvé la solidité de la faveur publique en usant de la plus rude des pierres de touche, l'établissement de nouveaux impôts. Il avait décidé et réglé pour soixante et dix ans la plus difficileet la plus embarrassante de toutes les questions, le principe de notre gouvernement dans l'Inde. A cette époque, dans l'automne de 1784, « il était » dit lord Macaulay, « le sujet le plus puissant que
l'Angleterre eût vu depuis bien des générations. Son père n'avait jamais été si grand, Walpole ni Malborough non plus. »
Il est également vrai, et cela est bon surtout à remarquer, que l'élévation, qui pourrait encore nous éblouir à celte distance, en dépit de ses vingt-cinq ans n'éblouit jamais «l'homme d'État enfant», comme ses adversaires se plaisaient à l'appeler. Tout jeune et tout victorieux qu'il était, il ne céda jamais à la tentation de trop présumer de son génie, ou de se relâcher dans son application. Il continua, comme je viens de le montrer, pendant toutes les vacances de 1784, à travailler sans relâche, préparant les affaires de la session prochaine, sans s'accorderà peine un jour de congé.
Mais avant d'entamer les événements de celte session et de tant d'aulres sessions pendant lesquelles Pitt et Fox continuèrent à lutter l'un contre l'autre, je veux essayer de tracer un parallèle un peu détaillé entre les deux hommes érninents qui s'élevaient l'un et l'autre si fort audessus de leurs adhérents dans les deux camps opposés. Quant à Pitt, on ne pouvait avoir l'idée de le comparer à aucun de ses collègues; et bien que Fox fût entouré d'hommes dont il serait difficile de trouverai Heurs les pareils, tels que Burke, Sheridan et North, cependant, comme le dit l'évêque To nline, « dans ses conversations avec moi, j'ai toujours remarqué que M. Pitt regardait M. Fox comn.e fort supérieur dans la discussion à tous ses autres adversaires de la chambre des communes. »
Charles James Fox était né au mois de janvier 4749 ; il avait donc dix ans passés de plus que Pitt. Ils étaient l'un et l'autre les fils cadets et favoris d'un ministre retiré.Tous deux avaient grandi au milieu des espérances des amis
de leurs pères. Mais il y avait entre h uis éducations toule la distance d'un pôle à l'autre. Lord Chalham, comme nous l'avons vu, availélcvé Pitt dans l'habitude d'nu travail assidu, et il avait cultivé son esprit avec un soin constant. Pour le malheur de Fox au contraire, son père était infiniment trop indulgent. Il est évident, d'après les lettres qui ont été publiées, que le premier lord Holland était de connivence avec son fils, on pourrait presque dire qu'il l'encourageait et le soutenait dans ses jeunes excès. Les tables de jeu à Spaet ailleurs devinrent familières au jeune Fox avant sa vingtième année. Ses pertes, ses dettes, ses amours et ses soirées passées à boire servaient de thème a la médisance du monde élégant. Telle était la vie de Fox, par la faute des autres plus que par la sienne, lorsque leslenanciers du bourg de Medhursl ' renvoyèrent pour la première fois, à dix-neuf ans, à la chambre d s communes.
En grandissant, Pitt et Fox en vinrent à différer extrêmement de personne et d'apparence. La tournure mince et élancée, l'air hautain du premier formaient un grand contraste avec la corpulence toujours croissante de Fox et avec son air gai et bon enfant. Les caricatures du temps nous ont rendu familiers tous ses traits ou plutôt l'exagération de tous ses traits. On peut dire que les caricatures, ou du moins leur grande publicité, ont commencé dans les derniers jours de sir Robert Walpole. Mais ce ne fut qu'au moment de la coalition de Fox et de Norlh, sujet si séduisant pour un satiriste, qu'elles arrivèrent à un véritable mérile, surtout celles qu'on devait au crayon de
* Burgage tenures, tenures à l'intérieur d'un bourg, lorsque ie roi ou tout autre propriétaire s'en trouve seigneur par des tenures à rente Ûie.
Gillray. Avec leur mérite, leur importance politique s'accrui. On raconte que M. Fox avait coulume d'attribuer rimpopulanlô qu'avait soulevée contre lui son bill de PInde à l'impression produite par les enricatures de Sayer, surtout celles intitulées « Entrée triomphale de Carlo Khan à Leadenhall street, » et « Transfert des actions des Indes. » « Elles m'ont fait plus de mal que tous les débats du Parlement, » disait-il.
Dans des mains habiles, la plume peut tracer des portraits presque aussi parfaits que le crayon. C'est ainsi, par exemple, que Horace Walpole décrit l'éloquent rédacteur du bill de PInde au moment même où il préparait ce bill : « Fox demeurait à Saint-James's street, et dès qu'il se levait, ce qui arrivait fort lard, il tenait un lever de ses adhérents et des membres du club des joueurs de Brooks, tous ses disciples. Sa barbe noire toute hérissée, sa poitrine velue découverte, le tout rarement purifié par des ablutions, il était enveloppé dans une chemise de nuit sale, avec une forêt de cheveux en désordre. Dans ce costume cynique, il dictait sa politique avec la bonne humeur d'un épicurien, et c'est à cette école que l'héritier de la couronne venait chercher ses leçons et s'en inspirer. » Le mérite de ce portrait s'accroît du jugement qu'en portait un parent de Fox et l'un de ses plus fervents admirateurs, son neveu lord Holland. Il en parle naturellement comme d'une caricature très-exagérée, mais il ajoute : « cependant, d'après mes souvenirs d'enfance d'une matinée à Saint-James's su eet, je suis obligé d'avouer qu'il y a bien quelque chose de vrai. »
Recueil d'anecdotes de lord Eldon, cité dans sa biographie, par Twiss, vol. 1 er .— Voir aussi l'ingénieux mémoire de M. Thomas Wright, sur les caricatures {l'Angleterre sous la maison de Hanovre, vol. II).
Prenez comme pendant le porlraii de Pitt tel qu'il paraissait en 47^3 à un membre du Parlement bavard et inexact , fort aigri par les désappointements qu'avaient subis ses espérances de places, mais doué cependant d'un esprit fin et observateur. Je veux parler de sir Nathaniel Wraxall qui décrit ainsi M. Pilt: « De sa tournure, il était grand et mince, mais sans grâce et s.ins élégance; de manières, s'il n'était pas désagréable, il était froid, roide, sans aménilé ni agrément. Il n'avait jamais l'air d'encourager personne à s'approcher ni à faire sa connaissance, bien qu'il pût être poli, communicalif, quelquefois même gracieux quand on lui adressait la parole. Le sourire ne naissait pas naturellement sur ses lèvres, même lorsqu'il siégeait sur le banc de la trésorerie. Du moment que Pilt entrait par la porte de la chambre des communes, il s'avançait d'un pas ferme et rapide, la tête levée et rejelée en arrière, sans regarder à droite ni à gauche, sans honorer d'un regard ou d'un signe de léle les individus assis à côté de lui , au nombre desquels se trouvaient bien des gens possédant cinq mille livres sterling de rente, et qui eussent été flattés de la plus légère marque d'attention. Ce n'est pas ainsi que lord North ou Fox traitaient le Parlement *. »
Les deux hommes différaient autant par la vigueur physique que par l'apparence extérieure. La santé de Pilt, comme je l'ai fait voir, avait été très-délicate dans sa première jeunesse, et le redevint avant qu'il eût passé la fleur de l'âge. Fox, au contraire, avait été doué par la nature d'une animation inépuisable et d'une constitution très-robuste Pendant longtemps les irrégularités de sa
4 Mémoires de son temps, vol. IV.
vie ne purent la miner et il avait coutume de dire qu'une cuillerée de rhubarbe suffisait à guérir tous les maux corporels qu'il eût jamais connus. Comme preuve de sa vigueur dans sa jeunesse, la tradition deKillarney rapporte qu'à vingt-deux ans il fit deux fois à la nage le tour d'un vasle lac d'une eau glacée qui se trouve au sommet d'une montagne et qu'on appelle « le Bol à Punch du Diable. » Il était alors chez M. Herbert de Mucross, et on raconte que quelques mois après, le rencontrant à Londres, il l'apostropha ainsi : » Dites-moi, je vous prie, si l'averse que j'ai laissée à Killarney est finie? »
Pour ce qui regarde la culture intellectuelle sur les sujets étrangers à la politique, Pitt et Fox étaient aux deux bouts de la corde. Pitt avait reçu une excellente éducation, mais entré de bonne heure dans les affaires, il n'eut par la suite guère de temps à lui. Fox dans sa jeunesse n'avait lu qu'à la volée, et il est déjà fort étonnant qu'il eût lu quelque chose; mais, lorsque son ministère de coalition vint à tomber et qu'il eut en perspective un long exil de Downing slreet, il s'adonna avec beaucoup de fruit et un vrai plaisir aux études littéraires.
Les meilleurs auteurs classiques latins et grecs fournissaient à Fox une source inépuisable de délassements. Pitt l'égalait sur ce point, le surpassait peut-être, mais lorsqu'il s'agissait de la littérature moderne, on ne pouvait établir entre eux aucune comparaison. Pitt ne poussa jum lis plus loin ses premières études de conversation française à Rheims et à Fontainebleau; mais Fox, outre une certaine connaissance de l'espagnol, savait parfaitement le français et l'italien. C'est en partie pour cette raison qu'il prenait particulièrement plaisir aux affaires étrangères.
On dit, et les goûts personnels d'un grand homme peuvent uvoir quelque intérêt pour nous, qu'Ovide était le poète favori de Fox, parmi les poêles latins, et Euripide parmi les tragiques givcs 11 avait une grande prédilection pour la poésie dans toutes les langues, et en anglais il avait non-seulement du goût, mais du talent. Ses essais en ce genre sont sans importance. Cependant, quelque frivole que puisse paraître cet honneur à certains écrivains, pesants auteurs de dissertations sans lecteurs, \\ passe pour être le père, peut-être de la meilleure, et assurément de la plus vraie des énigmes anglaises :
€ Mon premier dénote l'affliction que mon second est destiné à ressentir ; mon tout est le moilleur antidote pour adoucir et guérir cette douleur. »
En voici une seconde, presque aussi bonne, qu'on lui attribue également :
« Formé depuis longtemps, mais fait aujourd'hui, je suis occupé surtout quand les autres sommeillent; peu de gens se soucient de me donner, et personne n'a en\ie de me garder »
Dans sa retraite, l'un des projets que Fox caressait avec le plus de plaisir était de préparer une édition nouvelle, revue et corrigée, des œuvres de Dryden, son poète favori. « Oh ! » s'écriait-il dans la correspondance familière de son âge mur, « comme je voudrais pouvoir prendre mon parti de vouer le reste de ma vie à ce genre de sujets, et à celui là seuil Je crois vraiment que j'en viendrai là. »
Fox était moins heureux lorsqu'il s'agissait de compositions en prose. Ses lettres particulières sont, à vrai dire, d'un style clair, mâle et parfaitement naturel; mais ses ailes n'étaient pas de force à tenter un vol plus ambitieux. Pendant les dernières années de sa vie, il avait commencé
avec beaucoup de peine et de soin à écrire l'histoire d'Angleteneà l'époque de la Révolution, et l'ouvrage, tel qu'il était, fut publié par lord Holland après la mort de Fox. Ce fragment produisit une impression générale de désappointement. Il ne restait dans le récit aucune trace du grand orateur; à peine en retrouvait-on quelque indice dans les commentaires et les réflexions On s'aperçut qu'en outre des défauts naturels de son style écrit, Fox s'était embarrassé de certaines règles inutiles et imaginaires, entre autres celle de ne jamais employer un mot dont son cher Dryden ne se fût pas servi avant lui.
Depuis la tragédie qu'il avait composée dans son enfance, Pili n'eut jamais la velléité de devenir un écrivain ; mais certaines parties de sa correspondance, écrites dans de grandes occasions à des personnages éminents, me paraissent d'une admirable puissance. Je ne connais point de modèles plus parfaits pour des pièces politiques que sa letire au roi du 31 janvier 1 801 , ou sa lettre à lord Melville du 29 mars 1804.
Il est plus difficile et p us important de comparer les deux grands rivaux sur leur terrain, l'éloquence publw que. On peut l'un et l'autre les mettre sur-le-champ au premier rang. Sans aucun doute Fox eût été le plus gr.md orateur de son temps sans Pilt ; Pilleût été sans aucun doute le plus grand orateur de son temps sans Fox. On peut laisser de côté la question de savoir lequel de ces deux orateurs supérieurs méritait la palme; ils étaient magis //ares quant simien, plus égaux que semblables. M. Windliam, qui était lui-même un maître dans l'art d • parler, et qui regardait de très-près à l'éloquence des autres, disait que Pitt lui faisait toujours l'effet d'être en mesure de faire sans préparation un discours du trône.
C'était le même sentiment do dignité, le même choix dans le langage, la môme tournure de phrase majestueuse et réservée. Cependant ce style, qui lui était habituel, ne l'empêchait pas d'avoir parfois des élans d'une éloquence pathétique, et bien souvent des répliques acérées. Il aimait quelquefois à expliquer sa pensée par une citation des poètes latins, tantôt donnant une grâce nouvelle à des passages bien connus d'Horace et de Virgile, tantôt puisant une eau limpide à une source cachée, comme le jour où, parlant de l'exécution de Louis XVI, il cita des vers d'un poète aussi peu connu que Stace, en rappelant que M. de Thou les avait appliqués au massacre de la Satnt -Barthélémy. Jamais, quelque soudain que fût l'appel qui l'obligeait à se lever, il ne lui est arrivé de chercher un mol ou de choisir une expression qui ne fût pas la mieux adaptée à l'occasion. Quelque longues que pussent être ses phrases, lors même qu'il lui arrivait d'ouvrir sur son chemin une parenthèse, il les terminait toujours d'une manière régulière, mérite infiniment plus rare chez ceux qui parlent en public que ne pourraient le croire ceux qui ne jugent des débats parlementaires que par les journaux du matin. Je pourrais donner un exemple frappant du contraire. Je pourrais citer un vétéran de la chambre des communes que j'entendais fréquemment parler sur toutes les questions financières quand je siégeais dans celle chambre. J'avais remarqué que sur cent phrases qu'il prononçait, il n'en terminait pas plus de vingt.
Il est bon de remarquer cependant qu'avec tous les soins que Pitt avait reçus de son illustre père, leur genre de talent comme la direction de leurs connaissances non seulement différaient profondément, mais étaient presque
opposés. La supériorité de Chatham résidait dans des élans d'une éloquence passionnée , celle de Pitt dans l'exposition lumineuse des raisonnement. Pitt n'était nulle part plus fort que sur les questions de finances, Chatham n'était nulle part plus faible.
J'ai entendu dire à de bons juges que Fox avait tous les défauts qu'on retrouvait aggravés chez son neveu lord Holland qui avait également hérité d'une grande part de ses mérites. Il ne possédait et ne prétendait pas à posséder les grâces des manières ni de Pélocution. Il s'arrêtait parfois pour chercher un mot, plus souvent pour reprendre haleine, comme s'il était oppressé et haletant sous le poids des grandes pensées qui s'élevaient dans son âme. Mais ces défauts, quelque graves qu'ils eussent été chez un simple oraleur de parade, disparaissaient devant la vigueur de son esprit, et son auditeur les oubliait en écoulant ses répliques puissantes et son irrésistible argumentation. Jamais il n'y a eu dans les temps anciens ni modernes, parmi ceux qui ont parlé devant les assemblées politiques, un homme qui ait été, plus complètement et dans toute la force du terme, un grand discuteur. Peu soucieux de lui-môme, laissant de côté toute idée préconçue ou toute tirade étudiée, il frappait avec une admirable énergie l'ennemi qui se trouvait devant lui. Peu de gens pouvaient résister aux coups qu'il portait à ses adversaires, peut-être ne s'estil trouvé qu'un homme qui sût les parer, et ils paraissaient d'autant plus rudes qu'ils n'étaient point prémédités et qu'ils résultaient de ce qu'il venait de dire. Il ne cherchait jamais à glisser sur un argument qui l'atteignait, ni à l'éluder; il l'attaquait hardiment corps à corps, et luttait sans rien craindre. De même les citations
qu il empruntait aux auteurs latins ou \nglais ne semblaient jamais amenées de propos délibéré pour orner la surface du sujet, mais elles avaient l'air de surgir spontanément des profondeurs de la question. Avec tout son admirable talent de discussion, ou peut-être à cause de son talent, il y avait quelque chose de noble et de frappant dans cette absence absolue d'artifice ou d'affectation. Ses élans de sensibilité naturels et profonds et les preuves qu'il donnait souvent de la générosité el de la bienveillance de son caractère allaient quelquefois au cœur de ses adversaires, môme au milieu des luttes de parti les plus vives. Si, comme on le dit, il lui arrivait souvent de répéter plusieurs fois les mômes pensées sous des formes diverses, ce pouvait ôtre un défaut dans le discours; ce n'en était pas un cbez l'orateur; car s'inquiélant peu de lui-môme et des lois de la rhétorique, uniquemen 1 préoccupé de l'issue de la lutte, il avait reconnu que c'était le moyen le plus ethcac»» de faire pénétrer presque imperceptiblement ses propres opinions dans une assemblée populaire, el il savait que, pour la multitude, un argument présenté cinq fois sous des formes différentes vaut d'ordinaire cinq arguments nouveaux.
La correspondance familière de Fox, publiée par lord John Hussell avec beaucoup de talent et d'équité, n'a pas abouti, dans l'ensemble, à grandir sa réputation. Telle est du moins l'opinion que j'ai entendu exprimer avec un sincère regret par des personnes fort prévenues en sa faveur, par des membres des familles les plus dévouées à sa causi» politique. On a pensé, en général, que la lecture de ses lettres laissait dans tout son éclat sa réputation d'orateur, mais qu'elle obscurcissait fort sa réputation d'homme d'État. Il y a dans sa correspondance quelques
expressions inconsidérées qui ne font pas grand honneur à ses sentiments publics, comme lorsqu'il parle de la «joie » que lui ont causée les nouvelles de nos désastres à Saraloga et à York Town', Il y en a d'autres qui ne font pas grand honneur à sa prévoyance et à sa sagacité; par exemple cette prophétie prononcée en 1801 : « A mon avis, la chambre des communes a déjà fort cessé et cessera bientôt lout à fait d'êîre quelque chose de fort important*. » Après la lecture de ces lettres, peut* être éprouverons-nous, plus vivement que par le. passé, combien il est difficile de défendre certaines parties de la conduile politique de Fox, sa séparation d'avec lord Shelburne, ou son alliance avec North, par exemple.
Mais il y a ici une considération qu'il ne faut jamais oublier. Plus nous insistons sur les erreurs de Fox, plus nous sommes tenus de faire cas de ses éminentes qualités qui, aux yeux d'un si grand nombre de ses contemporains, l'emportaient sur toutes ses erreurs. En dépit de ses eneurs, en dépit d'une épreuve plus grande encore, des revers de son parti et d«» la décontiture qui s'en suivit, nous le voyons entouré jusqu'à la lin de tous ses amis; on comptait parmi eux quelques-uns des hommes les plus distingués de son temps, qui lui restèrent attachés avec une alfectueuse admiration et une confiance absolue, sauf dans une crise mémorable, celle de
J'ai trouvé sur les murs de l'église de Tous-les-Sainls, à Hertford, une preuve frappante de l'attachement que lui portaient ses amis. Lord John Townshend , qui
* A lord Holland, 12 octobre 1792.
* A M. Charles Grey. (Mémoires de Fox, toi. III).
mourut en 4833, est enlené dans celle église; l'inscription de son monument le qualifie «d'ami el de compagnon de M. Fox; celte distinclion fit l'orgueil de sa vie, et c'est la seule qu'il ait tenu à faire rappeler après sa mort. »
Parmi les causes de cet attachement si fidèle des amis de Fox, il faut admettre pour une grande part les merveilleuses facultés de son esprit, mais plus encore et pardessus tout la séduclion de sa chaleur de cœur. Quel aimable compagnon devait être Fox! Quelle conversation franche, abondante, variée! Quel privilège que d'aller le voir dans cette retraite à la campagne qu'il aimail tant, de s'asseoir à côté de lui sous les cèdres qu'il avait plantés à Sainte-Anne! Avec quelle gaieté d'enfant l'homme d'État retiré se moquait alors de ses courts accès de paresse ! Par exemple, un jour que M. Rogers disait qu'il était délicieux de passer la journée étendu sur l'herbe, un livre à la main, on raconte que Fox répondit : « Oui; mais pourquoi un livre 1 ? » Comme son aspect, tel que je l'ai entendu d'écrire par un ami de ses dernières années, devait être sympathique lorsque, foulant lentement les allées de son jardin de ses pieds goutteux, il s'écriait d'un air serein et d'un accent joyeux, tout en ouvrant sa large poitrine pour respirer l'air frais : « Quelle belle chose que la vie! quelle belle chose que le beau temps ! »
J'ai déjà rappelé plusieurs témoignages qui prouvent que Pill dans sa jeunesse était de la plus aimable compagnie, plein d'esprit, de gaieté et d'entrain. A mesure que les soucis du ministère pesèrent de plus en plus sur lui, il en vint naturellement à aller moins dans le monde. Il passait
* Souvenirs de Rogers. Ceci se passait à Sainte-Anne en 1803.
souvent des heures avec Steele, Rose ou Dundas, ou bien il sortait à cheval avec l'un d'eux. Ce n'était pas seulement pour se reposer et pour détendre son esprit; ceux qui connaissent les habitudes générales des grands ministres savent qu'on peut expédier bien des détails, -et aplanir bien des difficultés en causant tranquillement avec un ami de confiance qui occupe un poste secondaire. Pitt' donnait et acceptai* souvent de petits dîners auxquels il prenait grand plaisir. Le témoignage de son ami intime lord Wellesley dont les souvenirs vont jusqu'en 1797, est très-net sur ce point : « En tous temps et en tous lieux, » dit lord Wellesley, « il jouissait extrêmement de la société. Il y brillait d'un éclat paisible et continu qui m'étonnait souvent davantage que ses plus grands triorriphes au Parlement. Ses manières étaient parfaitement simples, il avait l'esprit prompt et facile. Il était doué, plus, que tout autre homme de ma connaissance, d'un cœur joyeux et d'un humeur sociable *• »
Les habitudes de Pitt à Downing-street, étaient fort simples. Il déjeunait tous les matins à neuf heures, invitant parfois à ce repas quelqu'un de ceux avec lesquels il avait à causer d'affaires; pendant que la chambre des communes siégeait, il était rare qu'il trouvât le loisir de ' monter à cheval *.
Lorsqu'il fut retiré des affaires, pendant qu'il vivait surtout à Walmer Caslle, Pitt, comme Fox, revint avec une grande satisfaction à ses livres, bien que ce fût d'une manière désultoire et par amusement. Mon père m'a raconté que les classiques grecs et latins somblaient être à cette
' Lettre du 22 nov. 1836, publiée dans le Quarterly Review, n° lift. * Voir les papiers de M. Wywill, vol. III.
époque la lecture favorite de Pitt. Cependant, il n'était point indifférent à la littérature de son temps. Qu'il nie soit permis de citer sur ce point un homme d'État qui vient de
nous être enlevé, au chagrin de ses nombreux amis, au moment même où la page qui porte son nom me revenait de l'imprimerie; qu'il me soit permis de citer le comte d'Aberdeen qui entendit un jour, m'a-t-il raconté, M. Pill déclarer qu'il regardait comme le plus beau poëme lyrique qu'il y eût dans notre langue léchant de Burns, « Écossais , qui avez versé votre sang avec Wallace! » Il lui arriva de même un jour de parler à lord Aberdeen de Paley dans les termes les plus flatteurs, en disant que c'était l'un de nos meilleurs écrivains. Peut-être la grande faute de sa vie privée fut-elle de ne jamais rechercher la sociéié de ces auteurs et de ces artistes qu'il admirait cependant Peut-être la grande faute de sa vie publique fut-elle de ne jamais faire le plus léger effort pour les secourir ou leur venir en aide.
En dépit cependant de toutes ces restrictions, et je viens de citer la plus grave, il me semble bien certain que Pitt est au premier rang parmi tous les hommes d'État qu'a jamais vus l'Angleterre. Je ne veux pas poursuivre l'ingrate tâche de déprécier de grands hommes pour leur opposer un homme qui leur était encore supérieur; les mi lites de Pitt se déploieront d'eux-mêmes à mesure que mon récit avancera; mais ce sera la faute de mon récit si sa . conclusion n'amène pas mes lecteurs à penser que Pitt a surpassé tous les ministres qui l'avaient précédé, et qu'il n'a point eu d'égal parmi ceux qui ont gouverné après lui.
Après cette digression, fort longue, ^je le reconnais, j'en reviens à la session du Parlement en 1785. Elle fut ou-
verte le 25 janvier, par le roi en personne. Le discours de Sa Majesté exprimait sa satisfaction des progrès qu'avaient subis les receltes sous l'influence des mesures de la session précédente. Il invitait les chambres à examiner attentivement les dépenses des administrations publiques, et à achever de régler les rapports commerciaux avec l'Irlande
Une autre phrase du discours du roi faisait allusion « à nos difficultés sur le continent. * Elles étaient dues à l'empereur Joseph H. Depuis 1780, la mort de Marie- Thérèse l'avait laissé seul maître de la monarchie autrichienne. Avide de suivre l'exemple de son voisin le grand Frédéric de Prusse, qui vivait encore, il se plongea, dans une carrière d'activés innovations. Mais le contraste fut plus grand que la ressemblance. Frédéric avait fait beaucoup de changements, jamais sans une enquête sérieuse et de profondes réflexions. Par conquent la voix publique l'avait généralement soutenu. Au contraire, Joseph II avait l'air de prendre pour règle l'action d'abord, l'enquête ensuite. Sa conduite fut si téméraire et si étourdie, il faisait si peu de cas des sentiments enracinés et des droits établis que toutes les nations qu'il voulait servir, depuis la Transylvanie jusqu'à la Flandre, finirent par se soulever presque contre ses mesures réformatrices.
Le premier soin de l'empereur, quant à la Flandre et au Brabant, avait été de les délier, de son autorité privée, des obligations que leur imposait le traité des Barrières de 171 5. Il démolit toutes les fortifications, excepté celles de Luxembourg et d'Ostende, ainsi que les forteresses d'Anvers et de Namur, et il ordonna aux garnisons hollandaises de quitter les villes frontières. Ce ne fut que dix
ans plus tard qu'on recueillil l'effet de ces imprudentes mesures, lorsque l'armée révolutionnaire française, après avoir battu les Autrichiens dans la plaine de Fleurus, se répandit sans obstacle dans le pays ouvert, et finit par l'annexer à la France.
Joseph II profita en outre des discordes intérieures des Hollandais pour leur arracher, sans générosité aucune, ce dont il avait envie. Il réclama surtout la possession de Maestricht et la libre navigalion de l'Escaut. Au printemps de 1784, il surprit un fort qui appartenait à la Hollande, à l'entrée de la rivière. Dans l'automne de la même année, il envoya deux bricks avec Tordre de refuser de se laisser arrêter et examiner, comme de coutume, sur l'Escaut, et il annonça qu'il regarderait comme une déclaration de guerre la moindre insulte faite à l'un de ces navires. Les officiers hollandais ne s'emparèrenl pas moins des deux bricks. L'empereur, qui était alors en Hongrie, rappela immédialement son ministre de La Haye, et on regardait la guerre comme imminente. Mais Joseph poursuivait ses mesures aussi faiblement qu'il les entreprenait imprudemment. 11 reconnut bientôt qu'il ne pouvait compter sur l'appui qu'il avait espéré de la part de la France, et après quelques négociations et quelques hésitations, il en fut réduit, dans l'automne de 1785, à signer un traité fort peu honorable pour ses armes, par lequel il se désistait de la plupart des prétentions qu'il avait mises en avant, acceptant en échange une somme d'argent que les États de Hollande consentirent à débourser comme prix de la paix *. ,
La première affaire portée devant la chambre des coin-
* Voir sur cette affaire les papiers de lord Malmesbury, vol. II.
munes dans cette session, fut celle de l'enquête sur l'éleclion de Westminster. Rien ne pouvait plus mal tourner. On avait eu recours des deux parts à toutes les ressources de la chicane, et sous notre ancienne loi parlementaire ces ressources étaient presque inépuisables. On appelait un avocat toutes les fois qu'il fallait biffer un mauvais vote, et leurs discours n'en finissaient pas, surtout quand les arguments étaient rares et de peu de valeur. C'est ainsi qu'on n'avait point fait de progrès sérieux dans les huit mois qui s'étaient déjà écoulés, et on calculait que l'affaire durerait encore deux ans. Dans celte situation, l'enquête était devenue odieuse aux deux parties, tout aussi odieuse à sir Cecil Wray qu'à M. Fox. Cependant, un certain sentiment de fidélité à la conduite qu'il avait tenue et le besoin de rester conséquent avec lui-même décidèrent Pitt à maintenir cette mesure dans la chambre des communes. Mais il s'aperçut que le sentiment public blâmait la dureté et l'injustice déployées dans cette affaire. M. Ellis proposa d'ordonner au grand bailli de proclamer tout de suite les deux membres, et celte motion ne fut plus rejetée qu'à trente-neuf voix de majorité. Sur une seconde motion à cet effet du colonel Filz-Palrick, la majorité tomba à neuf voix. L'alderman Sawbridge présenta alors une troisième motion presque dans les mêmes termes. Pitt chercha vainement à détourner le coup en proposant l'ajournement, mais il se trouva en minorité, 124 voix contre <62, et la motion primitive passa sans difficulté. "En conséquence, le lendemain le grand bailli envoya les noms de lord Hood et de M. Fox comme ayant réuni le plus grand nombre de suffrages, et le grand politique whig se trouva réinstallé dans son siège de Westminster.
Ce résultat de l'enquête «le Westminster lit assurémenl quelque lort au premier ministre. Il eut d'abord le chagrin de voir un grand nombre de ses amis voter contre lui, et l'ennui de se voir battu dans une chambre des communes si ardemment dévouée à soft parti. Il subit en outre une accusation que l'opposition ne. manqua pas de soutenir, bien qu'elle fui dépourvue de tout fondement; on le taxa de rancune vindicative envers son rival. Les esprits les plus impartiaux pouvaient justement l'accuser d'avoir manqué de prévoyance et de jugement en choisissant, dans l'origine, un tribunal aussi défectueux.
D'autre part, Pitl pouvait montrer avec orgueil l'heureux résultat de ses mesures financières. Il pouvait montrer la contrebande presque détruite pour le moment, les revenus du trésor se relevant de leurs ruines dans toutes leurs ramifications, et il pouvait promettre pour l'année suivante la création d'une caisse d'amortissement destinée à racheter la dette publique. Mais pour en arriver là, pour régler le reste de la dette flottante léguée par la dernière guerre, il lui fallait de nouveaux impôts, produisanlau moins 400,000 livres sterling par an. M. Pitt proposa donc, dans le budget qu'il présenta le 9 mai, de mettre une nouvelle taxe sur les domestiques hommes, d'en établir une sur les servantes et de percevoir des droits sur le commerce de détail, sur les chevaux de poste, sur les gants, sur les patentes des préteurs sur gages, et sur le transport du sel le long des côtes.
Du côté de l'opposition, les orateurs, Fox, Eden et Sheridan surtout, cherchaient à prouver que les faits établis par le ministre étaient inexacts, et que ses espérances étaient exagérées. Leurs accusations générales, lancées presque au hasard, n'eurent pas grand effet sur le public,
WILLIAM PITT ET âON TEMPS. 263
mais ils réussirent mieux dans l'examen spécial des impôts proposés. Les droits sur les détaillants étaient susceptibles »ie grandes objections qu'on présenia très-vivement. Le droit sur les servantes souleva quelques arguments sérieux, et une fo#le de plaisanteries qui n'étaient peut-être pas divertissantes, et qui n'étaient assurément pas fort convenables. Cependant les propositions du ministre passèrent, tout en subissant de grandes modificalions, et au bout de quelques années, on abolit les deux impôts les plus désagréables au public.
Outre ces mesures financières accompagnées de plusieurs autres, de bills qui réglaient l'administration de la guerre et un examen plus approfondi des comptes publics, Pitt porta dans cette session, devant la chambre des communes, deux questions de la plus haute importance, la réforme du Parlement et les rapports commerciaux avec l'Irlande.
Pitt s'était occupé tout l'hiver de la réforme du Parlement. Il en avait conféré assez longuement avec le révérend Christophe Wywill, et avec quelques autres meneurs de cette cause. Il leur renouvela la promesse de présenter sa mesure dans la session prochaine, en ajoutant qu'il userait « de tout son pouvoir et de tout son crédit comme homme et comme ministre, pour la faire passer. » M. Wywill, sans en demander et sans en recevoir la permission, communiqua ces expressions de Pitt aux présidents des divers comités, dans une circulaire en date du 27 décembre 4784; démarche fort peu prudente, puisque ce ne fut que quelques semaines plus tard que Pitt reçut l'assentiment du roi à la présentation de la mesure, avec la promesse de Sa Majesté de ne point user de son influence contre le bill : « J'aurais voulu, » écrivait Pitt au duc de
Rutland, « que M. Wywill eût fait un peu moins d'usage de mon nom; » mais il ajoute : «Je reste convaincu, après tout ce que vous avez dit, que la réforme parlementaire finira par s'effectuer dans les deux pays. Si elle est bien faite, le plus tôt sera le mieux. » #
Senlant la difficulté de sa lâche, surtout dans l'enceinte du Parlement, Pitl n'oublia rien pour s'assurer des voix. H décida Dundas à prêter encore une fois son appui à la mesure. Il écrivit à Wilberforce, qui passait l'hiver à Nice avec sa famille, en le conjurant de revenir pour celle affaire. Wilberforce vint, et en sa qualité d'ami intime de Pitt, il logea chez lui à Downing-streel, comme cela lui arriva souvent par la suite. Le surlendemain de son arrivée, il écrit dans son journal : « La servanle.de Pilt a brûlé mes lettres;» dangereuse maladresse, comme le font remarquer ses biographes, lorsqu'il s'agissait du jeune représentant du comté d'York. La motion de Pitl pour la réforme parlementaire fui fixée au 18 avril. Au jour dit, au milieu d'un grand concours d'étrangers, le ministre développa son projet devant une chambre attentive et curieuse. En partie destiné à l'avenir, une portion cependant du projet était d'une application immédiate. Il proposait d'enlever leurs franchises à trente-six bourgs en décadence qui nommaient chacun deux membres, et au moyen des soixante-douze sièges qu'on retrouverait ainsi, d'accorder des représentants additionnels aux comtés les plusimporlanlsetaux cités de Londres et de Westminsler. « Dans les comtés, » disait Pitt, « il n'y a point de bonne raison pour que les propriétaires censitaires ne soient pas admis à voter aussi bien que les francs tenanciers, et cet accroissement du corps électoral donnera une nouvelle vigueur à la représentation » Quant aux bourgs, il repous-
sail loute idée de suppression violente. On devail établir un fonds d'un million sterling', pour servir d'indemnité aux propriétaires des bourgs, d'après diverses évaluations, et chaque bourg devail ôlre invité à adresser au Parlement une pélition signée par les deux tiers des électeurs. Ainsi, môme dans le cas des tenures de bourgs 8 ou du plus petit hameau, le droit électoral ne devait pas disparaître par force, mais on devait l'abandonner librement. L'extinction des trente-six bourgs devait donc s'accomplir paisiblement et en peu de lemps ; mais dans l'avenir, s'il se trouvait, en dehors de ces trente-six bourgs, d'autres bourgs en décadence, au-dessous d'un certain nombre de maisons, ou que cela vînt à arriver, ces bourgs pourraient renoncer à leur franchise moyennant une indemnité suffisante, et leur droit d'envoyer des représentants au Parlement serait transféré, de temps à autre, à des villes florissantes et populeuses.
Tels étaient les traits généraux du projet de Pitt, et il conjura les chambres qui l'écoutaienl de l'examiner sans se laisser troubler par des terreurs imaginaires : « Rien n'est plus fuuestfrau progrès,» s'écria-t-il, « que la crainte d'être emporté plus loin que ne le comporte le principe qui sert de point de départ. » Dans la discussion qui suivit, il eut la satisfaction d'entendre Dundas et Wilberforce parler tous les deux en faveur de son bill. Tout en trouvant une infinité de défauts dans les détails, Fox déclara qu'il soutiendrait la mesure au point où elle en
• La valeur du fonds et le nombre des électeurs n'étaient pas stipulés dans le discours de Pitt, mais ils sont indiqués dans l'explication sommaire de M. Wywill. Voyez une note de Y Histoire parlementaire , vol. XXV.
* Burgage tenures. Voir la note antérieure.
«Hait. Mais d'autre pari, lonl Norlh, parfaitement conséquent avec sa conduite passée, prononça un discours habile dédicace, non seulement contre le projet proposé, mais contre tous les projets de réforme parlementaire; et lorsqu'on vola, à quatre heures du matin â peu près, le ministre eut l'ennui de se voir battu par 248 voix en n'ayant que 174 voix avec lui Wilberforce écrit dans son journal : « Terriblement battu et désappointé. Extrêmement fatigué. Très-mal parlé, mais on m'a fait des compliments. Je suis allé chez Pitt, j'ai rencontre le pauvre Wywill. »
Pitt regarda ce résultat comme définitif, pour ce Parlement du moins. Il voyait que le pouvoir ministériel luimême, secondé par le zèle le plus ardent, ne pouvait décider la plupart des membres â voter contre leurs titres au Parlement, en réalité contre eux-mêmes; il y fallait une pression puissante de l'opinion publique qui n'exislait pas encore alors.
En Irlande on avait espéré qu'une paix et une concorde durables seraient le fruit de la concession de l'égalité législative faite sous le ministère de lord Rockingham ; mais au contraire de nouvelles causes d'agitation avaient sur^i presque aussitôt; elles provenaient en partie du projet de réforme parlementaire, en partie des prétentions des volontaires nationaux. En 4783, nous voyons Burke écrire à son ami le comte de Charlemonl : € Je suis fâché de voir qu'il reste encore quelque fermentation en Irlande; je crois que nous avons' versé dessus pour l'adoucir presque toute l'huile de nos vases *. »
On avait supposé que les services si importants et si
* Mémoires de lord Charleuiont, par Hardy, vol. 11.
récents de Grattan lui donneraient, pendant bien des années, sur les opinions de ses compatriotes, une influence prépondérante. Mais un autre homme d'un grand talent, Henry Flood, entra tout d'un coup avec Grattan dans une rivalité ouverte. En quelques mois, Flood sembla l'avoir dépassé dans la faveur populaire. Flood se fit écouter de la convention des volontaires lorsqu'ils se réunirent à Dublin, et il fut chargé de présenter la question de la réforme parlementaire dans la chambre des communes d'Irlande, bien que Grattan fût également partisan de la mesure.
Au mois d'octobre 1783, les orateurs rivaux se livrèrent bataille dans la chambre des communes d'Irlande. La lutte fut mémorable : dans ses lettres, le général Burgoyne la dépeint comme d . passant infiniment en violence tout ce qu'il avait jamais vu en Angleterre. Ce fut alors que Grattan, dans son discours, décrivit Flood planant au-dessus de ce dôme corn nie un oiseau nocturne et de mauvais augure, au cri sinistre, à l'aspect cadavéreux, au bec brisé, attendant le moment de s'élancer et de fondre sur sa proie. Il faut remarquer que celte dernière phra>e de Grattan, « au bec brisé, » contenait une offense toute particulière, parce qu'elle s'appliquait à un défaut choquant de la ligure de son rival.
La convention des volomaires de Dublin comptait également deux meneurs rivaux, le premier, le comte de Charlemont, et le second, le comte de Bristol, en même temps évêque de Derry. Ce prélat était fils du fameux lord llervey, du temps de George II; c'était un personnage singulier, rappelant les évêques féodaux du moyen âge. Il proposa aux volontaires, dans le nouveau bill de réforme qu'ils cherchaient à rédiger, d'accorder la franchise aux catholiques romains. Lord Charlemont s'op-
468 WILLIAM P1TT ET 60iN TEMPS.
posa nettement à cette proposition, et la plus grande partie des volontaires fut de l'avis de lord Charlemont. En conséquence, Flood, qui portait pour eux la parole, présenta à la chambre des communes d'Irlande une mesure de réforme au seul avantage des protestants. Il fut battu par une majorité de plus de trois voix contre une.
Tel était l'état des partis en Irlande lorsqu'au mois de février H84, le nouveau lord lieutenant, Sa Grâce le duc de Rutland arriva au « Château. » A peu près au même moment, Flood revint d'Angleterre où il était allé présenter au roi, à son lever, l'adresse votée par les volontaires à la fin de leur convention. Il avait d'ailleurs un autre objet. Il avait été nommé également à la chambre des communes d'Angleterre, grâce à l'influence du duc de Chandos, et il voulait s'essayer dans la discussion sur le bill dé l'Inde de Fox, ce qu'il fit avec un très médiocre succès. Bien des années plus tard, après sa mort prématurée en 1791, son rival politique excusait avec noblesse son échec. « Il se trompa, » dit Grattan, « lorsqu'il voulut se transplanltr dans le Parlement anglais; il oublia qu'il était un arbre de la forêt trop grand et trop vieux pour subir à cinquante ans une transplantation. » Grattan lui-même fut plus lard un exemple bien plus frappant de cette vérité, qu'il établissait d'un ton si solennel.
Lors de son retour à Dublin, au printemps de 4784, Flood reprit avec une infatigable ardeur sa motion sur la réforme parlementaire ; elle fut de nouveau rejetée à une majorité écrasante.
Le rejet de la seconde motion de Flood donna naissance ou du moins fournit prétexte à un tumulte assez sérieux : des émeutiers se précipitèrent dans la chambre des communes, et deux d'entre eux furent arrêtés par le
sergent d'armes. Cependant au bout de quelque temps, la question de la réforme parlementaire cessa de préoccuper exclusivement l'esprit public, surtout par suite du parti pris de maintenir l'exclusion des catholiques. Les progrès de la détresse parmi les manufacturiers et les commerçants du royaume, à cette époque, étaient un embarras plus pressant. Chacune des nombreuses conventions de non-imporiation, dont on s'était servi à la fin de la dernière guerre comme d'une arme contre l'Angleterre, retombait sur leurs auteurs. Sous ce rapport, les Irlandais n'avaient qu'eux mômes à blâmer, mais ils souffraient également beaucoup des droits considérables imposés dès longtemps au commerce entre les deux pays, principalement à la requête des manufacturiers anglais, et qui avaient été à peine allégés en H79.
Au mois d'avril 1784, M. Gardiner porta la question commerciale devant la chambre des communes irlandaise, avec beaucoup de clarté et de franchise ; plusieurs longs débats s'ensuivirent. Mais la détresse augmentait toujours. Pendant tout l'été, une foule d'artisans sans ouvrage encombrèrent les grandes villes, se livrant à des actes ou à des menaces de violence. Un de leurs plaisirs favoris, qu'ils devaient à l'exemple des colonies insurgées, était de couvrir de gou»lron et de plumes tous ceux qu'ils regardaient comme leurs ennemis, et ils étaient sujets à regarder comme leurs ennemis tous ceux qui vendaient des articles importés d'Angleterre. Dans les districts de la campagne, en dépit des vives remontrances du clergé catholique comme du clergé protestant, les Whiteboys (garçons blancs; commencèrent à reparaître. D'autres personnes, d'un rang plus élevé, étaient toutes prêles à prendre part à un mouvement à la tête duquel elles
espéraient se placer. A ce poinl de vue, la réforme parlementaire, la détresse commerciale ou toute autre question, avaient exactement la môme importance. Ces hommes signèrent une adresse à tous les shériffs d'Irlande, les invitant à convoquer des réunions pour nommer des déléguas à une nouvelle assemblée qui devait se tenir à Dublin et prendre le nom de congrès, toujours en imitation de l'Amérique. Ce fut à cette occasion que Napper Tandy, fils d'un grand marchand de fer de Dublin, dont le nom fut bien connu plus tard dans le rang des factieux irlandais, parut pour la première fois sur la scène. Lecomte de Bristol ne restait pas oisif. Le goût de l'hostilité aux relations avec l'Angleterre était alors, à ce qu'il semble, le principe dirigeant de Sa Seigneurie et de son allié sir Edward Newenham. Le premier publia un pamphlet, qui louchait de si près à la trahison que le lord lieutenant se demanda sérieusement s'il ne ferait pas arrêter le comte é\êque, pour lui faire son procès. Il déféra la question en Angleterre à M. Pitt et à ses collègues, qui répondirent négativement.
Le 15 août, le lord lieutenant, en écrivant à Pitt, décrit ainsi l'état des affaires: «Cette ville-ci (Dublin) est en grande partie sous la do nination et la tyrannie de la populace. On désigne tous les jours de nouvelles victimes pour subir l'opération du goudron et des plumes; les magistrats négligent leur devoir : jusqu'à aujourd'hui on n'avait arrêté aucun des émeutiers; un homme saisi sur le fait a été pris aujourd'hui, le corps de volontaires qui se trouve dans le voisinage a l'air de donner appui à tous ces outrages. En un mot, l'étal de Dublin réclame impérieusement l'intervention immédiate et vigoureuse du gouvernement »
Dans beaucoup d'autres lettres publiques et privées, le duc de Kuliand consultait son ami sur les violences ouvertes dont il était témoin, et sur les conspirations secrètes qu'il soupçonnait. Le premier ministre ne le laissait pas lutter seul contre ces difficultés. Il ne se faisait pas alors, il ne se fit pas depuis une seule démarche importante en Irlande, sans l'avis et les directions de l'itt. Il s'occupait surtout, avec une constante assiduité, de la question qui rencontrait le plus d'obstacles en Angleterre, la question des entraves et des restrictions imposées au commerce de l'Irlande Ce qui arrêtait celle affaire, c'était rattachement obstiné pour le système en vigueur, qui prévalait à Manchester el dans nos autres villes manufacturières A cette époque, le sentiment y était aussi vif en faveur des droits prolecteurs les plus élevés, que nous l avons vu, de notre temps, en faveur du libre échange.
Pitt savait bien le courant de l'opinion dans ces grands centres de notre importance manufacturière qui s'accroissaient tous tes jours, el il en tenait compte; mais il était, pour sa part, comme nous l'avons vu, un lecleur et un disciple du grand ouvrage d'Adam Smith. Il écrivait au duc de Kutland dans la plus intime confidence, au commencement des délibérations à ce sujel (7 octobre 4784) : « Je vous avoue que mon esprit pencherait pour le moment vers le désir de faire part à l'Irlande, d'une manière presque illimitée, de nos privilèges commerciaux, si nous pouvions recevoir eu retour quelque solide espoir de voir sa vigueur et ses richesses tourner à notre prolit, et si nous pouvions compter qu'elle contribuera de lemps à aulre, suivant ses forces croissantes, aux nécessités cornm unes de l'empire. »
Pour régler les mesures indispensables, et pour peser les
objections qui pouvaient s'élever, Pitt fil venir d'Irlande deux conseillers d'une grande science et d'une grande expérience, M. John Foster, chancelier de l'échiquier, et M. John Beresford, premier commissaire du revenu dan» ce royaume. Il eut avec eux et avec M. Orde, le secrétaire d'Irlande, de fréquentes conférences pendant une partie de l'été et pendant l'automne. On ne doutait pas que les Irlandais n'acceptassent avec joie les avantages commerciaux; la difficulté était de leur faire comprendre la nécessité de contribuer en échange aux dépenses. «Je crois sincèrement, » écrivait Pitt, qu'on peut triompher de ces objections, et je ne crois pas possible de consentir à compléter le système d'égalité commerciale (ce qui eslmaintenant à faire), sans que ce pays-ci puisse compter en retour sur quelque chose.... Je suis cependant tout prêt à admettre qu'on ne peut s'attendre à recevoir sur-le-champ de l'Irlande un juste équivalent. Donnez-nous seulement la certitude que, si l'extension de votre commerce accroît votre revenu, après avoir défrayé les dépenses de l'Irlande telles* qu'elles sont à présent, le surplus sera consacré à nous aider. Il me semble qu'aucun Irlandais ne peut raisonnablement faire objection à ceci, et les Anglais seront satisfaits, bien que pour le moment l'équivalent doive assurément rester au-dessous de la juste proportion *. »
Au mois de janvier 1785, le projet rédigé par Pitt de concert avec ses collègues el contenu en onze résolutions,
4 Au duc de Rutland, h déc. 1784. Voir le complet développement de son plan dans sa belle lettre du 6 janvier 1785, telle qu'elle a été publiée dans le Quarterty-Review, n° lftO. Telle qu'elle avait été imprimée confidentiellement en 1842, elle occupait dix-huit pages in-8». C'est la plus longue lettre de M. Pitt que j'aie jamais vue.
fut transmis au château de Dublin ; mais le duc de Rutland et M. Orde, inquiets des difficultés qu'ils prévoyaient dans leur Parlement, prirent sur eux d'y faire un changement important. Ils attachèrent une condition aux mots qui stipulaient que l'Irlande devait apporter un équivalent, de façon à rendre cet équivalent furl discutable et fort douteux, au moins d'après une interprétation possible. Le public ne sut pas ce changement ; mais lorsqu'il fut communiqué au cabinet anglais, l'embarras des ministres fut grand, et le roi en écrivit à M. Pitt deux lettres fort vives ».
Les traits généraux des onze résolutions telles qu'elles furent présentées au Parlement irlandais étaient ceuxci : 1° l'importation de tous les produits et objets manufacturés venant de l'étranger à travers la Grande-Bretagne pour se rendre en Irlande, ou à travers l'Irlande pour se rendre dans la Grande-Bretagne, saus aucun accroissement de droits ; 2° dans tous les cas où les droits sur l'importation des produits ou articles manufacturés de l'un des deux pays n'étaient pas les mêmes dans les deux pays on devait les réduire dans celui des royaumes où ils étaient le plus élevés pour les ramener au taux inférieur; 3° toutes les fois que le revenu héréditaire brut de l'Irlande dépasserait 656,000 livres sterling dans les années de paix (le revenu brut était alors de 652,000 livres sterling), le surplus serait approprié aux dépenses des forces navales de l'Empire; et puisque ce revenu héréditaire provenait en grande partie des droits de douane et d'excise, Pitt soutenait que son augmentation annuelle donnerait exactement la mesure de l'accroissement de la prospérité
« Le Roi à M. Pitt, 18 et 22 février 1785.
en Irlande grâce à la disparition des entraves imposées à son commerce.
Tels sont les grands traits de la mesure que M. Orde présenta, au nom du gouvernement, au Parlement irlandais au commencement de février 1785. Les onze résolutions passèrent à la chambre des communes sans rencontrer d'objections sérieuses ; la chambre des lords n'en fit aucune. Lorsqu'elles revinrent ainsi en Angleterre, Pi tt résolut d'aller de l'avant, sans s'inquiéter de la répugnance de quelques-uns de ses amis II était toujours préoccupé de son but définitif, et par conséquent tout en n'adoptant pas complètement les onze résolutions, il les présenta à la chambre des communes d'Angleterre le 22 du même mois. Il proposa seulement une résolution générale pour exprimer le désir de la chambre de voir la question définitivement réglée ; mais il saisit cette occasion d'expliquer en détail les vues qu'il avait formées.
Quelque imparfaitement qu'il ait été rendu, le discours de Pitt en cette occasion reste un modèle d'exposition lumineuse en matière de finance. La largeur de ses vues politiques sur le gouvernement de l'Irlande n'est pas moins frappante, fl n'y avait, disait-il, que deux systèmes possibles pour des pays réciproquement placés dans la relation qui unissait la Grande-Bretagne et l'Irlande. L'un était de subordonner le plus pelit des deux pays au plus grand, de faire de l'un un instrument au service de l'autre, de diriger tous les efforts en faveur de la nation prédominante et en vue de ses intérêts. Nous avons essayé de ce système-là en Irlande. L'autre système était un échange et une communauté d'avantages, un système d'égalilé et d'équité qui, sans chercher à agrandir l'un et à abaisser l'autre, devait tendre à la prospérité des inté-
rôts communs de l'Empire. Cette situation d'égalité commerciale, donnant une communauté de profits, exigeait également la communauté des charges; telle était la situai ion qu'il désirait établir entre les deux pays.
« Adoptez donc, » s'écriait Pitt dans sa péroraison, t adoptez envers l'Irlande ce système commercial qui tendra à enrichir une partie de l'Empire sans appauvrir l'autre et en donnant de la vigueur à toutes deux; ce système ressemble à la miséricorde, cet attribut favori du ciel, comme elle,
• C'e9t une double bénédiction, et pour celui qui donne et pour celui qui reçoit. »
r> Certes, après la perle cruelle que notre patrie vient de subir en voyant ses colonies se séparer d'elle, rien ne devrait être plus profondément empreint dans l'esprit de la chambre que la nécessité d'empêcher tout démembrement nouveau, de relier et d'unir ce qui reste encore d'un Empire affaibli et mutilé.... Je prie la chambre d'excuser mes longueurs ; de toutes les affaires de ma vie politique, celle-ci est, à mon avis, la plus importante que j'aie traitée, et je n'imagine pas que j'en puisse rencontrer une autre qui excite à ce point toutes les émotions de mon âme. »
Une formidable opposition aux vues de Pitt se déclara dès le premier moment. Fox se jeta en avant avec toute son énergie et son éloquence accoutumée, comme un adversaire irréconciliable du libre-échange. Lord North épousa la même cause av;c moins de vivacité, moins d'éloquence peut-être, mais assurément avec des connaissances financières plus approfondies. On ajourna de linéiques jours la suite de la discussion à ce sujet.
Le surlendemain du débat, Pilt écrivit au duc de Rutland : « Soyez bien convaincu que nous ne doutons pas que vous n'avez fait de concessions que celles que vous avez crues, au moment de la décision, nécessaires et utiles au but général. Il faut, de votre côté, que vous admettiez l'impossibilité absolue où nous nous trouvons de maintenir notre système, tant qu'il reste quel jue objection li faire à un article aussi important.... Je crois très-possible, une fois qu'il sera bien entendu que tout dépend de là, que le Parlement irlandais donne sans difficulté l'explication requise. Nous ne demandons à l'Irlande que de faire disparaître le doute et l'incertitude qui planent sur un principe qu'elle doit regarder comme admis. »
Cependant, des cris de colère s'élevaient de divers côtés en Angleterre A Manchester, et dans d'autres grandes villes, les manufacturiers déclaraient hautement qu'ils seraient ruinés, perdus. Ils envoyèrent en toute hâte à Londres les avocats les plus distingués et les pétitions les plus pathétiques. M. Thomas Stanley en présenta une, qui portait les signatures de quatre-vingt mille manufacturiers du comté de Lancaster. « Elle est là à mes pieds, » dit M. Stanley, «elle est trop lourde pour la tenir à la . main. » Après avoir énuméré quelques-uns de leurs griefs, les rédacteurs de cette grande pétition en venaient à déclarer que l'entrée des cotonnades et des calicots irlandais en Angleterre était suffisante pour détruire complètement « l'industrie du coton dans ce pays-ci.» Nous pourrions sourire en voyant ces manufacturiers employer en cette occasion précisément les mêmes arguments qui ont excité tant d'indignation chez eux ou chez leurs successeurs, lorsque les propriétaires fonciers les ont appliqués aux lois sur les céréales. Chargés, comme ils l'étaient, de
tant d'impôts, comment leur serait-il possible de lutter avec les Irlandais sur les marchés d'Irlande? Quels avantages possédait l'Irlande avec le bas prix des salaires ! Celte seule circonstance lui rendait si facile de tout vendre meilleur marché que nous ! Il n'y avait point d'arguments qui pussent résoudre ces doutes d'une manière irréfragable; le temps et l'expérience seuls pouvaient parler.
On excita ensuite l'alarme sur un autre point ; la mesure devait porler un coup funeste à nos lois de navigation, principale source de notre force maritime (à ce que tous les partis croyaient alors). Cependant, comme Pittle prouva, sa proposition rentrait tout à fait dans l'esprit dp ces lois. Déjà elles autorisaient expressément les produits de toutes les parties de l'Europe à entrer dans la Grande- Bretagne en passant par l'Irlande. On prétendait seulement à éteudre ce privilège aux colonies d'Amérique et d'Afrique, l'Asie restant en dehors, en vertu du monopole de la compagnie des Indes.
il faut se rappeler cependant que, par rapport aux colonies, on était alors généralement d'avis que l'Irlande n'avait aucun droit sur elles ni aucune part dans leurs possessions. C'est ainsi que nous voyons M. Pitt écrire en confidence au duc de Rutland : « Je crois qu'on admet généralement ici que, quelque justes que puissent être les prétentions de l'Irlande à voir son commerce libre de toute entrave, elle ne peut avoir aucun droit, si Ce n'est ceux qu'il nous convient de lui donner, sur le commerce de nos colonies. Elles appartiennent exclusivement à ce pays-ci (à moins que nous n'en décidions autrement par faveur ou par traité). Ën permettant à l'Irlande d'envoyer quelques denrées dans les colonies, ou d'en
rapporter directement quelquos-uut nous lui faisons une faveur, et nous i uns écartons, en faveur de Tirlande, de la politique générale et presque uniforme des autres nations par rapport au commerce de leurs colonies. » La vieille prétention de la couronne de Castille contre la couronne d'Aragon sur les colonies d'Amérique, devait, je me figure, ressembler fort à celle-ci. C'est là ce qui inspira lVpitaphe du fils de Christophe Colomb qu'on voit encore dans la cathédrale de Séville :
« A Castilla y a Léon Mundo nuebo dio Colon, w
Au milieu de toutes ces difficultés la mesure de Pitt avançait lentement dans la chambre des communes. On passa deux mois à entendre des plaidoiries et à interroger des témoins, avec quelques intermèdes de discussion. Quelques-uns dr-s principaux manufacturiers et négociants rendirent des témoignages qui exprimaient leur mécontentement et leurs inquiétudes. On présenta beaucoup d'objections sur les détails, la plupart plausibles, quelques-unes fondées. A tout prendre, Pitt se vit obligé d'admettre des modifications afin de conserver sa majorité, surtout parce qu'il ne recevait aucun espoir d'une promesse positive du Parlement irlandais. Il présenta ses propositions ainsi modifiées le 4 2 mai. Wilberforce écrit dans son journal : « Le M mai, à la chambre toute la nuit jusqu'à huit heures du matin. Je diffère de mes électeurs. J'ai été si ému que je n'ai pas pu continuer. Pitt a parlé admirablement »
Les propositions définitives de Pitt, telles qu'il les expliqua celle fois, avaient subi de nombreuses coupures et des addilions importantes. De onze résolutions on en
était venu a vingt. On traitait maintenant des patentes, des droits d'auteur, et du droit de pêche sur les côtes des possessions britanniques, Ën outre, on établissait que toutes les lois de navigation alors en vigueur dans la Grande-Bretagne, ou pouvant le devenir par la suite, seraient votées par la législature d'Irlande; que l'Irlande n'importerait aucune marchandise des Indes Occidentales, à l'exception des produits de nos colonies, et que tant que la charte des Indes Orientales subsisterait, l'Irlande serait privée de tout commerce au delà du cap de Bonne-Espérance jusqu'au détroit de Magellan.
C'était à ce prix, et à ce prix seulement, que Pitt pouvait conserver sa majorité, e Ne vous imaginez pas,» écritil en grande confidence au duc de Rùlland, « que, parce que nous avons eu deux voles triomphants, nous soyons sûrs de tout le reste. Nous avons un ennemi infatigable, excité par le désappointement qui veille et saisit toutes les occasions. Il a fallu infiniment de patience, d'habileté et d'efforts pour tenir tôle à la clameur extérieure et pour empêcher qu'elle ne gagnât nos partisans dans la chambre. Notre majorité est grande, mais elle est composée d'hommes qui pensent ou du moins qui agissent tellement par eux-mêmes, qu'à peine savons-nous, jour après jour, quelle impression ils peuvent recevoir. Nous les avons amenés à nous soutenir jusqu'à présent-, à donner à l'entreprise sa forme actuelle, mais nous avons déjà eu bien de l'embarras dans certaines parties de la discussion » Cette importante pièce est datée du 24 mai 4785. Nous pouvons nous féliciter que le duc n'ait pas obéi aux injonctions du post-scriptum : « Soyez assez bon pour détruire cette lettre dès que vous l'aurez lue et que vous y aurez réfléchi. »
En dépit de la jalousie qui avail exigé ces changements, il restait encore assez de la première proposition pour procurer à l'Irlande des avantages très-importants; tous les partis en sont convenus dans la suite. Mais plus cette proposition devenait acceptable pour la chambre des communes d'Angleterre, plus elle perdait de terrain dans la chambre des communes d'Irlande. Depuis les dernières discussions de ce côté-ci du délroit, après avoir mesuré la force respective des partis, Fox avait complètement changé ses baiteries contre le projet. Il avait renoncé à l'espoir <le le voir rejeté à Londres, et il avait commencé à espérer de le voir rejeter à Dublin. Dans ce but, la mesure cessa d'être à ses yeux une faveur excessive pour l'Irlande; c'était une violation insigne de l'indépendance législative qui lui avait été récemment accordée. « Je ne veux pas, » disait le grand orateur en terminant, « je ne veux pas échanger le commerce anglais contre l'esclavage de l'Irlande, ce n'est pas un prix que je veuille payer, ce n'est pas une marchandise que je veuille acheter. »
Des expressions de ce genre trouvaient aisément un écho de l'autre côté du détroit. Lorsque le bill, après avoir détiniiivement passé en Angleterre, revint à Dublin au milieu de l'été, il fut accueilli par la défaveur générale. Le duc de Rutland et M Orde s'aperçurent que leurs rôles étaient difficiles à jouer. Ils avaient compté sur l'appui du meneur patriote, du chef populaire de 1782, qui avait soutenu les onze résolutions formulées. Mais les changements qu'elles avaient subis avaient opéré en lui un changement analogue. « J'ai vu M. Grattan, » écrivait le lord lieutenant le 4 juillet, « mais il n'y a rien à faire. » Il écrivit encore le \ 3 juillet, lorsque la mesure était déjà devant la chambre des communes d'Irlande : «M. Grattan a
déployé hier soir dans son discours, à ce qu'on me dit, l'éloquence la plus remarquable qu'on ait peut-être jamais entendue, mais le fond était séditieux et inflammatoire à un degré presque incroyable. » En pareille circonstance, le résultat n'était pas difficile à prévoir : sur la simple proposition préliminaire pour demander la permission de présenter un bill, la discussion fut très-violente et ne se termina qu'à neuf heures du matin ; le château ne l'emporta qu'à une majorité de dix-neuf voix. Une victoire de ce genre était un présage assuré de la défaite aux autres lectures du bill. Le gouvernement le retira donc, à la grande joie de la population. Ils étaient alors si jaloux de leur nouveau pouvoir législatif que toute autre pensée d'utilité nationale disparaissait pour le moment devant cette considération. Il y eut même à Dublin une illumination générale pour célébrer le retraitdu bill 1 .
L'Irlande perdit ainsi une occasien très-favorable de conquérir la liberté commerciale. Sous d'autres rapports son horizon s'était éclairci. Le rétablissement de la paix avec les puissances étrangères et le rétablissement de l'ordre dans les finances commençaient à traîner la prospérité à leur suite. Dans l'hiver de 1784 et au printemps de 1 785, on avait cherché a tenir un congrès de délégués à Dublin, mais le gouvernement s'y était fermement opposé et on avait échoué. De même les factions hostiles n'avaient pu réussir, comme elles le désiraient, à prolonger en temps de paix le pouvoir dès volontaires, afin d'en faire une arme permanente contre l'État. Les volontaires
4 A propos de la réception en Irlande des propositions sur l'Irlande, voir la correspondance du très-honorable John Beresford, vol. I«% ainsi que Y Histoire d'Irlande de Plowden, vol. IL
existaient encore, ils avaient encore le comte de Charlemonlpour général en chef, il les passait en revue tous les ans, mais le nombre en déclinait rapidement, et ils devinrent bientôt l'ombre d'une ombre. Cependant le duc de Rutland, comme lord lieutenant, acquérait une grande popularité personnelle. Jeune, d'une tournure noble, immensément riche, il était généreux, franc et aimable comme il convenait au fils du brave Granby. Il aimait le plaisir et tenait magnifiquement sa cour; les fêles qu'il donnait, toutes variées et brillantes, empruntaient un nouveau lustre à la duchesse, fille de la maison de Beaufort et Tune des plus belles personnes de son temps. Mais en dehors de tous ses mérites extérieurs, les lettres confidentielles du duc à Pitt, qui ont toutes été conservées, prouvent qu'il possédait de la capacité et de L application aux affaires. Si sa vie ne se fût pas terminée d'une manière si prématurée, peut-être son nom eût-il occupé dans la politique le môme rang que celui de son père dans l'armée
L'échec des mesures commerciales en Irlande fut pour Pitt un profond désappointement, une amère contrariété. Il s'était consacré depuis près d'un an à les rédiger ou à les défendre dans tous leurs détails, et voilà le résultat qu'il avait obtenu ; le but qu'il se proposait pour le bien public n'était pas atteint, la jalousie de deux nations était ranimée, et la faveur populaire déclinait à son égard en Angleterre comme en Irlande, bien que les raisons de ce déclin fussent exactement contraires. Au milieu de la lutte sur cette question, le journal de Wilberforce contient ce passage significatif : « Pitt 1 ne se fait pas d'amis. » D'autre
* Journal du 10 mars 1785.
part Fox, le champion des ilroiis protecteurs, jouissait, dans bien des» endroits, de l aurore d'une popularité renaissante. Il était à Knowsley pendant l'automme, en visite chez lord Derby, et les deux amis se rendirent ensemble à Manchester; ils furent chaudement accueillis par celte grande métropole des manufactures. Voici comment Fox lui-môme raconte le fait : « Notre réception à Manchester a été la plus belle chose imaginable et trèsbrillante sous tous les rapports. Les gens les plus considérables sont venus au-devant de nous avec des cocardes bleues et grises, et nous ont accompagnés dans la ville ; la procession était tout aussi belle que celle de ma proclamation à Westminster et la rappelait fort. Nous avons dîné avec cent cinquante personnes.... Le concours du peuple pour nous voir était immense et je n'ai vu nulle part plus d'unanimité apparente qu'il ne semblait y en avoir en notre faveur »
» LKtredu 10 septembre 1785. Mémoires de Fox, vol. II.