‹ William Pitt et son tempsChapitre 41 sur 51 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

Foods du quatre et demi. — Mariage de lady Harriot, sœur de Pitl. — Pin achète une maison de campagne. — Embarras des affaires privées de lady Chatham et de Pitt. — La Rolliade. — Chansons du capitaine Morris. — Peter Pindare. — Propositions de Pitt sur l'Irlande. — Projet d'un traité de commerce avec la France. — On propose de fortifier Porisniouth et Plymouth. — Caisse d'amortissement de Pitt. — Mise en accusation et procès de Warren Hastings. — Nouveaux pairs.

Dans la session de 1785, Pitt parvint à faire un arrangement qu'il croyait satisfaisant par rapport au fonds 4 1/2. Les retards constants et les défauts de pavement des pensions assignées sur ce fonds n'étaient assurément pas plus fâcheux pour les possesseurs que déshonorants pour le gouvernement. Pitt écrit à ce sujet :

« Putney-Heatb, 14 juin 1785.

» Ma chère mère,

» Un million de circonstances m'ont -empêché, plus longtemps que je ne l'aurais cru possible, de mettre à exécution mon intention de vous écrire. J'ai tardé dernièrement afin d'avoir la satisfaction de vous donner des nou-

velles positives sur un sujet bien intéressant et depuis bien longtemps en suspens, votre pension. J'ai un plaisir infini à vous dire enfin que tout est arrangé d'une manière parfaitement satisfaisante et qui répondra, j'espère, à tous les besoins. On a voté hier 56,000 livres sterling pour régler les arrérages du 4 1/2 0/0 jusqu'au 5 avril dernier, et on est convenu de transférer la pension de 3,000 livres sterling du duc de Gloucester aux fonds généraux. Débarrassé de ceci, il n'est pas douteux que le revenu de ce fonds ne suffise au reste des charges. Nous pouvons donc compter sur le payement très-prompt des arrérages, qui s'effectuera probablement d'ici à quelques semaines, et sur des rentrées régulières à l'avenir. On n'a pas fait un mot d'objection à la proposition. Je ne puis dire combien j'ai souffert de l'embarras et des difficultés d'une situation qui eût mérité d'être tout autre. Notre session se prolonge cruellement, aux dépens de mon espoir de vous aller voir, ce que je m'étais promis de faire avant cetle époque-ci. Je ne sais combien de lemps cela durera encore, mais je suis porté à croire que nous serons complètement libres avant un mois. Nous avons surmonté les principales difficultés; nous n'avons plus guère main-

lenant qu'à prendre patience

» Croyez-moi toujours

» W. Pitt. »

La santé de lady Chatham élait ébranlée. Elle souffrait, de temps à autre, d'une douloureuse indisposition, et à partir de 4783, elle ne retourna plus à Hayes. Autant que je puis la suivre pendant un espace de vingt années, elle ne passa pas une seule fois la nuit hors de Burton-Pynsent. Dans cette situation, sa fille lady Harriot faisait

quelquefois des visites de plusieurs semaines à lord Chaînai» ou à M. Pitt. Elle y rencontrait souvent M. Edward Eliot, ami de jeunesse de son frère, et l'un des lords de la trésorerie depuis 1784. Ils s'attachèrent l'un à l'autre, à la grande satisfaction de leurs familles respectives. Lad y Darriot accepta l'offre de M. Eliot, et leur mariage fut célébré le 21 septembre U85. Quelques jours après, Pin écrivait à sa mère enxes termes :

« Brighthelmstone, 28 septembre 1785.

» J'espère avoir le bonheur de vous voir mardi de la semaine prochaine, et je dois rejoindre le marié et la mariée à Salisbury. Vous avez certainement reçu des nouvelles de ma sœur depuis la célébration de celte union qui leur promet, j'espère, à tous deux un bonheur toujours croissant. »

Voici le commencement d'une autre lettre, après son retour de Burton :

« Downing-street, 20 octobre 1785.

» Votre lettre m'a trouvé parfaitement en sûreté à Brighthelmstone, en dépit des périls du tonnerre et des éclairs qui m'ont assailli chez M. Bankes à la fin d'une longue journée de chasse ; j'ai été complètement trempé pour toute conséquence. Ma conscience m'a fort reproché de ne pas vous avoir envoyé plus tôt ce bulletin sur ma personne. »

Dans le courant de l'automne, Pitt devint possesseur d'une maison de campagne; elle s'appelait Holwood, ou,

comme il l'écrivait toujours, Hollwood. Elle était située dans le comté de Kent, à un mille ou deux de Hayes sa maison natale. L'acquisition de cetle propriété, telle qu'elle existe maintenant, ne fut pas faite d'un seul coup; elle dura plusieurs années ; le premier payement date du mois de novembre 4785, et le dernier du mois d'août 1 794. La somme nominale que M. Pitteut à payer dans cet intervalle s'élève à 8,950 livres sterling. Mais il ne paya en réa* lité que 4,950 livres sterling, puisqu'on 1786 il emprunta 4,000 livres sterling, en donnant hypothèque sur la terre, La maison d'Holwood était pelile, mais le pays est beau. La vue s'étend sur une plaine variée, coupée par dos mouvements de terrain, depuis les hauteurs de Sydenham d'un côté, jusqu'aux hauteurs de Knockholt-Beeches de l'autre côté. Holwood appartient maintenant à un homme excellent et distingué, qui s'est retiré des affaires, et qui conserve avec soin tous les souvenirs de M. Pitt qu'on peut retrouver à Holwood. C'est à lui, à lord Cranworth, que je dois ces détails des achats et des hypothèques qu'il a tirés de ses titres, de propriété. Majs la personne qui l'avait précédé à Holwood avait abattu la maison qu'habitait le grand ministre et construit à la place une petite villa de faubourg.

Pitt s'aperçut avec regret pendant l'hiver que les arrangements qu'il avait pris pour les fonds 4 1/2 n'évitaient pas, comme il l'avait espéré, tout nouvel embarras à lady Chatham. Il lui écrivit donc :

« Downing-Btreet, 1" décembre 1785.

» Ma chère mère, » J'ai appris, avec plus de regret que je ne puis l'ex-

primer, les sentiments que vous éprouvez .sur le sujet dont traite votre dernière lettre. Je me console surtout en pensant que les circonstances que vous me racontez ne méritent pas, toute réflexion faite, la sérieuse inquiétude qu'elles vous occasionnent pour le moment, à mon grand regret. Bien que M. Goutts puisse dans ce momentci porter à votre compte un déficit plus considérable que vous ne l'aviez imaginé, il n'y a assurément que trop de raisons pour vous de ne vous point faire des reproches à ce sujet, et je me flatte que l'embarras qui en résulte ne sera pas de longue durée, ou plutôt que je pourrai arranger les choses de façon à éviter tout embarras. Quant aux deux mille livres sterling dont vous parlez, je vous conjure de ne pas vous en préoccuper un seul instant. Je puis arranger cela avec M. (Joutts sans difficulté et sans nuire à l'agrément ni à la facilité de ma vie, bien que je ne puisse avoir de plus grand plaisir que celui de vous éviter un moment d'ennui et d'inquiétude. Si M. Coutls veut prendre d'autres sûretés pour les 700 livres sterling que vous me dites lui devoir, ce sera également très-facile à arranger à sa satisfaction. Je ne sais pas bien s'il y a quelque arriéré, ou quelque autre dette en dehors de ce qui est dû à M. Couits, qui puisse à l'avenir embarrasser encore votre revenu. Mais comme les deux trimestres qui vous sont dus sur votre pension vont être payés très-prochainement, et que le fonds est parfaitement en état de subvenir aux charges, je suis persuadé que vous aurez $ l'avenir amplement le moyen de maintenir votre établissement, au moins dans sa forme actuelle. Je voudrais bien pouvoir vous soulager de l'inquiétude et de la fatigue que vous cause la nécessité de regarder à toutes les questions relatives à l'étal de vos affaires. Si je pou-

vais vous être bon à quelque chose, je suis sûr, au point où en sont heureusement les affaires publiques, de pouvoir disposer de quelques jours d'ici à Noël pour aller vous voir dans ce but, ce que j'ai grande envie de faire, indépendamment de toute autre raison. En attendant, ce serait une grande satisfaction pour moi si vous pouviez me faire savoir à quoi se montent à peu près les réclamations qu'on peut présenter contre vous ; c'est le seul point sur lequel j'aie besoin d'être complètement satisfait, car pour les sommes dues à M. Coutts, je vous assure qu'elles ne doivent pas vous causer la moindre inquiétude. J'avais pensé d'abord à vous envoyer cette lettre par un exprès, mais j'ai réfléchi que vous y répondriez peut-être moins à votre aise et à votre gré que par la poste ordinaire, et tout en désirant fort d'avoir de vos nouvelles, j'espère que vous ne prendrez pas la plume si cela peut vous gêner.

» Je suis, ma chère mère,

» W. Pitt. »

A cette époque, M. Pitt, absorbé par les affaires publiques, avait complètement négligé ses intérêts privés. Il se trouvait déjà dans quelque embarras. En *786, il pria son ami M. Robert Smith d'examiner ses affaires. M.Smith trouva que le gaspillage, et probablement pis que le gaspillage 1 , était grand parmi les domestiques. On arrêta le mal pour un temps, mais par la suite aucune surveillance etlicace ne fut exercée dans la maison.

J'en viens à des questions d'un intérêt plus général.

• Voir une note des éditeurs dans la vie de Wilberforce, vol. III.

Quelques mou sur la poésie cependant avant de passer à la prose.

Ce n'était pas seulement par des discours ou des e$3ais, aux élections ou dans les chambres, que s'entretenait la lutte entre Pitt et Fox. Quelques-unes des satires politiques du temps possédaient un vrai mérite et produisirent un grand effet; mais le contraste entre les effets qu'elles produisirent au début et à la fin de l'administration de Pitt est curieux à observer. On peut en mesurer la portée en mettant la Rolliade d'un côté et /' Anti-Jacobin de l'autre. Dans la première période, la supériorité appartenait incontestablement à l'opposition, dans la seconde elle était tout aussi évidemment au ministre.

La Rolliade ou, pour donner le titre plus exactement, € les Critiques sur la Rolliade, » parurent par numéros pendant les six derniers mois de 4784 et les premiers mois de 1785. Elles furent publiées d'abord dans le «Aforning Herald, » journal fondé trois ans auparavant. On les réunit à d'autres petits morceaux qui parurent ensuite, les « Eglogues politiques, » et les « Odes d'essai, » pour faire un petit volume qui a eu un grand nombre d'éditions et qu'on peut encore lire avoc plaisir. Ses principaux auteurs étaient : George Ellis et Tickell, le docteur Laurence, le général Fitz-Patrick et lord John Townshend Au début on soupçonna Sheridan d'en faire partie, mais au mois d'avril 1785 il saisit une occasion de nier le faii devant la chambre des communes.

Ces beaux esprits du club deBrook's, fort désappointés

* Au sujet des auteurs de la Rolliade, voir quelques articles curieux dans les « Notes et Questions » de 1850, par lord Braybrooke, M. Marklandet sir Walter C. Trcvelian, au vol. II.

par les résultats de la lutte politique de 1784, épanchèrent leur humeur dans leurs vers. Ils prirent pour sujet un poème épique imaginaire dont ils donnaient des extraits de leur invention, et ils choisirent pour héros le représentant du comté do Devon, JohnRolle. Ce gentilhomme, devenu lord Rolle en 1796, et qui n'est mort qu'en 1842, fut toute sa vie justement considéré par ses voisins qui connaissaient son honneur, son humeur hospitalière, sa fidélité politique et ses abondantes charilés. Mais en 1784, il avait irrité l'opposition par quelques attaques dans l'affaire de l'enquèlede Westminster; en outre on avait remarqué qu'il était l'un de ces impatients qui supportaient mal les longs discours de Burke et qui cherchaient à le faire taire à force d'accès de toux. Pour se venger, les beaux esprits lui conférèrent l'immortalité d'un poëme épique.

Mais M. Rolle n'élait à vrai dire que la cible contre laquelle ils lançaient des traits destinés à de plus nobles ennemis. Ils se débarrassent bientôt de lui avec quelques plaisanteries sur son nom ou sa généalogie:

< Illustre Rolle l puisse ton honorable nom rouler vers la postérité sur les rôles de la renommée! »

« Des petits pains {rolls) chauds et du beurre, voilà le déjeuner de l'Anglais ; les discours nous offrent de plus sublimes repas ! »

11 était assez difficile de trouver un bon terrain pour attaquer la conduite de M.Pitt. Il est vrai qu'on pouvait s'en prendre à son âge.

« Spectacle fait pour ébahir les nations voisines; un royaume confié aux soins d'un écolier! »

Pour ce qui regardait les amis de M. Pitt, les auteurs de la Ro Iliade ne se bornaient pas à des attaques politiques. Ils recherchaient avidement toutes les parti-

Cularités d'habitudes ou même de traits. Ils s'adressent ainsi au duc de Richemond, en faisant allusion à la frugalité de sa table :

« Lorsque les chaleurs de Télé nous accablent, tu vas chercher dans ta cuisine un air frais ; sa vaste étendue, qui n'est point souillée par la chaleur du luxe, t'offre une retraite loin du soleil. »

Ou bien ils font allusion à la longueur du menton de lord Sydney :

« Oh ! si la nature propice avait proportionné la force de son génie à la longueur de son menton, son puissant esprit serait d'un seul coup arrivé à l'Hindoustan par quelque plan prodigieux. »

Parlani du marquis Graham, l'un des lords dé la trésorerie, qui dans un moment d'imprudence avait dit à la chambre des communes : « Si l'honorable préopinant appelle mon honorable ami une oie, je suppose qu'il me qualifie d'oison,» la Rolliade, fidèle à la préséance, porte un petit coup au duc ; puis venant à son fils :

« Son fils, héritier présomptif de Montrose, cherche son bec, et s'étonne de rencontrer un nez! »

Quelque frivole que soit le sujet de la Rolliade et des Eglogues politiques, elles ont à nos yeux le mérite d'être un échantillon excellent de la strophe héroïque en anglais. Leurs inversions sont si gracieuses dans cette mesure, leurs cadences sont si harmonieuses, et ce mérite y est si soutenu, qu'on croirait à l'œuvre d'un seul écrivain plutôt qu'à celle d'une troupe de confédérés. Et lorsque leurs plaisanteries étaient nouvelles et dans toute leur fraîcheur, on ne peut guère douter que, jointes à leur talent poétique, l'effet politique ne pût en être réel et servir la cause qu'ils avaient embrassée.

Outre les auteurs do la Rol/iadc, le capitaine Morris acquit à cette époque une certaine réputation comme auteur de chansons. C'était un bon vivant, compagnon des beaux esprits de Brooks, et il pensait qu'en injuriant leurs adversaires il ajoutait un nouveau piquant à ses éloges de l'amour et du vin. Mais il lui arriva, une ou deux fois, de se laisser aller à des accès de brutalité que la délicatesse la plus ordinaire ne permet pas d'approuver. En 1784 par exemple, il écrivit une ballade intitulée : « Billy Pitt et le fermier. » Il raconte assez gaiement comment Pitt et Dundas, par une nuit noire, se trompèrent de chemin près de Wimbledon, et comment à Wandsworth on tira sur eux par erreur, de la fenêtre d'une ferme. Voici quelques-unes des dernières strophes du vaillant capitaine :

<r Alors Billy entama un discours comme il en avait souvent fait pour entortiller la nation ; maisHodge, cria: « au large, ou je te casse ta petite tête ; tu appartiens à une fameuse troupe de coquins, j'en réponds.

» Alors Harry s'avança, mais Hodge supposant finement qu'il était chargé de voler pendant que l'autre l'arrêtait, lâche son coup sur le pauvre Billy, à travers son habit brodé, oh ! quel dommage que le plomb n'ait pas porté dans son gilet 1 ! »

A peu près vers la môme époque, un autre poëte politique d'une beaucoup plus grande réputatation vint à surgir. C'était John Wolcott, originaire du Devonshire. Il était entré dans le saint ministère, mais il n'avait pas la moindre disposition à remplir ses devoirs ecclésiastiques, et il vivait de sa plume. Sous le pseudonyme de

«Cette ballade se trouve dans le « Refuge des pièces fugitives», vol. n.

Peter Pindar, il attira bientôt la curiosité par la bouffonnerie de ses descriptions grotesques, et plus encore, peut-être, par l'audace de ses attaques personnelles. Il aimait surtout à retracer les gens respectables dans des situations ridicules. Par exemple, il dépeint le roi, qu'il épargnait moins que personne, comme visitant une chaumière dans les environs de Windsor, et il décrit son étonnement à la vue d'un chausson aux pommes, lorsqu'il ne peut découvrir la fente par laquelle on a glissé dedans la pomme. C'est ainsi qu'il retrace sir Joseph Banks, occupé à faire bouillir quinze cents puces dans une casserole, pourvoir si en cuisant, elles ne deviendront pas rouges comme des homards. Quant à M. Pitt, le révérend écrivain ne se lasse pas de lui reprocher sa fidélité excessive au septième commandement.

L'échec des propositions sur l'Irlande fut, comme je l'ai dit, un amer désappointement pour Pitl; mais, comme il l'écrit au duc de Rutland : « Nous avons la satisfaction d'avoir proposé un système qui ne souffrira pas de son échec, je l'espère du moins; il faut attendre le temps et le moment de le mettre à exécution. .. Je n'ai pas grand 1 chose à dire dans l'intervalle; faisons face à ce qui est arrivé ou à ce qui peut arriver, avec le sang-froid et la résolution de gens qui peuvent être battus, mais non déshonorés, et qui savent bien que ceux qui leur font obstacle souffrent plus qu'eux.... Je crois que le temps viendra où nous verrons nos projets réalisés dans les deux pays, à l'avantage de tous deux... Je vous écris ceci comme premier résultat de mes réllexions, et j'écris pour vous seul »

Pitl avait toujours l'intention de présenter de nouveau son projet l'année suivante, avec quelques modifications; mais ses amis d'Irlande lui donnant peu d'espoir d'un ré-

sultat plus favorable, il renonça à celle idée et s'occupa d'appliquer les mômes principes d'un autre côté. Il tenait fort à diminuer les entraves qui gênaient alors notre commerce avec la France, et pendant l'automne il projeta une mission à Paris à cet effet. Peut-être un peu à sa surprise, il trouva un agent empressé au premier rang de l'opposition. William Eden se détacha, à cette époque, du parti de Fox et de North, surtout grâce à l'intervention de son ami personnel John Beresford. Autant que j'ai pu savoir, il ne changea point d'opinion par des raisons politiques, et n'en allégua point pour sa défense. Dans sa première lettre à Pitt, il exprimait le désir de devenir orateur de la chambre des communes si l'occasion s'en présentait ; mais Pitt ne l'encouragea pas dans celte idée, et dès le commencement de 4786, il envoya M. Eden à Paris en qualité de délégué spécial, sous la direction du duc de Dorset, comme ambassadeur, pour négocier un traité de commerce avec la France. Son adresse et sa grande capacité furent d'une grande utilité dans ce poste; mais comme on pouvait s'y attendre, sa défection piqua au vif ses anciens amis. Les auteurs de la Rolliade firent quelques strophes sur la perte d'Eden, et on ne lui épargna pas les phrases mordantes à la chambre des communes.

Le Parlement se réunit de nouveau le 24 janvier, et à peu près la première affaire qui vint l'occuper fut un projet du duc de Richmond, comme grand-maître de l'artillerie, pour fortifier les arsenaux de Portsmouth et de Plymouth. Ce projet avait déjà été présenté l'année précédente à la chambre des communes, mais on l'avait ajourné. M. Pitt le porta cette fois devant la chambre au nom du gouvernement. Pendant la dernière guerre, on

avait senti d'une manière déplorable combien nos grands arsenaux maritimes étaient mal protégés. Néanmoins l'opposition fut vive contre le projet. En premier lieu, le duc n'était personnellement pas populaire. Ensuite la dépense était une grosse affaire, on l'estimait à 760,000 livres sterling. Il y avait encore la jalousie constitutionnelle, qui faisait redouter l'établissement en Angleterre de nouvelles forteresses. Assurément, comme le soutint Sheridan dans un discours très-habile, ces forteresses imprenables pouvaient devenir, entre les mains d'un roi ambitieux et mal conseillé, des instruments subversifs de la liberté du peuple. Cependant, comme Pitt l'avait déjà dit en faisant allusion au système de lord North : « Y a-t-il plus d'inconvénients pour nous à nous trouver défendus par les murs de Portsmouth et de Plymouth, avec une garnison de notre milice, qu'à être obligés d'acheter la protection des mercenaires hessois? » L'éloquence de Sheridan, de Fox et de Barré (car Barré fit également opposition au projet), prévalut néanmoins dans la chambre des communes, de façon à partager également les voix au moment du vote; il y eut 169*voix de chaque côté. La voix de l'orateur, M. Cornwall, devait trancher la question , il vota avec les non, en sorte que le projet tout entier tomba dans l'eau. Au grand chagrin de Pitt, on ne le reproduisit jamais. « Après tout, » écrivait Eden à Beresford, « ceci prouve ce que je vous disais, c'est que le Parlement est fort débandé et que le gouvernement n'y a pas décidément la haute main quand il s'agit d'une question importante*. »

Si les échecs que M. Pitt avait éprouvés sur le com-

* Correspondance Beresford, vol.

merce d'Irlande et sur les fortificatiôns d'Angleterre prouvaient quelque déclin dans sa popularité et dans son influence, ils furent plus que rachetés par les applaudissements qui saluèrent de toutes paris sa mesure pour l'amortissement de la dette publique. Il l'avait promise pendant la session précédente pour la nouvelle session, et pendant les vacances, dit l'évêque Tomline, il reçut un nombre fabuleux de plans et de projets. La plupart venaient de financiers amateurs vivant à la campagne, les chanceliers de l'échiquier de province, comme les appelait un jour sir Robert Peel, et ces projets-là étaient bientôt mis de côté ; mais il y en avait d'autres d'un genre différent qui demandaient du soin et de la réflexion. Pitt n'oublia pas non plus les élucubrations publiées par le docteur Richard Price. Cet homme remarquable était alors au fatte de sa réputation. Bien qu'il fût ministre dissident de l'école socinienne, et qu'il fût versé dans la controverse philosophique, il ne bornait point là son attention. C'était un champion ardent des prétentions populaires et un grand adepte en fait de calculs financiers. Pendant la dernière guerre, le congrès américain avait voté une résolution pour lui exprimer le désir de le regarder comme un citoyen américain et de recevoir son concours pour l'organisation des finances; offre qu'il refusa à cause de son âge avancé 1 . Dès H73 il avait publié un grand « appel sur la dette publique,» dans lequel il représentait vivement l'importance d'un fonds d'amortissement inaliénable; en sorte qu'en 4786, il put affir-

1 C'était en 1778. Voir une note dans les œuvres de Franklin, volume VIII. Franklin qui l'avait bien connu en Angleterre parle de lui comme du docteur Price. Vol. X.

mer que le projet que Pitt venait d'adopter était celui qu'il recommandait et dont il pariait depuis tant d'années 4 .

Il faut conclure de celte assertion que le docteur Price voulait parler du principe ou de l'idée générale plutôt que des moyens d'exécution, car le docteur Price lui-même, comme plusieurs des autres correspondants de Pitt, avait imaginé des moyens ingénieux pour faire monter les fonds afin de rendre l'amortissement futur plus facile, et afin de présenter, au moins en théorie, un avantage ultérieur au public. Mais toute réflexion faite, Pitt s'était convaincu que de tous les moyens d'amortissement, le plus simple et le plus facile, celui de prendre de temps à autre les fonds au cours du marché du jour, serait également le procédé le plus sûr et le meilleur.

Après avoir déposé une grande quantité de comptes devant la chambre, et préparé les voies au moyen d'une commission choisie, Pitt présenta son projet le 59 mars. A cette occasion l'évêque Tomline nous a fait la faveur de nous communiquer certains souvenirs personnels d'un grand intérêt, et qui se rencontrent rarement dans la vie de Pitt.

c M. Pilt passa ce jour-là la matinée à revoir les calculs qu'il avait à établir et à examiner les résolutions qu'il avait à proposer : puis il dit qu'il allait faire un petit tour seul afin d'arranger dans sa tôte ce qu'il voulait dire à la chambre. Il revint au bout d'un quart d'heure et me dit qu'il se croyait prêt. Après s'être habillé, il demanda à diner, et apprenant que sa sœur, qui

1 Lettre à lord Stanhope lue à la chambre des lords le 32 mai 1786.

était alors chez lui, devait également dîner de bonne heure ainsi qu'une dame qui se trouvait avec elle, il ordonna qu'on servît son dîner en même temps que le leur, afin de dîner tous ensemble. Il passa près d'une heure avec ces dames et quelques amis qui entrèrent chez lui en se rendant à la chambre, et causa avec sa gaieté et son entrain accoutumés, comme s'il n'avait rien à penser. Il se rendit immédiatement de là à la chambre des communes, et fit, sans une seule erreur ni omission, ce discours si élaboré et étendu, comme disait M. Fox. »

Le discours de Pilt du 29 mars, quelque médiocre qu'en soit la reproduction, était en effet frappant, môme pour lui, tant l'exposition des affaires financières y était incomparable. Il pouvait montrer avec quelque orgueil le crédit public rétabli et la prospérité du trésor sous son administration. Déjà les recettes excédaient les dépenses d'un million sterling à peu près, et Pitt proposait de déposer celte somme, c'est-à-dire un million sterling tous les ans, quel que pût être à l'avenir l'état du trésor, entre les mains d'un comité qui devait être soustrait au contrôle du gouvernement, pour servir à l'amortissement annuel de la dette publique. L'intérêt annuel des sommes à racheter devait être versé tous les ans dans la caisse d'amortissement, en sorte que c'était par le fait un million sterling placé à intérêt composé.

La fondation d'une caisse d'amortissement n'était pas nouvelle. On pouvait la faire remonter, comme je l'ai montré dans un autre ouvrage, à l'an 1716 mais jusqu'alors le fonds créé pendant la paix restait toujours à la disposition du gouvernement en temps de guerre. Telle était la marche que les autres ministres avaient toujours suivie, telle était la marche que Fox préférait encore, à

ce qu'il avouait. Pitt au contraire, et c'était là le caractère particulier et distinctif de son système, proposa de faire créer son fonds d'amortissement par un acte du Parlement, de façon à ce qu'il ne pût être aliéné sans un autre acte du Parlement. Sa proposition fut accueillie comme le plus sûr rempart du crédit national; la chambre des communes et le public l'acceptèrent avec empressement, presque avec enthousiasme. En vain Fox chercha, dans plusieurs discours éloquents, à prouver que nous devions adopter comme système la libération en temps de paix des dettes contractées pendant la guerre, et dansle cas d'une nouvelle guerre cesser de payer les dettes et diriger toutes nos ressources contre l'ennemi. Le courant en faveur de Pilt était si fort que Fox n'osa pas demander un vote.

A la chambre des lords, l'attaque la plus vive contre la mesure de Pitt vint de son beau-frère, Charles, lord Manon, qui avait succédé à son père comme corn te Stanhope, au mois de mars de celte même année. Pendant les luttes de H83 et de 1784, il avait été, comme nous l'avons vu, l'un des plus ardents partisans de son beau-frère ; mais il avait, à côté de grandes facultés intellectuelles, une certaine inégalité d'humeur qui lui faisait prendre en dégoût le parti vainqueur, par cela seul qu'il était vainqueur. Il aimait à agir avec une petite minorité, et cette tendance croissant toujours, il en vint à préférer d'agir tout seul, ce qui lui valut à la chambre des lords un surnom qu'il méritait véritablement quelquefois : la minorité d'un seul 1

Au mois de mai 4786, lord Stanhope, ayant conçu un projet à lui pour le rachat de la dette nationale, publia un pamphlet et prononça un discours contre celui de

Pilt. Sa principale objection était néanmoins exactement contraire à celle de Fox. Il ne lui suffisait pas de voir le fonds d'amortissement garanti par un acte du Parlement; il voulait le rendre plus inaliénable encore par certains mouvements dans la rente et certains arrangements avec le créancier public, de façon à ce que la moindre diversion du fonds d'amortissement vînt à équivaloir à la banqueroute. Lord Loughborough, lord Stormont et d'autres pairs de l'opposition qui commençaient déjà à compter lord Stanhope parmi les leurs, lui firent beaucoup de compliments sur son discours et son pamphlet; mais ils paraissent lui avoir conseillé de renoncer à un vote. En effet, on ne vota point sur sa proposition.

C'est ainsi que la mesure de Pitt passa à l'état de loi à peu près du consentement général. Elle conserva longtemps l'appui du gouvernement et la faveur populaire. Pendant longtemps nous continuâmes de tenir pour sacré le million sterling pour la caisse d'amortissement, même lorsque les nécessités de la guerre nous obligeaient à emprunter ce million sterling et bien d'autres millions pardessus le marché; mais un doute s'éleva par degrés dans l'esprit public. On commença à mettre fort en question l'utilité d'une caisse d'amortissement, lorsqu'il fallait la soutenir à force d'emprunts; et la main qui porta le coup de mort au système de Pitt sur ce point fut l'une de celles qui avaient le plus activement aidé à le fonder. Cette main ne fut autre que celle de lord Grenville. En 4786, il avait été président du comité proposé par Pitt qui avait immédiatement précédé la présentation du bill sur le fonds d'amortissement, et personne n'avait été plus zélé pour soutenir et pour défendre la mesure du chef; mais, au bout de quarante ans

et plus, on s'aperçut que* l'expérience et la réflexion avaient opéré un changement complet dans ses idées. Il publia, en 1828, un pamphlet qui a ouvert une nouvelle ère à la question, dans lequel il avoue avec une noble franchise qu'il reconnaît son erreur passée, et il proclame avec beaucoup de force l'inutilité d'une caisse d'amortissement formée d'emprunts.

Ce fut à la faveur du premier élan de popularité de cette mesure que Pitt parvint à proposer et à faire voler une somme de 210,000 livres sterling, destinée à payer les nouvelles dettes contractées par la liste civile, en dépit de l'économie personnelle du roi et de ses 850,000 livres sterling de revenu.

Pilt résista, dans cette session comme dans celles qui suivirent, à son désir de renouveler sa motion sur la réforme parlementaire; mais il donna son cordial appui à un bill conçu et présenté par lord Manon pour l'amélioration des élections du comté. Le but était à peu près ce qui a été adopté depuis avec l'assentiment général : on devait vérifier tous les ans la liste des francs tenanciers et indiquer divers lieux de vote, outre le chef-lieu du comté. Lord Mahon se trouvant appelé à la chambre haute, Wilberforce se chargea de soulenir à sa place le bill. Grâce à ses efforts et au concours du premier ministre, le bill passa à la chambre des communes, non sans quelques difficultés; mais il fut rejeté par la chambre des lords, surtout, comme le dit M. Wywill, par « une coalition des amis du roi et de l'aristocratie whig 1 . »

Pendant cette session, Pitt introduisit également de grands changements dans les lois sur les contributions.

1 Papiers de Wywill, vol. IV, Vie de Wilberforce, vol. I er .

« Je vais proposer, » écrit-il le 20 avril 1786 au duc de Rutland, «un projet pour l'excise du vin; cela a failli causer la chute de sir Robert Walpole, mais la proposition ne rencontrera pas, je crois, grande difficulté à présent. » L'événement prouva qu'il avait raison.

Mais le fait le plus mémorable de la session de 1786 est peut-être le premier pas que fit le Parlement vers la mise en accusation et le procès de Warren Hastings.

Divers auteurs, et je suis du nombre, ont raconté la carrière de Warren Hastings dans l'Inde et les chefs d'accusation qu'on pouvait présenter contre lui 1 . Il finit par quitter l'Inde parfaitement en repos, se retirant de son poste de son plein gré, sans être destitué, sans même avoir été réprimandé. Au mois do juin 1785, il mit de nouveau pied à terre sur le sol anglais pour y rejoindre mistriss Hastings, la belle Marianne Imhoff d'Allemagne, qui l'avait précédé d'un an. Sa réception dans sa patrie fut extrêmement flatteuse. Li-s directeurs de la compagnie des Indes orientales l'accueillirent par une adresse publique; le roi et la reine furent pleins de bienveillance pour lui. A leur lever, Sa Majesté daigna même accepter de mistriss Hastings le présent d'un lit d'ivoire, don que les satires du temps ne laissèrent pas oublier.

Hastings avait à la chambre des communes deux violents ennemis, Edmond Burke et Philip Francis, l'un animé par un noble zèle pour les intérêts publics, l'autre,

* Je me permets de renvoyer sur ce sujet le lecteur au 68e e t ©ge cna . pitre de mon Histoire d* Angleterre On trouvera les lettres particulières de Hastings soit à cette époque , soit après son retour, dans sa . biographie en trois volumes par le révérend G. R. Gleig.

poussé surtout, on peut l'affirmer, par ses rancunes personnelles. Quelques jours après l'arrivée de Hastings à Londres, Burke se leva de sa place pour annoncer que, si nul autre membre ne voulait se charger de cette affaire, il ferait lui-même prochainement une motion au sujet de la conduite d'un grand personnage récemment revenu de l'Inde. L'opposition était alors toule débandée et affaiblie, comme nous l'avons vu t et Hastings avait beaucoup d'amis parmi les ministres. Il pouvait même, tant les circonstances s'étaient modifiées, compter sur son ancien adversaire Dundas, qui avait proposé contre lui un vote de censure en Hastings lui-môme dit, en parlant de Dundas dans sa correspondance particulière, au mois de juillet 4785 : « Le bureau du contrôle a été plus que poli à mon égard. » Lord Thurlow alla bien plus loin. Il embrassa les intérêts de Hastings avec une chaleur qu'on peut à juste titre qualifier d'inconvenante pour un homme qui occupait le poste de chancelier ; et quelques-unes de ses expressions à ce sujet s'éloignaient encore plus de la vérité que des convenances : c Le fait est, » s'écriait-il, tque ce ministère-ci est l'œuvre de Hastings, et qu'il a mis fin aux derniers ministres aussi positivement que s'il avait pris un pistolet et qu'il leur eût brûlé la cervelle à tous, l'un après l'autre 1 » L'année précédente, il avait déjà vivement pressé Pitt d'accorder à Hastings la pairie, mais Pill avait conservé un peu plus de liberté d'esprit. Il reconnaissait les grands mérites et les services du dernier gouverneur général, mais il alléguait le vote de censure encore consigné dans les procèsverbaux de la chambre des communes : « Tant que la blessure de ces résolutions n'aura pas été guérie par un vole de remercimenls, je ne vois pas, » dit-il, « comment

je pourrais convenablement conseiller à Sa Majesté de conférer un honneur à M. Hastings *. »

Dans cet élat des choses, en ce qui regardait Hastings, les membres de l'opposition n'avaient pas grande envie d'encourager ou de suivre Burke. L'enquête qu'il avait annoncée devait nécessairement être longue et laborieuse, et la perspective des avantages pour le parti n'était pas brillante. Si de nouvelles provocations ne s'étaient pas élevées, la vieille querelle n'eût peut-être pas été plus loin. Si Hastings s'était tenu tranquille, il y a tout lieu de croire que Burke, fort contre son gré, se serait tenu tranquille de son côté.

Mais l'ancien gouverneur général eut, à cette époque, le malheur de se fier à un conseiller fort incompétent. Il avait parmi ses clients un major de l'armée du Bengale, nommé John Scott, que les roupies de son patron avaient fait entrer au Parlement pour le petit bourg de West-Loœ. Ce personnage se donnait, dans la chambre des communes, pour l'agent et le représentant d'Hastings. Le major Scott était rempli de zèle et d'activité, il était absolument dépourvu de jugement et de prudence. Il se trouva être un orateur parfaitement ennuyeux et le moins judicieux des amis. Quant à ce dernier point, ses lettres particulières à Hastings existent encore, elles font connaître ses vues fausses et passionnées sur les hommes et les mesures politiques. C'est ainsi qu'au mois d'août 1784, nous le voyons stigmatiser son grand adversaire du titre de « ce reptile M. Burke, » se vantant plus follement encore d'avoir, lui major Scott, « complètement triomphé du reptile I »

1 Mémoires de Hastings, par le rêv. G. R. Gleig, vol. III.

Agissant d'après de pareilles idées, le major Scott se leva de sa place le premier jour de la session de 1786. Rappelant à la chambre ce que Burke avait annoncé, il somma celui-ci de produire ses accusations et de fixer un jour, le plus tôt possible, pour ladiscussion. Cet imprudent défi reçut promptement sa réponse. Burke se vit obligé de poursuivre son dessein, et ses amis se rallièrent autour de lui. Dorénavant le zèle de Fox pour cette cause devint aussi vif que celui de Burke.

La première démarche des deux grands meneurs fut de demander des papiers qu'on refusa en partie, ce qui donna lieu à une discussion très animée. Dans le cours des débats, Pilt saisit l'occasion d'annoncer sa ligne de conduite, fort différente de celle de Thurlow. C'était la ligne de conduite que tout ministre tiendrait de nos jours, mais que tous les ministres à peu près, Pitt excepté, paraissaient alors avoir perdue de vue : « Pour ma part, » dit-il, « je ne suis ni un ami ni un ennemi décidé de M. Hastings, mais je suis résolu à soutenir les principes de la justice et de l'équité ; M. Hastings, en dépit de toutes les assertions contraires, peut être aussi innocent que l'enfant encore à naître ; mais il est sous les yeux du Parlement, il est soupçonné; il faut que son innocence ou sa culpabilité soient prouvées par des témoignages incontestables. »

Au commencement d'avril, Burke, avec le concours actif de Francis, présenta onze chefs d'accusation, qu'il porta dans la suite, au moyen d'additions successives, jusqu'au uombre de vingt -deux. Les plus importantes étaient celles qui portaient sur la guerre des Rohillas, sur Cbeyte Sing, le rajah de Benarès, et sur les deux Begums ou princesses d'Oude. D'autre part, Hastings envoya unepé-

tition pour demander à être entendu en réponse, et sa pétition étant accordée, il se présenta à la barre, courbé sous le poids de ses documents, surtout d'une pièce qu'il avait préparée, d'une longueur infinie, selon l'habitude de la compagnie des Indes. Il lut aussi longtemps que sa force le lui permit, beaucoup plus longtemps que la patience de ses auditeurs ne pouvait le supporter. Puis les secrétaires du bureau le remplacèrent et marmolèrent, pendant quelques heures de plus, cet interminable document, tandis que les membres s'esquivaient un à un, comparant peut-être dans leur esprit les discours de Scott avec les essais Hastings, et se demandant si, après tout, l'agent était plus ennuyeux que son chef. .

La lecture de ce document, à la barre ou au bureau, occupa non-seulement une journée, mais une partie du lendemain. Cependant Hastings, se rappelant sans doute les grands modèles du Bengale, le trouvait beaucoup trop court : « J'ai été cruellement resserré pour le temps, » écrivait-il à l'un de ses amis, le 20 mai 1786. Lord Macaulay 1 a bien montré dans l'un de ses excellents essais comment Hastings se méprenait complètement sur la disposition de la chambre des communes, sur tous les points.

Lorsque l'ancien gouverneur général eut fini, on amena successivement à la barre, pour les interroger, sir Robert Barker et quelques autres témoins, et le 1 er juin Burke présenta sa première accusation, l'affaire des Rohillas. H avait fait preuve de jugement en choisissant si avantageusement son terrain. Le conseil des directeurs avait naguère condamné cette cruelle attaque contre les

1 Essais de lord Macanlay, vol. III.

Rohillas. Ce blâme avait servi de matière au vote de censure des deux chambres. Dundas en particulier avait dirigé sur ce point son indignation etses invectives, et Dundas était maintenant responsable de la direction des affaires de Tlnde, plus que tout autre membre du Parlement. Lorsque le bruit se répandit que Dundas avait l'intention de soutenir Hastings sur le sujet même qui avait servi naguère de thème à ses attaques, l'opposition apprit celle nouvelle avec des transports de joie, et Fox en proflta habilement dans l'un de ses admirables discours. Dundas pourtant était toujours un adroit et hardi ferrailleur. Dans cette occasion, il avait à présenter des arguments spécieux. Il déclara qu'il croyait encore, comme en 4781, que l'attaque contre les Rohillas avait été une guerre injuste; mais il fit remarquer que les membres de l'ancien comité, ceux qui avaient rédigé avec lui le vote de censure et auxquels il pourrait, dans certains cas adresser encore un appel personnel, n'avaient comme lui aucune intention de poursuivre criminellement Hastings, mais purement et simplement de le faire rappeler. Le rappel était ce qu'ils avaient cherché, et ce qu'ils n'avaient pu obtenir. Depuis lors, le Parlement avait promulgué un acte qui confirmait nominativement Warren Hastings dans son poste de gouverneur général du Bengale; ce statut pouvait donc être regardé comme le pardon du Parlement, à moins qu'il ne se fût présenté depuis lors quelques circonstances aggravantes. En était-il ainsi? Au contraire, les services rendus pendant les dernières périodes de la guerre avaient été si grands, poursuivit Dundas, que nous serions presque tentés d'appeler Hastings le sauveur de l'Inde. «D'après ces motifs,» dit Dundas, « je m'oppose à la motion. » Pitt ne dit rien, mais il envisageait la chose

de môme. La phalange ministérielle suivit son chef, et lorsqu'on en vint à voter, Burke se trouva battu à une majorité de 119 voix contre 67.

Une pareille majorité sur une pareille question pouvait paraître aux amis d'Hastings le sûr présage du triomphe qui se préparait. Ils s'attendaient à voir Fox et Burke essayer encore d'une ou deux accusations, puis s'apercevoir que le nombre de leurs partisans diminuait toujours, puis jeter avec colère leur dossier et s'en aller. Si les choses eussent ainsi tourné, Hastings l'eût sans doute attribué, tant la vanité humaine est aveugle, au mérite transcendant de l'essai qu'il avait lu à la barre. Déjà dans ses lettres particulières de cetle époque, il déclare « qu'il avait tourné tout de suite tous les esprits de son côté. » Il parle déjà de la requête qu'il avait présentée pour être entendu en personne « comme d'une idée conçue dans un heureux moment et par une bienheureuse inspiration. » Mais un complet revirement de fortune l'attendait bientôt.

La grande affaire de Bénarès avait été confiée aux soins de Fox. Il la porla devant la chambre le 1 5 juin avec l'habileté incomparable qui lui était ordinaire, fondant tous ses arguments sur ce principe que Cheyte Sing était un prince indépendant, qui n'élait en aucune façon soumis à l'obligation de fournir des secours au gouvernement du Bengale. « Je suis obligé de reconnaître, » dit-il en approchant de la conclusion, « qu'il pourrait y avoir quelque excuse pour le vote auquel nous sommes arrivés au sujet delà guerre contre les Rohillas. L'intervalle qui s'était écoulé depuis l'événement, les renseignements insuffisants que la chambre avait obtenus jusqu'à ces derniers temps, les services importants qu'on alléguait depuis

cette époque en faveur de M. Hastings (bien que je soutienne que ce n'étaient point des services méritoires, ou, à dire vrai, des services), tout cela, joint à d'autres raisons et à d'autres justifications, pouvait avoir quelque poids. Mais il n'y a rien de pareil ici. Les faits sont tous irrécusables, ils sont atroces, ils sont importants, tellement importants qu'à mon sens le sort du Bengale dépend du vote de ce soir. »

Francis soutint Fox avec moins de talent, niais avec plus d'amertume encore. Après un court discours de M. Nicholls concluant à la complète innocence de Hastings, le premier ministre se leva. Il nia d'abord absolument l'indépendance de Ja situation attribuée à Cheyle Sing par Fox. Il soutint que le rajab de Bénarès était sujet de l'empire du Bengale et tenu de fournir des secours extraordinaires en cas de périls extraordinaires. On pouvait à bon droit lui infliger une amende pour son obstination à refuser ce secours. Mais ici s'élevait la question, quelle amende? Or, il était exorbitant, il était contre toute raison et contre toute justice de lever une amende de 500,000 livres sterling, uniquement pour un retard apporté au payement d'une contribution de 50,000 livres sterling, qui après tout avait été payée; c'était abolir tout rapport entre le degré de culpabilité et le .châtiment. D'après cette raison, et uniquement d'après cette raison, Pitt déclarait qu'après avoir longuement et sérieusement étudié la question, il croyait de son devoir de voter en faveur de l'accusation au sujet de Bénarès.

Jusqu'à ce que Pitt se fût levé, et longtemps même après, la chambre était fermement persuadée qu'il avait l'intention de prendre parti pour Hastings. Grande fut donc la surprise générale lorsqu'il en vint à conclure.

Plusieurs hommes en fonction, comme M. Grenville et lord Muïgrave, étaient déjà engagés par leurs discours ou avaient déjà pris leur parti, et ils déclarèrent qu'ils étaient obligés par leur conscience de voter contre la motion. Mais la majorité de la chambre obéit à la voix de son chef. 11 y eut 119 oui pour la résolution de Fox et 79 non seulement. Dundas n'avait point pris de part à la discussion, mais il vota avec Pitt.

Dans une lettre écrite plus de trente ans après, quelques semaines seulement avant sa mort, nous voyons Hastings revenir aux incidents de ce mémorable jour. Il déclare qu'il avait appris, au moment môme, que Dundas s'était rendu de grand malin chez Pitt, qu'il l'avait réveillé, et qu'il s'était élevé entre eux une discussion qui avait duré trois heures, et qui avait eu pour résultat un revirement complet dans la politique ministérielle, ce soir-là. Il est difficile d'attacher grande importance aux faits contenus dans cette lettre, puisque dans la phrase suivante l'écrivain dit : « il faut que je m'arrête, ma raison m'abandonne*. » 11 paraît cependant fort probable que la décision définitive sur l'accusation de Bénarès avait été retardée jusqu'au moment de la motion de Fox, et que le premier lord de la trésorerie et le président du conseil de contrôle eurent une sérieuse conférence avant de prendre leur parti.

La surprise qu'excitèrent les conclusions de Pitt fut cependant si générale qu'on répandit toutes sortes de bruits et de rumeurs pour les expliquer. La plupart de ces bruits étaient ignobles et méprisables, comme ceux qui viennent des valets et des coureurs de faction. Has-

» A M. Elijah Impey, 19 avril 1818.

tings pouvait exciter la jalousie de Dundas; Hastings pouvait exciter la jalousie de Pitt; il pouvait devenir un rival formidable dans le cabinet; il pouvait s'emparer de toute la direction du bureau du contrôle. Mais, bien que Dundas eût de nombreux défauts, une mesquine jalousie ne fut jamais du nombre; encore moins pouvait-on attribuer ce mobile à l'âme élevée de Pitt. D'ailleurs, dans ce cas-ci, l'accusation tombait d'elle-même, car sous le régime parlementaire, comment aspirer à un poste important en Angleterre, ou exciter quelque jalousie par la possibilité d'y arriver, si l'on ne possède au moins quelque facilité de parole, à moins d'être un grand seigneur comme Rockingham? Encore cela n'arrivait-il que dans un état de choses antérieur. Or, Hastings reconnaissait luimême qu'il n'avait aucune facilité. Bien des années après, il écrivait à un ami plus jeune que lui : « Votre père sait que je suis singulièrement dépourvu de la faculté de m'exprimer 1 . »

Mais pourquoi chercher ici des raisons mystérieuses ou cachées? La véritable explication de la conduite de Pitt ne se trouve-t-elle pas à la surface? Ne réside-t- elle pas dans les circonstances mêmes de la question? Il avait tardé longtemps, trop longtemps peut-être à y regarder; mais une fois qu'il avait étudié les documents placés sous ses yeux, ils l'avaient amené précisément à la conclusion que nous serions disposés à en tirer maintenant, en jetant , en arrière un tranquille regard. Hastings avait été dans son droit en regardant Cheyte Sing comme un vassal, et en punissant son refus par l'infliction d'une amende; mais Hastings s'était gravement mis dans son tort et il

* A M. Charles Doyley, 15 avril 1813.

s'était évidemment laissé égarer par sa rancune et son désir de vengeance en exigeant une amende aussi exorbitante.

Cette conclusion quant aux motifs des ministres est confirmée par le langage parfaitement naturel que Dundas tenait à lord Cornwallis qui, six semaines seulement auparavant, au commencement de mai 1786, avait mis à la voile pour aller occuper dans l'Inde le poste de gouverneur général. Dundas lui écrivait, au mois de mars 1787 : « La seule circonstance désagréable (de notre situation politique) est la mise en accusation de M. Hastings... Mais le fait est que, lorsque nous avons examiné les différents articles des charges présentées contre lui en regard des défenses, les accusations étaient si fortes et les défenses si peu fondées, qu'il n'y avait pas moyen de refuser notre concours, et quelques-unes des accusations arriveront infailliblement devant la chambre des lords *.»

Au mois de juin 1786, la session approchait pourtant de son terme, et les accusations contre Hastings furent de toute nécessité remises à l'année suivante, en dépit du major Scott qui réclamait de toutes ses forces contre le délai.

Le 11 juillet, cette session si animée fut close par le roi dans un discours remarquablement court pour un discours du Trône. Aussitôt après, nous retrouvons Pitt de retour à Holwood, sa résidence favorite; il s'occupe déjà de préparer de nouveaux travaux. Il écrit de là :

* Voir la correspondance de lord Cornwallis, vol.

« Holwood, 13 juillet 1786.

« Ma chère mère,

» Le plaisir que m'a causé votre lettre, que j'ai reçue presque à la veille de notre prorogation, a fort accru, je vous assure, la satisfaction de ce moment tant désiré. . Je ne puis me vanter d'un loisir absolu, mais je suis cependant comparativement en vacances, et j'espère m'y trouver tout à fait dans quelques semaines... Mais il faut que je sois à Londres pour les premiers jours d'août; nous devons faire alors notre premier payement sur la dette publique.

» J'entame dans ce moment-ci des arrangements fort nécessaires pour réduire les affaires du gouvernement à une forme qui permette plus de régularité et de promptitude qu'il n'en a régné jusqu'à présent dans certaines branches. Le premier pas à faire est la nomination d'un nouveau comité du commerce, qui devient tous les jours plus important, et que M. Jenkinson doit présider avec l'honneur d'une pairie. Ceci vous paraîtra, je pense, un peu étrange de loin et par rapport aux idées d'autrefois, mais il Ta bien gagné et mérité de ma part. »

La réorganisation du bureau du commerce, que le bill économique de Burke avait détruit, était presque une nécessité dans un pays de commerce et en vue des modifications commerciales que projetait Pitl. Nous avons déjà vu que M. Jenkinson, élevé à la pairie sous le nom de lord Hawkesbury, présidait le nouveau bureau. Pitt nomma vice-président William Grenville.

La pairie de lord Hawkesbury fut suivie de plusieurs

autres. Sir Guy Carleton devint lord Dorchester, et sir Ïïarbord-Harbord lord Suflield. Le roi accorda des baronies anglaises à deux Irlandais, les comtes de Shannon etdeTyrone. Pittavait déjà obtenu du roi, cette année-là, deux promotions dans la pairie pour des hommes d'un grand mérite. Lord Camden était devenu comte et vicomte Bayham, et le comte de Gower était devenu marquis de Slafïord. Cependant te ministre désirait fort à cette époque tenir bon contre la plupart des prétentions nouvelles. Il écrivait au duc de Rulland, le 19 juillet : « Je ne vous cacherai pas que diverses circonstances m'ont inévitablement amené à conseiller au roi des additions à la pairie anglaise plus nombreuses que cela ne me convient ou que je ne le trouve tout à fait bon, et je suis, à cause dp cela, fort désireux de ne pas en accroître le nombre plus qu'il ne sera absolument nécessaire. »

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