‹ William Pitt et son tempsChapitre 46 sur 51 · fi · texte numérisé non relu

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roi ; le pauvre sir George dit en balbutiant qu'il n'était pas bien; sur quoi la foule furieuse s'écria : « C'est un»* honte pour vous I »

Dans cette crise, les deux ministres sur lesquels pesait la plus grande responsabilité étaient Pitt et Thurlow. Mais leurs relations étaient rares, et leurs intentions profondément diverses. Pitt ne pensait qu'à servir son pays, Thurlow qu'à garder sa place. Dès le 7 novembre, .le prince de Galles fit demander le chancelier qui se rendit à Windsor et y passa la nuit. Le prince l'avait fait appeler pour une très-bonne raison ; il voulait s'entendre avec lui sur les soins à prendre pour mettre en lieu sûr les joyaux et les papiers particuliers du Roi. En revenant en ville le 8 au matin , le chancelier se borna à écrire à Pitt un billet pour lui faire savoir que le prince désirait le voir à Windsor le lendemain à onze heures. Pitt se rendit chez son collègue, mais il ne paraît pas y avoir obtenu beaucoup de renseignements. Il apprit cependant que Son Altesse Royale le faisait spécialement demander pour lui adresser quelques questions sur un papier que la reine se figurait que le roi avait remis entre les mains de Pitt au sujet d'un établissement pour les jeunes princes et princesses ; c'était une erreur; Pitt n'avait point reçu ce papier.

Pitt se rendit naturellement aux ordres du prince. M. Grenville raconte ainsi le résultat' de l'entrevue dans une lettre écrite le lendemain matin : « Je n'ai pas besoin de vous dire l'effet produit par cette terrible calamité. Pitt a eu hier une longue conférence avec le prince; mais elle a roulé principalement sur la situation du roi, sur l'état et les progrès de sa maladie. Rien ne s'est dit qui puisse autoriser à rien présumer sur les mesures futures. Le

prince l'a traité poliment, rien de plus. On est généralement d'avis qu'il y a au palais l'intention de tenter une négociation. Mais il serait difficile de trancher la question de savoir si le prince personnellement est dans cette intention ou si Pitt doit y prêter l'oreille dans aucun cas, et quelle devrait être la mesure »

Le parti de Pitt fut bientôt pris. Comme toujours, sa ligne de conduite fut simple et alla droit au but. Il ne voulait faire aucune condition pour lui-même ; il ne voulait s'inquiéter que de ce qu'il devait à son roi malade ; il voulait user de l'autorité du Parlement pour imposer, pendant un temps donné, certaines restrictions à la régence, afin que le souverain pût reprendre sans difficulté son autorité dans le cas où il retrouverait sa raison. Pitt ne savait pas encore quelles pouvaient être les justes limites ou la durée nécessaire de ces restrictions, et il roulait cette question dans son esprit. Mais il n'avait aucune intention, comme le craignaient ses adversaires , de faire nommer un conseil de régence qui pût entraver le prince dans le choix d'un nouveau ministère. Au contraire, Pitt s'attendait à quitter immédiatement le service public, et il avait résolu de se remettre à pratiquer sa profession au barreau.

La conduite de Thurlow était bien différente. Sous les apparences d'une probité un peu rude, il cachait une assez forte dose d'égoïsme et de ruse. Il était prêt à saisir la première ouverture, et l'ouverture ne se fit pas longtemps attendre. Deux hommes qui étaient dans la confidence du prince, le contrôleur de sa maison, le capitaine Payne , plus communément appelé Jack Payne, et Richard

* Lettre à lord Buckingham, 9 novembre 1788.

Brinsley Sheridan s'étaient entendus sur ce point. N'étaitil pas à craindre que Pilt cherchât à entraver la nouvelle régence par quelques restrictions ! Et qui pouvait s'opposer à celte tentative d'une manière plus efficace que l'homme d'état chargé du grand sceau? Combien il était donc important de le gagner s'il était possible !

Dans celte vue, eiavec la sanction du prince, on entama des négociations secrètes avec lord Thurlow; on lui proposa de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour déjouer toule intention de restrictions à imposer au régent, et on lui promit en retour qu'il serait président du • conseil dans le nouveau ministère. Mais Thurlow faisait fl de l'offre de la présidence ; il voulait conserver le grand sceau. Cela était plus difficile , à cause des engagements pris par le prince et par le parti de Fox tout entier auprès de lord Loughborough. Sheridan cependant conseillait fort qu'on s'assurât de lord Thurlow aux conditions exigées. Le prince céda et on continua la négociation sans lord Loughborough. Le marché fut conclu ou presque conclu ; on n'attendait plus que la sanction de Fox à son retour d'Italie.

La perfidie de Thurlow dans cette affaire n'a pas besoin de commentaire. Elle reste encore la principale tache sur sa réputation. Il nous serait bien difficile dans nos annales modernes d'y trouver un pendant, si ce n'est dans la carrière de son contemporain et de son rival, lord Loughborough.

Lord Thurlow réussit au premier abord a cacher à Pilt toutes ses intrigues. Il y fut fort aidé par cette circonstance que les conseils de cabinet se tenaient alors fréquemment à Windsor, ce qui lui fournissait l'occasion de se glisser secrètement dans l'appartement du prince de

Galles. Mais un petit incident vint mettre le mystère au jour. Son chapeau fit découvrir ses cabales. Voici comment mon regrettable ami M. Thomas Grenville, l'un des derniers survivants de ce temps-là, avait'coutume de raconter l'histoire \

Il devait y avoir un jour conseil à Windsor, et Thurlow y était arrivé quelque temps avant ses collègues. Il devait revenir à Londres dans la voiture de l'un d'eux ; mais le moment du départ arrivé, on ne pouvait retrouver nulle part le chapeau du chancelier. Après de longues recherches, un des pages arriva en courant, le chapeau à la main, en disant tout haut : « Mylord, je l'ai trouvé dans le cabinet de Son Altesse Royale le prince de Galles. » Les autres ministres étaient encore dans le vestibule, attendant leurs voitures, et la confusion de lord Thurlow confirma la conclusion qu'ils avaient tirée de l'incident.

Pitt pouvait donc soupçonner et mieux que soupçonner le double jeu que jouait le chancelier. Mais il n'en avait point encore de preuve positive, et il pouvait penser,.comme la seconde Agrippine*, que la meilleure défense contre la perfidie est souvent de ne pas avoir l'air de s'en apercevoir. Conservant donc la fierté tranquille qui lui était ordinaire, il ne daigna pas demander une seule explication, ni faire un seul reproche. Il continua à voir lord Thurlow comme de coutume, mais il résolut en son particulier de ne rien faire passer des affaires de la régence par les mains de lord Thurlow, et de confier, dans la Chambre des lords,

* Vies des chanceliers par lord Campbell, vol. V. J'ai moi-même entendu raconter la môme histoire par M. Grenville.

» Reputans Agtïppina solum insidiarum remcdium esse si non inlclligerentur. (Tacite. Ann. y liv. XIV, cap. 6.)

à lord Camden toutes les mesures nécessitées par la maladie du roi.

Ce n'était pas un médiocre accroissement des embarras de Pitten cette conjoncture que la nécessité où il se trouvait de faire face sur-le-champ au Parlement. Les Chambres n'avaient été prorogées que jusqu'au 20 novembre, et il n'y avait plus dans l'État de pouvoir légal pour prolonger la prorogation. Les deux chambres se réunirent donc naturellement le 20. Pitt à la chambre des communes, et Thurlow à la chambre des lords annoncèrent que l'impossibilité où se trouvait le roi de vaquer aux affaires était la cause de la réunion. Pitt demanda qu'on n'entamât pour le moment aucune discussion, proposant que la chambre s'ajournât jusqu'au 4 décembre, époque où il deviendrait nécessaire d'examiner les mesures à adopter si par malheur la maladie du roi se prolongeait. Cependant, afin de donner aux délibérations toute la solennité possible, il proposa en outre que l'orateur convoquât tous les membres par une circulaire afin de réclamer leur présence au jour indiqué. Lord Camden fit la môme proposition dans la chambre des lords, et la motion passa dans les deux assemblées sans une seule observation de part ni d'autre. M. Fox n'était pas encore de retour, et en son absence l'opposition ne voulait se commettre par aucun commentaire.

Une circonstance embarrassante se présenta bientôt à Windsor; on désirait fort, et avec raison, transporter Sa Majesté à Kew. En premier lieu , la distance de Windsor à Londres était fort incommode pour les médecins qui soignaient le roi, et secondement, ce qui était la principale raison, sinon la seule, mise en avant par eux, il était important que le roi pût avoir ce qu'il aurait à Kew et n'avait

pas à Windsor, un jardin particulier où il pût prendre de l'exercice, sans qu'on le vît et qu'on l'observât. Mais, d'autre part, le roi manifestait la plus extrême répugnance à quitter Windsor. On crut que, môme dans sa folie, l'avis de ses serviteurs conlidentiels aurait du poids auprès de lui, et qu'on pourrait éviter ainsi la nécessité de la contrainte. En conséquence le conseil privé se tint le 28 à Windsor; on interrogea officiellement les médecins ; tous convinrent que le départ de Sa Majesté pour Kew était un point de la plus haute importance.

J'emprunte pour la scène qui suivit, comme pour quelques-unes de celles qui ont précédé, la description animée de miss Burney : « Tout le momie témoignait l'alarme la plus vive à l'idée que le roi, s'il se remettait, conserverait un éternel ressentiment contre les auteurs et promoteurs de son voyage. Pour lui donner donc toutes les sanctions possibles, on décida que le chancelier et M. Pitt verraient tous les deux le roi. Le chancelier entra en sa présence avec le tremblement qu'il avait eu jusqu'alors coutumè d'inspirer à d'autres, et lorsqu'il sortit, il était tellement ému de l'étai dans lequel il avait trouvé son royal maître et patron que les larmes coulaient le long de ses joues, et qu'il avait peine à se soutenir. M. Pitt était plus calme; mais il exprimait sa douleur avec tant de respect et d'attachement que l'admiration universelle qu'on ressent ici pour lui s'en est encore accrue. »

Mais quel qu'eût été l'effet de ces pénibles entrevues, on s'aperçut que l'aversion maladive du roi pour le déplacement requis n'avait point cédé : « Dans quel état était la maison, » s'écrie miss Burney, « les princes, les écuyers, les médecins, les pages, tout le monde complo-

iOH WILLIAM 1MTT ET SON TEMPS.

tan», chuchotant,- conférant, cabalant pour décider le roi à partir ! »

On eut enfin recours à un pénible stratagème. Le roi demandait sans cesse depuis quelques jours qu'on lui permît de voir la reine et les princesses, mais les médecins avaient cru nécessaire de le lui refuser. On décida donc que les femmes de la famille royale partiraient le lendemain pour Kew, que les médecins annonceraient leur départ au roi, et que, s'il doutait de leur assertion, ce qui paraissait probable, on lui permettrait d'explorer les appartements et de s'assurer par lui-même du fait. On devait ensuite promettre à Sa Majesté qu'on lui permettrait de voir les membres de sa famille lorsqu'il les aurait rejoints à Kew. Sur cette promesse, George III consentit au voyage, qui s'accomplit. Mais en arrivant à Kew, on ne lui tint pas la promesse qui l'avait décidé, et le résultat, auquel on eût pu s'attendre, fut qu'il eut dans la nuit un accès plus violent que tous les autres.

On avait cependant envoyé un exprès en Italie pour annoncer à Fox la maladie du roi et le presser de revenir immédiatement. L'envoyé trouva l'homme d'État à Bologne, en chemin pour Rome. Il reprit immédiatement la route de l'Angleterre, et voyagea si rapidement qu'il accomplit dans cette rude saison un voyage de plus de huit cent milles en neuf jours. 11 Ht même si grande hâte, et les routes qu'il suivit étaient si mauvaises que sa santé en fut gravement ébranlée quelque temps après son retour. Quelle que fût sa diligence, il n'arriva cependant en Angleterre que le 24 novembre. Il est curieux de comparer ces détails a*ec ceux d'un autre rappel inattendu et d'un autre retour précipité d'Italie, celui de sir Robert Peel, au mois de novembre 1835. Les deux hommes d'État re-

venaient l'un et l'autre avec l'espoir de devenir premiers ministres, et l'espoir fut aussi passager pour l'un que le pouvoir entre les mains de l'autre.

Fox ne fut pas plutôt à Londres qu'on lui apprit la négociation avec lord Thurlow. Fox n'avait point de goût pour cette intrigue sous main, mais il se sentait lié par la parole que le prince avait déjà donnée. Certaines expressions d'un billet à Sheridan indiquent bien la contrariété qu'il éprouvait : « J'ai avalé la pilule, elle était fort amère, et j'ai écrit à lord Loughborough qui ne peut naturellement répondre que par un consentement. Que reste-t-il à faire maintenant? Est-ce le prince en personne, ou vous, ou moi, ou Warren, qui devons parler au chancelier ? Dites-moi, je vous prie, ce qu'il faut faire. Je ne me souviens pas de m'étre senti de ma vie aussi mal à l'aise au sujet d'une affaire politique. Venez me voir si vous pouvez. »

Outre cette « affaire politique » on soumit alors à Fox un autre projet d'une importance plus grande encore pour le public. Lord Loughborough méditait une manœuvre hardie, un véritable coup d'État. Il proposait que le prince, comme héritier présomptif, s'emparât de la régence de son autorité privée et sans acte du Parlement. Il avait résumé ce projet dans une note écrite au crayon, de sa propre main ; elle subsiste encore dans les papiers de lord Rosslyn, et lord Campbell l'a publiée dans ses <« Vies des chanceliers \. »

* Vol. VI. La biographie de lord Loughborough contient d'autres documents fort précieux ; mais lord Campbell n'a pas toujours mis assez de soin à les classer. Par exemple, à la page 205, les deux billets de Fox que lord Campbell rapporte à la période de 1788 sont évidemment de 1783, comme le prouve leur date « Downing-street. »

Mais la main énergique de Fox balaya bientôt cette toile d'araignée. Il était prêt, comme nous le verrons bientôt, à aller fort loin pour soutenir la prérogative inhérente au prince de Galles ; mais il n'avait jamais eu la pensée de se passer des votes du Parlement. Devant cette opposition, lord Lougbborough céda naturellement à son chef, et ayant soigneusement enfermé sa note au crayon dans son pupitre, Sa Seigneurie se crut le droit, quelques semaines après , en parlant dans la chambre des pairs, de nier solennellement qu'il eût jamais professé la doctrine inconstitutionnelle exprimée par cette note. Lougbborough et . Thurlow n'étaient-ils pas de dignes rivaux ?

II paraîtrait cependant, d'après les réminiscences que lord Carraarlhen, le sécretaire d'État, avait rédigées, et qu'il lut par la suite, comme duc de Leeds, à l'un de ses jeunes amis, que les ministres de '1788 avaient été bientôt instruits du dangereux projet de lord Loughborough, S'il avait persisté, ils avaient l'intention de l'arrêter pour haute trahison et de l'envoyer à la Tour

Le 3 décembre, la veille du jour où le Parlement devait se réunir de nouveau, le conseil privé se tinta Whilehall. Par les ordres de Pilt, on avait convoqué tous les membres, quelles que fussent leurs opinions politiques, dans l'intention de leur communiquer de la manière la plus authentique l'exacte vérité sur l'état du roi. Sur les cinquantequatre membres qui répondirent à l'appel, on calcula au moment môme qu'il y en avait vingt-quatre appartenant à l'opposition. Les cinq médecins qui avaient soigné le roi furent appelés et interrogés sous serinent; ils déposèrent

«Journal de M. Charles Abbot (lord Colchester), 24 janvier 1796, publié en 1861.

tous de son incapacité actuelle pour les affaires. Ils ajoutèrent qu'ils avaient bon espoir de la guérison, mais qu'ils étaient hors d'état de fixer une limite de temps. Ils avaient vu des maladies du môme genre durer six semaines seulement; ils en avaient vu d'autres se prolonger pendant deux ans.

Tel était l'état des choses lorsque le Parlement se réunit le 4 décembre pour vaquer aux affaires, et que les deux grands chefs de parti se retrouvèrent en face l'un de l'autre.

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