‹ William Pitt et son tempsChapitre 45 sur 51 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Changements et nominations officielles — Traités d'alliance défensive avec la Hollande et la Prusse. — Aliénation mentale du roi. — Mesures de Pitt. — Le prince de Galles consulte lord Loughborough. — Manifestations de la sympathie nationale. — But de Pitt et de Thurlow. — Héunion du Parlement. — Le roi est transféré à Kew. — Fox revient d'Italie.

La session de 1788, marquée par d'importantes mesures et des débats éloquents, fut close le 11 juillet par un discours du Trône. Avant la fin, M. Pitt avait déjà été fort occupé do certains changements officiels et de nominations nouvelles II écrit à sa mère, au sujet des affaires'

les plus importantes :

a Downing-street, 19 juin 1788.

» Ma chère mère,

» Vous avez été parfaitement bonne, comme de coutume, en faisant la part plus grande que cela n'était juste aux nécessités des affaires comme à quelques intervalles d'un loisir indispensable. Je suis néanmoins véritablement honteux d'avoir profité si longtemps de la latitude que vous m'aviez accordée. Les affaires sont complètement

terminées à la chambre des communes, et elles finiront probablement à la chambre des lords de manière à permettre de prononcer la prorogation dans le courant de la semaine prochaine. La session se termine de la façon la plus satisfaisante, et la clôture sera accompagnée de quelques événements qui ajoutent encore à cette satisfaction. J'éprouve, à vrai dire, un grand plaisir à vous communiquer une nouvelle qui compensera, j'espère, mon long silence, et que vous serez aussi heureuse d'apprendre que je le suis de vous la communiquer. Ce n'est autre chose que ceci : diverses circonstances ont rendu inévitables de nouveaux arrangements à l'amirauté; lord Howe doit avoir un successeur qui ne soit point marin, et ce successeur est mon frère. J'ai eu quelques doutes sur la question de savoir si le public ne regarderait pas cette nomination comme un monopole; mais ces doutes ne suffisent pas à contrebalancer l'agrément personnel qui en résultera pour moi et les avantages pour notre organisation générale. Vous serez, j'en suis sûr, heureuse d'apprendre que lord Howe ne se retire pas sans recevoir une marque publique d'estime, sa promotion dans la pairie ; sans cela, sa retraite me causerait, je l'avoue, plus de regret que je ne puis prétendre maintenant en ressentir. Un autre événement que vous ne serez pas fâchée d'apprendre est la conclusion d'une alliance très-satisfaisante avec la Russie, qui amènera probablement un système de politique continentale fort sûr et fort durable...

» A la lin de la semaine prochaine, si nos arrangements sont achevés à ce moment-là, j'irai passer quelques jours à Cambridge, et, quinze jours ou trois semaines après, j'arriverai, j'espère, à Burton. Soyez assez bonne pour tenir mes nouvelles parfaitement secrètes; il ne

faul pas qu'elles transpirent jusqu'au moment de l'exécution.

» Toujours, ma chère mère...

» W. Pitt. »

M. Grenville écrivant à son frère, en Irlande, fait ainsi allusion a la nomination dont il s'agit :

« L'intention de Pitt est de placer son frère à la tète de l'amirauté en lui donnant sir Charles Middleton et Hood pour adjudants, et en persuadant à Alulgrave, s'il est possible, d'accepter le contrôle de la marine Je ne doule pas que cet arrangement n'ait en général du succès. La grande popularité des manières de lord Chatham et son étroite parenté avec Pitt sufîiront, je crois, à faire disparaître dans l'esprit du public les objections qui auraient pu s'élever en le voyant placé du premier coup dans un poste si important. Ceux qui le connaissent ne peuvent douter que ses facultés soient à la hauteur de l'entreprise, quelque difficile qu'elle puisse être ; et pour ceux qui ne le connaissent pas, le nom et la réputation de sir Charles Middleton paraîtront une garantie suffisante. »

L'offre faite à sir Charles Middleton fut t à ce qu'il paraît, refusée; mais lord Hood fut nommé lord de l'amirauté, sous le comte Chatham comme chef. Lord Hood était un amiral distingué, qui avait été fait pair d'Irlande en 1782. Au mois de mai 1784, il s'était trouvé à la tête du scrutin pour Westminster; mais au mois d'août 1788, ayant fait appelàses électeurs pour sa réélection, il fut battu par lord John Townshend, après que le scrutin eut été ouvert quinze jours, par 6,39? voix contre 5,569. C'était un grand triomphe pour l'opposition qui en flt tout le bruit qu'il méritait.

La nomination de lord Chatham, qui fut bien accueillie au début par le public, ne remplit pas les espérances qu'on en avait conçues. Comme premier lord de l'amirauté, le frère de Pitt ne montra pas une grande aptitude pour les affaires, il n'avait aucun talent de discussion, et son défaut d'exactitude aux rendez-vous qu'il avait donnés le faisait souvent surnommer le dernier lord Chatham [the laie lord Chatham) .

Au mois de juin 1788, lord Mansfield quitta enfin la Cour; il vécut dans la retraite jusqu'à l'âge de quatrevingt-huit ans, et mourut en 1793. Il se retira peut-être un peu tard, vu les infirmités qui l'accablaient depuis quelque temps déjà : « Lord Mansfield est absolument incapable d'accomplir ses fonctions, il souffre beaucoup, » écrivait lord Sydney au mois de janvier 1787. « Lord Mansfield esta Bath; il dort partout sauf dans son lit, il touche son trimestre, et ne se retire pas, » écrivait le général Grant au mois d'avril de la môme année ».

Sir Lloyd Kenyon devint alors grand juge, et reçut la pairie sous le nom do lord Kenyon. Pitl destinait la charge de maître des rôles, restée vacante par cette promotion, à son ami de jeunesse, Pepper Arden, devenu procureur général. Mais lord Thurlow y opposa une résistance farouche. Il réclama la charge de maître des rôles comme dépendant de sa place ♦ et déclara pendant quelque temps, sans doute avec abondance de jurements, qu'il renoncerait au grand sceau plutôt que de l'apposer au diplôme de Pepper Arden. Mais Pitt tint bon, et Thurlow finit par céder, tout en grondant.

1 Voir la correspondance de lord CorRwallis, vol. I er .

Pepper Arden fut donc nommé maître des rôles, et Macdonald d'avocat général devint procureur général. La charge d'avocat général restée vacante fut, à la grande satisfaction du barreau, conférée à Scott qui avait depuis longtemps réparé l'échec qu'il avait reçu lors de son malheureux début à la chambre des communes. A cette occasion le roi posa une règle qui a toujours été observée depuis; c'est que le procureur général et l'avocat général, aussi bien que les juges, seront toujours faits chevaliers s'ils ne sont pas « honorables » par leur naissance. Le but du roi était de maintenir la réputation de l'ordre de chevalerie, fort déchu dans ce temps-là. En conséquence, Macdonald devint sir Archibald, et Scott sir John. Le dernier du moins n'était point du tout satisfait. Il écrivait à son frère Henry : « J'ai hier baisé les mains au roi en qualité d'avocat général. En dépit de mes dents, le roi m'a touché l'épaule de son épéeen ordonnant à sir John de se relever. J'ai été fort attrapé de ce dernier témoignage de la faveur royale, mais je n'y puis rien ; ainsi je chante :

« Oh ! quel plaisir d'être un galant chevalier 1 »

» On persécute ma femme sur son nouveau titre, et nous nous moquons d'elle du matin au soir'. »

Mais la colère du chancelier durait toujours. Il était déjà irrité contre le premier ministre pour deux raisons; l'une était le vote de Pili dans l'affaire de Hastings et l'autre la motion de Pilt contre la traite des nègres. Maintenant, cette nouvelle question sur les charges avait fait déborder son ressentiment, et il le manifestait sans contrainte. Le 12 juin, le roi, écrivant à Pitt, faisait appel

1 Vies des lords chanceliers, par lord Campbell, vol. VII.

à son bon caractère qui faisait espérer à Sa Majesté qu'il aurait pitié des faiblesses de son collègue. Pilt, ayant fait sa volonté, n'avait aucun désir de prolonger la querelle; mais toute intimité et môme tout rapport, sauf les relations officielles, cessèrent dorénavant entre les deux ministres.

Le traité d'alliance défensive avec la Hollande ayant été conclu et signé dans le courant du printemps, M. Pilt proposa au roi de conférer la pairie au négociateur sir James Harris. Sa Majesté y consentit à condition que sir Joseph Yorke, qui avait été auparavant son ambassadeur à La Haye pendant longues années, recevrait la môme distinction. En conséquence, sir James devint lord Malmesbury et sir Joseph lord Dover.

L'alliance défensive avec la Hollande fut promptement suivie d'un traité au môme effet avec la Prusse. Les articles préliminaires furent signés a Loo le 13 juin et le traité môme à Berlin le 13 août. Le négociateur était M. Joseph Ewart, homme fort capable, choisi par Pitt pour ôtre ministre d'Angleterre à la cour de Frédéric-Guillaume. Outre les garanties mutuelles échangées d'ordinaire, l'Angleterre et la Prusse s'engageaient à agir toujours de concert, dans le but de maintenir la sécurité et l'indépendance des Provinces Unies. C'était par le fait une triple alliance défensive.

En quatre ans et demi , le gouvernement de M. Pilt avait donc tiré l'Angleterre de l'isolement et de la situation sans défense dans laquelle elle se trouvait à la fin de la dernière guerre. Elle restait alors sans alliés, à l'exception de ses anciens droits sur le Portugal. Maintenant si la France voulait conserver la paix, nous avions avec elle un traité dp commerce qui pouvait l'engager envers nous

dans des relations plus amicales. D'autre pari, si la France voulait renouveler son agression contre la Hollande ou contre toute autre puissance, nous avions acquis pour alliés le stathouder rentré en possession de son autorité légitime ainsi que le roi de Prusse.

Cet étéilà comme le précédent, Pitt avait espéré faire une visite à son ami auprès des lacs : « Pilt me promet de s'échapper quelques jours pour venir me voir, » écrivait alors Wilberforce. Mais cet été-là comme le précédent, les affaires de Suède commencèrent, comme je le montrerai tout à Pheure, à donner quelques inquiétudes et à nécessiter des soins vigilants. Pitt eut même de la peine à parvenir au but définitif de ses voyages , une visite à lady Chatham. Il lui écrit ainsi :

« Downing-street, 29 août 1788.

» Ma chère mère,

» Il y a je ne sais combien de jours que j'espère pouvoir vous annoncer le moment où j'aurai le bonheur de vous voir à Burton, mais, comme cela m'arrive trop souvent, chaque jour apporte un incident nouveau pour me retenir. Cette semaine m'aurait, je crois, mis à môme de parler assez positivement, mais j'ai pris froid, ce qui n'a eu d'autre inconvénient que de me causer une fluxion et de me mettre hors d'état d'aller à Saint-James, ce qui m'oblige à remettre à l'autre semaine la conclusion des affaires dont j'espérais me débarrasser cette semaine-ci. Le moment précis et la durée de ma liberté dépendent en tout cas des nouvelles du continent; il s'y passe tant de choses qu'avec toute raison d'être certains quelescon-

séquences ne peuvent que nous être favorables, nous avons grand besoin de vigilance. J'avais espéré rester assez longtemps à Burton, une fois que j'y serais arrivé ; mais lors même que je n'en viendrais pas à bout, je pourrai m'y reprendre à deux fois, et je suis plus que sûr d'avoir assez de loisir dans l'intervalle qui nous sépare de la réunion du Parlement.

» Nous n'avons aujourd'hui de Paris aucune nouvelle d'un autre changement. L'archevêque s'est retiré etNecker a été fait ministre des finances : c'est probablement ce qui pouvait arriver de plus heureux pour ce pays, et la façon dont cela s'est fait est irès-glorieuse pour lui; mais la tâche qu'il est chargé d'accomplir n'est pas aisée.

» Je crois que mon frère est sur le point de déménager de nouveau. Je le verrai probablement établi à Wimbledon avant de quitter ces quartiers-ci, sans autre contrainte que celle des affaires, ce qui sera du luxe après celle de Londres. Mes plus tendres amitiés a Eliot, et mes compliments affectueux à mistriss Slapleton, sans oublier la bonne mistriss Sparry.

» Toujours, ma chère mère, etc.

» W. PlTT. »

Au début du mois suivant Pitt, trouva cependant le temps de faire sa visite dans le comté de Somerset, et il en revint avec l'intention de partager ses longues vacances parlementaires entre Downing-street et Holwood.

Nescia mens horainum fati sortisque futur*.

Jamais premier ministre d'Angleterre ne parut plus solidement ou plus fermement établi que M. Pitt dans l'au-

tomne de 4788. Jamais l'horizon politique n'avait semblé plus pur, plus brillant, plus dépourvu de nuages. Les membres de l'opposition ne pouvaient plus envisager le pouvoir que comme un souvenir plein de charme dans le passé et un rôve lointain dans l'avenir, et leur chef, M. Fox, désespérant pour le moment de tout succès en Angleterre, partit pour l'Italie avec sa maîtresse, mistress Armistead. Cependant il se préparait alors un événement sans exemple dans notre histoire constitutionnelle et qui devait menacer d'une ruine complète l'élévation de Pitt, en faisant briller aux yeux de Fox, en plaçant presqu'à sa portée le pouvoir le plus absolu. Cet événement si peu prévu, ce fut l'aliénation mentale du roi.

La constitution de Georges III était naturellement forte et robuste, mais il était fort enclin à la corpulence. Pour combattre cette tendance, le roi avait adopté de bonne heure un régime fort sobre et des habitudes d'exercice. Ses repas étaient aussi simples que possible, et les écuyers de service se plaignaient souvent des longues courses qu'il faisait à cheval tout en chassant, ou des promenades avant le déjeuner qui duraient trois heures. Ce système poussé à l'excès, joint à l'attention constante et soucieuse que le roi apportait aux affaires de l'État, fut la cause de sa maladie mentale en 1788. Telle fut, du moins, l'opinion exprimée par le docteur Willis, le plus habile de tous les médecins, lorsqu'il fut interrogé par les commissaires de la chambre des lords et de la chambre des communes.

Au début de l'été de 1788, la santé du roi avait souffert de fréquentes attaques bilieuses. Écrivant à M. Pitt, il dit lui-même qu'il se sent « d'un cran trop bas. » Ses médecins lui conseillèrent les eaux de Cheltenham, et le 12 juillet, le lendemain du jour de la prorogation, il partit

arec la reine pour s'y rendre. Un séjour de plusieurs semaines ne lui ût pas le bien qu'on en attendait. Lorsqu'il revint d'abord à Kew, puis à Windsor, il avait l'air plus affaibli physiquement qu'a son départ. Les gens de sa maison furent étonnés et attristés de voir cet homme, naguère le plus infatigable des marcheurs, obligé de s'appuyer sur une canne : « Je ne puis pas m'en passer , » disait-il, < il me semble que mes forces diminuent d'heure en heure. » « Vous \oyez, ma chère Eflfy, » dit-il en accostant une des dames de la reine, la comtesse douairière d'Effingham, t je suis devenu tout d'un coup un vieillard 1 . »

Sur certains points cependant le roi conservait toujours ses habitudes d'activité. M. Rose raconte quee M. Pitt le vit à Kew, et qu'il passa trois heures quarante minutes avec lui, tous deux sur leurs jambes pendant tout le temps*. » Ceci nous amène à rappeler une particularité du règne de George III. C'était l'habitude invariable ou presque invariable de ce monarque de conférer avec ses ministres debout, sans s'asseoir lui-même et sans les inviter à s'asseoir. Cette coutume, si incommode pour les deux interlocuteurs, était sans doute empruntée à quelque cour du continent.

A cette époque, au mois d'octobre 1788, le seul médecin qui approchât du roi était sir George Baker. Il déclara, dans le témoignage qu'il rendit par la suite devant les comités, que la première fois que l'idée d'une maladie mentale chez le roi se présenta à son esprit, ce fut pendant

1 Journal de miss Burney, madame d'Arblay, vol. IV. 3 Journaux et correspondance du très-honorable George Rose, vol. l w , 1860. Voir aussi la Revue d'Edimbourg d'avril 1856.

la soirée du 22 octobre. Le lendemain matin, les symptômes fâcheux gui lui avaient fait concevoir ce soupçon avaient complètement disparu.

Le 24 cependant le roi fit un effort au-dessus de ses forces en tenant un lever à Saint-James. Il fit cet effort, comme il l'écrivit. à M. Pilt, « pour arrêter les mensonges et la baisse de la rente. » Mais au lever, ses manières et sa conversation furent de nature à causer les plus pénibles inquiétudes à plusieurs de ceux auxquels il parla. M. Pilt en particulier ne put tout à fait contenir son émotion lorsqu'il accompagna le roi dans son cabinet après le lever ; Sa Majesté s'en aperçut et y fit allusion avec bonté le lendemain en écrivant de Kew à son ministre. Se rendant peut-être un peu compte lui-môme de la maladie qui le menaçait, il recommandait à M. Pitt, dans la mémo lettre, de ne pas lui laisser envoyer de papiers politiques jusqu'au lever suivant.

Le 25, le roi se rendit au château de Windsor. Son état paraît avoir varié de jour en jour, mais aucune amélioration durable ne se manifestait dans sa santé. Ses lettres à M. Pitt, que je donnerai tout au long dans l'appendice, ne portent nulle trace d'incohérence d'esprit; elles témoignent seulement de quelque répugnance et de quelque anxiété au sujet des mesures que Pitt désirait prendre à l'égard des puissances du Nord. La dernière lettre que le roi ait écrite avant sa maladie est datée du 3 novembre. Sa Majesté dit qu'elle peut signer des diplômes sans aucun inconvénient, quel qu'en soit le nombre. Le roi ajoute qu'il cherche tous les jours à lire les dépêches, mais sans succès.

Le meilleur, et à vrai dire le seul bon récit qu'on ait publié jusqu'à présent delà véritable situation du roi à cette époque se trouve dans le journal particulier de miss

Francis Burney, le charmant auteur « ù'Evelina. » Elle faisait alors partie de la maison royale, et se trouvait tous les jours de service auprès do la reine, comme vicegardienne des robes, sous la surintendance de madame Schwellenberg. Quelque ennuyeux et frivoles que me paraissent, je l'avoue, les premiers volumes de son « Journal, » la suite en devient du plus vif intérêt et d'une grande valeur et porte l'empreinte d'un attachement véritable et affectueux pour sa royale maîtresse.

Mon récit gagnera k être continué par quelques extraits de son journal.

« Dimanche 3 novembre. Nous sommes tous bien inquiets ici. Le roi est tantôt mieux, tantôt plus mal ; il fait si souvent un pas en avant et un pas en arrière qu'on a tout à craindre, si on ne trouve pas moyen de lui calmer les nerfs. J'ai terriblement peur qu'il ne soit à la veille de quelque mauvaise fièvre. La reine est presque accablée par quelque terreur secrète. Je suis émue au delà de toute expression quand je me trouve auprès d'elle et que je vois les efforts qu'elle fait pour conserver sa sérénité. Aujourd'hui elle a renoncé à lutter pendant que j'étais seule avec elle, et elle s'est mise à fondre en larmes. C'était terrible, terrible à voir! »

« Mercredi 5 novembre. Ce matin j'ai trouvé ma royale maîtresse plus triste que jamais; quelque chose d'horrible semble la menacer, et j'ai vu qu'elle n'avait d'autre ressource que la religion. Nous avons récemment beaucoup causé de choses sérieuses, et elle avait l'air de se préparer à la résignation , quoi qu'il pût lui advenir.

» A midi le roi est sorti en voiture avec la princesse royale pour prendre l'air. J'ai regardé par la fenêtre pour le voir partir ; il souriait avec bonté, mais il a donné tant

d'ordres aux postillons, il est entré dans la voiture et en est ressorti deux fois avec tant d'agitation que la crainte que j'éprouvais pour lui d'une mauvaise lièvre s'en est accrue. Hélas! comme je prévoyais peu que je ne le reverrais plus de si long temps, et quel lugubre temps!

» Lorsque je revins chez ma pauvre reine, je la trouvai toujours plus abattue.!. La princesse royale revint bientôt. Elle rentra gaiement et raconta en allemand sa promenade, ce qui me parut satisfaire la reine.

» Peu après le prince de Galles arriva subitement. Il entra dans la chambre. Il venaU de quitter Briglithelmstone. Quelque chose quj se passait dans leur cœur rendit cette entrevue terriblement froide des deux parts. La reine lui demanda s'il ne retournait pas à Briglithelmstone : « Oui, » répondit-il, « demain. » Il demanda à lui parler, et ils se retirèrent ensemble. >>

Le 5 novembre, ce jour dont miss Burney nous a ainsi raconté la première partie, le mal du roi éclata; il n'y eut plus moyen de se méprendre sur sa véritable nature, ni de chercher à la cacher. Dans l'après-midi, en dînant avec la famille royale, le roi tomba positivement dans le délire, et la reine en fut si affectée qu'elle eut une violente attaque de nerfs.

Le lendemain 6, lorsque miss Burney se leva, elle apprit que les écuyers et gentilshommes de service avaient passé la nuit à la porte de la chambre du roi, et tous les pages étaient également dispersés dans les corridors et les antichambres. « Oh ! quelle horreur exprimaient tous les visages qui se trouvaient sur mon chemin! » s'écrie-telle.

Outre sir George Baker, qui ne quittait pas le roi, on avait fait demander, par exprès, un médecin éminent,

le docteur Warren. Mais lorsqu'il arriva, le roi refusa positivement de le voir. « C'était terrible, » écrit miss Burney; «jamais le roi n'avait été si despotique; personne n'osait le contrarier. Il ne voulait pas écouter un mol, bien qu'il fût plein de douceur et de bonté pour

ceux qui l'entouraient lorsqu'on ne le contrariait pas

Il parlait sans relâche, bien que sa voix fût si faible et si enrouée qu'on entendait à peine ce qu'il disait. »

On avait naturellement envoyé un exprès à M. Pitt. Il est aisé d'imaginer son chagrin; mais son inquiétude égalait son chagrin. Il vil aussitôt toutes les difficultés qui allaient s'élever devant lui, dans le cas où la raison du roi reslerait troublée et que pourtant sa vie fût épargnée. Dans cotte situation, il y avait de fortes raisons pour imposer quelques restrictions à la régence; mais comment imposer ces restrictions sinon par un acte du Parlement, et comment faire un acte du Parlement sans un roi pour y donner son assentiment? Dans un sens, la régence limitée semblait nécessaire; dans l'autre, elle paraissait impossible.

Pitt se mit néanmoins sur-le-champ à l'œuvre pour prendre toutes les mesures en son pouvoir. Le jour même, il envoya des exprès aux membres du cabinet qui se trouvaient hors de Londres, pour les rappeler. Voici sa lettre au marquis de Stalford, lord du sceau privé :

« Grosvenor-square, G novembre 1786, 6 heures du soir.

» Mon cher lord,

» Je vous écris de chez lord Carmarlhen ; je viens de recevoir des nouvelles de Windsor, par lesquelles j'ap-

prends que la maladie du roi, qui nous causait beaucoup d'inquiétude depuis plusieurs jours, a pris depuis quelques heures une tournure si sérieuse que je me crois obligé de ne point perdre de temps pour en informer votre seigneurie.

» On m'écrit dans une grande alarme, en sorte qu'on ne me décrit pas bien exactement les symptômes ; mais d'après ce que j'apprends, il n'y a que trop de raisons de croire qu'ils proviennent d'une fièvre qui s'est portée au cerveau et qui peut mettre immédiatement en danger la vie de Sa Majesté. Vous comprendrez aisément la douleur que j'éprouve en me voyant obligé d'envoyer cette nouvelle à votre seigneurie; mais comme vous pouvez juger bon de vous trouver sur les lieux le plus tôt possible, *en semblable circonstance, j'ai cru qu'il n'y avait point de temps à perdre pour vous faire savoir ce qui en était.

» Je suis, avec beaucoup de considération, etc.

» W. Pitt. »

Le même jour, M. Pitt écrivit aussi à l'évêquode Lincoln, à Buckden- palace, et voici i'exlrait de sa lettre que donne l'évêque :

« Ce qui est le plus à redouter, c'est l'effet sur l'intelligence; si ceci dure quelque temps, cela amènera la crise la plus difficile et la plus délicate qu'on puisse imaginer lorsqu'il faudra pourvoir à ce que le gouvernement puisse marcher. Quelques semaines s'écouleront cependant sans qu'il soit nécessaire d'en venir à une décision ; mais l'intervalle sera rempli d'inquiétudes. Vous recevrez bientôt de mes nouvelles; mais si, d'ici à quelques jours, vous pouviez trouver le temps de venir en ville, je serais bien

aise de causer avec vous ; il y aura mille détails que vous aurez envie de savoir et que je ne pourrai écrire. Je ne bougerai d'ici que pour aller savoir des nouvelles du roi à Windsor. »

L'évêque ajoute :

« Je me rendis immédiatement à Londres et, tard dans la soirée, j'arrivai chez M. Pitl qui attendait de moment en moment la nouvelle de la mort du roi; mais lorsque le message arriva enlin, à deux heures du matin, les symp- . lômes étaient plus favorables. »

Pendant la nuit qui suivit, bien des gens inquiets veillèrent dans la chambre qui se trouvait à côté de celle du royal malade. Le prince de Galles, le duc d'York, les médecins et les gentilshommes de la maison du roi, passèrent la nuit sur des chaises ou sur des canapés. Tout le monde gardait un profond silence, et au milieu d'une demi-obscurité, on distinguait encore les deux princes à Féclal de leurs décorations.

Le lendemain 7 novembre, il était à peu près sept heures du matin, la reine était déjà habillée, mais miss Burney était encore auprès d'elle, lorsque le prince de Galles entra précipitamment dans la chambre de la reine, et là, en présence de miss Burney « il rendit énergiquement compte » de la nuit précédente. Le roi s'était levé plusieurs heures avant le jour, et il avait absolument voulu entrer dans la pièce voisine où il avait été fort étonné de trouver, au lieu de la solitude qu'il attendait, une grande réunion de gens de sa famille et de sa maison. Il avait demandé assez vivement ce que tout ce monde faisait là. Les gentilshommes qui se trouvaient à côté de sir George Baker l'exhortèrent à demi-voix à ramener le roi dans sa chambre; le prince de Galles en fit autant, à ce

qu'il paraîtrait, mais il n'avait point de courage et méritait bien, à ce qu'il semble, le nom que lui donna le roi un moment après, lorsque Sa Majesté l'accula dans un coin en lui disant qu'il n'était qu'une vieille femme. Personne n'osait approcher Sa Majesté, et cette pénible scène se prolongea longtemps. Enfin le vice-chambellan de la reine, le colonel Stephen Digby, ancien serviteur de Leurs Majestés, se décida à intervenir. Il s'avança hardiment, et prenant le roi parle bras, il le conjura d'aller se coucher; mais voyant que les prières étaient inutiles, il se mit en devoir d'entraîner Sa Majesté en lui disant qu'il le fallait. « Je ne veux pas, » criait le roi, « je ne veux pas! Qui êtes-vous? » « Je suis le colonel Digby, Sire, » répondit-il, « Votre Majestf; a été très-bonne pour moi, maintenant c'est mon tour d'être très-bon pour elle, il faut venir vous coucher, Sire, votre vie en dépend. » « Là-dessus, » continuait le prince de Galles dans son récit, « le roi a été si étonné qu'il s'est laissé entraîner aussi docilement qu'un enfant, et on a réussi de cette manière à le ramener dans sa chambre. »

Ce fut là le moment décisif. On en était venu au moment où le pouvoir du souverain sur ses sujets cessait pour faire place au pouvoir des esprits sains sur un esprit malade. L'histoire doit s'arrêter là; tant que le roi restait une personne publique, elle était en droit et en devoir de raconter sa vie; il n'en est plus de même lorsqu'il s'agirait d'explorer les secrets d'une chambre de malade devenue une prison.

Il suffira donc de dire en termes généraux que, durant les quelques jours qui suivirent, l'état intellectuel et physique alla s 1 aggravant; non-seulement la raison du roi était égarée, mais sa vie semblait être dans le plus grand

danger. Pendant ces heures d'anxiété et d'angoisse qui s'écoula ienl à Windsor, quelques détails nouveaux sur les progrès de sa maladie vinrent au jour. La reine avait envoyé chercher le docteur Warren ; peu après son arrivée, elle avait cru de son devoir de lui faire savoir en particulier que, depuis quelque temps, elle n'en était plus aux soupçons sur la vérilable situation du roi. Le duc d'York avait rencontré le roi le lundi 3 ; Sa Majesté avait passé plusieurs heures à cheval, et tirant son fils à part, le roi avait fondu en larmes en disant ces paroles simples mais touchantes : « Plût à Dieu que je pusse mourir, car je vais devenir fou! * »

Les médecins qui voyaient tous les jours le roi, et dont le nombre s'était en quinze jours accru jusqu'à quatre, gardaient naturellement beaucoup de réserve et de prudence dans l'expression de leur opinion. Mais dans la maison du roi, on croyait généralement qu'il y avait, pour lui, peu ou point d'espoir de guérison. La reine s'était retirée dans son appartement et passait toutes ses journées avec ses filles dans une douleur résignée. La direction de la maison était tombée aux mains du prince de Galles; rien ne se faisait à Windsor sans l'ordre de Son Altesse Royale.

Une affliction si terrible et si frappante et l'immense responsabilité qui en résultait ne pouvaient manquer de faire impression sur les esprits les moins sérieux.

« Le prince a eu peur et s'est fait saigner hier, » écrit l'un des cousins des Grenville qui se trouvait à Windsor le 7.

. * Voir les lettres particulières du capitaine Payiie à M. Sheridan publiées dans la vie de Sheridan, par Moore, vol. II. Payne avait alors accompagné le prince d<* Galles à Windsor.

Le premier soin du prince, lorsqu'il fut appelé à prendre la direction des affaires à Windsor, fut d'envoyer le duc d'York à lord loughborough avec un message. Le prince disait qu'il attendrait impatiemment le retour de Fox d'Italie, mais que dans l'intervalle, il chercherait surtout avis auprès de lord Loughborough, et que celui-ci ferait bien de réfléchira la conduite que le prince pourrait avoir à tenir dans une occurrence si complètement dépourvue d'antécédents. Lord Loughborough pouvait donc bien croire qu'il était près de tenir le grand sceau, but suprême de son ambition .

Cependant la maladie du roi et sa véritable nature ne pouvaient plus rester secrètes. La nouvelle s'en répandit bientôt partout dans le pays, excitant partout la plus vive sympathie et la plus grande douleur. On vit alors combien la popularité de George III était grande et profondément enracinée à cette époque, et à quel point les nuages qui l'avaient obscurcie naguère avaient disparu. Par les ordres de la reine, le colonel Digby avait écrit à l'archevêque de Cantorbéry pour demander qu'on offrit à Dieu des prières publiques pour le rétablissement du roi. On rédigea donc au palais de Lambeth une formule de prières et on donna Tordre de l'employer dans toutes les églises. La façon dont les différentes congrégations du royaume se joignirent à cet acte du culte prouva clairement la sincérité et 1a vivacité de leur douleur.

Le même sentiment se manifestait d'une manière moins louable. Par exemple, les médecins qui soignaient le roi recevaient tous les jours une quantité de lettres menaçantes qui les rendaient responsables de la santé de leur monarque. Un jour la voiture de sir George Baker fut arrêtée par la populace, et on lui demanda de rendre compte de l'état du

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