‹ William ShakespeareChapitre 10 sur 38 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

L'autre, Isaïe, semble, au-dessus de l'humanité, un grondement de foudre continu. Il est le grand reproche. Son style, sorte de nuée nocturne, s'illumine coup sur coup d'images qui emj)Ourprent subitement tout l'abîme de cette pensée noire et qui vous font dire : Il éclaire ! Isaïe prend corps à corj)S le mal, qui, dans la civilisa-

tion^ cl<'l)ute avant le bien. Il cric : Silence! au bruit des chars, aux fetes^ aux triomphes. L'écume de sa prophétie déborde jusque sur la nature; il dénonce Babylone aux taupes et aux chauves-souris, promet Ninive à la ronce, Tyr à la cendre, Jérusalem à la nuit, fixe une date aux oppresseurs, déclare aux puissances leur fin prochaine, assigne un jour contre les idoles, contre les hautes tours, contre les navires de Tarse, et contre tous les cèdres du Liban, et contre tous les chênes de Basan. Il est debout sur le seuil de la civilisation, et refuse d'entrer. C'est une es|)èce de bouche du désert parlant aux multitudes, et réclamant, au nom des sables, des broussailles et des souffles, la place oii sont les villes ; parce que c'est juste ; parce que le tyran et l'esclave, c'est-à-dire l'orgueil et la honte, sont partout où il y a des enceintes de murailles ; parce que le mal est là, incarné dans l'homme; parce que dans la solitude il n'y a que la bête, tandis que dans la cité il y a le monstre. Ce qu'Isaïe reproche à son temps, l'idolâtrie, l'orgie, la guerre, la prostitution, l'ignorance, dure encore ; Isaïe est l'éternel contemporain des vices qui se font valets et des crimes qui se font rois.

L'autre, Ezéchiel, est le devin fauve. Génie de caverne. Pensée à laquelle le rugissement convient. Maintenant, écoutez. Ce sauvage fait au monde une annonce. Laquelle? Le progrès. Rien de plus surprenant. Ah ! Isaie démolit? Eh bien ! Ezéchiel reconstruira. Isaïe refuse la civilisation, Ezéchiel l'accepte, mais la transforme. La nature et l'humanité se mêlent dans le hur-

lement attendri que jette Eze'chiel. La notion du devoir est dans Job, la notion du droit est dans Eschyle ; Eze'chiel apporte la résultante, la troisième notion : le genre humain amélioré, l'avenir de plus en plus libéré. Que Favenir soit un orient au lieu d'être un couchant, c'est la consolation de l'homme. Le temps présent travaille au temps futur, donc travaillez et espérez. Tel est le crid'Ezéchiel. Ezéchiel est en Chaldée, et, de Chaldée, il voit distinctement la Judée, de même que de l'oppression on voit la liberté. 11 déclare la paix comme d'autres déclarent la guerre. Il prophétise la concorde, la bonté, la douceur, l'union, l'hymen des races, l'amour. Cependant il est terrible. C'est le bienfaiteur farouche. C'est le colossal bourru bienfaisant du genre humain. Il gronde, il grince presque, et on le craint, et on le hait. Les hommes autour de lui sont épineux. Je demeure parmi les églantiers^ dit-il. Il se condamne à être symbole, et fait de sa personne, devenue effrayante, une signification de la misère humaine et de l'abjection populaire. C'est une sorte de Job volontaire. Dans sa ville, dans sa maison, il se fait lier de cordes, et reste muet. Voilà l'esclave. Sur la place publique, il mange des excréments ; voilà le courtisan. Ceci fait éclater le rire de Voltaire et notre sanglot à nous. Ah! Ezéchiel, tu te dévoues jusque-là. Tu rends la honte visible par l'horreur, tu forces l'ignominie à détourner la tête en se reconnaissant dans l'ordure, tu montres qu'accepter un homme pour maître, c'est manger le fumier, tu fais frémir les lâches de la suite du prince en mettant dans ton estomac ce qu'ils mettent dans leur âme, tu prêches la délivrance par le vomissement, sois vénéré ! Cet homme, cet être, cette figure, ce porc prophète, est

sublime. Et la transfiguration qu'il annonce, il la prouve. Comment? En se transfigurant lui-même. De cette bouche horrible et souille'e sort un éblouissement de poe'sie. Jamais plus grand langage n'a e'té parlé, et plus extraordinaire : « Je vis des visions de Dieu. Un vent de tempête venait de l'aquilon, et une grosse nue'e, et un feu s'entortillant. Je vis un char, et une ressemblance de quatre animaux. Au-dessus des animaux et du char était une étendue semblable à un cristal terrible. Les roues du char étaient faites d'yeux et si hautes qu'on avait peur. Le bruit des ailes des quatre anges était comme le bruit du Tout-Puissant, et quand ils s'arrêtaient ils baissaient leurs ailes. Et je vis une ressemblance qui était comme une apparence de feu, et qui avança une forme de main. Et une voix dit : « Les rois « et les juges ont dans l'âme des dieux de fiente. J'ôte- « rai de leur poitrine le cœur de pierre et je leur douce nerai un cœur de chair. . . 5> J'allai vers ceux du fleuve Kébar, et je me tins là parmi eux sept jours, tout étonné, » Et ailleurs : « Il y avait une plaine et des os desséchés. Et je dis : « Ossements, levez-vous. » Et je regardai. Et il vint des nerfs sur ces os, et de la chair sur ces nerfs, et une peau dessus; mais l'Esprit n'y était point. Et je criai : « Esprit, viens des quatre vents, ce souffle, et que ces morts revivent. » L'Esprit vint. Le souffle entra en eux, et ils se levèrent, et ce fut une armée, et ce fut un peuple. Alors la voix dit : « Vous « serez une seule nation, vous n'aurez plus de juge et de « roi que moi, et je serai le Dieu qui a un peuple, et a vous serez le peuple qui a un Dieu » Tout n'est-il pas là ? Cherchez une plus haute formule, vous ne la trouverez pas. L'homme libre sous Dieu souverain. Ce vi-

sionnaire mangeur de pourriture est un résurrecteur. Ezéchiel a l'ordure aux lèvres et le soleil dans les yeux. Chez les juifSj la lecture d'Ezéchiel était redoutée ; elle n'était pas permise avant l'âge de trente ans. Les prêtres, inquiets, mettaient un sceau sur ce poète. On ne pouvait le traiter d'imposteur. Son effarement de proj)hète était incontestable; il avait évidemment vu ce qu'il racontait. De là son autorité. Ses énigmes mêmes le faisaient oracle. On ne savait ce que c'était que « ces femmes assises du côté de l'Aquilon qui pleuraient Thammus. » Impossible de diviner ce que c'est que le « hasmal », cemétal qu'il montre en fusion dans la fournaise du rêve. Mais rien de plus net que sa vision du progrès. Ezéchiel voit l'homme quadruple : homme, bœuf, lion et aigle; c'est-à-dire, maître de la pensée, maître du champ, maître du désert, maître de l'air. Riend'oubhé; c'est l'avenir entier, d'Aristote à Christophe Colomb, de Triptolème à Montgolfier. Plus tard l'Evangile aussi se fera quadruple dans les quatre évangélistes, subordonnera Matthieu, Luc, Marc et Jean à l'homme, au bœuf, au lion et à l'aigle, et, chose surprenante, pour symboliser le progrès, prendra les quatre faces d'Ezéchiel. Au surplus, Ezéchiel, comme Christ, s'appelle Fils de V Homme. Jésus souvent dans ses paraboles évoque et indique Ezéchiel, et cette espèce de premier messie fait jurisprudence pour le second. Il y a dans Ezéchiel trois constructions : l'homme, dans lequel il met le progrès; le temple, où il met une lumière qu'il appelle gloire; la cité, où il met Dieu. 11 crie au temple : « Pas de prêtres ici, ni eux, ni leurs rois, ni les carcasses de leurs rois. » (Gh. xlui, v. 7.) On ne peut s'empêcher de songer que cet Ezéchiel, sorte de démago-

gue de la Bible, aiderait 93 dans l'effrayant balayage de Saint-Denis. Quant à la cité bâtie par lui, il murmure au-dessus d'elle ce nom mystérieux : Jkhovah Sciiammah, qui signifie : C Éternel-Est-Là. Puis il se tait pensif dans les ténèbres, montrant du doigt à l'humanité, làbas, au fond de l'horizon, une continuelle augmentation d'azur.

Page 1