‹ William ShakespeareChapitre 9 sur 38 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Le grand Art^ à employer ce mot dans son sens absolu, c'est la re'gion des Égaux.

Avant d'aller plus loin, fixons la valeur de cette expression, l'Art, qui revient souvent sous notre plume.

Nous disons l'Art comme nous disons la Nature; ce sont là deux termes d'une signification presque illimitée. Prononcer l'un ou l'autre de ces mots, Nature, Art, c'est foire une évocation, c'est octraire des profondeurs l'idéal, c'est tirer l'un des deux grands rideaux de la création divine. Dieu se manifeste à nous au premier degré à travers la vie de l'univers, et au deuxième degré à travers la pensée de l'homme. La deuxième manifestation n'est pas moins sacrée que la première, La première s'appelle la Nature, la deuxième s'appelle l'Art. De là cette réalité : le poète est prêtre.

Il y a ici-bas un pontife, c'est le génie.

Sacerdos magnus,

L'Art est la branche seconde de la Nature.

L'Art est aussi naturel que la Nature.

Par Dieu, — fixons encore le sens de ce mot, — nous entendons l'infini vivant.

Le moi latent de l'infini patent, voilà Dieu.

Dieu est l'invisible évident.

Le monde dense, c'est Dieu. Dieu dilate', c'est le monde.

Nous qui parlons ici, nous ne croyons à rien hors de Dieu.

Gela dit, continuons.

Dieu cre'e l'art par l'homme. Il a un outil, le cerveau humain. Cet outil, c'est l'ouvrier lui-même qui se l'est fait; il n'en a pas d'autre.

Forbes, dans le curieux fascicule feuilleté par Warburton et perdu par Garrick, affirme que Shakespeare se livrait à des pratiques de magie, que la magie était dans sa famille, et que le peu qu'il y a de bon dans ses pièces lui était dicté par « un Alleur », un Esprit.

Disons-le à ce propos, car il ne faut reculer devant aucune des questions qui s'offrent, c'a été une bizarre erreur de tous les temps de vouloir donner au cerveau humain des auxiliaires extérieurs. Antrum adjuvat vatem. L'œuvre semblant surhumaine, on a voulu y faire intervenir l'extra-humain ; dans l'antiquité le trépied, de nos jours la table. La table n'est autre chose que le trépied revenant.

Prendre au pied de la lettre le démon que Socrate se suppose, et le buisson de Moïse, et la nymphe de Numa, et le dive de Plotin, et la colombe de Mahomet, c'est être dupe d'une métaphore.

D'autre part, la table, tournante ou parlante, a été fort raillée. Parlons net, cette raillerie est sans portée. Remplacer l'examen par la moquerie, c'est commode, mais peu scientifique. Quant à nous, nous estimons que le devoir étroit de la science est de sonder tous les phé-

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nomènes ; la science est ignorante et n'a pas le droit de rire; un savant qui rit du possible est bien près d'être un idiot. L'inattendu doit toujours être attendu par la science. Elle a pour fonction de l'arrêter au passage et de le fouiller, rejetant le chime'rique, constatant le re'el. La science n'a sur les faits qu'un droit de visa. Elle doit vérifier et distinguer. Toute la connaissance humaine n'est que triage. Le faux compliquant le vrai n'excuse point le rejet en bloc. Depuis quand l'ivraie est-elle pre'texte à refuser le froment? Sarclez la mauvaise herbe, l'erreur, mais moissonnez le fait et liez-le aux autres. La science est la gerbe des faits.

Mission de la science : tout étudier et tout sonder. Tous, qui que nous soyons, nous sommes les créanciers de l'examen ; nous sommes ses débiteurs aussi. On nous le doit et nous le devons. Eluder un phénomène, lui refuser le payement d'attention auquel il a droit, reconduire, le mettre à la porte, lui tourner le dos en riant, c'est faire banqueroute à la vérité, c'est laisser protester la signature de la science. Le phénomène du trépied antique et de la table moderne a droit comme un autre à l'observation. La science psychique y gagnera, sans nul doute. Ajoutons ceci, qu'abandonner les phénomènes à la crédulité, c'est faire une trahison à la raison humaine.

Homère affirme que les trépieds de Delphes marchaient tout seuls, et il explique le fait, chant xvni de Ylliadej en disant que Vulcain leur forgeait des roues invisibles. L'explication ne simplifie pas beaucoup le phénom.ène. Platon raconte que les statues de Dédale gesticulaient dans les ténèbres, étaient volontaires, et résistaient à leur maître, et qu'il fallait les attacher

pour qu'elles ne s'en allassent pas. Voilà d'e'tranges chiens à la chaîne. Fléchier mentionne à la page 5 2 de son Histoire de Théodose^ à propos de la grande conspiration des sorciers du quatrième siècle contre l'empereur, une table tournante dont nous parlerons peutêtre ailleurs pour dire ce que Fléchier ne dit point et semble ignorer. Cette table e'tait couverte d'une lame ronde faite de plusieurs métaux, ex diversis metallicis mater iis fahrefacta^ comme les plaques de cuivre et de zinc employées actuellement par la biologie. On le voit, le phénomène, toujours rejeté et toujours reparaissant, n'est pas d'hier.

Du reste, quoi que la crédulité en ait dit ou pensé, ce phénomène des trépieds et des tables est sans rapport aucun, c'est là que nous voulons en venir, avec l'inspiration des poètes, inspiration toute directe. La sibylle a un trépied, le poète non. Le poète est lui-même trépied. Il est le trépied de Dieu. Dieu n'a pas fait ce merveilleux alambic de l'idée, le cerveau de l'homme, pour ne point s'en servir. Le génie a tout ce qu'il lui faut dans son cerveau. Toute pensée passe par là. La pensée monte et se dégage du cerveau, comme le fruit de la racine. La pensée est la résultante de l'homme. La racine plonge dans la terre; le cerveau plonge en Dieu.

C'est-à-dire dans l'infini.

Ceux qui s'imaginent — il y en a, témoin ce Forbes, — qu'un poème comme le Médecin de son honneur ou le Roi Lear peut être dicté par un trépied ou par une table, errent étrangement. Ces œuvres sont des œuvres de l'homme. Dieu n'a pas besoin de faire aider Shakespeare ou Calderon par un morceau de bois.

Donc écartons le trépied. La poésie est propre au

poète. Soyons respectueux devant le possible, dont nul ne sait la limite, soyons attentifs et sérieux devant Textra-humain, d'oii nous sortons et qui nous attend; mais ne diminuons .pas les grands travailleurs terrestres par des hypothèses de collaborations mystérieuses qui ne sont point nécessaires, laissons au cerveau ce qui est au cerveau, et constatons que l'œuvre des génies est du surhumain sortant de l'homme.

L'art suprême est la région des Egaux.

Le chef-d'œuvre est adéquat au chef-d'œuvre.

Comme l'eau qui, chauffée à cent degrés, n'est plus capable d'augmentation calorique et ne peut s'élever plus haut, la pensée humaine atteint dans certains hommes sa complète intensité. Eschyle, Job, Phidias, Isaie, saint Paul, Juvénal, Dante, Michel-Ange, Rabelais, Cervantes, Shakespeare, Rembrandt, Beethoven, quelques autres encore, marquent les cent degrés du génie.

L'esprit humain a une cime.

Cette cime est l'idéal.

Dieu y descend, l'homme y monte.

Dans chaque siècle, trois ou quatre génies entreprennent cette ascension. D'en bas, on les suit des yeux. Ces hommes gravissent la montagne, entrent dans la nuée, disparaissent, reparaissent. On les é|)ie, on les

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observe. Ils côtoient les pre'cipicesj un faux pas ne de'plairait point à certains spectateurs. Les aventuriers poursuivent leur chemin. Les voilà haut, les voilà loin; ce ne sont plus que des points noii^s. Comme ils sont petits ! dit la foule. Ce sont des géants. Ils vont. La route est âpre. L'escarpement se défend. A chaque pas un mur, à chaque pas un piège. A mesure qu'on s'élève, le froid augmente. Il faut se faire son escalier, couper la glace et marcher dessus, se tailler des degrés dans la haine. Toutes les tempêtes font rage. Cependant ces insensés cheminent. L'air n'est plus respirable. Le gouffre se multiplie autour d'eux. Quelques-uns tombent. C'est bien fait. D'autres s'arrêtent et redescendent; il y a de sombres lassitudes. Des intrépides continuent; les prédestinés persistent. La pente redoutable croule sous eux et tâche de les entraîner ; la gloire est traître. Ils sont regardés par les aigles, ils sont tâtés par les éclairs; l'ouragan est furieux. N'importe, ils s'obstinent. Ils montent. Celui qui arrive au sommet est ton égal, Homère;

Ces noms que nous venons de dire, et ceux que nous aurions pu ajouter, redites-les. Choisir entre ces hommes, impossible. Nul moyen de faire pencher la balance entre Rembrandt et Michel-Ange.

Et, pour nous enfermer seulement ddns les écrivains et les poètes, examinez-les l'un après l'autre. Lequel est le plus grand ? Tous.

SI

L'un, Homère, est l'énorme poète enfant. Le monde naît, Homère chante. C'est l'oiseau de cette aurore.

Homère a la candeur sacrée du matin. Il ignore presque l'ombre. Le chaos, le ciel, la terre, Géo et Céto, Ju])iter dieu des dieux, Agamemnon roi des rois, les peuples, troupeaux dès le commencement, les temples, les villes, les assauts, les moissons, l'Oce'an; Diomède combattant, Ulysse errant; les méandres d'une voile cherchant la patrie; les cyclopes, les pygmées; une carte de géographie avec une couronne de dieux sur l'Olympe, et çà et là des trous de fournaise laissant voir l'Erèbe, les prêtres, les vierges, les mères, les petits enfants effrayés des panaches, le chien qui se souvient, les grandes paroles qui tombent des barbes blanches, les amitiés amours, les colères et les hydres, Vulcain pour le rire d'en haut, Thersite pour le rire d'en bas, les deux aspects du mariage résumés d'avance pour les siècles dans Hélène et dans Pénélope; le Styx, le Destin, le talon d'Achille^ sans lequel le Destin serait vaincu par le Styx; les monstres, les héros, les hommes, les mille perspectives entrevues dans la nuée du monde antique, cette immensité, c'est Homèi'e. Troie convoitée, Ithaque souhaitée. Homère, c'est la guerre et c'est le voyage, les deux modes primitifs de la rencontre des hommes ; la tente attaque la tour, le navire sonde l'inconnu, ce qui est aussi une attaque • autour de la guerre, toutes les passions ; autour du voyage^ toutes les aventures; deux groupes gigantesques : le premier, sanglant, se nomme Vlliade; le deuxième, lumineux, se nomme V Odyssée. Homère fait les hommes plus grands que nature ; ils se jettent à la tête des quartiers de rocs que douze jougs de bœufs ne feraient pas bouger; les dieux se soucient médiocrement d'avoir affaire à eux. Minerve prend Achille aux cheveux: il se

retourne irrité : Que me veux-tu, déesse ? Nulle monotonie d'ailleurs dans ces puissantes statures. Ces géants sont nuancés. Après chaque héros, Homère brise le moule. Ajax fils d'Oïlée est de moins haute taille qu'Ajax fils de Télamon. Homère est un des génies qui résolvent ce beau problème de l'art, le plus beau de tous peut-être, la peinture vraie de l'humanité obtenue par le grandissement de l'homme, c'est-à-dire la génération du réel dans l'idéal. Fable et histoire, hypothèse et tradition, chimère et science, composent Homère. Il est sans fond, et il est riant. Toutes les profondeurs des vieux âges se meuvent, radieusement éclairées, dans le vaste azur de cet esprit. Lycurgue, ce sage hargneux, mi-parti de Solon et de Dracon, était vaincu par Homère. Il se détournait de sa route, en voyage, pour aller feuilleter, dans la maison de Ciéophile, les poèmes d'Homère, déposés là en souvenir de l'hospitalité qu'Homère, disait-on, avait reçue jadis dans cette maison. Homère, pour les grecs, était dieu ; il avait des prêtres, les Homérides. Un rhéteur s'étant vanté de ne jamais lire Homère, Alcibiade donna à cet homme un soufflet, La divinité d'Homère a survécu au paganisme. JNJichel- Ange disait : Quand je lis Homère^ je me regarde pour voir si je ri ai pas vingt pieds de haut. Une tradition veut que le premier vers de V Iliade soit un vers d'Orphée, ce qui, doublant Homère d'Orphée, augmentait en Grèce la religion d'Homère. Le bouclier d'Achille, chant xviH de V Iliade^ était commenté dans les temples par Danco, fille de Pythagore. Homère, comme le soleil', a des planètes. Virgile (jui fait V Enéide ^ Lucain qui fait la Pharsale^ Tasse qui fait la Jérusalem^ Arioste qui fait le Rolat.d^ Milton qui fait le Paradi

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Perdu^ CamoiMis qui fait les Lusiades^ Klopstock qui fait la McssiadCj Voltaire qui fait la Hcnriade^ gravitent sur Homère, et, renvoyant à leurs propres lunes sa lumière diversement réfléchie, se meuvent à des distances inégales dans son orbite démesurée. Voilà Homère. Tel est le commencement de l'épopée.

L'autre, Job, commence le drame. Cet embryon est un colosse. Job commence le drame, et il y a quarante siècles de cela, par la mise en présence de Jéhovah et de Satan; le mal défie le bien, et voilà l'action engagée. La terre est le lieu de la scène, et l'homme est le champ de bataille ; les fléaux sont les personnages. Une des plus sauvages grandeurs de ce poëme, c'est que le soleil y est sinistre. Le soleil est dans Job comme dans Homère, mais ce n'est plus l'aube, c'est le midi. Le lugubre accablement du rayon d'airain tombant à pic sur le désert emplit ce poëme chauffé à blanc. Job est en sueur sur son fumier. L'ombre de Job est petite et noire et cachée sous lui comme la vipère sous le rocher. Les mouches tropicales bourdonnent sur ses plaies. Job a au-dessus de sa tète cet affreux soleil arabe, éleveui* de monstres, exagérateur de fléaux, qui change le chat en tigre, le lézard en crocodile, le pourceau en rhinocéros, l'anguille en boa, l'ortie en cactus, le vent en simoun, le miasme en peste. Job est antérieur à Moïse. Loin dans les siècles, à côté d'Abraham, le patriarche hébreu, il y a Job, le patriarche arabe. Avant d'être éprouvé, il avait été heureux : C homme le plus haut de tout V Orient^ dit son poëme.

C'était le laboureur roi. Il exerçait l'immense prêtrise de la solitude. Il sacrifiait et sanctifiait. Le soir, il donnait à la terre la bënédictionj le « barac ». Il était lettré. Il connaissait le rhythme. Son poème, dont le texte arabe est perdu, était écrit en vers ; cela du moins est certain à partir du verset 3 du chapitre ni jusqu'à la fin. Il était bon. Une rencontrait pas un enfant pauvre sans lui jeter la petite monnaie kesitha ; il était « le pied du boiteux et l'œil de l'aveugle ». C'est de cela qu'il a été précipité. Tombé, il devient gigantesque. Tout le poème de Job est le développement de cette idée : la grandeur qu'on trouve au fond de l'abîme. Job est plus majestueux misérable que prospère. Sa lèpre est une pourpre. Son accablement terrifie ceux qui sont là. On ne lui parle qu'après un silence de sept jours et de sept nuits. Sa lamentation est empreinte d'on ne sait quel magisme tranquille et lugubre. Tout en écrasant les vermines sur ses ulcères, il interpelle les astres. Il s'adresse à Orion, aux Hyades qu'il nomme la Poussinière, et « aux signes qui sont au midi. » Il dit : « Dieu a mis un bout aux ténèbres. » Il nomme le diamant qui se cache : « la pierre de l'obscurité ». Il mêle à sa détresse l'infortune des autres, et il a des mots tragiques qui glacent : la veuve est vide. Il sourit aussi, plus effrayant alors. Il a autour de lui Éliphas, Bildad, Tsophar, trois implacables types de l'ami curieux, il leur dit : « Vous jouez de moi comme d'un tambourin. » Son langage, soumis du côté de Dieu, est amer du côté des rois, « les rois de la terre qui se bâtissent des solitudes, » laissant notre esprit chercher s'il parle là de leur sépulcre ou de leur royaume. Tacite dit : solitudineni faciiint. Quant à Jéhovah, il l'adore, et, sous la flagellation furieuse des fléaux, toute sa ré*

sistancc est de demander à Dieu : « Ne me permettrastu pas d'avaler ma salive ? » Ceci date de quatre mille ans. A l'heure même peut-être où l'enigmatique astronome de Denderah sculpte dans le granit son zodiaque mystérieux. Job grave le sien dans la pense'e humaine, et son zodiaque à lui n'est pas fait d'étoiles, mais de misères. Ce zodiaque tourne encore au-dessus de nos têtes. Nous n'avons de Job que la version hébraïque, attribuée à Moïs.e. Un tel poète fait rêver, suivi d'un tel traducteur! L'homme du fumier est traduit par l'homme du Sinaï. C'est qu'en effet Job est un oflSciant et un voyant. Job extrait de son drame un dogme ; Job souffre et conclut. Or souffrir et conclure, c'est enseigner. La douleur, logique, mène à Dieu. Job enseigne. Job, après avoir touché le sommet du drame, remue le fond de la philosophie; il montre, le premier, cette sublime démence de la sagesse qui, deux mille ans plus tard, de résignation se faisant sacrifice, sera la folie de la croix. Stultitiam crucis. Le fumier de Job, transfiguré, deviendra le calvaire de Jésus.

L'autre, Eschyle, illuminé par la divination inconsciente du génie, sans se douter qu'il a derrière lui, dans l'Orient, la résignation de Job, la complète à son insu par la révolte de Prométhée ; de sorte que la leçon sera entière, et que le genre humain, à qui Job n'enseignait que le devoir, sentira dans Prométhée poindre le droit. Une sorte d'épouvante emplit Eschyle d'un bout à l'autre ; une méduse profonde s'y dessine vaguement derrière les figures qui se meuvent dans la lumière.

Eschyle est magnilique et formidable; comme si l'on voyait un froncement de sourcil au-dessus du soleil. Il a deux Gains, Etéocle et Polynice ; la Genèse n'en a qu'un. Sa nuée d'océanides va et vient dans un ciel ténébreux, comme une troupe d'oiseaux chassés. Eschyle n'a aucune des proportions connues. Il est rude, abrupt, excessif, incapable de pentes adoucies, presque féroce, avec une grâce à lui qui ressemble aux fleurs des lieux farouches, moins hanté des nymphes que des euménides, du parti des Titans, parmi les déesses choisissant les sombres, et souriant sinistrement aux gorgones, fils de la terre comme Olhryx et Briarée, et prêt à recommencer l'escalade contre le parvenu Jupiter. Eschyle est le mystère antique fait homme ; quelque chose comme un prophète païen. Son œuvre, si nous l'avions toute, serait une sorte de Bible grecque. Poète hécatonchire, ayant un Oreste plus fatal qu'Ulysse et une Thèbes plus grande que Troie, dur comme la roche, tumultueux comme l'écume, plehi d'escarpements, de torrents et de précipices, et si géant que, par moments, on dirait qu'il devient montagne. Arrivé plus tard que l'i/zV/^/e, il a l'air d'un aîné d'Homère.

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