‹ William ShakespeareChapitre 13 sur 38 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

L'autre, Tacite, est l'historien. La liberté s'incarne en lui comme en Juvénal, et monte, morte, au tribunal, ayant pour toge son suaire, et cite à sa barre les tyrans. L'âme d'un peuple devenue l'a me d'un homme, c'est Juvénal; nous venons de le dire; c'est aussi Tacite. A côté du poète condamnant, se dresse l'historien punissant. Tacite, assis sur la chaise curule du génie, mande

et saisit dans leur flagrant délit ces coupables, lesCe'sars. L'empire romain est un long crime. Ce crime commence par quatre de'mons, Tibère, Caligula, Claude, Néron. Tibère, l'espion empereur ; l'œil qui guette le monde ; le premier dictateur qui ait osé détourner pour soi la loi de majesté faite pour le peuple romain ; sachant le grec, spirituel, sagace, sardonique, éloquent, horrible; aimé des délateurs ; meurtrier des citoyens, des chevaliers, du sénat, de sa femme, de sa famille ; ayant plutôt l'air de poignarder les peuples que de les massacrer; humble devant les barbares ; traître avec Archélaûs, lâche avec Artabane ; ayant deux trônes : pour sa férocité, Rome, pour sa turpitude, Caprée ; inventant des vices, et des noms pour ces vices ; vieillard avec un sérail d'enfants ; maigre, chauve, courbé, cagneux, fétide, rongé de lèpres, couvert de suppurations, masqué d'emplâtres, couronné de lauriers; ayant l'ulcère comme Job, et de plus le sceptre ; entouré d'un silence lugubre; cherchant un successeur, flairant Caligula, et le trouvant bon; vipère qui choisit un tigre. Caligula, l'homme qui a eu peur ; l'esclave devenu maître, tremblant sous Tibère, terrible après Tibère, vomissant son épouvante d'hier en atrocité. Rien n'égale ce fou. Un bourreau se trompe et tue, au lieu d'un condamné, un innocent ; Caligula sourit, et dit : Le condamné ne Vavait pas plus mérité. Il fait manger une femme vivante par des chiens, pour voir. Il se couche en public sur ses trois sœurs toutes nues. Une d'elles meurt, Drusille ; il dit : Quon décapite ceux qui ne la pleureront pas^ car c'est ma sœur, et quon crucifie ceux qui la pleureront j car cest une déesse. Il fait son cheval pontife, comme plus tard Néron fera son singe dieu. Il

offre à runivers ce spectacle sinistre : l'anéantissement du cerveau sous la toute-puissance. Prostitue', tricheur au jeu, voleur, brisant les bustes d'Homère et de Virgile, coiffe' comme Apollon de rayons et chaussé d'ailes comme Mercure, frénétiquement maître du monde, souhaitant l'inceste à sa mère, la peste à son empire, la famine à son peuple, la déroute à son armée, sa ressemblance aux dieux, et une seule tête au genre humain pour pouvoir la couper, c'est là Caîus Caligula. Il force le fils à assister au supphce du père et le mari au viol de la femme, et à rire. Claude est une ébauche qui règne. C'est un à peu près d'homme fait tyran. Caboche couronnée. Il se cache, on le découvre, on l'arrache de son trou et on le jette terrifié sur le trône. Empereur, il tremble encore, ayant la couronne, mais pas sûr d'avoir la tête. Il tâte sa tête par moments, comme s'il la cherchait. Puis il se rassure, et il décrète trois lettres de plus à l'alphabet. Il est savant, cet idiot. On étrangle un sénateur, il dit : Je ne l'avais point commandé ; mais puisque c'est fait, c'est bien. Sa femme se prostitue devant lui ; il la regarde et dit : Qui est cette femme ? Il existe à peine ; il est ombre ; mais cette ombre écrase le monde. Enfin, l'heure de sa sortie vient. Sa femme l'empoisonne; son médecin l'achève. Il dit : Je suis sauvé, et meurt. Après sa mort, on vient voir son cadavre ; de son vivant, on avait vu son fantôme. Néron est la plus formidable figure de l'ennui qui ait jamais paru parmi les hommes. Le monstre bâillant que les anciens a[)pelaient Livor et que les modernes appellent Spleen nous donne à deviner cette énigme : Néron. Néron cherche tout simplement une distraction. Poète, comédien, chanteur, cocher, épuisant la férocité pour

trouver la volupté, essayant le changement de sexe, époux de l'eunuque Sporus et épouse de l'esclave Pythagore, et se promenant dans les rues de Rome entre sa femme et son mari ; ayant deux plaisirs : voir le peuple se jeter sur les jnèces d'or, les diamants et les perles, et voir les lions se jeter sur le peuple; incendiaire par curiosité et parricide par désœuvrement. C'est à ces quatre-là que Tacite dédie ses quatre premiers poteaux. Il leur accroche leur règne au cou. Il leur met ce carcan. Son livre de Caligula s'est perdu. Rien de plus aisé à comprendre que la perte et l'oblitération de ces sortes de livres. Les lire était un crime. Un homme ayant été surpris lisant l'histoire de Caligula par Suétone, Commode fit jeter cet homme aux bêtes. Feiis objici Jussitj dit Lampride. L'horreur de ces temps est prodigieuse. Toutes les mœurs, en bas comme en haut, sont féroces. On peut juger de la cruauté des romains par l'atrocité des gaulois. Une émeute éclate en Gaule, les paysans couchent les dames romaines nues et vivantes sur des herses dont les pointes leur entrent dans le corps çà et là, puis ils leur coupent les mamelles et les leur cousent dans la bouche pour qu'elles aient l'air de les manger. Fi.T vindicta e,st, « ce sont à peine des représailles, » dit le général romain Turpilianus. Ces dames romaines avaient l'habitude, tout en causant avec leurs amants, d'enfoncer des épingles d'or dans les seins des esclaves persanes ou gauloises qui les coiffaient. Telle est l'humanité à laquelle assiste Tacite. Cette vue le rend terrible. Il constate, et vous laisse conclure. La Putiphar mère du Joseph, c'est ce qu'on ne rencontre que dans Rome. Quand Agrippine, réduite à sa ressource suprême, voyant sa tombe dans les yeux de son

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lilSj lui offre son lit, quand ses lèvres cherchent celles de Néron, Tacite est là qui la suit des yeux, lasciva os^ cula et prxniintias flas^itii hlancUtias ^ et il dénonce au monde cet effort de la mère monstrueuse et tremblante pour faire avorter le parricide en inceste. Quoi qu'en ait dit Juste Lipse, qui légua sa plume à la sainte Vierge, Domitien exila Tacite, et fit bien. Les hommes comme Tacite sont malsains pour l'autorité. Tacite appli([ue son style sur une épaule d'empereur, et la marque reste. Tacite fiiit toujours sa plaie au lieu voulu. Plaie [)rofonde. Tuvénal, tout-puissant poëte, se disperse, s'éparpille, s'étale, tombe et rebondit, frappe à droite, à gauche, cent coups à la fois, sur les lois, sur les mœurs, sur les mauvais magistrats, sur les méchants vers, sur les libertins et les oisifs, sur César, sur le peuple, partout ; il est prodigue comme la grêle; il est épars comme le fouet. Tacite a la concision du fer rouge.

L'autre, Jean, est le vieillard vierge. Toute la sève ardente de l'homme, devenue fumée et tremblement mystérieux, est dans sa tête, en vision. On n'échappe pas à l'amour. L'amour, inassouvi et mécontent, se change à la fin de la vie en un sinistre dégorgement de chimères. La femme veut l'homme ; sinon l'homme, au lieu de la poésie humaine, aura la poésie spectrale. Quelques êtres pourtant résistent à la germination universelle, et alors ils sont dans cet état particulier où l'inspiration monsti'ueuse [)eut s'abattre sur eux. L'Apocalypse est le chef-d'œuvre prescjue insensé de cette cliasteté rcdou-

tiible. Jean, tout jeune, était doux et farouche. Il aima Jésus, puis ne put rien aimer. Il y a un profond rapport entre le Cantique des Cantiques et l'Apocalypse; Tun et l'autre sont des explosions de virginité amoncelée. Le cœur volcan s'ouvre ; il en sort cette colombe, le Cantique des Cantiques, ou ce dragon, l'Apocalypse. Ces deux poèmes sont les deux pôles de l'extase ; volupté et horreur ; les deux limites extrêmes de l'âme sont atteintes ; dans le premier poëme l'extase épuise l'amour ; dans le second, la terreur, et elle apporte aux hommes, désormais inquiets à jamais, l'effarement du précipice éternel. Autre rapport, non moins digne d'attention, entre Jean et Daniel. Le fil presque invisible des affinités est soigneusement suivi du regard par ceux qui voient dans l'esprit prophétique un phénomène humain et normal, et qui, loin de dédaigner la question des miracles, la généralisent et la rattachent avec calme au phénomène permanent. Les religions y perdent et la science y gagne. On n'a pas assez remarqué que le septième chapitre de Daniel contient en germe l'Apocalypse. Les empires y sont représentés comme des bêtes. Aussi la légende a-t-elle associé les deux poètes ; elle a fait traverser à l'un la fosse aux lions et à l'autre la chaudière d'huile bouillante. En dehors de la légende, la vie de Jean est belle. Vie exemplaire qui subit des élargissements étranges, passant du Golgotha à Pathmos, et du supplice d'un messie à un exil de prophète. Jean, après avoir assisté à la souffrance du Christ, finit par souffrir pour son compte ; la souffrance vue le fait apôtre, la souffrance endurée le fait mage ; de la croissance de l'épreuve résulte la croissance de l'esprit. Evêque, il rédige l'Evangile. Proscrit, il fait l'Apocalypse. OEuvre tragique, écrite

sous la dictée d'un aigle, le poète ayant au-dessus de sa tête on ne sait quel sombre frémissement d'ailes. Toute la Bible est entre deux visionnaires. Moïse et Jean. Ce poème des poèmes s'ébauche par le chaos dans la Genèse et s'achève dans l'Apocalypse par les tonnerres. Jean fut un des grands errants de la langue de feu. Pendant la Cène sa tête était sur la poitrine de Jésus, et il pouvait dire : Mon oreille a entendu le battement du cœur de Dieu. Il alla racoater cela aux hommes. Il parlait un grec barbare, mêlé de tours hébraïques et de mots syriaques, d'un charme âpre et sauvage. Il alla à Ephèse, il alla en Médie, il alla chez les Parthes. Il osa entrer à Ctésiplîon, ville des Parlbes, bâtie pour faire contrepoids à Babylone. Il affronta l'idole vivante Cobaris, roi, dieu et homme, à jamais immobile sur son bloc percé de jade néphrite, qui lui sert de trône et de latrine. Il évangéUsa la Perse, que l'Ecriture appelle Paras. Quand il parut au concile de Jérusalem, on crut voir la colonne de l'Eglise. Il regarda avec stupeur Cérinthe et Ebion, lesquels disaient que Jésus n'est qu'un homme. Quand on l'interrogeait sur le mystère, il répondait : Aimezvous les uns les autres. Il mourut à quatre-vingt-quatorze ans, sous Trajan. Selon la tradition, il n'est pas mort, il est réservé, et Jean est toujours vivant à Pathmos comme Barberousse à Kaiserslautern. Il y a des cavernes d'attente pour ces mystérieux vivants-là. Jean, comme historien, a des pareils, Matthieu, Luc et Marc ; comme visionnaire, il est seul. Aucun rêve n'approche du sien, tant il est avant dans l'infini. Ses métaphores sortent de l'éternité, éperdues ; sa poésie a un profond sourire de démence ; la réverbération de Jéhovah est dans l'œil de cet homme. C'est le sublime en plein égarement. Les

hommes ne le comprennent pas, le dédaignent et en rient. Mon cher Thiriot^ dit Voltaire, V Apocalypse est une ordure. Les religions, ayant besoin de ce livre, ont pris le parti de le vénérer ; mais, pour n'être pas jeté à la voirie, il fallait qu'il fût mis sur l'autel. Qu'importe! Jean est un esprit. C'est dans Jean de Pathmos, parmi tous, qu'est sensible la communication entre certains génies et l'abîme. Dans tous les autres poètes, on devine cette communication ; dans Jean, on la voit, par moments, on la touche, et l'on a le frisson de poser, pour ainsi dire, la main sur cette porte sombre. Par ici, on va du côté de Dieu. Il semble, quand on lit le poëme de Pathmos, que quelqu'un vous pousse par derrière. La redoutable ouverture se dessine confusément. On en sent l'épouvante et l'attraction. Jean n'aurait que cela, qu'il serait immense.

L'autre, Paul, saint pour l'Eglise, pour l'humanité grand, représente ce prodige à la fois divin et humain, la conversion. 11 est celui auquel l'avenir est apparu. 11 en reste hagard, et rien n'est superbe comme cette face à jamais étonnée du vaincu de la lumière. Paul, né pharisien, avait été tisseur de poil de chameau pour les tentes et domestique d'un des juges de Jésus-Christ, Gamaliel ; puis les scribes l'avaient élevé, le trouvant féroce. 11 était l'homme du passé, il avait gardé les manteaux des jeteurs de pierres, il aspirait, ayant étudié avec les prêtres, à devenir bourreau; ilétait en route pour cela ; tout à coup un flot d'aurore sort de l'onlbre et le jette à bas de son cheval, et désormais il y

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aiini dans l'histoire du genre humain cette chose admirable, le chemin de Damas. Ce jour de la me'tamorphose de saint Paul est un grand jour, retenez cette date, elle corresp(md au 2.") janvier de notre année grégorienne. Le chemin de Damas est nécessaire à la marche du progrès. Tomber dans la vérité et se relever homme juste, une chute transfiguration, cela est sublime. C'est l'histoire de saint Paul. A partir de saint l^aul, ce sera l'histoire de l'humanité. Le coup de lumière est plus que le coup de foudre. Le progrès se fera par une série d'éblouissements. Quant à ce Paul, qui a été renversé par la force de la conviction nouvelle, cette brusquerie d'en haut lui ouvre le génie. Une fois remis sur pied, le voici en marche, il ne s'arrête plus. En avant! c'est là son cri. Il est cosmopolite. Ceux du dehors, que le paganisme appelait les barbares et que le christianisme appelle les gentils, il les aime ; il se donne à eux. Il est l'apôtre extérieur. Il écrit aux nations des lettres de la part de Dieu. Ecoutez-le parlant aux galates : « O galates insensés ! com- « ment pouvez- vous retourner à ces jougs oii vous étiez « attachés? Il n'y a plus ni juifs, ni grecs, ni esclaves. « N'accomplissez pas vos grandes cérémonies ordonnées « par vos lois. Je vous déclare que tout cela n'est rien. « Aimez-vous. Il s'agit que l'homme soit une nouvelle « créature. Vous êtes appelés à la liberté. » Il y avait à Athènes, sur la colline de Mars, des gradins taillés dans le roc qu'on y voit encore aujourd'hui. Sur ces gradins s'asseyaient de puissants juges, ceux devant qui Oreste avait comparu. C'est là que Socrate avait été jugé. Paul y va; et là, la nuit, l'aréopage ne siégeait que la nuit, il dit à ces hommes sombres : Je viens vous

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annoncer le Dieu inconnu. Les lettres de Paul aux gentils sont naïves et profondes, avec la subtilité si puissante sur les sauvages. Il y a dans ces messages des lueurs d'hallucination; Paul parle des Célestes comme s'il les apercevait distinctement. Comme Jean, mi-parti de vie et d'éternité, il semble qu'il a une moitié de sa pensée sur la terre et une moitié dans l'Ignoré, et Ton dirait, par instants, qu'un de ses versets répond à l'autre par-dessus la muraille obscure du tombeau. Cette demi-possession de la mort lui donne une certitude personnelle et souvent distincte et séparée du dogme, et une accentuation de ses aperçus individuels qui le rend presque hérétique. Son humilité, appuyée sur le mystère, est hautaine. Pierre disait : On peut détourner les paroles de Paul en de mauvais sens. Le diacre Hilaire et les lucifériens rattachent leur schisme aux épîtres de Paul. Paul est au fond si antimonarchique que le roi Jacques P"", très-encouragé par l'orthodoxe université d'Oxford, fait brûler par la main du bourreau l'épître aux Romains, commentée, il est vrai, par David Pareus. Plusieurs des œuvres de Paul sont rejetées canoniquement ; ce sont les plus belles ; et entre autres son épîlre aux laodicéens, et surtout son Apocalypse, raturée par le concile de Rome sous Gélase. Il serait curieux de la comparer à l'Apocalypse de Jean. Sur l'ouverture que Paul avait faite au ciel, l'Eglise a écrit : Porte condamnée. Il n'en est pas moins saint. C'est là sa consolation officielle. Paul a l'inquiétude du penseur; le texte et la formule sont peu pour lui ; la lettre ne lui suffit pas ; la lettre, c'est la matière. Comme tous les hommes de progrès, il parle avec restriction de la loi écrite; il lui préfère la grâce, de même que nous lui préférons la jus-

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tice. Qu'est-ce que la grâce? C'est l'inspiration d'en haut, c'est le souffle, flat ubi viilt^ c'est la liberté. La grâce est l'âme de la loi. Cette découverte de l'âme de la loi appartient à saint Paul; et ce qu'il nomme grâce au point de vue céleste, nous, au point de vue terrestre, nous le nommons droit. Tel est Paul. Le grandissement d'un esprit par l'irruption de la clarté, la beauté de la violence faite par la vérité à une âme, éclate dans ce personnage. C'est là, insistons-y, la vertu du chemin de Damas. Désormais, quiconque voudra de cette croissance-là suivra le doigt indicateur de saint Paul. Tous ceux auxquels se révélera la justice, tous les aveuglements désireux du jour, toutes les cataractes souhaitant guérir, tous les chercheurs de conviction, tous les grands aventuriers de la vertu, tous les serviteurs du bien en quête du vrai, iront de ce côté. La lumière qu'ils y trouveront changera de nature, car la lumière est toujours relative aux ténèbres ; elle croîtra en intensité; après avoir été la révélation, elle sera le rationalisme ; mais elle sera toujours la lumière. Voltaire est comme saint Paul sur le chemin de Damas. Le chemin de Damas sera à jamais le passage des grands esprits. Il sera aussi le passage des peuples. Car les peuples, ces vastes individus, ont comme chacun de nous leur crise et leur heure ; Paul, après sa chute auguste, s'est redressé armé, contre les vieilles erreurs, de ce glaive fulgurant, le christianisme; et deux mille ans après, la France, terrassée de lumière, se relèvera, elle aussi, tenant à la main cette flamme épée, la Révolution.

L'autre, Dante^ a construit dans son esprit l'abîme . Il a fait l'épopée des spectres, Il évide la terre; dans le trou terrible qu'il lui fait, il met Satan. Puis il la pousse par le purgatoire jusqu'au ciel. Oii tout finit, Dante commence. Dante est au delà de l'homme. Au delà, pas en dehors. Proposition singulière, qui pourtant n'a rien de contradictoire, l'ame étant un prolongement de l'homme dans l'indéfini. Dante tord toute l'ombre et toute la clarté dans une spirale monstrueuse. Gela descend, puis cela monte. Architecture inouïe. Au seuil est la brume sacrée. En travers de l'entrée est étendu le cadavre de l'espérance. Tout ce qu'on aperçoit au delà est nuit. L'immense angoisse sanglote confusément dans l'invisible. On se penche sur ce poëme gouffre; est-ce un cratère? On y entend des détonations; le vers en sort étroit et livide comme des fissures d'une solfatare; il est vapeur d'abord, puis larve; ce blêmissement parle ; et alors on reconnaît que le volcan entrevu, c'est l'enfer. Ceci n'est plus le milieu humain. On est dans le précipice inconnu. Dans ce poëme, l'impondérable, mêlé au pondérable, en subit la loi, comftie dans ces écroulements d'incendies où la fumée, entraînée par la ruine, roule et tombe avec les décombres et semble prise sous les charpentes et les pierres ; de là des effets étranges; les idées semblent souffrir et être punies dans les hommes. L'idée assez homme pour subir l'expiation, c'est le fantôme ; une forme qui est de l'ombre ; l'impalpable, mais non l'invisible; une apparence oii il reste une quantité de réalité suffisante [)our (pie le châtiment y ait prise ;

]i\ faute k l'état al)strait ayant consorv('; la figure humaine. Ce n'est pas seulement le méchant qui se lamente dans cette apocalypse, (;'est le mal. Toutes les mauvaises actions ])ossil3les y sont au désespoir. Cette spiritualisatioii de la peine donne au poème une puissante portée morale. Le fond de l'enfer touché, Dante le perce, et remonte de l'autre coté de l'infini. En s'élevant, il s'idéalise, et la pensée laisse tomher le corps comme une robe ; de Virgile il passe à Béatrix ; son guide pour l'enfer, c'est le poëte ; son guide pour le ciel, c'est la poésie. L'épopée continue, et grandit encore ; mais l'homme ne la comprend plus. Le Purgatoire et le Paradis ne sont pas moins extraordinaires que la Géhenne, mais à mesure qu'on monte on se désintéresse ; on était bien de l'enfer, mais on n'est plus du ciel ; on ne se reconnaît plus aux anges ; l'œil humain n'est pas fait peutêtre pour tant de soleil, et quand le poëme devient heureux, il ennuie. C'est un peu l'histoire de tous les heureux- Mariez les amants ou emparadisez les âmes, c'est bon, mais cherchez le drame ailleurs que là. Du reste, qu'importe à Dante que vous ne le suiviez plus! il va sans vous. Il va seul, ce lion. Cette œuvre est un prodige. Quel philosophe que ce visionnaire ! quel sage que ce fou! Dante fait. loi pour Montesquieu; les divisions pénales de X Esprit des lots sont calquées sur les classifications infernales de la Divine Comédie. Ce que Juvénal fait pour la Rome des césars, Dante le fait pour la Rome des j)apes ; mais Dante est justicier à un degré plus redoutable que Juvénal ; Juvénal fustige avec des lanières, Dante fouette avec des flammes ; Juvénal con- (lanme, Dante damne. Malheur à celui des vivants sur lequel ce passant fixe l'inexplicable lueur de ses yeux!

L'autre, Rabelais, c'est la Gaule ; et qui dit la Gaule dit aussi la Grèce, car le sel attique et la bouffonnerie gauloise ont au fond la même saveur, et si quelque chose, édifices à part, ressemble au Pirée, c'est la Rape'e. Aristophane trouve plus grand que lui; Aristophane est méchant. Rabelais est bon, Rabelais défendrait Socrate. Dans l'ordre des hauts génies, Rabelais suit chronologiquement Dante ; après le front sévère, la face ricanante. Rabelais, c'est le masque formidable de la comédie antique détaché du proscenium grec, de bronze fait chair, désormais visage humain et vivant, resté énorme, et venant rire de nous chez nous et avec nous. Dante et Rabelais arrivent de l'école des cordeliers, comme plus tard Voltaire des jésuites; Dante le deuil, Rabelais la parodie, Voltaire l'ironie; cela sort de l'église contre l'église. Tout génie a son invention ou sa découverte; Rabelais a fait cette trouvaille, le ventre. Le serpent est dans l'homme, c'est l'intestin. Il tente, trahit et punit. L'homme, être un comme esprit et complexe comme homme, a pour sa mission terrestre trois centres en lui : le cerveau, le cœur, le ventre ; chacun de ces centres est auguste par une grande fonction qui lui est propre : le cerveau a la pensée, le cœur a l'amour, le ventre a la paternité et la maternité. Le ventre peut être tragique. Ferl ventrem^ dit Agrippine. Catherine Sforce, menacée de la mort de ses enfants otages, se fit voir jusqu'au nombril sur le créneau de la citadelle de Rimini, et dit à l'ennemi : Voilà de quoi

en faire et autres. Dans une des convulsions e'picjues de Paris, une femme du peuple, debout sur une l)arricade, leva sa jupe, montra à l'arme'e son ventre nu et cria ; Tuez vos mères. Les soldats trouèrent ce ventre de balles. Le ventre a son héroïsme ; mais c'est de lui pourtant que découlent, dans la vie la corruption et dans l'art la comédie. La poitrine où est le cœur a pour cap la tête ; lui, il a le phallus. Le ventre étant le centre de la matière est notre satisfaction et notre danger ; il contient l'appétit, la satiété et la pourriture. Les dévouements et les tendresses qui nous prennent là sont sujets à mourir ; l'égoïsme les remplace. Facilement les entrailles deviennent boyaux. Que l'hymne puisse s'aviner, que la strophe se déforme en couplet, c'est triste. Cela tient à la bête qui est dans l'homme. Le ventre est essentiellement cette bête. La dégradation semble être sa loi. L'échelle de la poésie sensuelle a, à son échelon d'en haut, le Cantique des Cantiques et, à son échelon d'en bas, la gaudriole. Le ventre dieu, c'est Silène ; le ventre empereur, c'est Vitellius ; le ventre animal, c'est le porc. Un de ces horribles Ptolémées s'appelait le Ventre, Phjscon. Le ventre est pour l'humanité un poids redoutable ; il rompt à chaque instant l'équilibre entre l'âme et le corps. Il emplit l'histoire. Il est responsable presque de tous les crimes. Il est l'outre des vices. C'est lui qui par la volupté fait le sultan et par l'ébriété le czar. C'est lui qui montre à ïarquin le lit de Lucrèce ; c'est lui qui finit par faire délibérer sur la sauce d'un turbot ce sénat qui avait attendu Brennus et ébloui Jugurtha. C'est lui qui conseille au libertin ruiné César le passage du Rubicon. Passer le Rubicon, comme ça vous paye vos dettes!

passer le Rubicon^ comme ça vous donne des femmes ! quels bons dîners après ! et les soldats romains entrent dans Rome avec ce cri : Urbani^ claudite uxores; wœchum calviim addiicimus . L'appétit débauche l'intelligence. Volupté remplace volonté. Au début^ comme toujours, il y a un peu de noblesse. C'est l'orgie. Il y a une nuance- entre se griser et se soûler. Puis l'orgie dégénère en gueuleton. Où il y avait Salomon, il y a Ramponneau. L'homme est barrique. Un déluge intérieur d'idées ténébreuses submerge la pensée; la conscience noyée ne peut plus faire signe à l'âme ivrogne. L'abrutissement est consommé. Ce n'est même plus cynique, c'est vide et bête. Diogène s'évanouit; il ne reste plus que le tonneau. On commence par Alcibiade, on finit par Trimalcion. C'est complet. Plus rien, ni dignité, ni pudeur, ni honneur, ni vertu, ni esprit; la jouissance animale toute crue, l'impureté toute pure. La pensée se dissout en assouvissement; la consommation charnelle absorbe tout; rien ne surnage de la grande créature souveraine habitée par l'âme ; qu'on nous passe le mot, le ventre mange l'homme. Etat final de toutes les sociétés où l'idéal s'éclipse. Cela passe pour prospérité et s'appelle s'arrondir. Quelquefois même les philosophes aident étourdiment à cet abaissement en mettant dans les doctrines le matérialisme qui est dans les consciences. Cette réduction de l'homme à la bête humaine est une grande misère. Scm premier fruit est la turpitude visible partout sur tous les sommets, le juge vénal, le prêtre simoniaque, le soldat condottiere. Lois, mœurs et cro3'ances sont fumier. Totus homo fit excrementum . Au seizième siècle, toutes les institutions du passé en sont là ; Rabelais s'empare de cette situa-

tion ; il la constate ; il prend acte de ce ventre qui est le monde. La civilisation n'est plus qu'une masse, la science est matière, la religion a pris des flancs, la féodalité' digère, la royauté est obèse ; qu'est-ce que Henri VIII? une panse. Rome est une grosse vieille repue; est-ce santé? est-ce maladie? C'est peut-être embonj)oint, c'est peut-être hydropisie ; question. Rabelais, médecin et curé, tâte le pouls à la papauté. Il hoche la tête, et il éclate de rire. Est-ce parce qu'il a trouvé la vie? non, c'est parce qu'il a senti la mort. Cela expire en effet. Pendant que Luther réforme, Rabelais bafoue. Lequel va le mieux au but? Rabelais bafoue le moine, bafoue l'évêque, bafoue le pape ; rire ùnt d'un râle. Ce grelot sonne le tocsin. Eh bien, quoi ! J'ai cru que c'était une ripaille, c'est une agonie; on peut se tromper de hoquet. Rions tout de même. La mort est à table. La dernière goutte trinque avec le dernier soupir. Une agonie en goguette; c'est superbe. L'intestin colon est roi. Tout ce vieux monde festoie et crève. Et Rabelais intronise une dynastie de ventres : Grangousier, Pantagruel et Gargantua. Rabelais est l'Eschyle de la mangeaille; ce qui est grand, quand on songe que manger c'est dévorer. Il y a du gouffre dans le goinfre. Mangez donc, maîtres, et buvez, et finissez. Vivre est une chanson dont mourir est le refrain. D'autres creusent sous le genre humain dépravé des cachots redoutables; en fait de souterrain, ce grand Rabelais se contente de la cave. Cet univers que Dante mettait dans l'enfer, Rabelais le fait tenir dans une futaille. Son livre n'est pas autre chose. Les sept cercles d'Alighieri bondent et enserrent cette tonne prodigieuse. Regardez le dedans de la futaille monstre, vous les y revoyez. Dans

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Rabelais ils s'intitulent : Paresse, Orgueil, Envie, Avarice, Colère, Luxure, Gourmandise ; et c'est ainsi que tout à coup vous vous retrouvez avec le rieur redoutable, où? dans l'église. Les sept péchés, c'est le prône de ce curé. Rabelais est prêtre ; correction bien ordonnée commence par soi-même ; c'est donc sur le clergé qu'il frappe d'abord. Ce que c'est qu'être de la maison ! La papauté meurt d'indigestion, Rabelais lui fait une farce. Farce de Titan. La joie pantagruélique n'est pas moins grandiose que la gaieté jupitérienne. Mâchoire contre mâchoire ; la mâchoire monarchique et sacerdotale mange ; la mâchoire rabelaisienne rit. Quiconque a lu Rabelais a devant les yeux à jamais cette confrontation sévère : le masque de la Théocratie regardé fixement par le masque de la Comédie.

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