‹ William ShakespeareChapitre 14 sur 38 · S XIII · texte numérisé non relu

S XIII

L^^utre, Cervantes, est, lui aussi, une forme de la moquerie épique; car, ainsi que le disait en 1827* celui qui écrit ces lignes, il y a, entre le moyen âge et l'époque moderne, après la barbarie féodale, et comme placés là pour conclure, « deux Homères bouffons, Rabelais et Cervantes. » Résumer l'horreur par le rire, ce n'est pas la manière la moins terrible. C^est ce qu'a fait Rabelais ; c'est ce qu'a fait Cervantes; mais la raillerie de Cervantes n'a rien du large rictus rabelaisien. C'est une belle humeur de gentilhomme après cette jovialité de curé. Caballeros, je suis le seigneur don Miguel

* Préface de Cromwell.

Cervantes de Saavedra, poète d'épe'e, et, pour preuve, manchot. Aucune grosso gaieto dans Cervantes. A peine un peu de cynisme élégant. Le rieur est fin, acéré, poli, délicat, presque galant, et courrait même le risque quelquefois de se rapetisser dans toutes ces coquetteries s'il n'avait le profond sens poétique de la renaissance. Cela sauve la grâce de devenir gentillesse. Comme Jean Goujon, comme Jean Cousin, comme Germain Pilon, comme Primatice, Cervantes a en lui la chimère. De là toutes les grandeurs inattendues de l'imagination. Ajoutez à cela une merveilleuse intuition des faits intimes de l'esprit et une philosophie inépuisable en aspects qui semble posséder une carte nouvelle et complète du cœur humain. Cervantes voit le dedans de l'homme. Cette philosophie se combine avec l'instinct comique et romanesque. De là le soudain, ûiisant irruption à chaque instant dans ses personnages, dans son action, dans son style ; l'imprévu, magnifique aventure. Que les personnages restent d'accord avec eux-mêmes, mais que les faits et les idées tourbillonnent autour d'eux, qu'il y ait un perpétuel renouvellement de l'idée mère, que ce vent qui apporte des éclairs souffle sans cesse, c'est la loi des grandes œuvres. Cervantes est militant; il a une thèse ; il fait un livre social. Ces poètes sont des combattants de l'esprit. Où ont-ils appris la bataille ? à la bataille même. Juvénal a été tribun militaire ; Cervantes arrive de J jépante comme Dante de Campalbino, comme Eschyle de Salamine. Après quoi ils passent à une autre épreuve. Eschyle va en exil, Juvénal en exil, Dante en exil, Cervantes en prison. C'est juste, puisqu'ils vous ont rendu service. Cervantes, comme poète, a les trois dons souverains : la création, qui produit les types, et

qui recouvre de chair et d'os les idées ; l'invention , qui heurte les passions contre les événementSj fait ëtinceler l'homme sur le destin, et produit le drame ; l'imagination, qui, soleil, met le clair-obscur partout, et, donnant le relief, fait vivre. L'observation, qui s'acquiert et qui, par conséquent, est plutôt une qualité qu'un don, est incluse dans la création. Si l'avare n'était pas observé, Harpagon ne serait pas créé. Dans Cervantes, un nouveau venu, entrevu chez Rabelais, fuit décidément son entrée; c'est le bon sens. On l'a aperçu dans Panurge, on le voit en plein dans Sancho Pança. Il arrive comme le Silène de Plante, et lui aussi peut dire : Je suis le dieu monté sur un âne. La sagesse tout de suite, la raison fort tard; c'est là l'histoire étrange de l'esprit humain. Quoi de plus sage que toutes les religions? quoi de moins raisonnable ? morales vraies, dogmes faux. La sagesse est dans Homère et dans Job; la raison, telle qu'elle doit être pour vaincre les préjugés, c'est-à-dire complète et armée en guerre, ne sera que dans Voltaire. Le bon sens n'est pas la sagesse, et n'est pas la raison ; il est un peu l'une et un peu l'autre, avec une nuance d'égoïsme. Cervantes le met à cheval sur l'ignorance, et en même temps, achevant sa dérision profonde, il donne pour monture à l'héroïsme la fatigue. Ainsi il montre l'un après l'autre, l'un avec l'autre, les deux profils de l'homme, et les parodie, sans plus de pitié pour le sublime que pour le grotesque. L'hippogriffe devient Rossinante. Derrière le personnage équestre, Cervantes crée et met en marche le personnage asinal. Enthousiasme entre en campagne, Ironie emboîte le pas. Les hauts faits de don Quichotte, ses coups d'éperon, sa grande lance en arrêt, sont jugés

par l'âne, connaisseur en moulins. L'invention de Cervantes est magistrale à ce point qu'il y a, entre l'homme type et le quadrupède comple'mcnl, adhérence statuaire; le raisonneur comme l'aventurier fait corps avec la bête qui lui est propre, et l'on ne peut pas plus démonter Sancho Pança que don Quichotte. L'Idéal est chez Cervantes comme chez Dante; mais traité d'Impossible, et raillé. Béatrix est devenue Dulcinée. Railler l'idéal, ce serait là le défaut de Cervantes ; mais ce défaut n'est qu'apparent ; regardez bien ; ce sourire a une larme; en réalité, Cervantes est pour don Quichotte comme Molière est pour Alceste. Il faut savoir lire, particulièrement, les livres du seizième siècle; il y a dans presque tous, à cause des menaces pendantes sur la lii)erté de pensée, un secret qu'il faut ouvrir et dont la clef est souvent perdue: Rabelais a un sous-entendu, Cervantes a un aparté, Machiavel a un double fond, un triple fond peut-être. Quoi qu'il en soit, l'avènement du bon sens est le grand fait de Cervantes ; le bon sens n'est pas une vertu ; il est l'œil de l'intérêt ; il eût encouragé Thémistocle et déconseillé Aristide ; Léonidas n'a pas de bon sens, Régulus n'a pas de bon sens ; mais en présence des monarchies égoïstes et féroces entraînant les pauvres peuples dans leurs guerres à elles, décimant les familles, désolant les mères, et poussant les hommes à s'entre-tuer avec tous ces grands mots : honneur militaire, gloire guerrière, obéissance à la consigne, etc., etc., c'est un admirable personnage que le bon sens survenant tout à coup et criant au genre humain : Songe à ta peau !

L'autre, Shakespeare, qu'est-ce? On pourrait presque répondre : c'est la Terre. Lucrèce est la sphère, Shakespeare est le globe. Il y a plus et moins dans le globe que dans la sphère. Dans la sphère il y a le Tout; sur le globe il y a l'homme. Ici le mystère extérieur; là le mystère intérieur. Lucrèce , c'est l'être ; Shakespeare, c'est l'existence. De là tant d'ombre dans Lucrèce; de là tant de fourmillement dans Shakespeare. L'espace, le bleu, comme disent les allemands, n'est certes pas interdit à Shakespeare. La terre voit et parcourt le ciel; elle le connaît sous ses deux aspects, obscurité et azur, doute et espérance. La vie va et vient dans la mort. Toute la vie est un secret, une sorte de parenthèse énigmatique entre la naissance et l'agonie, entre l'œil qui s'ouvre et l'œil qui se ferme. Ce secret, Shakespeare en a l'inquiétude. Lucrèce est; Shakespeare vit. Dans Shakespeare, les oiseaux chantent, les buissons verdissent, les cœurs aiment, les âmes souffrent, le nuage erre, il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe, le temps passe, les forêts et les foules parlent, le vaste songe éternel flotte. La sève et le sang, toutes les formes du fait multiple, les actions et les idées, l'homme et l'humanité, les vivants et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les perles, les fumiers, les charniers, le flux et le reflux des êtres, le pas des allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et dans Shakespeare, et, ce génie étant la terre, les morts en sortent. Certains côtés sinistres de Shakespeare sont hantés par les spectres. Shakespeare est frère de Dante.

L'un complète l'autre. Dante incarne tout le surnaturalisme, Shakespeare incarne toute la nature; et comme ces deux régions, nature et surnaturalismo, qui nous apparaissent si diverses, sont dans l'absolu la même unité, Dante et Shakespeare, si dissemblables pourtant, se mêlent par les bords et adhèrent par le fond ; il y a de l'homme dans Alighieri, et du fantôme dans Shakespeare. La tcte de mort passe des mains de Dante dans les mains de Shakespeare ; Ugolin la ronge, Ilamlet la questionne. Peut-être même dégage-t-elle un sens plus profond et un plus haut enseignement dans le second que dans le premier. Shakespeare la secoue et en fait tomber des étoiles. I/île de Prospero, la forêt des Ardennes, la bruyère d'Armuyr, la plate-forme d'Elseneur, ne sont pas moins éclairées que les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre réverbération des hypothèses. Le que sais-je? demi-chimère, demi-vérité, s'ébauche là comme ici. Shakespeare autant que Dante laisse entrevoir l'horizon crépusculaire de la conjecture. Dans l'un comme dans l'autre il y a le possible, cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel. Quant au réel, nous y insistons, Shakespeare en déborde ; partout la chair vive; Shakespeare a l'émotion, l'instinct, le cri vrai, l'accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa poésie, c'est lui, et en même temps, c'est vous* Comme Homère, Shakespeare est élément. Les génies recommençants, c'est le nom qui leur convient, surgissent à toutes les crises décisives de l'humanité ; ils résument les phases et complètent les révolutions. Homère mar({ue en civilisation la lin de l'Asie et le commencement de l'Europe; Shakespeare marque la lin du moyen âge. Cette clôture du moyen âge, Rabelais et Cervantes

la font aussi ; mais, étant uniquement railleurs, ils ne donnent qu'un aspect partiel ; l'esprit de Shakespeare est un total. Comme Homère, Shakespeare est un homme cyclique. Ces deux génies, Homère et Shakespeare, ferment les deux premières portes de la barbarie, la porte antique et la porte gothique. C'était là leur mission, ils l'ont accomplie ; c'était là leur tâche, ils l'ont faite. La troisième grande crise humaine est la Révolution française ; c'est la troisième porte énorme de la barbarie, la porte monarchique, qui se ferme en ce moment. Le dix-neuvième siècle l'entend rouler sur ses gonds. De là, pour la poésie, le drame et l'art, l'ère actuelle, aussi indépendante de Shakespeare que d'Homère.

' Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ezéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare.

Ceci est l'avenue des immobiles géants de l'esprit humain.

Les génies sont une dynastie. Il n'y en a même pas d'autre. Ils portent toutes les couronnes, y compris celle d'épines.

Chacun d'eux représente toute la somme d'absolu réalisable à l'homme.

Nous le répétons, choisir entre ces hommes, préférer

l'un à l'autre, indiquer du doigt le premier parmi ces premiers, cela ne se peut. Tous sont l'Esprit.

Peut-être, à l'extrême rigueur, et encore toutes les re'clamati(ms seraient h'gitimes, pourrait-on de'signer comme les plus hautes cimes parmi ces cimes Homère, Eschyle, Job, Tsaïe, Dante et Shakespeare.

11 est entendu que nous ne parlons ici qu'au point de vue de l'Art, et, dans l'Art, au point de vue littéraire.

Deux hommes dans ce groupe, Eschyle et Shakespeare, représentent spécialement le drame.

Eschyle, espèce de génie hors de tour, digne de marquer un commencement ou une fin dans l'humanité, n'a pas l'air d'être à sa date dans la série, et, comme nous l'avons dit, semble un aîné d'Homère.

Si l'on se souvient qu'Eschyle presque entier est submergé par la nuit montante dans la mémoire humaine, si l'on se souvient que quatre-vingt-dix de ses pièces ont disparu, que de cette centaine sublime il ne reste plus que sept drames qui sont aussi sept odes, on demeure stupéfait de ce qu'on voit de ce génie et presque épouvanté de ce qu'on ne voit pas.

Qu'était-ce donc qu'Escliyle? Quelles proportions et quelles formes a-t-il dans toute cette ombre? Eschyle a jusqu'aux épaules la cendre des siècles, il n'a que la tête hors de cet enfouissement, et, comme ce colosse des solitudes, avec sa tête seule, il est aussi grand que tous les dieux voisins debout sur leurs piédestaux.

L'homme passe devant ce naufragé insubmersible. Il en reste assez pour une gloire immense. Ce que les ténèbres ont pris ajoute l'inconnu à cette grandeur. Enseveli et éternel, le front sortant du sépulcre, Eschyle regarde les générations.

Aux yeux du songeur, ces génies occupent des trônes dans l'idéal.

Aux œuvres individuelles que ces hommes nous ont léguées viennent s'ajouter de vastes œuvres collectives, les Vêdas, le Râmayana, le Mahabhdrata, l'Edda, les Niebekmgen, le Heldenbuch, le Romancero. Quelquesunes de ces œuvres sont révélées et sacerdotales. La collaboration inconnue y est empreinte. Les poèmes de l'Inde en particulier ont l'ampleur sinistre du possible rêvé par la démence ou raconté par le songe. Ces œuvres semblent avoir été faites en commun avec des êtres auxquels la terre n'est plus habituée. L'horreur légendaire couvre ces ^épopées. Ces livres n^ ont pas été composés par ï homme seul^ c'est rinscri])tion d'Ash-Nagar qui le dit. Des djinns s'y sont abattus, des mages poh ptères ont songé dessus, les textes ont été interlignés par des mains invisibles, les demi-dieux y ont été aidés par les demi-démons: l'éléphant, que l'Inde appelle le Sage, a été consulté. De là une majesté presque horrible. Les grandes énigmes sont dans ces poèmes. Ils sont pleins de l'Asie obscure. Leurs proéminences ont la ligne divine et hideuse du chaos. Ils font masse à l'horizon comme l'Himalaya. Le lointain des mœurs, des croyances, des idées, des actions, des personnages, est extra-

LES GEMES. 75

ordinaire. On lit ces poèmes avec le pcnchenient de tête étonne que donnent les profondes distances entre le livre et le lecteur. Cette Ecriture sainte de l'Asie a été évidemment plus malaisée encore à réduire et à coordonner que la nôtre. Elle est de toutes parts réfractaire à l'unité. Les brahmes ont eu beau, comme nos prêtres, raturer et intercaler, Zoroastre y est, l'Jzed Serosch y est, l'Escliem des traditions mazdéennes y transparaît sous le nom de Siva, le manichéisme y est distinct entre JBrahma et Bouddha. Toutes sortes de traces s'amalgament et s'entr'efFacent sur ces poèmes. On y voit le piétinement mystérieux d'un peuple d'esprits qui y a travaillé dans la nuit des siècles. Ici l'orteil démesuré du géant; ici la griffe de la chimère. Ces poèmes sont la pyramide d'une fourmilière disparue.

Les Niebelungen, autre pyramide d'une autre fourmilière, ont la même grandeur. Ce que les dives ont fait là, les elfes l'ont fait ici. Ces puissantes légendes épiques, testaments des âges, tatouages imprimés par les races sur l'histoire, n'ont pas d'autre unité que l'unité même du i)cuple. Le collectif et le successif, en se combinant, font un. Turba fit mens. Ces récits sont des brouillards, et de prodigieux éclairs les traversent. Quant au Romancero, qui crée le Cid après Achille et le chevaleresque après l'héroïque, il est l'Iliade de plusieurs Ilomères perdus. Le comte Julien, le roi Rodrigue, la Cava, Bernard del Carpio, le bâtard Mudarra, Nufio Salido, les sept Infants de Lara, le connétable Alvar de Luna, aucun type oriental ou hellénique ne dépasse ces figures. Le cheval du Campéador vaut le chien d'Ulysse. Entre Priam et Lear, il faut placer don Arias, le vieillard du créneau de Zamora, sacrifiant ses sept fils à son

devoir et se lés arrachant du cœur l'un après l'autre. Le grand est là. En présence de ces sublimités, le lecteur subit une sorte d'insolation.

Ces œuvres sont anonymes, et, par cette grande raison de V Homo sum^ tout en les admirant, tout en les constatant au sommet de l'art, nous leur préférons les œuvres nommées. A beauté égale, le Ramayana nous touche moins que Shakespeare. Le moi d'un homme est plus vaste et plus profond encore que le moi d^un peuple.

Pourtant ces myriologies composites, les grands testaments de l'Inde surtout, étendues de poésie plutôt que poèmes, expression à la fois sidérale et bestiale des humanités passées, tirent de leur difformité même on ne sait quel air surnaturel. Le moi multiple que ces myriologies expriment en fait les pc^lypes de la poésie, énormités diffuses et surprenantes. Les étranges soudures de l'ébauche antédiluvienne semblent visibles là comme dans l'ichthyosaurus ou le ptérodactyle. Tel de ces noirs chefs-d'œuvre à plusieurs têtes fait sur l'horizon de l'art la silhouette d'une hydre.

Le génie grec ne s'y trompe pas et les abhorre. Apollon les combattrait.

En dehors, et au-dessus, le Romancero excepté, de toutes ces œuvres collectives et anonymes, il y a des hommes pour représenter les peuples. Ces hommes, nous venons de les énumérer. Ils donnent aux nations et aux siècles la face humaine. Ils sont dans l'art les incarnvations de la Grèce, de l'Arabie, de la Judée^ de Rome païenne, de l'Itahe chrétienne, de l'Espagne, de la France, de l'Angleterre. Quant à l'Allemagne, matrice, comme l'Asie, de races, de peuplades et de nations, elle est

représentée dansTart par un homme sublime, égal, quoique dans une catégorie différente, à tous ceux que nous avons caractérisés plus haut. Cet homme est Beethoven. Beethoven, c'est l'âme allemande.

Quelle ombre que cette Allemagne! C'est l'Inde de rOccident. Tout y tient. Pas de formation plus colossale. Dans cette brume sacrée oii se meut l'esprit allemand, Isidro de Séville met la théologie, Albert le Grand la scolastique, Ilraban Maur la linguistique, Trithême l'astrologie, Ottni la chevalerie, Reuchlin la vaste curiosité, Tutilo l'universalité, Stadianusla méthode, Luther l'examen, Albert Durer l'art, Leibnilzla science, Puffendorf le droit, Kant la philosophie, Fichtela métaphysique, Winckelmann l'archéologie, Herder l'esthétique, les Yossius, dont un, Gérard-Jean, était du Palatinat, l'érudition, Euler l'esprit d'intégration, Humboldt l'esprit de découverte, Niebuhr l'histoire, Gottfried de Strasbourg la fable, Hoffmann le rêve, Hegel le doute, Ancillon l'obéissance, Werner le fatalisme, Schiller l'enthousiasme, Gœthe l'indifférence, Arminius la liberté, Kepler y met les astres.

Gérard Groot, le fondateur des Fratres commuais vitâdj y ébauche au quatorzième siècle la fraternité. Quel qu'ait été son engouement pour l'indifférence de Gœtlie, ne la croyez pas impersonnelle, cette Allemagne ; elle est nation, et l'une des plus magnanimes, car c'est pour elle que Ruckert, le poète militaire, forge les Sonnets Cuirjssës^ et elle frémit quand Kœrner lui jette le Cii de l'Epée. Elle est la Patrie allemande, la grande terre aimée, Teutonia mater. Galgacus a été pour les Germains ce que Caractacus a été pour les Bretons.

L'Allemagne a tout en elle et tout chez elle. Elle par-

tage Charlemagneavec la France et Shakespeare avec T Angleterre. Car l'élément saxon est mêlé à l'élément britannique . Elle a un Olympe, le Walhalla . Il lui faut une écriture à elle ; Ulfilas, évêque de Mésie, la lui fabrique ; et la calligraphie gothique fera désormais pendant à la calligraphie arabe. La majuscule d'un missel lutte de fantaisie avec une signature de calife. Comme la Chine, l'Allemagne a inventé l'imprimerie. Ses Burgraves, la remarque a déjà été faite ^, sont pour nous ce que les Titans sont pour Eschyle. Au temple deTanfana, détruit par Germanicus, elle fait succéder la cathédrale de Cologne. Elle est l'aïeule de notre histoire et la grand'mère de nos légendes. De toutes parts, du Rhin et du Danube, de la Rauhe Alp, de l'ancienne Sylva Gnbresa^ de la Lorraine mosellane et de la Lorraine ripuaire, par le AYigalois et par le Wigamur, par Henri l'Oiseleur, par Samo, roi des Vendes, par le chroniqueur de ïhuringe, Rothe, par le chroniqueur d'Alsace, Twinger, par le chroniqueur de Limbourg, Gansbein, par tous ces vieux chanteurs populaires, Jean Folz, Jean Viol, Muscatblût, par les minnesœnger, ces rhapsodes, le conte, cette forme du songe, lui arrive, et entre dans son génie. En même temps, les idiomes découlent d'elle. De ses fissures ruissellent, au nord, le danois et le suédois, à l'ouest, le hollandais et le flamand : l'allemand passe la Manche et devient l'anglais. Dans l'ordre des faits intellectuels, le génie germanique a d'autres frontières que l'Allemagne. Tel peuple résiste à l'Allemagne qui cède au germanisme. L'esprit allemand s'assimile les grecs par Mul- 1er, les serbes par Gerhard, les russes par Goëtre, les

* Préface des Burgraves, 4 843.

magyares par Mailatb. Quand Kepler dressait, en présence de Rodolphe II, les Tables Rudolphines, c'était avec l'aide de Tycho-Brahé. Les affinités de l'Allemagne vont loin. Sans que les autonomies locales et nationales s'en altèrent, c'est au grand centre germanique que se rattachent l'esprit Scandinave dans OKhlenschl.Tger , et l'esprit batave dans Vondel. La Pologne s'y rallie avec toutes ses gloires, depuis Kopernic jusqu'à Kosciuzko, depuis Sobieski jusqu'à Mickiewiçz. L'Allemagne est le puits des peuples. Us en sortent comme des fleuves, et elle les reçoit comme une mer.

Il semble qu'on entende par toute l'Europe le prodigieux murmure de la forêt Hercynienne. La nature allemande, profonde et subtile, distincte de la nature européenne, mais d'accord avec elle, se volatilise et flotte au-dessus des nations. L'esprit allemand est brumeux, lumineux, épars. C'est une sorte d'immense ame nuée, avec des étoiles. Peut-être la plus haute expression de l'Allemagne ne peut-elle être donnée que par la musique. La musique, par son défaut de précision même, qui, dans ce cas spécial, est une qualité, va. oii va l'ame allemande.

Si l'cime allemande avait autant de densité que d'étendue, c'est-à-dire autant de volonté que de faculté, elle pourrait, à un moment donné, soulever et sauver le genre humain. Telle qu'elle est, elle est sublime.

En poésie, elle n'a pas dit son dernier mot. A cette heure, les symptômes sont excellents. Depuis le jubilé du noble Schiller, particulièrement, il y a réveil, et réveil généreux. Le grand poète définitif de l'Allemagne sera nécessairement un poète d'humanité, d'enthousiasme et de liberté. Peut-être, et quelques signes l'annoncent, le

verra-t-on bientôt surgir du jeune groupe des écrivains allemands contemporains.

La musique, qu'on nous passe le mot, est la vapeur de l'art. Elle est à la poésie ce que la rêverie est à la pensée, ce que le fluide est au liquide, ce que l'océan des nuées est à l'océan des ondes. Si l'on veut un autre rapport, elle est l'indéfini de cet infini. La même insufflation la pousse, l'emporte, l'enlève, la bouleverse, l'emplit de trouble et de lueur et d'un bruit ineffable, la sature d'électricité et lui fait faire tout à coup des décharges de tonnerres.

La musique est le verbe de l'Allemagne. Le peuple allemand, si comprimé comme peuple, si émancipé comme ^ penseur, chante avec un sombre amour. Chanter, cela ressemble à se délivrer. Ce qu'on ne peut dire et ce qu'on ne peut taire, la musique l'exprime. Aussi toute l'Allemagne est-elle musique en attendant qu'elle soit liberté. Le choral de Luther est un peu une marseillaise. Partout des Cercles de chant et des Tables de chant. En Souabe, tous les ans, la Fête du chant, aux bords du Neckar, dans la prairie d'Enslingen. La Liedermusik, dont le Roi des Aulnes de Schubert est le chef-d'œuvre, fait partie de la vie allemande. Le chant est pour l'Allemagne une respiration. C'est par le chant qu'elle respire, et conspire. La note étant la syllabe d'une sorte de vague langue universelle, la grande communication de l'Allemagne avec le genre humain se fait par l'harmonie, admirable commencement d'unité. C'est par le nuage que ces pluies qui fécondent la terre sortent de la mer 5 c'est par la musique que ces idées qui pénètrent les âmes sortent de l'AUemagne.

Aussi peut-on dire que les plus grands poètes de l'Ai-

Icmagne sont ses musiciens, merveilleuse famille dont Beethoven est le chef.

Le grand pélasge, c'est Homère; le grand hellène, c'est Eschyle : le grand hébreu, c'est Isaïe ; le grand romain, c'est Juvénal; le grand italien, c'est Dante ; le grand anglais, c'est Shakespeare ; le grand allemand, c'est Beethoven.

L'ex- « bon goût », cet autre droit divin qui a si longtemps pesé' sur l'art et qui était parvenu à supprimer le beau au profit du joli, l'ancienne critique, pas tout à fait morte, comme l'ancienne monarchie, constatent, à leur point de vue, chez les souverains génies que nous avons dénombrés plus haut, le même défaut, l'exagération. Ces génies sont outrés.

Ceci tient à la quantité d'infini qu'ils ont en eux.

En effet, ils ne sont pas circonscrits.

Ils contiennent de l'ignoré. Tous les reproches qu'on leur adresse pourraient être faits à des sphinx. On reproche à Homère les carnages dont il remplit son antre, V Iliade; à Eschyle, la monstruosité; à Job, à Isaïe, à Ezéehiel, à saint Paul, les doubles sens; à Rabelais, la nudité obscène et l'ambiguïté venimeuse; à Cervantes, le rire perfide; î\ Shakespeare, la subtihté ; à Lucrèce, il Juvénal, à Tacite, l'obscurité; à Jean de Pathmos et à Dante Alighieri, les ténèbres.

8â SHAKESPEARE.

Aucun de ces reproches ne peut être fait à d'autres esprits très-grands, moins grands. Hésiode, Ésope, Sophocle, Euripide, Platon, Thucydide, Anacréon, Théocrite, Tite-Live, Salluste, Cicéron, Térence, Virgile, Horace, Pe'trarque, Tasse, Arioste, La Fontaine, Beaumarchais, Voltaire, n'ont ni exage'ration, ni te'nèbres, ni obscurité, ni monstruosité. Que leur manque-t-il donc? Cela.

Cela, c'est l'inconnu.

Cela, c'est l'infini.

Si Corneille avait « cela », il serait l'égal d'Eschyle. Si Milton avait « cela », il serait l'égal d'Homère. Si Molière avait « cela », il serait l'égal de Shakespeare.

Avoir, par obéissance aux règles, tronqué et raccourci la vieille tragédie native, c'est là le malheur de Corneille. Avoir, par tristesse puritaine, exclu de son œuvre la vaste nature, le grand Pan, c'est là le malheur de Milton. Avoir, par peur de Boileau, éteint bien vite le lumineux style de V Étourdi^ avoir, par crainte des prêtres, écrit trop peu de scènes comme le Pauvre de Don Juan^ c'est là la lacune de Molière.

Ne pas donner prise est une perfection négative. Il est beau d'être attaquable.

Creusez en effet le sens de ces mots, posés comme des masques sur les mystérieuses qualités des génies. Sous obscurité, subtilité et ténèbres, vous trouvez profondeur ; sous exagération, imagination ; sous monstruosité, grandeur.

Donc, dans la région supérieure de la poésie et de la pensée, il y a Homère, Job, Isaïe, Ezéchiel, Lucrèce, Juvénal. Tacite, Jean de Pathmos, Paul de Damas, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare.

Ces suprêmes génies ne sont point une se'rie fermée. L'auteur de Tout y ajoute un nom quand les besoins du progrès l'exigent.

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