AU TEMPS
De son blasphème, il n'en fut plus question; ce blasphème l'avait fait mourir en exil, c'était bien, c'était assez ; il fut comme non avenu. Du reste, on ne sait où trouver ce blasphème. Palingène le cherche dans une Jstérope, imaginaire, selon nous. Musgrave le cherche dans les Euménides. Musgrave a probablement raison, car les Euménides étant une pièce fort religieuse, les prêtres avaient dû la choisir pour l'accuser d'impiété.
Signalons une coïncidence bizarre. Les deux fils d'Eschyle, Euphorion et Bion, passent pour avoir refait VOrestie, exactement comme, deux mille trois cents ans plus tard, Davenant , bâtard de Shakespeare, refit Macbeth. Mais en présence du respect universel pour Eschyle mort, ces impudentes retouches étaient impossibles, et ce qui est vrai de Davenant est évidemment inexact de Bion et d'Euphorion.
La renommée d'Eschyle emplit le monde d'alors. L'Egypte, le sentant avec raison colosse et un peu égyptien, lui décerna le nom de Pimander^ qui signifie Intelligence supérieure. En Sicile, oii il avait été banni et où l'on sacrifiait des boucs devant son tombeau à Gela, il fut presque un olympien. Plus tard, pour les chrétiens, à cause de la prédiction de Prométhée, où l'on voulut voir Jésus, il fut presque un prophète.
Chose étrange, c'est cette gloire qui a fait sombrer son oeuvre.
Nous parlons ici du naufrage matériel, car, comme nous l'avons dit, le vaste nom d'Eschyle surnage.
SHAKESPEARE L'AiXCIEN. d21
C'est tout un drame, et un drame extraordinaire, que la disparition de ces poèmes. Un roi a bêtement volé l'esprit humain.
Contons ce vol.
Voici les faits, la légende du moins, car, à cette distance et dans ce crépuscule, l'histoire est légendaire.
Il y avait un roi d'Egypte nommé Ptolémée Evergète, beau-frère d'Antiochus le Dieu.
Disons-le en passant, tous ces gens-là étaient des dieux. Dieux soters, dieux évergètes, dieux épiphanes, dieux philométors, dieux philadelphes, dieux philopators. Traduisez : dieux sauveurs, dieux bienfaisants, dieux illustres, dieux aimant leur mère, dieux aimant leurs frères, dieux aimant leur père. Cléopatre était déesse Soter. Les prêtres et prêtresses de Ptolémée Soter étaient à Ptolémaïs. Ptolémée VI était appelé Dieu- Aime-Mère, Philométor^ parce qu'il haïssait sa mère Cléopatre; Ptolémée IV était Dieu-Aime-Père, Pliilopator^ parce qu'il avait empoisonné son pèref; Ptolémée II était Dieu-Aime-Frères, Philadelphe ^ parce qu'il avait tué ses deux frères.
Revenons à Ptolémée Evergète.
Il était fils du Philadelphe, lequel donnait des couronnes d'or aux ambassadeurs romains, le même à qui le pseudo-Aristée attribue à tort la version des Septante.
Ce Philadelphe avait fort augmenté la bibliothèque d'Alexandrie qui, de son vivant, comptait deux cent mille volumes, et qui, au sixième siècle, atteignit, dit -on, le chiffre incroyable de sept cent mille manuscrits.
Ce répertoire de la connaissance humaine, formé sous les yeux d'Euclide, et par les soins de Callimaque, de Diodore Cronos, de Théodore l'Athée, de Philétas, d'Apollonius, d'Aratus, du prêtre égytien Manéthon, de Lycophron et de Théocrite, eut pour premier bibliothécaire, selon les uns Zénodote d'Ephèse, selon les autres Démétrius de Phalère, à qui Athènes avait élevé trois cent soixante statues, qu'elle mit un an à construire et un jour à détruire. Oi-, cette bibliothèque n'avait pas d'exemplaire d'Eschyle. Un jour le grec Démétrius dit à Evergète : Pharaon na pas Eschyle^ exactement comme plus tard Leidrade, archevêque de Lyon et bibliothécaire de Charlemagne, dit à Charlemagne : H empereur na pas Scœva Mentor,
Ptolémée Evergète, voulant compléter l'œuvre du Philadelphe son père, résolut de donner Eschyle à la bibliothèque d'Alexandrie. Il déclarait qu'il en ferait faire une copie. Il envoya une ambassade emprunter aux Athéniens l'exemplaire unique et sacré gardé par le greffier de la république. Athènes, peu prêteuse, hésita et demanda un nantissement. Le roi d'Egypte offait quinze talents d'argent. Si l'on veut se rendre compte de ce que c'est que quinze talents, on n'a qu'à se dire que c'était les trois quarts du tribut annuel de rançon payé par la Judée à l'Egypte, lequel était de vingt talents et pesait à tel point sur le peuple juif que le grand-prêtre Onias II, fondateur du temple Onion, se décida à refuser ce tribut, au risque d'une
guerre. Athènes accepta le gage. Les quinze talents fnrent de'posés L'Eschyle complet fut remis au roi d'Egypte. Le roi abandonna les quinze talents et garda le livre.
Athènes indignée eut une velléité de guerre contre l'Egypte. Reconquérir Eschyle, cela valait bien reconquérir Hélène. Recommencer Troie, mais cette fois pour ravoir Homère, c'était beau. On réfléchit ])ourtant. Le Ptolémée était redoutable. Il avait repris de force à l'Asie les deux mille cinq cents dieux égyptiens emportés jadis par Cambyse, parce qu'ils étaient en or et en argent. Il avait de plus conquis la Cilicie et la Syrie, et tout le pays de l'Euphrate au Tigre. Athènes, elle, n'était plus au temps où. elle improvisait une flotte de deux cents vaisseaux contre Artaxerce. Elle laissa Eschyle prisonnier de l'Egypte.
C'était un prisonnier dieu. Cette fois le mot dieu est a sa place. On rendait à Eschyle des honneurs inouïs. Le roi refusa, dit-on, de le faire copier, tenant stupidement à posséder un exemplaire unique.
On veilla particulièrement sur ce manuscrit quand la bil)liothèque d'Alexandrie, grossie de la bibliothèque de Pergame, qu'Antoine donna à Cléopatre, fut transférée dans le temple de Jupiter Sérapis. C'est là que saint Jérôme vint lire, sur le texte athénien, le fameux passage de Prométhée prophétisant le Christ : « Va dire à Jupiter que rien ne me fera nommer celui qui doit le détrôner. »
D'autres docteurs de l'Eglise firent sur cet exemplaire la même vérification. Car de tout temps on a combiné avec les affirmations orthodoxes ce qu'on a appelé les témoignages du polythéisme, et l'on a fait effort pour
faire dire aux païens des choses chrétiennes. Teste David cum slbyJla. On vint comme en pèlerinage compulser le Prométhée. Ce fut peut-être cette assiduité à fréquenter la bibliothèque d'Alexandrie qui trompa l'empereur Adrien et qui lui fit écrire au consul Servianus : « Ceux qui adorent Sérapis sont chrétiens ; ceux qui se prétendent évêquesdu Christ sont en même temps dévots à Sérapis. r>
Sous la domination romaine, la bibliothèque d'Alexandrie appartenait à l'empereur. L'Egypte était la chose de César. Augustus^ dit Tacite, seposuii Mgyptum. N'y voyageait pas qui voulait. L'Egypte était close. Les chevaliers romains, et les sénateurs même, n'y obtenaient pas aisément leurs entrées.
C'est pendant cette période que l'exemplaire complet d'Eschyle put être consulté et feuilleté par ïimocharis, Aristarque, Athénée, Stobée, Diodorede Sicile, Macrobe, Plotin, Jamblique, Sopatre, Clément d'Alexandrie, Népotien d'Afrique, Valère-Maxime, Justin le martyr, et même par Elien, quoique Elien ait peu quitté l'Italie.
Au septième siècle, un homme entra dans Alexandrie. Il était monté sur un chameau, et assis entre deux sacs, l'un plein de figues, l'autre plein de blé. Ces deux sacs étaient, avec un plat de bois, tout ce qu'il possédait. Cet homme ne s'asseyait jamais qu'à terre. 11 ne buvait que de l'eau et ne mangeait que du pain. Il avait conquis la moitié de l'Asie et de l'Afrique, pris ou brûlé trente-six mille villes, villages, forteresses et châteaux, détruit quatre mille temples païens ou chrétiens, bâti quatorze cents mosquées, vaincu Izdeger, roi de Perse, et Héraclius, empereur d'Orient, et il se nommait Omar. Il brûla la bibliothèque d'Alexandrie.
SHAKESPEARE L'ANCIEN. i25
Omar est pour cela célèbre; Louis, dit le Grand, n'a pas la 01*3010 célébrité, ce qui est injuste, car il a brûlé la bibliothèque Rupertine à Heidelberg.
On le voit, cette aventure est un drame complet. Il pourrait s'intituler Eschyle perdu. Exposition, nœud et dénoûment. Après Evergète, Omar. L'action commence par un voleur et finit par un incendiaire.
L'Évergète, c'est là son excuse, a volé par amour. Inconvénients de l'admiration d'un imbécile.
Quant à Omar, c'est le fanatique. Soit dit en passant, on a essayé de nos jours de bizarres réhabilitations historiques. Nous ne parlons pas de Néron, qui est à la mode. Mais on a tenté d'exonérer Omar, de même qu'on a tenté d'innocenter Pie V. Pie V et saint personnifie l'inquisition ; le canoniser suffisait, pourquoi l'innocenter ? Nous ne nous prêtons point à ces remises en question de procès jugés. Nous n'avons aucun goût à rendre de ces petits services au fanatisme, qu'il soit calife ou pape, qu'il brûle les livres ou qu'il brûle les hommes. On a fort plaidé pour Omar. Une certaine classe d'historiens et de critiques biographes s'apitoie volontiers sur les sabres, si calomniés, ces pauvres sabres. Jugez de la tendresse qu'on a pour un cimeterre, c'est le sabre idéal. C'est mieux que bête, c'est
turc. Omar a donc été nettoyé le plus possible. On a argué d'un premier incendie du quartier Bruchion où était la Bibliothèque alexandrine, pour prouver la facilité de ces accidents; celui-ci était de la faute de Jules César, autre sabre ; puis d'un second incendie, partiel, du Sérapéum, pour accuser les chrétiens, ces démagogues d'alors. Si l'incendie du Sérapéum avait détruit la bibliothèque alexandrine, au quatrième siècle, Hypathie n'aurait pas pu, au cinquième siècle, donner, dans cette même bibliothèque, ces leçons de philosophie qui la firent massacrer à coups de pots cassés. Sur Omar, nous croyons volontiers les Arabes. Abd-Allatif a vu, vers 1220, à Alexandrie, « la colonne des piliers supportant une coupole, 3) et il dit : « là était la bibliothèque que brûla Amrou-ben-Alas, par permission d'Omar, w Abulfaradge, en 1260, dans son Histoire dynastique^ raconte en propres termes que, sur Tordre d'Omar, on prit les livres de la bibliothèque, et qu'on en chauffa pendant six mois les bains d'Alexandrie. Selon Gibbon, il y avait à Alexandrie quatre mille bains. Ebn-Khaldoun, dans ses Prolégomènes historiques^ raconte une autre destruction, l'anéantissement de la bibliothèque des Mèdes par Saad, lieutenant d'Omar. Or Omar, ayant fait brûler en Perse la bibliothèque médique par Saad, était logique en faisant brûler en Egypte la bibliothèque égypto-grecque par Amrou. Ses lieutenants nous ont conservé son ordre : « Si ces livres contiennent des mensonges, au feu. S'ils contiennent des vérités, elles sont dans le Koran, au feu. » Au lieu de Koran, mettez Bible, Veda, Edda, Zend-Avesta, Toldos Jeschut, Talmud, Evangile, et vous avez la formule imperturbable et universelle de tous les fanatismes.
Cela dit, nous ne voyons aucune raison pour casser le verdict de l'histoire, nous ad jugeons au calife la fumoe des sept cent mille volumes d'Alexandrie, Esciiyle compris, et nous maintenons Omar en possession de son incendie.
Evergète, par volonté de jouissance exclusive et traitant une bibliothèque comme un sérail, nous a dérobé Eschyle. Le dédain imbécile peut avoir les mêmes effets que l'adoration imbécile. Shakespeare a failli avoir le sort d'Eschyle. Il a eu, lui aussi, son incendie. Shakespeare était si peu imprimé, l'imprimerie existait si peu j)Our lui, grâce à l'inepte indifférence de la postérité immédiate, qu'en 1666 il n'y avait encore qu'une édition du poète de Stratford-sur-Avon, l'édition d'Hemynge et Condell, tirée à trois cents exemplaires. Shakespeare, avec cette obscure et chétive édition attendant en vain le public, était une sorte de pauvre honteux de la gloire. Ces trois cents exemplaires étaient à peu près tous à Londres en magasin, quand l'incendie de 1666 éclata. Il brûla Londres et faillit brûler Shakespeare. Toute 'édition Hemynge et Condell y disparut, à l'exception de quarante-huit exemplaires vendus en cinquante ans. Ces quarante-huit acheteurs ont sauvé la vie à l'œuvre de Shakespeare.
La disparition d'Eschyle! étendez hypothétiquement cette catastrophe à quelques autres noms encore, et il semble que vous sentiez le vide se faire dans l'esprit humain.
L'œuvre d'Eschyle e'tait, par l'e'tendue, la plus vaste, à coup sûr, de toute l'antiquité. Par les sept pièces qui nous restent, on peut juger de ce qu'était cet univers.
Ce que c'est qu'Eschyle perdu, indiquons-le.
Quatorze trilogies : les ProméthéeSy dont faisait partie Prométhée enchaîné; les Sept Chefs devant Thèbes^ dont il nous reste une pièce ; la Danaïde, qui comprenait les Suppliantes^ écrites en Sicile et ayant trace du « sicélisme » d'Eschyle ; Laïus ^ qui comprenait OEdipe; AthamaSj qui se terminait par les Isthmiastes ; Persée^ dont le nœud était les Phorcjdes ; Etna, qui avait pour prologue les Femmes Etneennes ; Iphi génie, qui se dénouait par la tragédie des Prétresses ; V Éthiopide ^ dont les titres ne se retrouvent nulle part; Penthée^ où étaient les Hfdrophores ; Teucer, qui s'ouvrait par le Jugement des armes ; Niobé^ qui commençait par les Nourrices et s'achevait par les Gens du cortège ; une trilogie en l'honneur d'Achille, F Iliade tragique, composée des Myr midons, des Néréides et des Plirygiens ; une en l'honneur
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de Bacchus, la Lycurgie, composée des Edons^ des Bassarides et des Jeunes hommes.
Ces quatorze trilogies à elles seules donnent un total de cinquante-six pièces, si Ton réfléchit que toutes à peu près étaient des tétralogies, c'est-à-dire des drames quadruples, et se terminaient par une satyride. Ainsi VOrestie avait pour satyride finale Protce^ et les Sept Chefs devant Thèbes avaient le Sphinx.
Ajoutez à ces cinquante-six pièces une trilogie probable des Labdacides ; ajoutez des tragédies, les Egyptiens^ le Rachat d^ Hector ^Memnon^ rattachées sans doute à des trilogies; ajoutez toutes ces satyrides, Sisyphe transfuge y les Hérauts, le Lion^ les Argiens^ Amymone^ Circé^ Cercyon, Glaucus Marin ^ comédies oii était le rire de ce génie farouche.
Voilà ce qui vous manque.
Evergète et Omar vous ont pris tout cela.
Il est difficile de préciser rigoureusement le nombre total des pièces d'Eschyle. Le chiffre varie. Le biographe anonyme dit soixante-quinze, Suidas quatre-vingtdix, Jean Deslyons quatre-vingt-dix-sept, Meursius cent. Meursius enregistre plus de cent titres, mais quelquesuns font probablement double emploi.
Le docteur de Sorbonne Jean Deslyons, théologal de Senlis, auteur du Discours ecclésiastique contre le paganisme du Roi boit, a publié au dix- septième siècle un écrit contre la coutume de superposer les cercueils dans les cimetières^ écrit appuyé sur le vingt-cinquième canon du concile d'Auxerre : Non licct mortuum super mortuum mitti. Deslyons, dans une note de cet écrit, devenu très-rare et que possédait, si notre mémoire est bonne, Charles Nodier, cite un passage du grand anti-
SUAK.ESr£AR£. U
quaire numismate de Venloo^ Hubert GoltziuSj où, à propos des embaumements, Goltzius mentionne les Egyptiens d'Eschyle, eX V Apothéose cV Or pJiée^ titre omis dans rénume'ration de Meursius. Goltzius ajoute que P Apothéose d'Orphée était récitée aux mystères des Lycomides.
Ce titre, V Apothéose cï Orphée, fait rêver. Eschyle parlant d'Orphée, le titan mesurant l'hécatonchire, le dieu interprétant le dieu, quoi de plus splendide, et quelle soif on aurait de lire cette œuvre ! Dante parlant de Virgile, et l'appelant son maître, ne comble pas cette lacune, parce que Virgile, noble poète, mais sans invention, est moindre que Dante; c'est entre égaux, et de génie à génie, de souverain à souverain, que ces hommages sont magnifiques. Eschyle élève à Orphée un temple dont il pourrait lui-même occuper l'autel, c'est grand.
Eschyle est disproportionné. Il a de l'Inde en lui. La majesté farouche de sa stature rappelle ces vastes poèmes du Gange qui marchent dans l'art du pas des mammouths, et qui, parmi les iliades et les odyssées, ont l'air d'hippopotames parmi des lions. Eschyle, admirablement grec, est pourtant autre chose que grec. Il a le démesuré oriental.
Samuaise le déclare plein d'hébraïsmes et de syria-
nismes, hebraismis et syrianismis. Eschyle fait porter le trône de Jupiter par les Vents, comme la Bible fait porter le trône de Jéhovah par les Chérubins, comme le Zig-Véda fait porter le trône d'Indra par les Marouts. Les vents, les chérubins et les marouts sont les mêmes êtres, les Souffles. Saumaise, du reste, a raison. Les jeux de mots, si fréquents dans la langue phénicienne, abondent dans Eschyle. Il joue, par exemple, à propos de Jupiter et d'Europe, sur le mot phénicien ilpha^ qui a le double sens Navire et Taureau. Il aime cette langue de Tyr et de Sidon, et parfois il lui emprunte les étranges lueurs de son style ; la métaphore « Xerxès aux yeux de dragon » seml)le une inspiration du dialecte ninivite où le mot draka voulait dire à la fois le dragon et le clairvoyant. Il a des hérésies phéniciennes; sa génisse lo est un peu la vache Isis; il croit, comme les prêtres de Sidon, que le temple de Delphes a été bâti par Apollon avec une pâte faite de cire et d'ailes d'abeilles. Dans son exil de Sicile, il va souvent boire religieusement à la fontaine Aréthuse, et jamais les pâtres qui l'observent ne l'entendent nommer Aréthuse autrement que de ce nom mystérieux, Alphaga^ mot assyrien qui signifie source entourée de saules»
Eschyle est, dans toute la Httérature hellénique, le seul exemple de Tâme athénienne mélangée d'Egypte et d'Asie. Ces profondeurs répugnaient à la lumière grecque. Corinthe, Épidaure, OEdepsus, Gythium, Chéronée, où Plutarque devait naître, Thèbes, où était la maison de Pindare, Mantinée, où était la gloire d'Épaminondas, toutes ces villes dorées repoussaient l'Inconnu qu'on entrevoyait comme une nuée derrière le Caucase. Il
mblait que le soleil fût grec. Le soleil, habitué au
Parthënon, n'était pas fait pour entrer dans les forêts diluviennes de la Grande-Tartarie, sous la moisissure gigantesque des monocotylédones, sous les fougères hautes de cinq cents coudées où fourmillaient tous les premiers modèles horribles de la nature, et où vivaient dans l'ombre on ne sait quelles cités difformes telles que cette fabuleuse Anarodgurro dont l'existence fut niée jusqu'au jour où elle envoya une ambassade à Claude. Gagasmira, Sambulaca, Maliarpha, Barygaza, Caveripatnam, Sochoth-Benoth, Théglath-Phalazar, Tana-Serim, tous ces noms presque hideux effurèrent la Grèce, quand ils y arrivèrent rapportés par les aventuriers du retour, d'abord par ceux de Jason, puis par ceux d'Alexandre. Eschyle n'avait pas cette horreur. Il aimait le Caucase. Il y avait fait la connaissance de Prométhée. On croit sentir, en lisant Eschyle, qu'il a hanté les grands halliers primitifs, houillères aujourd'hui, et qu'il a fait des enjambées massives par-dessus les racines reptiles et à demi vivantes des anciens monstres végétaux. Eschyle est une sorte de béhémoth parmi les génies.
Disons-le pourtant, la parenté delà Grèce avecl'Orient, parenté haïe des grecs, était réelle. Les lettres de l'alphabet grec ne sont autre chose que les lettres de l'alphabet phénicien, retournées. Eschyle était d'autant plus grec qu'il était un peu phénicien.
Ce puissant esprit, parfois informe en apparence à force de grandeur, a la gaieté et l'affabilité titaniques. Il fait des jeux de mots sur Prométhée, sur Polynice, sur Hélène, sur Apollon, sur Ilion, sur le coq et le soleil, imitant en cela Homère, lequel a fait sur l'olive ce fameux calembour dont s'autorisa Diogène pour jeter son plat d'olives et manger une tarte.
SHAKESPEARE L'ANCIEÎV. 133
Le père d'Eschyle, Euphorion, e'tait disciple de Pytliagore. L'âme de Pythagore, ce philosophe demi-mage et demi-brahme, seml^lait être entrée à travers E'jphorion dans Eschyle. Nous l'avons dit, dans la profonde et mystérieuse querelle entre les dieux célestes et les dieux terrestres, guerre intestine du paganisme, Eschyle était terrestre. Il était de la faction des dieux de la terre. Les cyclopes ayant travaillé pour Jupiter, il les rejetait comme nous rejetterions une corporation d'ouvriers qui aurait trahi, et il leur préférait les cabires. Il adorait Cérès. « 0 toi, Cérès, nourrice de mon âme ! » et Gérés, c'est Déméter, c'est Gé-méter, c'est la terre-mère. De là sa vénération pour l'Asie. Il semblait alors que la Terre fût plutôt en Asie qu'ailleurs. L'Asie est en effet une sorte de bloc presque sans caps et sans golfes, comparativement à l'Europe, et peu pénétrable.à la mer. La Minerve d'Eschyle dit : « La grande Asie. » — « Le sol sacré de l'Asie, » dit le chœur des océanides. Dang son épitaphe, gravée sur sa tombe à Gela et faite par lui-même, Eschyle atteste « le mède aux longs cheveux r>. Il fait célébrer par le chœur « Susicanès et Pégastagon, nés en Egyj)te, et le chef de Memphis, la ville sacrée jj. Comme les Phéniciens, il donne à Minerve le nom d'O/zcée. Dans l'Etna, il célèbre les Dioscures siciliens, les Paliques, ces dieux frères dont le culte, rattaché au culte local de Vulcain, était venu d'Asie par Sarepta et Tyr. Il les nomme « les Paliques vénérables ». Trois de ses trilogies sont intitulées les Perses^ VEthiopidej les Égyptiens. Dans la géographie d'Eschyle, l'Egypte était Asie, ainsi que l'Arabie. Prométhée dit : « La fleur de l'Arabie, les héros du Caucase. » Eschyle était, en géographie, un singulier spécialiste. Il avait une ville gor-
gornienne, Cysthène, qu'il mettait en Asie, ainsi qu'un fleuve Pluton, roulant de l'or, et défendu par des hommes à un seul œil, les arimaspes. Les pirates auxquels il fait allusion quelque part sont, selon toute apparence, les pirates angrias qui habitaient l'e'cueil Vizindruk. Il voyait distinctement, au delà du Pas-du-Nil, dans les montagnes de Byblos, la source du Nil, encore ignorée aujourd'hui. Il savait le lieu précis où Prométhée avait dérobé le feu, et il désignait sans hésiter le mont Mosychle, voisin de Lemnos.
Quand cette géographie cesse d'être chimérique, elle est exacte comme un itinéraire. Elle devient vraie et reste démesurée. Rien de plus réel que cette grandiose transmission de la nouvelle de la prise de Troie en une nuit par des fanaux allumés l'un après l'autre, et se répondant de montagne en montagne, du mont Ida au promontoire d'Hermès, du promontoire d'Hermès au mont Athos, du mont Athos au mont Macispe, du Macispe au Messapius, du mont Messapius, par-dessus le fleuve Asopus, au mont Cythéron, du mont Cythéron, par-dessus le marais Gorgopis, au mont Egiplanctus, du mont Egiplanctus au cap Saronique ( plus tard Spiréum) , du cap Saronique au mont Arachné, du mont Arachné à Argos. Vous pouvez suivre sur la carte cette traînée de flamme annonçant Agamemnon à Clytemnestre.
Cette géographie vertigineuse est mêlée à une tragédie extraordinaire où l'on entend des dialogues plus qu'humains : — « Prométhée. Hélas! — Mercure. Voilà un mot que ne dit pas Jupiter ; » — et où Géronte c'est l'Océan. « Sembler fou, dit l'Océan à Prométhée, c'est le secret du^sage. » Mot profond comme la mer.
SHAKKSPFAKE L'ANCIEN. 13r;
Qui sait l'arrière-pensée de la tempête? Et la Puissance s'écrie : « Il n'est qu'un dieu libre, c'est Jupiter. »
Eschyle a sa géographie j il a aussi sa faune.
Cette faune , qui apparaît comme fabuleuse , est plutôt énigmatique que chimérique. Nous qui parlons, nous avons retrouvé et constaté à La Haye, dans une vitrine du musée japonais, l'impossible serpent de t Orestie ayant deux têtes à ses deux extrémités. Il y a, soit dit en passant, dans cette vitrine plusieurs spécimens d'une bestialité qui serait d'un autre monde, dans tous les cas étranges et inexpliqués, car nous admettons peu, pour notre part, l'hypothèse bizarre des Japonais couseurs de monstres.
Eschyle voit par moments la nature avec des simplifications empreintes d'un dédain mystérieux. Ici le pythagoricien s'efface, et le mage apparaît. Toutes les bêtes sont la bête. Eschyle semble ne voir dans l'animal qu'un chien. Le griffon est un « chien muet » ; l'aigle est un « chien ailé ». — Le chien ailé de Jupiter ^ dit Prométhée.
Nous venons de prononcer ce mot : mage. Ce poète en effet, par moments, comme Job, officie. On dirait qu'il exerce sur la nature, sur les peuples, et jusque sur les dieux, une sorte de magisme. Il reproche aux bêtes leur voracité. Un vautour qui saisit, malgré sa course, une hase pleine, et qui s'en repaît, « mange toute une race arrêtée en sa fuite. » Il interpelle la poussière et la fumée; à l'une, il dit : « Sœur altérée de la boue », et à l'autre : « Sœur noire du feu ». Il insulte la baie redoutée de Salmydessus, « marâtre des vaisseaux ». Il raccourcit aux proportions naines les grecs vainqueurs de Troie par trahison, il les montre
mis bas par une. machine de guerre, il les appelle « ces petits d'un cheval «. Quant aux dieux, il va jusqu'à incorporer Apollon à Jupiter. Il nomme magnifiquement Apollon « la conscience de Jupiter ».
Son audace d'intimité est absolue, signe de souveraineté. Il fait prendre Iphigénie par le sacrificateur « comme une chèvre ». Pour lui une reine, femme fidèle, est « la bonne chienne de la maison ». Quant à Oreste, il l'a vu tout petit, et il le raconte « mouillant ses langes », hiimectatio ex urina. Il dépasse même ce latin. L'expression que nous ne disons pas ici est dans les Plaideurs (acte III, scène m). Si vous tenez à lire le mot que nous hésitons à écrire , adressez-vous à Racine.
L'ensemble est immense et lugubre. Le profond désespoir du destin est dans Eschyle. Il montre, dans des vers terribles , « l'impuissance qui enchaîne , comme dans un rêve, les vivants aveugles. » Sa tragédie n'est autre chose que le vieux dithyrambe orphique se mettant tout à coup à crier et à pleurer sur l'homme.
Aristophane aimait Eschyle par cette loi d'affinité qui fait que Marivaux aime Racine.
Tragédie et comédie faites pour s'entendre.
Le même souffle éperdu et tout-puissant emplit Es*
SILVKESPEARK I/A^ÎCIEX. 137
chyle et Aristophane. Ce sont les deux inspirés du masque anticpie.
Aristophane, qui n'est pas encore jugé, tenait pour les mystères, pour la poésie cécropienne, [)our Eleusis, pour Dodone, pour le crépuscule asiatique, [)our le profond rêve pensif. Ce rêve, d'oii sortait l'art d'Egine, était au seuil de la philosophie ionienne dans Thaïes aussi bien qu'au seuil de la philosophie italique dans Pythagore. C'était le sphinx gardant l'entrée.
Ce sphinx a été une muse, la grande muse pontificale et lascive du rut universel, et Aristophane l'aimait. Ce sphinx soufflait à Eschyle la tragédie et à Aristophane la comédie. Il contenait quelque chose de Cybèle. L'antique impudeur sacrée est dans Aristophane. Par moments , il a Bacchus aux lèvres en écume. Il sort des Dionysiaques, ou de l'Aschosie, ou de la grande Orgie triétérique, et l'on croit voir un furieux des mystères. Son vers titubant ressemble à la bassaride sautant à cloche-pied sur des vessies pleines d'air. Aristophane a l'obscénité sacerdotale. Il est pour la nudité contre l'amour. Il dénonce les Phèdres et les Sthénobées, et il fait Ljsistrata.
Qu'on ne s'y trompe jDas, ceci était de la religion, et un cynique était un austère. Les gymnosophistes étaient le point d'intersection de la lubricité et de la pensée. Le bouc, avec sa barbe de philosophe, était de cette secte. Ce sombre Orient extatique et bestial vit encore dans le santon, le derviche et le fakir. Les corybantes étaient des sortes de fakirs grecs. Aristophane appartenait, comme Diogène, à cette famille. Eschyle, par son côté oriental, y confinait, mais il gardait la ciiasteté tragique.
Ce mystérieux naturalisme était l'antique Génie de la Grèce. Il s'appelait Poésie et Philosophie. Il avait sous lui le groupe des sept sages, dont un, Périandre, était un tyran. Or, un certain esprit bourgeois et moyen arriva avec Socrate. C'était la sagacité venant tirer à clair la sagesse. Réduction de Thaïes et de Pythagore au vrai immédiat, telle était l'opération. Sorte de filtrage, épurant et amoindrissant, d'oii la vieille doctrine divine tombait goutte à goutte, humaine. Ces simplifications déplaisent aux fanatismes; les dogmes n'aiment pas être tamisés. Améliorer une religion, c'est y attenter. Le progrès offrant ses services à la foi, l'offense. La foi est une ignorance qui croit en savoir et qui, dans de certains cas, en sait peut-être plus long que la science. En présence des affirmations hautaines des croyants, Socrate avait un demi-sourire gênant. Il y a du Voltaire dans Socrate. Socrate déclarait toute la philosophie éleusiaque inintelligible et insaisissable, et il disait à Euripide que, pour comprendre Heraclite et les vieux philosophes, « il faudi^ait être un nageur de Délos^ » c'est-à-dire un nageur capable d'aborder l'île qui fuit toujours. Cela était impie et sacrilège pour l'ancien naturalisme hellénique. Pas d'autre cause à l'antipathie d'Aristophane contre Socrate.
Cette antipathie a été hideuse ; le poète a eu une allure de persécuteur ; il a prêté main-forte aux oppresseurs contre les opprimés, et sa comédie a commis des crimes. Aristophane, châtiment sombre, est resté devant la postérité à l'état de génie méchant. Mais il a une circonstance atténuante : il a admiré ardemment le poète de Prométhée, et l'admirer c'était le défendre. Aristophane a fait ce qu'il a pu pour empêcher son
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bannissement, et si quelque chose peut diminuer l'indignation de lire les Nuées acharnées sur Socrate, c'est qu'on voit; dans l'ombre la main d'Aristophane retenant le manteau d'Eschyle qui s'en va.
Eschyle du reste a, lui aussi, une come'die, sœur de la farce immense d'Aristophane. Nous avons parlé de sa gaieté. Elle va loin dans les Argiens. Elle égale Aristo{)hane et devance notre mardi gras. Ecoutez : « Il me jette au nez un pot de nuit. Le vase plein me « tombe sur la tête et s'y casse, odorant, mais autrece ment qu'une urne à parfums. >) Qui dit cela? c'est Eschyle. Et à son tour Shakespeare viendra, et criera par la bouche de Falstaff : «Videz lepot de chambre! » Empty ihe Jordan , Que voulez-vous? vous avez affaire à des sauvages.
Un de ces sauvages, c'est Molière. Voyez, d'un bout il l'autre, le Malade imaginaire.
C'est aussi un peu Racine. Voyez les Plaideurs^ déjà nommés .
L'abbé Camus était un évêque d'esprit, chose rare en tout temps, et, qui plus est, un bon homme. H eût mérité ce blâme d'un autre évêque, notre contemporain, d'être « bon jusqu'à la bêtise ». Cela tenait peutêtre à ce qu'il avîjiit de l'esprit. Il donnait aux pauvres tout le revenu de son évêché de Belley. Il s'opposait aux canonisations. C'était lui qui disait : // nest chasse que de vieux chiens et châsse que de vieux saints : et quoiqu'il n'aimât pas les nouveaux venus de la saiuteté, il était l'ami de saint François de Sales, sur le conseil duquel il fit des romans. Il raconte dans une de ses lettres qu'un jour François de Sales lui avait dit : L'Église rit volontiers.
L'art aussi rit volontiers. L'art, qui est un temple, a son rire. D'où lui vient cette hilarité? Tout à coup au milieu des chefs-d'œuvre, faces sévères, se dresse et éclate un bouffon, chef-d'œuvre aussi. Sancho Pança coudoie Agamemnon. Toutes les merveilles de la pensée sont là, l'ironie vient les compliquer et les compléter. Énigme. Voici que. l'art, le grand art, est pris d'un accès de gaieté. Son problème, la matière, l'amuse. Il la formait, il la déforme. Il la combinait pour la beauté ; il s'égaye à en extraire la laideur. Il semble qu'il oublie sa responsabilité. Il ne l'oublie pas pourtant, car subitement, derrière la grimace, la philosophie apparaît. Une philosophie déridée, moins sidérale, plus terrestre, tout aussi mystérieuse que la philosophie triste. L'inconnu qui est dans l'homme et l'inconnu qui est dans les choses se confrontent ; et il se trouve qu'en se rencontrant, ces deux augures, la Nature et le Destin, ne gardent pas leur sérieux. La poésie, chargée d'anxiétés, bafoue, qui? elle-même. Une joie, qui n'est pas la sérénité, jaillit de l'incompréhensible. On ne sait quelle raillerie haute et sinistre se met à faire des éclairs dans l'ombre humaine. Les obscurités amoncelées autour de nous jouent avec notre âme. Epanouissement redoutable de l'inconnu. Le mot pour rire sort de l'abîme.
Cet inquiétant rire de l'art s'appelle, dans l'antiquité Aristophane, et dans les temps modernes Rabelais.
Quand Pratinas le dorien eut inventé la pièce à satyres, la comédie faisant son apparition en face de la tragédie, le rire à coté du deuil, les deux genres prêts à s'accoupler peut-être, cela fit scandale. Agathon, l'ami d'Euripide, alla à Dodone consulter Loxias. Loxias, c'est Apollon. Loxias signifie tortueux ; et l'on nommait
Apollon le Tortueux^ à cause de ses oracles toujours indirects et pleins de méandres et de replis. Agathon demanda à Apollon si le nouveau genre n'était ])as impie, et si la comédie existait de droit aussi bien que la tragédie, Loxias répondit : La poésie a deux oreilles.
Cette réponse, qu'Aristote déclare obscure, nous semble fort claire. Elle résume la loi entière de l'art. Deux problèmes, en effet, sont en présence : en pleine lumière, le problème bruyant, tumultueux, orageux, tapageur, le vaste carrefour vital, toutes les directions offertes aux mille pieds de l'homme, les bouches contestant, les querelles, les passions avec leurs pourquoi? le mal, qui commence la souffrance par lui, car être le mal c'est pire que le faire, les peines, les douleurs, les larmes, les cris, les rumeurs; dans l'ombre, le problème muet, l'immense silence, d'un sens inexprimable et terrible. Et la poésie a deux oreilles : l'une qui écoute la vie, l'autre qui écoute la mort.
La puissance de dégagement lumineux que la Grèce avait est prodigieuse, même aujourd'hui qu'on voit la France. La Grèce ne colonisait pas sans civiliser. Exemple à plus d'une nation moderne. Acheter et vendre n'est pas tout.
ïyr achetait et vendait, Béryte achetait et vendait.
Sidon achetait et vendait, Sarepta achetait et vendait; où sont ces villes? Athènes enseignait. Elle est encore à cette heure une des capitales de la pense'e humaine.
L'herbe pousse sur les six marches de la tribune oii a parlé Démosthène, le Céramique est un ravin à demi comblé d'une poussière de marbre qui a été le palais de Cécrops, rOdéon d'Hérode Atticus n'est plus, au pied de l'Acropole, qu'une masure sur laquelle tombe, à de certaines heures, l'ombre incomplète du Parthénon ; le temple de Thésée appartient aux hirondelles, les chèvres broutent sur le Pnyx ; mais l'idée grecque est vivante, mais la Grèce est reine, mais la Grèce est déesse. Etre un comptoir, cela passe; être une école, cela dure.
Il est curieux de se dire aujourd'hui qu'il y a vingtdeux siècles des bourgades, isolées et éparses aux extrémités du monde connu, possédaient toutes des théâtres. En fait de civilisation, la Grèce entrait en matière par la construction d'une académie, d'un portique ou d'un logéum. Qui eût vu, presque à la même époque, s'élever à peu de distance Tune de l'autre, en Ombrie, la ville des gaulois de Sens, maintenant Sinigaglia, et, près du Vésuve, la ville hellénique Parthénopée, à présent Naples, eût reconnu la Gaule à la grande pierre debout toute rouge de sang, et la Grèce au théâtre.
Cette civilisation par la poésie et l'art avait une telle force qu'elle domptait parfois jusqu'à la guerre. Les siliciens, c'est Plutarque qui le raconte à propos de Nicias, mettaient en liberté les prisonniers grecs qui chantaient des vers d'Euripide,
Indiquons quelques faits très-peu connus et très-smguliers.
La colonie messénienne, Zancle en Sicile, la colonie
corinthienne, Corcyre, distincte de la Corcyre des îles absyrtides, la colonie cycladienne, Cyrène en Libye, les trois colonies phoce'ennes, Hélée en Lucanie, Palania en Corse, Marseille en France, avaient des théâtres. Le taon ayant poursuivi lo tout le long du golfe Adriatique, la mer Ionienne allait jusqu'au port A'^enetus, et Trégeste, qui est Trieste, avait un théâtre. Théâtre à Salpé, en Apulie; théâtre à Squillacium, en Calabre; théâtre à Thernus, en Livadie; théâtre à Lysimachia fondée par Lysimaque, lieutenant d'Alexandre ; théâtre à Scapta-Hyla, où Thucydide avait des mines d'or; théâtre à Byzia, où avait habité Thésée ; théâtre en Chaonie, à Buthrotum, où jouaient ces équilibristes venus du mont Chimère qu'admira Apulée sur le Pœcile; théâtre en Pannonie, àBude, où étaient les métanastes, c'est-à-dire les 7 ransplantés . Beaucoup de ces colonies, situées loin, étaient fort exposées. Dans l'île de Sardaigne, que les grecs nommaient Ichnusa à cause de sa ressemblance avec la plante du pied, Calaris, qui est Cagliari, était en quelque sorte sous la griffe punique ; Cibalis, en Mysie, avait à craindre les triballes ; Aspalathon, les illyriens; Tomis, futur tombeau d'Ovide, les scordisques; Milet, en Anatolie, les messagètes; Dénia, en Espagne, les cantabres; Salmydessus, les molosses; Carsine, les tauro-scythes ; Gélonus, les sarmates arymphées, qui vivaient de glands; Apollonia, les hamaxobiens rôdants sur leurs chariots; Abdcre, patrie de Démocrite, les thraces, hounnes tatoués. Toutes ces villes, à côté de leur citadelle, avaient un théâtre. Pourquoi? c'est que le tiiéâtre maintenait allumée cette flamme, la patrie. Ayant les barbares aux portes, il importait de rester grecs. L'es[)rit de nation est la meilleure muraille.
Le drame grec était profondément lyrique. C'était souvent moins une tragédie qu'un dithyrambe. Il avait pour l'occasion des strophes altières comme des épées. Il se ruait sur la scène, le casque au front, et c'était une ode armée en guerre. On sait ce que peut une Marseillaise.
Beaucoup de ces théâtres étaient en granit, quelquesuns en brique. Le théâtre d'Apollonia était en marbre. Le théâtre de Salmydessus, qui se transportait tantôt sur la place Dorique, tantôt sur la j)lace Epiphane, était un vaste échafaudage roulant sur cylindres, à la façon de ces tours de bois qu'on poussait contre les tours de pierre des villes assiégées.
Et quel poète jouait-on de préférence sur ces théâtres? Eschyle.
Eschyle était pour la Grèce le poète autochthone. Il était plus que grec, il était pélasgique. Il était né à Eleusis, et non seulement éleusien, mais éleusiaque, c'est-à-dire croyant. C'est la même nuance qu'anglais et anglican. L'élément asiatique, déformation grandiose de ce génie, augmentait le respect. Car on contait que le grand Dionysius, ce Bacclius commun à l'Occident et à l'Orient, venait en songe lui dicter ses tragédies. Vous retrouverez ici « l'Alleur » de Shakespeare.
Eschyle, eupatride et éginétique, semblait aux grecs plus grec qu'eux-mêmes; dans ces temps de code et de dogme mêlés, être sacerdotal, c'était une haute façon d'être national. Cinquante-deux de ses tragédies avaient été couronnées. En sortant des pièces d'Eschyle, les hommes frappaient sur les boucliers pendus aux portes des temples en criant : Patrie ! patrie ! Ajoutons ceci : être hiératique, cela ne l'empêchait pas
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d'être démotique. Eschyle aimait le peuple, et le peuple l'adorait. Il y a deux côtés à la grandeur : la majesté est l'un, la familiarité est l'autre. Eschyle était familier avec cette orageuse et généreuse tourhe d'Athènes. Il donnait souvent à cette foule le beau rôle. Voyez dans VOrestie comme le chœur, qui est le peuple, accueille tendrement Cassandre. La reine rudoie et effarouche l'esclave, que le chœur tâche de rassurer et d'apaiser. Eschyle avait introduit le peuple dans ses œuvres les plus hautes j il l'avait mis dans Peiithée par la tragédie des Cardeuses de laine ^ dans ISiobé par la tragédie des Nourrices^ dans Athamas par la tragédie des Tireurs de filets^ dans Iphigénie par la tragédie des Faiseuses de lit. C'était du côté du peuple qu'il faisait pencher la balance dans ce drame mystérieux , le Pesage des Ames ^ . Aussi l'avait-on choisi pour la conservation du feu sacré.
Dans toutes les colonies grecques on jouait VOrestie et les Perses. Eschyle présent, la patrie n'était plus absente. Les magistrats ordonnaient ces représentations presque religieuses. Le gigantesque théâtre eschylien était comme chargé de surveiller le bas âge des colonies. Il les enfermait dans l'esprit grec, il les garantissait du mauvais voisinage et des tentations d'égarement possible, il les préservait du contact barbare, il les maintenait dans le cercle hellénique. Il était là comme avertisseur. On confiait, pour ainsi dire, à Eschyle toutes ces petites Grèces.
^Dans l'Inde, on donne volontiers les enfants à garder aux éléphants. Ces bontés énormes veillent sur les pe-
\^,^ La Psychostasie,
tits. Tout le groupe des têtes Mondes chante, rit et joue au soleil sous les arbres. L'habitation est à quelque distance. La mère n'est pas là. Elle est chez elle, occupe'e aux soins domestiques, inattentive à ses enfants. Pourtant, tout joyeux qu'ils sont, ils sont en péril. Ces beaux arbres sont des traîtres. Ils cachent sous leur épaisseur des peines, des griffes et des dents. Le cactus s'y hérisse, le lynx y rôde, la vipère y rampe. Il ne faut pas que les enfants s'écartent. Au delà d'une certaine limite, ils seraient perdus. Eux cependant vont et viennent, s'appellent, se tirent, s'entraînent, quelques-uns bégayant à peine et tout chancelants encore. Parfois un d'eux va trop loin. Alors une trompe formidable s'allonge, saisit le petit, et le ramène doucement vers la maison.
Il existait quelques copies plus ou moins complètes d'Eschyle.
Outre les exemplaires des colonies, qui se bornaient à un petit nombre de pièces, il est certain que des copies partielles de l'exemplaire d'Athènes furent faites par les critiques et scoliastes alexandrins, lesquels nous ont conservé divers fragments, entre autres le fragment comique des Jrgiens^ et le fragment bachique des Édons^ et les vers cités par Stobée, et jusqu'aux vers probablement apocryphes que donne Justin le martyr.
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Ces copies, enfouies, mais non détruites peut-être, ont entretenu l'espérance persistante dos clierclieurs^ notamment de Le Clerc, qui ])ul)lia en Hollande;, en 1709, les frag^ments retrouvés de Ménandre. Pierre Pclhestre, de Rouen, l'homme qui avait tout lu, ce dont le grondait l'honnête archevêque Péréfîxe, affirmait qu^on retrouverait la plupart des poèmes d'Eschyle dans les librairies (bibliothèques) des monastères du Mont-Athos, de même ([u'on avait retrouvé les cinq livres des annales de Tacite dans le couvent de Corwey, en Allemagne, et les Institutions de Quintilien dans une vieille tour de l'abbaye de Saint-Gall.
Une tradition, contestée, veut qu'Evergète II ait rendu à Athènes, non l'exemplaire original d'Eschyle, mais une copie, en laissant, comme dédommagement, les quinze talents.
Indépendamment du fait Evergète et Omar que nous avons rappelé, et qui, très-réel au fond, est peut-être légendaire dans plus d'un détail, la perte de tant de belles œuvres de l'antiquité ne s'explique que trop par le petit nombre des exemplaires. L'Egypte, en particulier, transcrivait tout sur le papyrus. Le papyrus, étant très cher, devint très-rare. On fut réduit à e'crire sur poterie. Casser un vase, c'était casser un livre. Vers le temps oii Jésus-Christ était peint sur les murailles, à Rome, avec des sabots d'âne et cette inscription : Le Dieu, des chrétiens ongle d'âne^ au troisième siècle, pour qu'on fît de Tacite dix copies par an, ou, comme nous parlerions aujourd'hui, pour qu'on le tirât à dix exemplaires, il a fallu qu'un césar s'appelât^Tacite et crilt Tacite son oncle. Et encore Tacite est presque perdu. Des vulgt-huit^^ns de son Histoire des Césdrs^
allant de l'an soixante-neuf à Tan quatre-vingt-seize, nous n'avons qu'une année entière, soixante-neuf, et un fragment d'année, soixante-dix. Evergète défendit d'exporter le papyrus, ce qui fit inventer le parchemin. Le haut prix du papyrus était tel, que Firmius le Cyclope, fabricant de papyrus, en 270, gagna à cette industrie assez d'argent pour lever des armées, faire la guerre à Aurélien et se déclarer empereur.
Gutenberg est un rédempteur. Ces submersions des œuvres de la pensée, inévitables avant l'invention de l'imprimerie, sont impossibles à présent. L'imprimerie, c'est la découverte de l'intarissable. C'est le mouvement perpétuel trouvé en science sociale. De temps en temps un despote cherche à l'arrêter ou à le ralentir, et s'use au frottement. La pensée impossible à entraver, le progrès inarrêtable, qu'on nous passe le mot, le livre imperdable, tel est le résultat de l'imprimerie. Avant l'imprimerie, la civilisation était sujette à des pertes de substance. Les indications essentielles au progrès, venues de tel philosophe ou de tel poète, faisaient tout à coup défaut. Une page se déchirait brusquement dans le livre humain. Pour déshériter l'humanité de tous les grands testaments des génies, il suffisait d'une sottise de copiste ou d'un caprice de tyran. Nul danger de ce genre à présent. Désormais l'insaisissable règne. Rien ni personne ne saurait appréhender la pensée au corps. Elle n'a plus de corps. Le manuscrit était le corps du chef-d'œuvre. Le manuscrit était périssable, et emportait avec lui l'âme, l'œuvre. L'œuvre, faite feuille d'imprimerie, est délivrée. Elle n'est plus qu'âme. Tuez maintenant cette immortelle ! Grâce à Gutenberg, l'exemplaire n'est plus épuisable. Tout exemplaire est germe,
et a en lui sa propre renaissance possible à des milliers d'éditions ; l'unité est grosse de l'innombrable. Ce prodige a sauvé l'intelligence universelle. Gutenberg, au quinzième siècle, sort de l'obscurité terrible, ramenant des ténèbres ce captif racheté, l'esprit humain. Gutenberg est à jamais l'auxiliaire de la vie ; il est le collaborateur permanent de la civilisation en travail. Rien ne se fait sans lui. 11 a marqué la transition de l'homme esclave à l'homme libre. Essayez de l'ôter de la civilisation, vous devenez Egypte. La seule décroissance de la liberté de la presse diminue la stature d'un peuple.
Un des grands côtés de cette délivrance de l'homme par l'imprimerie, c'est, insistons-y, la conservation indéfinie des poètes et des philosophes. Gutenberg est comme le second père des créations de l'esprit. Avant lui, oui, ceci était possible, un chef-d'œuvre mourait.
Chose lamentable à dire, la Grèce et Rome ont laissé des ruines de livres. Toute une façade de l'esprit humain à demi écroulée, voilà l'antiquité. Ici la masure d'une épopée, là une tragédie démantelée ; de grands vers frustes enfouis et défigurés, des frontons d'idées aux trois quarts tombés, des génies tronqués comme des colonnes, des palais de pensée sans plafond et sans porte, des ossements de poèmes, une tête de mort qui a été une strophe, l'immortalité en décombres. On rêve sinistrement. L'oubli, cette araignée, suspend sa toile entre le drame d'Eschyle et l'histoire de Tacite.
Où est Eschyle? en morceaux partout. Eschyle est épars dans vingt textes. Sa ruine, c'est dans une multitude d'endroits différents qu'il ûiut la chercher. Athénée donne la dédicace Au Temps ^ Macrobe le fragment de
tEtna et l'hommage aux dieux Paliques, Pausanias l'épitaphe^ le biographe anonyme, Goltzius et Meursius, les titres des pièces perdues.
On sait par Cicéron, dans les Tusculanes^ qu'Eschyle était pythagoricien, par Hérodote qu'il fut brave à Marathon, par Diodore de Sicile que son frère Amynias fut vaillant à Platée, par Justin que son frère Cynégyre fut héroïque à Salamine. On sait par les didascalies que les Perses furent représentés sous l'archonte Ménon, les Sept Chefs devant Thèhes sous l'archonte Théagénides et tOrestie sous l'archonte Philoclès: on sait par Aristote qu'Eschyle osa, le premier, faire parler deux personnages à la fois ; par Platon, que les esclaves assistaient à ses pièces; par Horace, qu'il inventa le masque et le cothurne; par Pollux, que les femmes grosses avortaient à l'entrée des Furies; par Philostrate, qu'il abrégea les monodies; par Suidas, que son théâtre s'écroula sous la foule; par Elien, qu'il blasphéma; par Plutarque, qu'il fut exilé ; par Valère-Maxime, qu'un aigle le tua d'une tortue sur la tête ; jjar Quintilien, qu'on retoucha ses pièces; par Fabricius, que ses fils sont accusés de cette lèse-paternité; par les marbres d'Arundel, la date de sa naissance, la date de sa mort et son âge, soixante-neuf ans.
Maintenant ôtez du drame l'Orient et mettez-y le Nord, ôtez la Grèce et mettez l'Angleterre, ôtez l'Inde et mettez l'Allemagne, cette autre mère immense, AlU meriy Tous-les-Hommes, ôtez Périclès et mettez Elisabeth, ôtez le Parthénon et mettez la Tour de Londres, ôtez la plebs et mettez la mob, ôtez la fatalité et mettez la mélancolie, ôtez la gorgone et mettez la sorcière, ôtez l'aigle et mettez la nuée, ôtez le soleil et mettez
sur la l)ruyère frissonnante au vent le livide lever de la lune, et vous avez Shakespeare.
Etant donnée la dynastie des génies, l'originalité de chacun étant absolument réservée, le poète de la formation carlovingienne devant succéder au poète de la formation jupitérienne et la brume gothique au mystère antique, Shakespeare, c'est Eschyle II.
Reste le droit de la Révolution française, créatrice du troisième monde, à être représentée dans l'art. L'Art est une immense ouverture, béante à tout le possible.