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leur reprocherait pas tout cela ! Allons donc ! Où iraiton si de tels excès étaient tole'rés? Pas de scrupule dans le choix des sujets, horribles ou douloureux, et toujours l'idée, fût-elle inquiétante et redoutable, suivie jusqu'à son extrémité, sans miséricorde pour le prochain. Ces poètes ne voient que leur but. Et en toute chose une façon de faire immodérée. Qu'est-ce que Job? un ver sur un ulcère. Qu'est-ce que la Divine Comédie? une série de supplices. Qu'est-ce que V Iliade? une collection de plaies et blessures. Pas une artère coupée qui ne soit complaisamment décrite. Faites un tour d'opinions sur Homère; demandez à Scaliger, à Terrasson, à Lamotte, ce qu'ils en pensent. Le quart d'un chant au bouclier d'Achille, quelle intempérance ! Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. Ces poètes agitent, remuent, troublent, dérangent, bouleversent, font tout frissonner, cassent quelquefois des choses çà et là, peuvent faire des malheurs, c'est terrible. Ainsi parlent les athénées, les sorbonnes, les chaires assermentées, les sociétés dites savantes, Saumaise, successeur de Scaliger à l'université de Leyde, et la bourgeoisie derrière eux, tout ce qui représente en littérature et en art le grand parti de l'ordre. Quoi de plus logique ! la toux querelle l'ouragan.
Aux pauvres d'esprit s'ajoutent ceux qui ont trop d'esprit. Les sceptiques prêtent main-forte aux jocrisses. Les génies, à i)eu d'exceptions près, sont fiers et sévères; ils ont cela dans la moelle des os. Ils ont dans leur compagnie Juvénal, Agrippa d'Aubigné et Milton ; ils sont volontiers revêches, méprisent le panem et circenseSy s'apprivoisent peu et grondent. On les raille agréablement. C'est bien fuit.
Ah ! poète ! ah ! Milton ! ah ! Juvénal ! ah ! vous entretenez la résistance, ah ! vous perpétuez le désintéressement, ah ! vous rapprochez ces deux tisons, la foi et la volonté, pour en faire jaillir la flamme! ah! il y a de la vestale en vous, vieux mécontent i ah ! vous avez un autel, la patrie! ah! vous avez un trépied, l'idéal! ah! vous croyez aux droits de l'homme, à l'émancipation, à l'avenir, au progrès, au beau, au juste, au grand, prenez garde, vous vous arriérez. Toute cette vertu, c'est de l'entêtement. Vous émigrez dans l'honneur, mais vous émigrez. Cet héroïsme ne sied plus. Il ne va plus à l'air de notre époque. Il vient un moment où le feu sacré n'est plus à la mode. Poète, vous croyez au droit et à la vérité, vous n'êtes plus de votre temps. A force d'être éternel, vous passez.
Tant pis, sans nul doute, pour ces génies bougons, habitués au grand, et dédaigneux de ce qui n'est plus cela. Ils sont tardigrades lorsqu'il s'agit de honte; ils sont ankylosés dans le refus de courbette ; quand le succès passe, honnête ou non, mais salué, ils ont une barre de fer dans la colonne vertébrale. Ceci les regarde. Tant pis pour ces gens de la vieille mode et de la vieille Rome. Ils sont de l'antiquité, et de l'antiquaille. Se hérisser à tout propos, c'était bon jadis; on ne porte plus de ces grandes crinières-là ; les lions sont perruques. La révolution française a tout à l'heure soixante-quinze ans; à cet âge, on radote. Les gens d'à présent entendent être de leur temps, et même de leur minute. Certes, nous n'y trouvons rien à reprendre. Ce qui est doit être; il est excellent que ce qui existe, existe; les formes de prospérité publique sont diverses; une génération n'est pas tenue de répéter l'autre; Caton
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calquait Phocion, Trimalcion ressemble moins, c'est de l'indëpendance. Vous autres vieillards de mauvaise humeur, vous voulez que nous nous e'mancipions? Soit. Nous nous débarrassons de l'imitation de Timoléon, de ïhraséas, d'Artevelde, de Thomas Morus, de ïlampden. C'est notre façon de nous délivrer. Vous voulez de la révolte, en vodà. Vous voulez de l'insurrection, nous nous insurgeons contre notre droit. Nous nous affranchissons du souci d'être libres. Etre des citoyens, c'est lourd. Des droits enchevêtrés d'obligations sont des entraves pour qui a envie de jouir tout bonnement. Etre guidés par la conscience et la vérité dans tous les pas que nous faisons, c'est fatigant. Nous entendons marcher sans lisières, et sans principes. Le devoir est une chaîne; nous brisons nos fers. Que vient-on nous parler de Franklin? Franklin est une copie d'Aristide, assez servile. Nous poussons l'horreur du servilisme jusqu'à préférer Grimod de la Reynière. Bien manger et bien boire est un but. Chaque époque a sa manière à elle d'être libre. L'orgie est une liberté. Cette façon de raisonner est triomphante, y adhérer est sage. Il y a eu, c'est vrai, des époques où l'on pensait autrement; dans ces temps-là les choses sur lesquelles on marchait le prenaient quelquefois mal, et se soulevaient; mais c'était l'ancien genre, ridicule maintenant, et il faut laisser dire les fâcheux et les grognons affirmant qu'il y avait plus de notion du droit, de la justice et de l'honneur dans les pavés d'autrefois que dans les hommes d'aujourd'hui.
Les rhétoriques, officielles et officieuses, nous avons signalé cette sagesse, ])rennent de fortes précautions contre les génies. Us sont peu universitaires ; (pii plus
est, ils manquent de platitude. Ce sont des lyriques, des coloristes, des enthousiastes, des fascinateurs, des possédés, des exaltés, des « enragés », nous avons lu le mot, des êtres, qui, lorsque tout le monde est petit, ont la manie de « faire grand » . Que sais-je ? ils ont tous les vices. Un médecin a récemment découvert que le génie est une variété de la folie. Ils sont Michel-Ange maniant des colosses; ils sont Rembrandt peignant avec une palette toute barbouillée de rayons de soleil; ils sont Dante, Rabelais et Shakespeare, excessifs. Ils vous apportent un art farouche, rugissant, flamboyant, échevelé comme le lion et la comète. Quelle horreur ! On se coalise contre eux, et l'on fait bien. Il y a, par bonheur, les teatotallers de l'éloquence et de la poésie, faime la pâleur^ disait un jour un bourgeois de lettres. Le bourgeois de lettres existe. Les rhétoriques, inquiètes des contagions et des pestes qui sont dans le génie, recommandent avec une haute raison, que nous avons louée, la tempérance, la modération, le « bon sens », l'art de se borner, les écrivains expurgés, émondés, taillés, réglés, le culte des qualités que les malveillants appellent négatives, la continence, l'abstinence, Joseph, Scipion, les buveurs d'eau; tout cela est excellent; seulement il faut prévenir les jeunes élèves qu'à prendre ces sages préceptes trop au pied de la lettre on court risque de glorifier une chasteté d'eunuque. J'admire Bayard, soit; j'admire moins Origène.
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Résumé : Les grands esprits sont importuns; les éconduire quelque peu est judicieux.
Après tout, achevons d'en convenir et complétons le réquisitoire, il y a du vrai dans les reproches qu'on leur fait. Cette colère se conçoit. Le fort, le grand, le lumineux, sont, à un certain point de vue, des choses blessantes. Etre dé[)assé n'est jamais agréable ; se sentir inférieur, c'est être offensé. Le beau existe tellement par lui-même qu'il n'a, certes, nul besoin d'orgueil; mais qu'importe, la médiocrité humaine étant donnée, il humilie en même temps qu'il enchante ; il semble que naturellement la beauté soit un vase à orgueil, on l'en suppose remplie, on cherche à se venger du plaisir qu'elle vous fait, et ce mot, superbe^ finit par avoir deux sens, dont l'un met en défiance contre l'autre. C'est la faute du beau, nous l'avons déjà dit. 11 excède. Un croquis de Piranèse vous déroute ; une poignée de main d'Hercule vous meurtrit. Le grand a des torts. Il est naïf, mais encombrant. La tempête croit vous arroser, elle vous noie ; l'astre croit vous éclairer, il vous éblouit, quelquefois il vous aveugle. Le Nil féconde, mais déborde. Le trop n'est pas commode; l'habitation de Tabîme est rude; l'infini est peu logeable. Une maisonnette est mal située sur la cataracte du Niagara ou dans
le cirque de Gavarnie ; il est malaisé de faire ménage avec ces farouches merveilles ; pour les voir habituellement sans en être accablé, il faut être un crétin ou un génie.
L'aurore elle-même nous semble parfois immodérée ; qui la regarde en face, souffre; l'œil, à de certains moments, pense beaucoup de mal du soleil. Ne nous étonnons donc pas des plaintes faites, des réclamations incessantes, des colères et des prudences, des cataplasmes apposés par une certaine critique, des ophthalmies habituelles aux académies et aux corps enseignants, des précautions recommandées au lecteur, et de tous les rideaux tirés et de tous les abat-jour usités contre le génie. Le génie est intolérant sans le savoir à force d'être lui-même. Quelle familiarité voulez-vous qu'on ait avec Eschyle, avec Ezéchiel, avec Dante?
Le moi, c'est le droit à l'égoïsme. Or la première chose que font ces êtres, c'est de rudoyer le moi de chacun. Exorbitants en tout, en pensées, en images, en convictions, en émotions, en passion, en foi, quel que soit le côté de votre moi auquel ils s'adressent, ils le gênent. Votre intelligence, ils la dépassent; votre imagination, ils lui font mal aux yeux ; votre conscience, ils la questionnent et la fouillent; vos entrailles, ils les tordent; votre cœur, ils le brisent; votre ame, ils l'emportent.
L'infini qu'ils ont en eux sort d'eux et les multipHe et les transfigure devant vous à chaque instant, fatigue redoutable pour votre regard. Vous ne savez jamais avec eux où vous en êtes. A tout moment, l'imprévu. Vous ne vous attendiez qu'à des hommes, ils ne peuvent pas entrer dans votre chambre, ce sont des géants ; vous
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ne vous attendiez qu'à une ide'e, baissez la paupière, ils sont l'idéal; vous ne vous attendiez qu'à des aigles, ils ont six ailes, ce sont des séraphins. Sont-ils donc en dehors de la nature? est-ce que l'humanité leur manque? Non certes, et loin de là, et bien au contraire. Nous l'avons dit déjà, et nous y insistons, la nature et l'humanité sont en eux plus qu'en qui que ce soit. Ce sont des hommes surhumains, mais des hommes. Homo sum. Cette parole d'un poète résume toute la poésie. Saint Paul se frappe la poitrine et dit : Peccnmus. Job vous déclare qui il est : « Je suis le fils de la femme. » Ils sont des hommes. Ce qui vous trouble, c'est qu'ils sont des hommes plus que vous ; ils sont trop des hommes, p ur ainsi dire. Là oii vous n'avez que la parcelle, ils ont le tout ; ils portent dans leur vaste cœur l'humanité entière, et ils sont vous plus que vous-même ; vous vous reconnaissez trop dans leur œuvre; de là votre cri. A cette nature totale, à cette humanité complète, à cette argile, qui est toute votre chair et qui en même temps est toute la terre, ils ajoutent, et ceci achève votre terreur, la réverbération prodigieuse de l'inconnu. Ils ont des échappées de révélation, et subitement, et sans crier gare, à l'instant où l'on s*y attend le moins, ils crèvent la nuée, font au zénith une trouée d'oii tombe un rayon, et ils éclairent le terrestre avec le céleste. Il est tout simple qu'on recherche médiocrement leur familiarité et qu'on n'ait point le goût de voisiner avec eux.
Quiconque n'a pas une vigoureuse éducation d'âme les évite volontiers. Aux livres colosses, il faut des lecteurs athlètes. 11 faut être robuste pour ouvrir Jérémie, Ezéchiel, Job, Pindare, Lucrèce, et cet Alighieri, et ce Shakespeare. La bourgeoisie des habitudes, la vie terre
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à terre, le calme plat des consciences, le « bon goût » et le « bon sens », tout le petit e'goïsme tranquille est dérangé, avouons-le, par les monstres du sublime.
Pourtant, quand on s'y enfonce et quand on les lit, rien n'est plus hospitalier pour l'âme à de certaines heures que ces esprits sévères. Ils ont tout à coup une haute douceur, aussi imprévue que le reste. Ils vous disent : entrez. Ils vous reçoivent chez eux avec une fraternité d'archanges. Ils sont affectueux, tristes, mélancoliques, consolants. Vous êtes subitement à votre aise. Vous vous sentez aimé par eux: c'est à s'en croire connu personnellement. Leur fermeté et leur fierté recouvrent une sympathie profonde ; si le granit avait un cœur, quelle bonté il aurait ! Eh bien, le génie est du granit bon. L'extrême puissance a le grand amour. Ils se mettent comme vous en prière. Ils savent bien, eux, que Dieu existe. Collez votre oreille à ces colosses, vous les entendrez palpiter. Avez-vous besoin de croire, d'aimer, de pleurer, de vous frapper la poitrine, de tomber à genoux, de lever vos mains au ciel avec confiance et sérénité, écoutez ces poètes, ils vous aideront à monter vers la douleur saine et féconde, ils vous feront sentir l'utilité céleste de l'attendrissement. O bonté des forts ! leur émotion, qui peut être, s'ils veulent, tremblement de terre, est par instants si cordiale et si douce, qu'elle semble le remuement d'un berceau. Ils viennent de faire naître en vous quelque chose dont ils prennent soin. Il y a de la maternité dans le génie. Faites un pas, avancez encore, surprise nouvelle, les voilà gracieux. Quant à leur grâce, c'est l'aurore même.
Les hautes montagnes ont sur leur versant tous les climats, et les grands poètes tous les styles. Il suffit de
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changer de zone. Montez^ c'est la tourmente; descende/, ce sont des fleurs. Le feu intérieur s'accommode de l'hiver dehors, le glacier ne demande pas mieux que d'être cratère, et il n'y a point pour la lave de plus belle sortie qu'à travers la neige. Un brusque percement de flamme n'a rien d'étrange sur un sommet polaire. Ce contact des extrêmes fait loi dans la nature on éclatent à tout moment les coups de théâtre du sublime. Une montagne, un génie, c'est la majesté âpre. Ces masses dégagent une sorte d'intimidation religieuse. Dante n'est pas moins à pic que l'Etna. Les précipices de Shakespeare valent les goufires du Chimboraço. Les cimes des poètes n'ont pas moins de nuages que les sommets des monts. On y entend des roulements de tonnerres. Du reste, dans les vallons, dans les gorges, dans les plis abrités, dans les entre-deux d'escarpements, ruisseaux, oiseaux, nids, feuillages, enchantements, flores extraordinaires. Au-dessus de l'effrayante arche de l'Aveyron, au milieu de la Mer de Glace, ce paradis appelé le Jardin, l'avez- vous vu? Quel épisode! un chaud soleil, une ombre tiède et fraîche, une vague exsudation de parfums sur les pelouses, on ne sait quel mois de mai perpétuel blotti dans les précipices. Rien n'est plus tendre et plus exquis. Tels sont les poètes ; telles sont les Alpes. Ces grands vieux monts horribles sont de merveilleux faiseurs de roses et de violettes; ils se servent de l'aube et de la rosée, mieux que toutes vos prairies et que toutes vos collines, dont c'est l'état pourtant ; l'avril de la plaine est plat et vulgaire à côté du leur, et ils ont, ces vieiflards immenses, dans leur ravin le ])lus farouche, un charmant petit printemps à eux, bien connu des abeilles,