‹ William ShakespeareChapitre 25 sur 38 · ZOILE AUSSI ETERNEL OU'ITOMERE · texte numérisé non relu

ZOILE AUSSI ETERNEL OU'ITOMERE

Cet enclos entourait un large terrain vague, réservé pour l'entrepôt projeté, et appartenant à la ville de Paris. Le fiacre arrivait du Panthéon, et le cocher avait eu ordre de prendre par les rues les plus désertes. La clôture de planches s'ouvrit. Quelques hommes descendirent du fiacre et entrèrent dans l'enclos. Deux d'entre eux portaient un sac. Ils étaient conduits, à ce qu'affirme la tradition, par le marquis de Puymaurin, plus tard député à la chambre introuvable et directeur de la Monnaie, accompagné de son frère, le comte de Puymaurin. D'autres hommes, plusieurs en soutane, les attendaient. Ils se dirigèrent vers un trou fait au milieu du champ. Ce trou, au dire d'un des assistants, qui a été depuis garçon de cabaret aux Marronniers à la Râpée, était rond et ressemblait à un puits perdu. Au fond du trou il y avait de la chaux vive. Ces hommes ne disaient pas un mot, et n'avaient pas de lumière. Le blêmissement du point du jour éclairait. On ouvrit le sac. Il était plein d'ossements. C'étaient, pêle-mêle, les os de Jean-Jacques et de Voltaire qu'on venait de retirer du Panthéon. On approcha l'orifice du sac de l'ouverture du trou, et l'on jeta ces os dans cette ombre. Les deux crânes se heurtèrent ; une étincelle, point faite pour être vue par ces hommes, s'échangea sans doute de la tête qui avait fait le Dictionnaire philosophique l\ la tête qui avait fait le Contrat social^ et les réconcilia. Quand cela fut fini, quand on eut secoué le sac, quand on eut vidé Voltaire et Rousseau dans ce trou, un fossoyeur saisit une pelle, rejeta dans l'ouverture le tas de terre qui était à côté, et combla la fosse. Les autres piétinèrent dessus pour lui ôter son air de terre fraîchement remuée, un des assistants prit pour sa peine le

sac comme le bourreau prend la de'froque, on sortit de Tenclos, on referma la porte, on remonta en fiacre, et sans se dire une parole, en hâte, avant que le soleil fût levé, ces hommes s'en allèrent.

TV

Saumaise, ce Scaliger pire, ne comprend pas Eschyle, et le rejette; A qui la faute? Beaucoup à Saumaise, un peu à Eschyle.

L'homme attentif qui lit les grands livres éprouve parfois au milieu de la lecture de certains refroidissements subits suivis d'une sorte d'excès de chaleur. — Je ne comprends plus. — Je comprends ! — frisson et brûlement, quelque chose qui fait qu'on est un peu dérouté, tout en étant fortement saisi ; les seuls esprits du premier ordre, les seuls génies suprêmes, sujets à des absences dans l'infini, donnent au lecteur cette sensation singulière, stupeur pour la plupart, extase pour quelques-uns. Ces quelques-uns sont l'élite. Comme nous l'avons remarqué ailleurs, cette élite, accumulée de siècle en siècle et toujours ajoutée à elle-même, finit par faire nombre, devient avec le temps multitude, et compose la foule suprême, public définitif des génies, souverain comme eux.

C'est à ce public-là qu'on finit toujours par avoir affaire.

ZOILE AUSSI KTKRNEL OU'IIOMERE. r.V.i

Cependant il y a un autre public, d'autres appréciateurs, d'autres juges, dont il a été dit un mot tout à l'heure. Ceux-là ne sont pas contents.

Les génies, les esprits, ce nommé Eschyle, ce nommé Isaïe, ce nommé Juvénal, ce nommé Dante, ce nommé Shakespeare, ce sont des êtres impérieux, tumultueux, violents, emportés, extrêmes, chevaucheurs des galops ailés, franchisseurs de limites, « passant les bornes », ayant un i)ut à eux, lequel « dépasse le but», «exagérés », faisant des enjambées scandaleuses, volant brusquement d'une idée à l'autre, et du jiole nord au p<Me sud, parcourant le ciel en trois pas, peu cléments aux haleines courtes, secoués par tous les souffles de l'espace et en même temps pleins d'on ne sait quelle certitude équestre dans leurs bonds à travers l'abîme, indociles aux « aristarques », réfractaires à la rhétorique de l'Etat, pas gentils pour les lettrés asthmatiques, insoumis à l'hygiène académique, préférant l'écume de Pégase au lait d'ânesse.

Les braves pédants ont la bonté d'avoir peur pour eux. L'ascension provoque au calcul de la chute. Les cids-de-jatte compatissants plaignent Shakespeare. Il est fou, il monte trop haut ! La foule des cuistres, c'est une foule, s'ébahit et se fâche. Eschyle et Dante font à tout moment fermer les yeux à ces connaisseurs. Cet Eschyle est perdu! Ce Dante va tomber! Un dieu s'envole, les bourgeois lui crient : Casse-cou !

±3k SHAKESPEARE.

En outre, ces génies déconcertent.

On ne sait sur quoi compter avec eux. Leur furie lyrique leur obéit; ils l'interrompent, quand bon leur semble. Ils paraissaient déchaînés. Tout à coup ils s'arrêtent. Ces effrénés sont des mélancoliques. On les voit dans les précipices se poser sur une cime et replier leurs ailes, et ils se mettent à méditer. Leur méditation n'est pas moins surprenante que leur emportement. Tout à l'heure ils planaient, maiutenant ils creusent. Mais c'est toujours la même audace.

Ils sont les géants pensifs. Leur rêverie titanique a besoin de l'absolu et de l'insondable pour se dilater. Ils pensent comme les soleils rayonnent, avec l'abîme autour d'eux pour condition.

Leurs allées et venues dans l'idéal donnent le vertige. Rien n'est trop haut pour eux, et rien n'est trop bas. Ils vont du pygmée au cyclope, de Polyphême aux Myrmidons, de la reine Mab à Caliban, et d'une amourette à un déluge, et de l'anneau de Saturne à la poupée d'un petit enfiint. Sinite parvulos venire. Ils ont une prunelle télescope et une prunelle microscope. Ils fouillent familièrement ces deux effrayantes profondeurs inverses, rinfmiment grand et rinfiniment petit.

Et l'on ne serait pas furieux contre eux! et l'on ne

Page 1