‹ William ShakespeareChapitre 36 sur 38 · L'HISTOIRE REELLE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE REELLE

sent fume dans Cantemir avec une odeur d'encens, et le vaste assassinat qui est leur règne s'épanouit en gloire. Ils massacrent le peuple dans l'intérêt public. Quand je ne sais plus quel padiscliah, Tigre IV ou Tigre VI, fait étrangler l'un après l'autre ses dix-neuf petits frères couiant effarés autour de la chambre, l'historien né turc déclare que « c'était là exécuter sagement la loi de l'empire ». L'historien russe Karamsin n'est pas moins tendre au tzar que Cantemir au sultan. Pourtant, disons-le, près de Cantemir la ferveur de Karamsin est tiédeur. Ainsi Pierre, tuant son fils Alexis, est glorifié par Karamsin , mais du ton dont on excuse. Ce n'est point l'acceptation pure et simple de Cantemir. Cantemir est mieux agenouillé. L'historien russe admire seulement, tandis que l'historien turc adore. Nulle flamme dans Karamsin, point de verve , un enthousiasme engourdi, des apothéoses grisâtres, une bonne volonté frappée de congélation, des caresses qui ont l'onglée. C'est mal flatté. Evidemment le climat y est pour quelque chose. Karamsin est un Cantemir qui a froid.

Ainsi est faite l'histoire jusqu'à ce jour dominante ; elle va de Bossuet à Karamsin en passant par l'abbé Pkiche. Cette histoire a pour principe l'obéissance. A qui doit-on obéissance ? Au succès. Les héros sont bien traités, mais les rois sont préférés. Régner, c'est réussir chaque matin. Un roi a le lendemain. Il est solvable. LTn héros peut mal finir, cela s'est vu. Alors ce n'est plus cpi'un usurpateur. Devant cette histoire, le génie lui-môme, fût-il la plus haute expression de la force servie par l'intelligence, est tenu au succès continu. S'il bronche, le ridicule ; s'il tombe, l'insulte. Après Marengo, vous êtes héros de l'Europe , homme providen-

tiel, oint du Seigneur; après Austerlitz, Napoléon le Grand; après Waterloo, ogre de Corse. Le pape a oint un ogre.

Pourtant, impartial, et en considération des services rendus, Loriquet vous fait marquis.

L'homme de nos jours qui a le mieux exécuté cette gamme surprenante de Héros de l'Europe à Ogre de Corse, c'est Fontanes, choisi pendant tant d'années pour cultiver, développer et diriger le sens moral de la jeunesse.

La légitimité , le droit divin, la négation du suffrage universel, le trône fief, les peuples majorât, dérivent de cette histoire. Le bourreau en est. Joseph de Maistre l'ajoute, divinement, au roi. En Angleterre, ce genre d'histoire s'appelle l'histoire « loyale w. L'aristocratie anglaise, qui a parfois de ces bonnes idées-là, a imaginé de donner à une opinion politique le nom d'une vertu. Instrumentum regni. En Angleterre, être royaliste, c'est être loyal. Un démocrate est déloyal. C'est une variété du malhonnête homme. Cet homme croit au peuple, shamel II voudrait le vote universel, c'est un chartiste ; êtes-vous sûr de sa probité? Voici un républicain qui passe, prenez garde à vos poches. Cela est ingénieux. Tout le monde a plus d'esprit que Voltaire; l'aristocratie anglaise a j)lus d'esprit que Machiavel.

Le roi paye, le peuple ne ])aye point. Voilà à peu près tout le secret de ce genre d'histoire. Elle a, elle aussi, son tarif d'indulgences.

Honneur et profit se partagent : l'honneur au maître, le profit à l'historien. Procope est préfet, et, qui plus est, et par décret, Illustre (cela ne l'empêche pas de trahir) ; Bossuet est évêque, Fleury est prieur prélat

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d'Argenteuil , Karamsin est sénateur , Canternir est prince. L'admirable, c'est d'être payé successivement par Pour et pnr Contre, et, comme Fontanes, d'être fait sénateur par l'idolâtrie et pair de France par le crachat sur l'idole.

Que se passe-t-il au Louvre? que se passe-t-il au Vatican? que se passe-t-il au Sérail? que se passe-t-il au Buen Retiro?que se passe-t-il à Windsor? que se passe-t-il à Schrenbrimn? que se passe-t-il à Potsdam? que se passe-t-il au Kremlin? que se passe-t-il à Oranienbaum? Pas d'autre question. Il n'y a rien d'intéressant pour le genre humain hors de ces dix ou douze maisons, dont l'histoire est la portière.

Rien n'est petit de la guerre, du guerrier, du prince, du trône, de la cour. Qui n'est pas doué de puérilité grave ne saurait être historien. Une question d'étiquette, une chasse, un gala, un grand lever, un cortège, le triomphe de Maximilien , la quantité de carrosses qu'avaient les dames suivant le roi au camp devant Mons, la nécessité d'avoir des vices conformes aux défauts de sa majesté, les horloges de Charles-Quint, les serrures de Louis XVI, le bouillon refusé par Louis XV à son sacre, annonce d'un bon roi ; et comme quoi le prince de Galles siège à la chambre des lords, non en qualité de prince de Galles, mais en qualité de duc de Cornouailles ; et comme quoi Auguste l'ivrogne a nommé sous-échanson de la couronne le prince Lubormirsky, qui est staroste de Kasimirow ; et comme quoi Charles d'Espagne a donné le commandement de l'armée de Catalogne à Pimentel, parce que lesPimentel ont la grandesse de Bena vente depuis 1 308 ; et comme quoi Frédéric de Brandebourg a octroyé un (ief de quarante

mille écus à un

piqueur qui

lui a fait tuer un beau cerf;

et comme quoi Louis Antoine, grand-maître de 1 Ordre teutonique et prince palatin, mourut à Lie'ge du déplaisir de n'avoir pu s'en ftiire élire évêque ; et comme quoi la princesse Borghèse, douairière de la Mirandole et de maison papale, épousa le prince de Cellamare, fils du duc de Giovenazzo ; et comme quoi mylord Seaton, qui est Montgomery, a suivi Jacques II en France j et comme quoi l'empereur a ordonné au duc de Mantoue, qui est feudataire de l'Empire, de chasser de sa cour le marquis Amorati ; et comme quoi il y a toujours deux cardinaux Barberins vivants, etc., etc., tout cela est grosse affaire. Un nez retroussé est historique. Deux petits prés contigus à la vieille Marche et au duché de Zell, ayant quasi brouillé l'Angleterre et la Prusse, sont mémorables. Et en effet l'habileté des gouvernants et l'apathie des obéissants ont arrangé et emmêlé les choses de telle sorte que toutes ces formes du néant princier tiennent de la place dans la destinée humaine, et que la paix et la guerre, la mise en marche des armées et des flottes , le recul ou le progrès de la civihsation, dépendent de la tasse de thé de la reine Anne ou du chasse-mouche du dey d'Alger.

L'histoire marche derrière ces niaiseries, les enregistrant.

Sachant tant de choses^ il est tout simple qu'elle en ignore quelques-unes. Si vous êtes curieux au point de lui demander comment s'appelait le marchand anglais qui le premier en 1612 est entré en Chine par le Nord, et l'ouvrier verrier qui le premier en 1663 a établi en France une manufacture de cristal, et le bouigeois qui a fait prévaloir aux états-généraux de Tours sous

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Charles VIII le fe'cond principe de la magistrature élective, adroitement raturé depuis, et le pilote qui en 140o a découvert les îles Canaries, et le luthier byzantin qui, au huitième siècle, a inventé l'orgue et donné à la musique sa plus grande voix, et le maçon campanien qui a inventé l'horloge en plaçant à Rome sur le temple de Quirinus le premier cadran solaire, et le pontonnier romain qui a inventé le pavage des villes par la construction de la voie Apj)ienne l'an 312 avant l'ère chrétienne, et le charpentier égyptien qui a imaginé la queue d'aronde trouvée sous l'obélisque de Louqsor et l'une des clefs de l'architecture, et le gardeur de chèvres chaldéen qui a fondé l'astronomie par l'observation des signes du zodiaque, point de départ d'Anaximène, et le calfat corinthien qui, neuf ans avant la première olympiade, a calculé la })uissance du triple levier et imaginé la trirème, et créé un remorqueur antérieur de deux mille six cents ans au bateau à vapeur, et le laboureur macédonien qui a découvert la première mine d'or dans le mont Pangée, l'histoire ne sait que vous dire. Ces gens-là lui sont inconnus.

Qu'est cela? un laboureur, un calfat, un chevrier, un charpentier, un pontonnier, un maçon, un luthier, un matelot, un bourgeois, et un marchand? l'histoire ne s'encanaille pas.

Il y a à Nuremberg, près de l'Egidien Platz, dans une chambre au deuxième étage d'une maison qui fait face à l'église Saint-Gilles, sur un trépied de fer, une petite boule de bois «le vingt pouces de diamètre, revêtue d'un vélin noirâtre bariolé de lignes autrefois rouges, jaunes et vertes. C'est un globe oii est ébauché un à peu près de la terre au quinzième siècle. Sur ce globe est vague-

ment indiquée, au vingt-quatrième degré de latitude, sous le signe de l'Ecrevisse, une espèce d'île nommée Antilia^ qui fixa un jour l'attention de deux hommes ; l'un, qui avait construit le globe et dessiné Antilia, montra cette île à l'autre, posa le doigt dessus, et lui dit : C'est là. L'homme qui regardait s'appelait Christophe Colomb, l'homme qui disait : cest la^ se nommait Martin Behaim. Antilia, c'est l'Amérique. L'histoire parle de Fernand Cortez qui a ravagé l'Amérique, mais non de Martin Behaim qui l'a devinée.

Qu'un homme ait « taillé en pièces » les hommes, qu'il les ait « passés au fil de l'épée », qu'il leur ait « fait mordre la poussière », horribles locutions devenues hideusement banales, cherchez dans l'histoire le nom de cet homme, quel qu'il soit, vous l'y trouverez. Cherchez-y le nom de l'homme qui a inventé la boussole, vous ne l'y trouverez pas.

En 1747, en plein dix-huitième siècle, sous le regard même des philosophes, les batailles de Raucoux et de Lawfeld, le siège du Sas-de-Gand et la prise de Bergop-Zoom éclipsent et effacent cette découverte sublime qui aujourd'hui est en train de modiner le monde, l'électricité.

Voltaire lui-même, aux environs de cette année-là, célèbre éperdument on ne sait quel exploit de Trajan (lisez : Louis XV).

Une certaine bêtise publique se dégage de cette histoire. Cette histoire est superposée presque partout à l'éducation. Si vous en doutez, voyez, entre autres, les publications de la librairie Périsse frères, destinées par leur rédaction, dit une parenthèse, aux écoles primaires.

Un j)rince qui se donne un nom d'animal, cela nous

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fait rire. Nous raillons l'empereur de la Chine qui se fait appeler Sa Majesté le Dragon^ et nous tlisons avec calme Monseigneur le Dauphin.

Domeslicitc. L'historien n'est ])lus que le maître des cérémonies des siècles. Dans la cour modèle de Louis le Grand, il y a les quatre historiens comme il y a les (|uatre violons de la chambre. Lulli mène les uns, Boileau les autres.

Dans ce vieux mode d'histoire, le seul autorisé jusqu'en 1789, et classique dans toute l'acception du mot, les meilleurs narrateurs, même les honnêtes, il y en a peu, même ceux qui se croient libres, restent machinalement en discipline, remmaillent la tradition à la tradition, subissent l'habitude prise, reçoivent le mot d'ordre dans l'antichambre, acceptent, pêle-mêle avec la foule, la divinité bête des grossiers personnages du premier plan, rois, « potentats », « pontifes », soldais, achèvent, tout en se croyant historiens, d'user les livrées des historiographes, et sont laquais sans le savoir.

Cette histoire-là, on l'enseigne, on l'impose, on la commande et on la recommande, toutes les jeunes intelligences en sont plus ou moins infiltrées, la marqueteur en reste, leur pensée en souffre et ne s'en relève que difficilement, on la fait apprendre par cœur aux écoliers, et moi qui parle, enfant, j'ai été sa victime.

Dans cette histoire il y a tout, excepté l'histoire. Etalages de princes, de « monarques », et de capitaines; du peuple, des lois, des mœurs, peu de chose; des lettres, des arts, des sciences, de la philosophie, du mouvement de la pensée universelle, en un mot, de l'homme, rien. La civilisation date par règnes et non par progrès. Un roi quelconque est une étape. Les

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vrais relais, les relais de grands hommes, ne sont nulle part indiqués. On explique comment François II succède à Henri II, Charles IX à François II et Henri III à Charles IX; mais personne n'enseigne comment Watt succède à Papin et Fulton à Watt; derrière le lourd décor des hérédités royales, la mystérieuse dynastie des génies est à peine entrevue. Le lampion qui fume sur la façade opaque des avènements royaux cache la réverbération sidérale que jettent sur les siècles les créateurs de civilisation. Pas un historien de cette série ne montre du doigt la divine filiation des prodiges humains, cette logique appliquée de la Providence ; pas un ne fait voir comment le progrès engendre le progrès. Que Philippe IV vienne après Philippe III et Charles II après Philippe IV, ce serait une honte de l'ignorer; que Descartes continue Bacon et que Kant continue Descartes, que Las Casas continue Colomb, que Washington continue Las Casas, et que John Brown continue et rectifie Washington, que Jean Huss continue Pelage, que Luther continue Jean Huss et que Voltaire continue Luther, c'est presque un scandale de le savoir.

Il est temps que cela change.

Il est temps que les hommes de l'action prennent leur place derrière et les hommes de l'idée devant. Le som-

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met, c'est la tête. Où est la pensée, là est la puissance. Il est temj)s que les génies passent devant les héros. Il est temps de rendre à César ce qui est à César et au livre ce (|ui est au livre. Tel poème, tel drame, tel roman, fait plus de besogne que toutes les cours d'Europe réunies. Il est temps que l'histoire se proportionne à la réalité, qu'elle donne à chaque influence sa mesure constatée, et qu'elle cesse de mettre aux époques faites il l'image des poètes et des philosophes des masques de rois. A qui est le dix-huitième siècle? A Louis XV, ou à Voltaire ? Confrontez Versailles à Ferney, et voyez duquel de ces deux points la civilisation découle.

Un siècle est une formule ; une époque est une pensée exprimée. Après quoi, la civilisation passe h une autre. La civilisation a des phrases. Ces phrases sont les siècles. Elle ne dit pas ici ce qu'elle dit là. Mais ces phrases mystérieuses s'enchaînent; la logique — le logos — est dedans, et leur série constitue le progrès. Toutes ces phrases, expression d'une idée unique, l'idée divine, écrivent lentement le mot Fraternité.

Toute clarté est quelque part condensée en une flamme; de même toute époque est condensée en un homme. L'homme expiré, l'époque est close. Dieu tourne la page. Dante mort, c'est le point mis à la lin (lu treizième siècle; Jean Huss peut venir. Shakespeare mort, c'est le point mis à la fin du seizième siècle. Après ce poète, qui contient et résume toute la philosophie, les philosophes, Pascal, Descaries, Molière, Lesage, Montesquieu, Rousseau, Diderot, Beaumarchais, peuvent venir. Volaire mort, c'est le point mis à la fin du dix huitième siècle. Le Révolution française, liquidation de la première forme sociale du christianisme, ])eul venir.

Ces diverses périodes, que nous nommons époques, ont toutes leur dominante. Quelle est cette dominante? Est-ce une tête qui porte une couronne ? Est-ce une tête qui porte line ])ensée? Est-ce une aristocratie? Est-ce une idée? Rendez -vous-en compte. Voyez oii est la puissance? Pesez François V au poids de Gargantua. Mettez toute la chevalerie en équilibre avec Don Quichotte.

Chacun à sa place donc. Volte-face, et voyons maintenant les vrais siècles. Au premier rang, les esprits; au deuxième, au troisième, au vingtième, les soldats et les princes. Dans l'ombre le guerroyeur, et reprise de possession du piédestal par le penseur. Otez de là Alexandre et mettez-y Aristote. Chose étrange que jusqu'à ce jour l'humanité ait eu une manière de lire l'Iliade qui effaçait Homère sous Achille !

Je le répète, il est temps que cela change. Du reste, le branle est donné. Déjà de nobles esprits sont à l'œuvre ; l'histoire future approche ; quelques magnifiques remaniements partiels en sont comme le spécimen ; une refonte générale est imminente, ^d usum populi. L'instruction obligatoire veut l'histoire vraie. L'histoire vraie se fera. Elle est commencée.

On refrappera les effigies. Ce qui était le revers deviendra la médaille, ce qui était la médaille deviendra le revers. Urbain VIII sera l'envers de Galilée.

Le vrai profil du genre humain reparaîtra sur les différentes épreuves de civilisation qu'offre la série des siècles.

L'effigie historique, ce ne sera plus l'homme roi, ce sera l'homme peuple.

Sans doute, et l'on ne nous reprochera point de n'y

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pas insister, l'histoire réelle et véridiciue, en indiquant les sources de civilisation là où elles sont, ne nie'connaîtra pas la (|uaiîtit(' appréciable d'utilité des portesceptres et des porte-glaives à un moment donné et en |)résence d'un état spécial de l'humanité. De certaines |)rises corps à corps exigent de la ressemblance entre les deux combattants ; à la sauvagerie il faut quelquefois la barbarie. Les cas de progrès violent existent. César est bon en Cimmérie, et Alexandre en Asie. Mais à Alexandre et à César, le seco'nd rang suffit.

L'histoire véridique, l'histoire vraie, l'histoire définitive, désormais chargée de l'éducation du royal enfant (|ui est le peuple, rejettera toute fiction, manquera de complaisance, classera logiquement les phénomènes, démêlera les causes profondes, étudiera philosophiquement et scientifiquement les commotions successives de l'humanité, et tiendra moins compte des grands coups de sabre que des grands coups d'idée. Les faits de lumière passeront les premiers. Pythagore sera un plus grand événement que Sésostris. Nous venons de le dire, les héros, hommes crépusculaires, sont relativement lumineux dans les ténèbres; mais qu'est-ce qu'un conquérant ])rès d'un sage? Qu'est l'invasion des royaumes comparée à l'ouverture des intelligences? Les gagneurs d'es- })rits effacent les gagneurs de provinces. Celui par qui l'on pense, voilà le vrai conquérant. Dans l'histoire future, l'esclave Esope et l'esclave Plante auront le pas sur les rois, et tel vagabond pèsera plus que tel victorieux, et tel comédien pèsera plus que tel empereur. Sans doute, pour rendre ce que nous disons ici sensible par les faits, il est utile qu'un homme puissant ait marqué le tem[)s d'arrêt entre l'écroulement du monde lutin

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et l'éclosion du monde gothique ; il est utile qu'un autre homme puissant, venant après le premier omme l'ha bileté après l'audace, ait ébauché sous forme de monarchie catholique le futur groupe universel des nations, et les salutaires empiétements de l'Europe sur l'Afrique, l'Asie et l'Amérique ; mais il est plus utile encore d'avoir fait la Dwinc Comédie et Hamlet; aucune mauvaise action n'est mêlée à ces chefs-d'œuvre: il n'y a point là, à porter à la charge du civilisateur, un passif de peuples écrasés; et, étant donnée, comme résultante, l'augmentation de l'esprit humain, Dante importe plus que Charlemagne, et Shakespeare importe plus que Charles-Quint.

Dans l'histoire, telle qu'elle se fera sur le patron du vrai absolu, cette intelligence quelconque, cet être inconscient et vulgaire, le Non pluribus impar^ le sultansoleil de Marly, n'est plus que le préparateur presque machinal de l'abri dont a besoin le penseur déguisé en histrion et du milieu d'idées et d'hommes qu'il faut à la philosophie d'Alceste, et Louis XIV fait le lit de Molière.

Ces renversements de rôle mettront dans leur joui* vrai les personnages; l'optique historique, renouvelée^ rajustera l'ensemble de la civilisation, chaos encore aujourd'hui; la perspective, cette justice faite par la géométrie, s'eniparera du passé, faisant avancer tel plan, faisant reculej lel autre; chacun reprendra sa stature réelle; les (>oiffures de tiares et de couronnes n'ajouteront aux nains qu'un ridicule; les agenouillements stupides s'évanouiront. De ces redressements jaillira le droit.

Ce grand juge, nous autres, Nous Tous, ayantdésor-

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iiKUS j)oiir inèfre la notion claire de ce qui est absolu et (le (;c qui est relatif, les défalcations et les restitutions se feront d'elles-mêmes. Le sens moral inné en l'homme saura où se prendre. Il ne sera |)lus réduit à se faire des questions de ce genre : Pourquoi, à la même minute, vénère-t-on dans Louis XV, en bloc avec le reste de la royauté, l'acte pour lequel on brûle Deschauffours en place de Grève? La qualité de roi ne sera plus un faux j)oids moral. Les faits bien posés poseront bien la conscience. Une bonne lumière viendra, douce au genre Iiumain, sereine, équitable. Nulle interposition de nuages désormais entre la vérité et le cerveau de l'homme. Ascension définitive du bien, du juste et du beau au zénith de la civilisation.

Rien ne peut se soustraire à la loi simplifiante. Par la seule force des choses, le côté matière des faits et des hommes se désagrège et disparaît. Il n'y a pas de solidité ténébreuse. Quelle que soit la masse, quel que soit le bloc, toute combinaison de cendre, et la matière n'est pas autre chose, fait retour à la cendre. L'idée du grain de poussière est dans le mot granit. Pulvérisations inévitables. Tous ces granits, oligarchie, aristocratie, théocratie, sont promis à la dispersion des quatre vents. L'idéal seul est incorruptible.

Rien ne reste que l'esprit.

Dans cettre crue indéfinie de clarté qu'on nomme la civilisation, des phénomènes de réduction et de mise au point s'accomplissent. L'impérieux matin pénètre partout, entre en maître et se fait obéir. La lumière opère ; sous ce grand regard, la postérité, devant cette clarté, le dix-neuvième siècle, les simplifications se font, les excroissances tombent, les gloires s'exfolient, les noms

se dé|3artagent. Voulez-vous un exemple, prenez Moïse. 11 y a dans Moïse trois gloires : le capitaine, le législateur, 4e poète. De ces trois hommes que contient Moïse où est aujourd'hui le capitaine? dans l'ombre, avec les brigands et les massacreurs. Où est le législateur? au rebut des religions mortes. Ouest le poète? à côté d'Eschyle.

Le jour a sur les choses de la nuit une puissance rongeante irrésistible. De là un nouveau ciel historique audessus de nos têtes. De là une nouvelle philosophie des causes et des résultats. De là un nouvel aspect des faits.

Cependant quelques esprits, dont l'inquiétude honnête et sévère nous plaît d'ailleurs, se récrient : — Vous avez dit « les génias sont une dynastie y> ; nous ne voulons pas plus de celle-là que d'une autre. — C'est se méprendre, et s'effrayer du mot là où la chose est rassurante. La même loi qui veut que le genre humain n'ait pas de propriétaires, veut qu'il ait des guides. Etre éclairé, c'est tout le contraire d'être asservi. Les rois possèdent, les génies conduisent ; là est la différence. Entre Homo sum et l'État cest moi^ il y a toute la distance de la fraternité à la tyrannie. La marche en avant veut un doigt indicateur ; s'insurger contre le i)ilote n'avance guère l'équipage ; nous ne voyons point ce qu'on gagnerait à jeter Christophe Colomb à la mer. Le mot Par ici n'a jamais humilié celui qui clierche sa route. J'accepte dans la nuit l'autorité des flambeaux. Dynastie peu encombrante d'ailleurs que celle des génies, qui a pour royaume l'exil de Dante, pour palais le cachot de Cervantes, pour liste civile la besace d'Isaîe, pour trône le fumier de Job et pour sceptre le bâton d'Homère,

Reprenons.

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