LIVRE III
l'histoiri-: réelle, chacun remis a sa place
Voici l'avènement de la constellation nouvelle.
Tl est certain qu'à l'Iieure où nous sommes ce qui a été jusqu'à ce jour l'éclairage du genre humain pâlit, et que le vieux flamboiement va disparaître du monde.
Les hommes de force ont, depuis que la tradition humaine existe, brillé seuls à l'empjrée de l'histoire. Ils étaient la suprématie unique. Sous tous ces noms, rois, empereurs, chefs, capitaines, princes, résumés dans ce mot, héros, ce groupe d'apocalypse resplendissait. Ils étaient tout dégouttants de victoires. L'épouvante se faisait acclamation pour les saluer. Ils traînaient à leur suite on ne sait quelle flamme en tumulte. Ils apparaissaient à l'homme dans un échevèlement de lumière horrible. Ils n'éclairaient pas le ciel ; ils l'incendiaient. On eût dit qu'ils voulaient prendre possession de l'infini. On entendait des bruits d'écroulements dans leur gloire. Une rougeur s'y mêlait. Etait-ce de la pourpre? Etait-ce du sang? Elait-ce de la honte? Leur lumière faisait songer à la face de Gain. Ils s'entre-haïssaient.
Des chocs fulgurants allaient de l'un à l'autre; par moments ces énormes astres se heurtaient avec des ruades d'éclairs. Ils avaient l'air furieux. Leur rayonnement s'allongeait en épées. Tout cela pendait terrible au-dessus de nous.
Cette lueur tragique remplit le passé. Aujourd'hui elle est en pleine décroissance.
Il y a déclin de la guerre, déclin du despotisme, déclin de la théocratie, déclin de l'esclavage, déclin de l'échafaud. Le glaive diminue, la tiare s'éteint, la couronne se simplifie, la bataille extravague, le panache baisse, l'usurpation se circonscrit, la chaîne s'allège, le supplice se déconcerte. L'antique voie de fait de quelques-uns sur tous, nommée droit divin, touche à sa lin. La légitimité, la grâce de Dieu, la monarchie pharamonde, les nations marquées à l'épaule de la fleur de lys, la possession des peuples par fait de naissance, la longue suite d'aïeux donnant droit sur les vivants, ces choses-là luttent encore sur quelques points, à \aples, en Prusse, etc., mais elles se débattent plutôt quelles ne luttent; c'est de la mort qui s'efforce de vivre. Un bégayement qui demain sera la parole, et après-demain sera le verbe, sort des lèvres meurtries du serf, du corvéable, du prolétaire, du paria. Le brdllon casse entre les dents du genre humain. Le genre humain en a assez de la voie douloureuse, et ce patient refuse d'aller plus loin.
Dès à présent de certaines formes de despotes ne sont plus possibles. Le pharaon est une momie, le sultan est un fantôme, le césar est une contrefaçon. Ce stylite des colonnes trajanes est ankylosé sur son piédestal; il a sur sa tête la fiente des aigles libres; il est
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néant plus que gloire; des bandelettes du se'pulcrc attachent cette couronne de lauriers.
La période des hommes de force est terminée. Ils ont été glorieux^ certes, mais d'une gloire fondante. Ce genre de grands homlnes est soluble au progrès. La civilisation oxyde rapidement ces bronzes. Au point de maturité où la Révolution française a déjà amené la conscience universelle, le héros n'est plus héros sans dire pourquoi, le capitaine est discuté, le conquérant est inadmissible. De nos jours Louis XIV envahissant le Palatinat ferait l'eiret d'un voleur. Dès le siècle dernier, ces réalités commençaient à poindre; Frédéric II, en présence de Voltaire, se sentait et s'avouait un peu brigand. Etre un grand homme de la matière, être pompeusement violent, régner par la dragonne et la cocarde, forger le droit sur la force, marteler la justice et la vérité à coups de faits accomplis, faire des brutalités de génie, c'est être grand, si vous voulez, mais c'est une grosse manière d'être grand. Gloires tambourinées qu'un haussement d'épaules accueille. Les héros sonores ont jusqu'à ce jour assourdi la raison humaine. Ce majestueux tapage commence à la fatiguer. . Elle se bouche les yeux et les oreilles devant ces tueries autorisées qu'on nomme batailles. Les sublimes égorgeurs d'hommes ont fait leur temps. C'est dans un certain oubli relatif désormais qu'ils seront illustres et augustes. L'humanité, grandie, demande à se passer d'eux. La chair à canon pense. Elle se ravise, et la voici qui perd l'admiration d'être canonnée.
Quelques chiffres chemin faisant ne sauraient nuire.
Toute la tragédie fait partie de notre sujet. H n'y a pas que la tragédie des poètes; il y a la trag('die des
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politiques et des hommes d'état. Veut-on savoir à combien revient celle-là?
Les héros ont un ennemi; cet ennemi s'appelle les finances. Longtemps on a ignoré le prix d'achat de ce genre de gloire. Il y avait, pour dissimuler le total, de bonnes petites cheminées comme celle où Louis XIV a brûlé les comptes de Versailles. Ce jour-là il sortait du tuyau de poêle royal pour un milHard de fumée. Les peuples ne regardaient même pas. Aujourd'hui les peuples ont une grande vertu, ils sont avares. Ils savent que prodigalité est mère d'abaissement. Ils comptent. Ils apprennent la tenue des livres en partie double. La gloire guerrière a désormais son doit et avoir. Ceci la rend impossible.
Le plus grand guerrier des temps modernes, ce n'est point Napoléon, c'est Pitt. Napoléon faisait la guerre, Pitt la créait. Toutes les guerres de la révolution et de l'empire, c'est Pitt qui les a voulues. Elles sortent de lui. Otez Pitt et mettez Fox, plus de raison d'être à cette exorbitante bataille de vingt-trois ans. Plus de coalition. Pitt a été l'ame de la coalition, et, lui mort, son âme est restée dans la guerre universelle. Ce que Pitt a coûté à l'Angleterre et au monde, le voici. Nous ajoutons ce bas-relief à son piédestal.
Premièrement, la dépense en hommes. De 1791 à 1814, la France seule, luttant contre l'Europe coalisée par l'Angleterre, la France contrainte et forcée, a dépensé en boucheries pour la gloire militaire, et aussi, ajoutons-le, pour la défense du territoire, cinq millions d'hommes, c'est-à-dire six cents hommes par jour. L'Europe, en y comprenant le chiffre de la France, a dépensé seize milhons six cent mille hommes, c'est-à-dire
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deux mille morts par jour pendant vingt-trois ans.
Deuxièmement, la dépense en argent. Nous n'avons malheureusement de chiffre authentique que le chiffre de l'Angleterre. De 1791 à 1814, l'Angleterre, pour faire terrasser la France par l'Europe, s'est endette'e de vingt milliards trois cent seize millions quatre cent soixante mille cinquante-trois francs. Divisez ce chiffre par le chiffre des hommes tués, à raison de deux mille par jour pendant vingt-trois années, vous arrivez à ce résultat que chaque cadavre étendu sur le champ de bataille a coûté à l'Angleterre seule douze cent cinquante francs.
Ajoutez le chiffre de l'Europe ; chiffre inconnu, mais énorme.
Avec ces dix-sept millions d'hommes morts, on eût fait le peuplement européen de l'Australie. Avec les vingt-quatre milliards anglais dépensés en coups de canon, on eût changé la face de la terre, ébauché partout la civlisation, et supprimé dans le monde entier l'ignorance et la misère.
L'Angleterre paye vingt-quatre milliards les deux statues de Pitt et de Wellington.
C'est beau d'avoir des héros, mais c'est un grand luxe. Les poètes coûtent moins cher.
Le congé du guerrier est signé. C'est de la splendeur dans le lointain. Le grand Nenirod, le grand Cyrus, le grand Sennachérib, le grand Sésostris, le grand Alexandre, le grand Pyrrhus, le grand Annibal, le grand Frédéric, le grand César, le grand Timour, le grand Louis, d'autres Grands encore, tout cela s'en va.
On se tromperait si l'on croyait que nous rejetons purement et simplement ces hommes. A nos yeux cinq ou six de ceux que nous venons de nommer sont légitimement illustres; ils ont même mêlé quelque chose de bon à leur ravage ; leur total définitif embarrasse l'équité absolue du penseur, et ils pèsent presque du même poids dans la balance du nuisible et de l'utile.
D'autres n'ont été que nuisibles. Ils sont nombreux, innombrables même^ car les maîtres du monde sont une
foule.
Le penseur c'est le peseur. La clémence lui convient. Disons-le donc, ces autres-là qui n'ont fait que le mal ont une circonstance atténuante, l'imbécillité.
Ils ont une autre excuse encore : l'état cérébral du genre humain lui-même au moment oii ils apparaissent; le milieu ambiant des faits, modifiables, mais encombrants.
Les tyrans ne sont pas les hommes, ce sont les cho-
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ses. Les tyrans s'appellent la frontière, l'ornière, la routine, la ce'cité sous forme de fanatisme, la surdité et la mutité sous forme de diversité des langues, la querelle sous forme de diversité des poids, mesures et monnaies, la haine, résultante de la querelle, la guerre, l'ésultante de la haine. Tous ces tyrans s'appellent d'ini seul nom : Séparation. La Division d'où sort le Règne, c'est là le despote à l'état abstrait.
Même les tyrans de chair sont des choses. Caligula est bien jilus un fait qu'un homme. 11 résulte plus qu'il n'existe. Le proscrij)teur romain, dictateur ou césar, interdit au vaincu le feu et l'eau; c'est-à-dire, le met hors de la vie. Une journée de Gela, c'est vingt mille proscrits, une journée de Tibère, trente mille, une journée de Sylla, soixante-dix mille. Un soir Yitellius malade voit une maison pleine de lumièi'e; on se réjouit là. Me croit-on mort? dit Vitellius. C'est Junius Blesus qui soupe chez Tuscus Cœcina ; l'empereur envoie à ces buveurs une coupe de poison, afin qu'ils sentent par cette fm sinistre d'une nuit trop gaie que Vitellius est vivant. Reddendam pro intcmpestiva licentin mœstam et funebrem noctem (juci sentiat vivere Vitellium et iinperore. Othon et ce Vitellius échangent des envois d'assassins. Sous les césars, c'est prodige de mourir dans son lit. Pison, à qui cela arrive, est noté pour cette bizarrerie. Le jardin de Valerius Asiaticus plaît à l'empereur, le "visage de Statilius déplaît à l'impératrice : crimes d'état; on étrangle Valerius parce qu'il a un jardin et Statilius parce qu'il a un visage. Basile II, empereur d'Orient, fait prisonniers quinze mille bulgares; il les ])artage par bandes de cent auxquels il fait crever les \cu\, à l'exception d'un, chargé de conduire ces quatre-vingt-dix-
neuf aveugles. Il renvoie ensuite en Bulgarie toute cette armée sans yeux. L'histoire qualifie ainsi Basile II : « Il « aima trop la gloire » (Delandine) . Paul de Russie émet cet axiome : « Il n'y a d'homme puissant que celui à « qui l'empereur parle, et sa puissance dure autant que « la parole qu'il entend. » Philippe V, d'Espagne, si férocement calme aux auto-da-fé, s'épouvante à l'idée de changer de chemise, et reste six mois au lit sans se laver et sans se couper les ongles, de peur d'être empoisonné par les ciseaux, ou par l'eau de la cuvette, ou par sa chemise, ou par ses souliers. Yvan, aïeul de Paul, fait mettre une femme à la torture avant de la faire coucher dans son lit, fait pendre une nouvelle mariée et met le mari en sentinelle à côté pour empêcher qu'on ne coupe la corde, fait tuer le père par le fils, invente de scier les hommes en deux avec un cordeau, brûle lui-même Bariatinsky à petit feu, et, pendant que le patient hurle, rapproche les tisons avec le bout de son bâton. Pierre, en fait d'excellence, aspire à celle du bourreau j il s'eexerce à couper des têtes; il n'en coupe d'abord par jour que cinq; c'est peu, mais, s'appliquant, il arrive à en couper vingt-cinq. C'est un talent pour un czar d'arracher un sein à une femme d'un coup de knout. Qu'estce que tous ces monstres? Des symptômes. Des furoncles en éruption; du pus qui sort d'un corps malade. Ils ne sont guère plus responsables que le total d'une addition n'est responsable des chiffres. Basile, Yvan, Philippe, Paul, etc., etc., sont le produit de la vaste stupidité environnante. Le clergé grec, par exemple, ayant cette maxime : « Qui pourrait nous faire juges de « ceux qui sont nos maîtres? » il est tout simple qu'un czar, ce même Yvan, couse un archevêque dans une
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|)eaii d'ours et le fasse manger par des chiens. Le czar s'amuse, c'est juste. Sous lV(;ron, le frère d(mt on a tué le frère va au temple rendre grâces aux dieux; sous Yvan, un boyard empale emploie son agonie, qui dure vingt-cpiatre heures, à dire: O Dieu! protège le czar. La princesse Sanguzko est en larmes; elle présente, prosternée, une supplique à Nicolas; elle demande grâce pour son mari, elle conjure le maître d'épargner à Sanguzko (polonais coupable d'aimer la Pologne) l'épouvantable voyage de Sibérie ; Nicolas, muet, écoule, prend la supplique, et écrit au bas : A pied. Puis Nicolas sort dans les rues, et la foule se précipite sur sa botte pour la baiser. Qu'avez-vous à dire? Nicolas est un aliéné, la foule est une brute. Du khan dérive le knez, du knez le tzar, du tzar le czar. Série de phénomènes plutôt que fdiation d'hommes. Qu'après cet Yvan, vous ayez ce Pierre, après ce Pierre ce Nicolas, après ce Nicolas cet Alexandre, quoi de plus logique? Vous le voulez tous un peu. Les suppliciés consentent au supplice. « Ce czar, moitié pourri, moitié gelé, » comme dit madame de Staél, vous l'avez fait vous-même. Être un peuple, être une force, et voir ces choses, c'est les trouver bonnes. Être là, c'est adhérer. Qui assiste au crime assiste le crime. La présence inerte est une abjection encourageante.
Ajoutons qu'une corruption préalable a commencé la complicité même avant que le crime soit commis. Une certaine fermentation putride des bassesses préexistantes engendre l'oppresseur.
Le loup est le fait de la forêt. Il est le fruit farouche de la solitude sans défense. Réunissez et groupez le silence, l'obscurité, la victoire facile, l'infatuation mons-
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trueuse, la proie offerte de toutes parts, le meurtre en se'curité, la connivence de l'entourage, la faiblesse, le désarmement, l'abandon, l'isolement; du point d'intersection de ces choses jaillit la bête féroce. Un ensemble ténébreux dont les cris ne sont point entendus produit le tigre. Un tigre est un aveuglement affirmé et armé. Est-ce un être? A peine. La griffe de l'animal n'en sait pas plus long que l'épine du végétal. Le fait ftital engendre l'organisme inconscient. En tant que personnalité, et en dehors de l'assassinat pour vivre, le tigre n'est pas. Mourawieff se trompe s'il croit être quelqu'un.
Les hommes méchants viennent des choses mauvaises. Donc corrigeons les choses.
Et ici nous revenons à notre point de départ. Circonstance atténuante du despotisme : l'idiotisme.
Cette circonstance atténuante, nous venons de la plaider.
Les despotes idiots, multitude, sont la populace de la pourpre; mais au-dessus d'eux, en dehors d'eux, à l'incommensurable distance qui sépare ce qui rayonne de ce qui croupit, il y a les despotes génies.
Il y a les capitaines, les conquérants, les puissants de la guerre, les civilisateurs de la force, les laboureurs du glaive.
Ceux-là, nous les avons rappelés tout à l'heure; les vraiment grands parmi eux se nomment Cyrus, Sésostris, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon, et, dans la mesure que nous avons dite, nous les admirons.
Mais nous les admirons à condition de disparition.
Place à de meilleurs ! Place à de plus grands !
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Ces plus grands, ces meilleurs, sont-ils nouveaux? Non. Leur série est aussi ancienne que l'autre ; plus ancienne peut-être, car l'idée a précédé l'acte, et le penseur est antérieur au batailleur ; mais leur place était |)rise, prise violemment. Celte usurpation va cesser, leur heure arrive enfin, leur prédominance éclate, la civilisati(m, revenue à l'éblouisscment vrai, les reconnaît pour ses seuls fondateurs; leur série s'illumine et éclij)se le reste; comme le passé, l'avenir leur appartient; et désormais ce sont eux que Dieu continuera.
Que riiisloire soit a refaire, cela est évident. Elle a été presque toujours écrite jusqu'à présent au point de vue misérable du fait; il est temps de l'écrire au point de vue du principe.
Et ce, à peine de nullité.
Les gestes royaux, les tapages guerriers, les couronnements, mariages, baptêmes et deuils princiers, les sup[)lices et fêtes, les beautés d'un seul écrasant tous, le triomphe d'être né roi, les prouesses de l'épée et de la hache, les grands empires, les gros impôts, les tours que joue le hasard au hasard, l'univers ayant pour loi les aventures de la première tête venue, pourvu qu'elle soit couronnée ; la destinée d'un siècle changée par le coup de lance d'un él ourdi à travers le crâne d'un
imbécile; la majestueuse fistule à l'anus de Louis XIV; les graves paroles de l'empereur Malhias moribond à son médecin essayant une dernière fois de lui tater le pouls sous sa couverture et se trompant : erras, aniice, hoc est membrum nostruin impériale sacrocœsareum ; la danse aux castagnettes du cardinal de Richelieu déguisé eu berger devant la reine de France dans la petite maison de la rue de Gaillon; Hildebrand complété par Cisneros ; les petits chiens de Henri HT, les divers Potemkins de Catherine H, Orloff ici, Godoy là, etc., une grande tragédie avec une petite intrigue ; telle était l'histoire jusqu'à nos jours, n'allant que du trône à l'autel, prêtant une oreille à Dangeau et l'autre à dom Calmet, béate et non sévère, ne comprenant pas les vrais passages d'un âge à l'autre, incapable de distinguer les crises climatériques de la civilisation, et faisant monter le genre humain par des échelons de dates niaises, docte en puérilités, ignorante du droit, de la justice et de la vérité, et beaucoup plus modelée sur Le Kagois que sur Tacite.
Tellement que, de nos jours, Tacite a été l'objet d'un réquisitoire.
Tacite, du reste, ne nous lassons point d'y insister, est, comme Juvénal, comme Suétone et Lampride, l'objet d'une haine spéciale et méritée. Le jour où, dans les collèges, les professeurs de rhétorique mettront Juvénal au-dessus de Virgile et Tacite au-dessus de Bossuet, c'est que , la veille, le genre humain aura été délivré ; c'est que toutes les formes de l'oppression auront disparu, depuis le négrier jusqu'au pharisien, depuis la case oii l'esclave pleure jusqu'à la chapelle où l'eunuque chante. Le cardinal Du Perron, qui recevait pour
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Henri IV les coups de bâton du pape, avait la bonté de dire : Je méprise Tacite.
Jusqu'à l'époque oii nous sommes, l'histoire a fait sa cour.
La double identification du roi avec la nation et du roi avec Dieu, c'est là le travail de l'histoire courtisane. La grâce de Dieu procrée le droit divin. Louis XIV dit : t Élal^ c'est moi. Madame Du Barry, plagiaire de Louis XIV, appelle Louis XV la France^ et le mot pompeusement hautain du grand roi asiatique de Versailles aboutit à : La France^ ton café f... le camp.
Bossuet écrivit sans sourciller, tout en palliant les faits çà et là, la légende effroyable de ces vieux trônes antiques couverts de crimes, et, appliquant à la surface des choses sa vague déclamation théocratique, il se satisfait ])ar cette formule : Dieu tient dans sa main le cœur des rois. Cela n'est pas, pour deux raisons : Dieu n'a pas de main, et les rois n'ont pas de cœur.
\ous ne parlons, cela va sans dire, que des rois d'Assyrie.
L'histoire, cette vieille histoire-là, est bonne personne pour les princes. Elle ferme les yeux quand une altesse lui dit : Histoire, ne regarde pas. Elle a, imperturbablement, avec un front de fille publique, nié l'affreux casque brise-crâne à pointe intérieure destiné par l'ardiiduc d'Autriche à l'avoyer Gundoldingen; aujourd'hui, cet engin est pendu à un clou dans l'hôtel de ville de Lucerne. Tout le monde peut l'aller voir ; l'histoire le nie encore. Moréri aj^pelle la Saint-Barthélémy un « désordre ». Chaudon, autre biographe, caractérise ainsi l'auteur du mot à Louis XV cité [)lus haut : « une dame de la cour, madame Du Barry. » L'histoire ac-
cepte i)our attaque d'apoplexie le matelas sous lequel Jean II d'Angleterre étouffe à Calais le duc de Glocester. Pourquoi à l'Escurial , dans sa bière, la tête de l'infant don Carlos est-elle séparée du tronc ? Philippe II, le père, répond : C'est que, l'enfant étant mort de sa belle mort, le cercueil préparé ne s'est point trouvé assez long, et l'on a dû couper la tête. L'histoire croit avec douceur à ce cercueil trop petit. Mais que le père ait fait décapiter son fils, fi donc! Il n'y a que les démagogues pour dire de ces choses-là.
La naïveté de l'histoire glorifiant le fait, quel qu'il soit, et si impie qu'il soit, n'éclate nulle part mieux que dans Cantemir et Karamsin, l'un l'historien turc, l'autre l'historien russe. Le fait ottoman et le fait moscovite offrent, lorsqu'on les confronte et qu'on les compare, l'identité tartare. Moscou n'est pas moins sinistrement asiatique que Stamboul. Yvan est sur l'une comme Mustapha sur l'autre. La nuance est imperceptible entre ce christianisme et ce mahométisme. Le pope est frère de l'uléma, le boyard du pacha, le knout du cordon, et le mougik du muet. Il y a pour les passants des rues peu de différence entre Sélim qui les perce de flèches et Basile qui lâche sur eux des ours. Cantemir, homme du Midi , ancien hospodar moldave , longtemps sujet turc, sent, quoique passé aux russes, qu'il ne déplaît point au czar Pierre en déifiant le despotisme, et il prosterne ses métaphores devant les sultans; ce plat ventre est orienta], et quelque peu occidental aussi. Les sultans sont divins ; leur cimeterre est sacré, leur poignard est sublime, leurs exterminations sont magnanimes, leurs parricides sont bons. Ils se nomment cléments comme les furies se nomment euménides. Le sang qu'ils ver-