ACTE i
M. PUBLIC
C’tst impossible...
HENSLOWE.
Elle n’a pas lieu... Voilà toutes mes espérances détruites!
M. CR1TIC
Voyons, racontez-nous vite...
HENSLOWE.
Comme vous le savez, j’avais commandé à Marlowe une pièce intitulée le Massacre de Paris, et composée sur les événements de la Saint-Barthélemy... J’ai un nez infaillible pour flairer les sujets heureux! la preuve, c'est que le titre seul faisait émeute dans Londres!... On se disputait déjà les places avec furie, et la reine elle-même avait choisi le jour de celle représentation pour honorer Black-Friars de sa divine présence !
M. PUBLIC
Excellente reine !
HENSLOWE.
Eh bien ! devinez-vous le tour qu’il me joue, ce lilou, ce libertin, cet ivrogne d’auteur? (se levant ) Oh! si je le tenais! ou plutôt, non, c’est un brutal!... 11 refuse d’écrire les deux derniers actes! Le jour où il m’apporta le commencement de sa pièce, il se mit à geindre et à crier misère comme font tous ces gueux-là, cl moi qui ai le cœur tendre, je le payai d’avance pour l'encourager, et je ne l’ai plus revu! Pauvre mouton, j’étais bien paisible, je me disais : Il travaille ! (passant au milieu.) Ah bien oui !... depuis le jour de la paye, il n’est pas rentré à sa niche ! il a roulé dans tous les tripots, dans tous les mauvais lieux et il a mangé toutes mes guiuées, avec une bande de fripons et de cockatrices; aujourd’hui, il est à l’hôpital, en compagnie d’une fièvre maligne, et on n’arracherait pas un vers de sa cervelle détraquée ! Ah ! gredin ! que dira de toi la postérité !
H. CRITIC
Soyez tranquille, Henslowe, je le draperai de la belle manière dans le Mercure.
henslowe.
Ça ne me tirera pas d’embarras!
M. PUBLIC
En effet.
HENSLOWE.
Que vais-je devenir, grand Dieu ! Aidez-moi , conseillezmoi! A peine huit jours pour me retourner!... Et la reine qui vient samedi!... je ne peux pas la renvoyer, il faut que je joue à toute force !
Composez vite un autre spectacle, qui soit digne de Sa Majesté.
HENSLOWE.
Mais, hélas I je n’ai que des vieilleries informes, des haillons tragiques usés jusqu’à la corde ! La reine se fâchera, le peuple pillera mon théâtre, je serai mis en prison, pendu peut-être, car c’est toujours sur la tète des malheureux directeurs que tout retombe !
M. PUBLIC
Du courage ! vive Dieu ! du courage !.. . un général d’armée ne perd pas la tète la veille d’une grande bataille.
HENSLOWE.
Merci, monsieur Public.
M. CRITIC
Partons-nous?
M. PUBLIC
Me voici. Hcnslowe, je fais mille vœux pour que vous sortiez de ce mauvais pas.
M. CRITIC
Et si vous êtes pendu... (mouvement d'Heotiowe) eh bien, j’imprimerai votre éloge dans le Mercure.
HENSLOWE.
Merci, ne vous pressez pas. (h. crîtic et m. puiüc sortent.) Eh bien, oui ! j’en sortirai de ce mauvais pas! ... Tout le monde sur le pont ! César et Pompée se seraient tirés d’affaire, Henslowe s’en tirera! (Élevant u voit.) Tout le monde sur le pont!