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De M. Jean Lorrain
Il faut convenir que cette Claudine est une personne qui, depuis deux ans, a fait beaucoup parler d'elle : elle sest tirée à cinquante mille comme du Zola ou du Mirbeau, et s'est fait même mettre en pièce par M"" Polaire, invraisemblable de minceur. Egyptienne et brucolaque i^cliché connui, exquise en son sarrau tacbé d'encre décolière insatiable et rebellée... Claudine en Méncuje est un livre que les maris ne peuvent laisser lire à leur femme, à moins que ce ne soit un livre que les femmes ne se soucient pas de laisser lire à leurs maris.
Les Liaisons danfjereiixex du xx*" siècle, a-t-il été cbucboté, insinué et redit Willy a, sans le vouloir, écrit Le plus heureux des 7'rois, et nous voici loin de Mademoiselle Giraud, ma Femme, que l'époux trompé noyait bel et bien de ses propres mains.
Le mari de Willy, lui, fait de ses propres mains le ménage de Claudine en MthuKje ; mais la surprise de ce livre c'est que, jusqu'ici libertin, il devient tout à coup moral...
Le Journal, 29 mai 1902.
De M. Jacques Bain ville
sur CLAUDINE A PARIS
On a le plus vif plaisir à revoir la jeune Claudine. Abandonnant l'école de Montigny et ses fantaisies dont elle conserve un alangui souvenir, c'est de Paris qu'elle écrit son histoire dans une langue mêlée, imprévue et savoureuse.
Exquise créature qui se permet toutes les libertés de parole et d'imagination, mais qui sauve tout par sa « tenue ».
Si elle n'a pas de vice, elle n'a pas davantage de vertu, à la vérité. Dans une ignorance absolue de ce que peut être le péché ; elle ne « fait pas mal », comme elle dit avec une naïveté picpiante et nouvelle dans sa bouche, parce qu'elle na « même pas l'envie de faire mal ».
Un docteur dira donc qu'elle n'y a point de mérite. Et ce ])ourrait porter un profane à la traiter de petit monstre — quand on se rappelle avec cela comme elle battait méchamment sa Luce — si le débat généreux qui termine le livre ne montrait que la froide interlocutrice des colloques avec le joli Marcel est bien la meilleure petite fille qu'on puisse imaginer.
Et malgré tout, malgré que ce roman finisse honnêtement par un mariage et qu'on n'y commette point tout ce ([u'on trouve à l'ordinaire dans les fables de certains moralistes patentés, il ne manquera pas de gens pour crier au scandale. Claudine à Paris, nous donnera donc l'occasion de rappeler que l'on doit distinguer la simple licence et la pornographie. Crébillon et le marquis de Sade, Willy et M. Octave Mirbeau. Il est une manière lourde, sérieuse, tendue,de traiter certains sujets, de les mêler à des questions d'un autre ordre et d'intéresser la sensualité à l'effet d'obscurcir la raison : ainsi fait un Zola pour i' « idéal moral », un Tolstoï pour 1' « idéal social » ; ainsi M. Joseph Reinach peignait les tortures physiques de Dreyfus afin d'émouvoir les nerfs
l'ortrail-cliarme de Willy par Léandic.
en même temps qu'il exaltait l'imagination métaphysique par des appels à la justice abstraite : mettant de la sorte les esprits hors d'état de se former mi jugement raisonné. Et n'était-ce pas ainsi déjà que procédaient Rousseau et Diderot ? Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que les poèmes d'un Hugo, qui ébranlent la sensibilité en faveur de chimères politiques, sont aussi de la pornographie en quelque manière. Il est tels livres de Michelet — et je parle des livres d'histoire pure — qui exercent plus de ravages chez un adolescent que les romans dont le gardent soigneusement ses maîtres. A l'amusement que donne à la curiosité sensuelle un conteur licencieux, on ne peut comparer le désordre que portent dans les. esprits les écrivains romantiques et sentimentaux. Et les pages les plus chastes de Travail éveillent dans de jeunes cœurs des passions plus funestes que toutes les effronteries de la Claudine de Willy.
L'Aclion Française, lo janvier 1901.
De M. André Beauniër
sur CLAUDINE A l'ÉCOLE
C'est le journal d'une petite pensionnaire. Ces œuvres sont souvent un peu fades. Oh ! ne craignez pas ici cet inconvénient. Non, pas du tout. Et parce que Willy prétend en avoir reçu le manuscrit « noué d'une faveur rose », ne vous hâtez pas d'en abandonner la lecture à des fillettes excessivement candides. Cette petite Claudine de quinze ou seize ans n'avait pas ses yeux dans sa poche ; même elle était merveilleusement clairvoyante. Il se passait de singulières choses au pensionnat de Montigny-en-Fresnois. Claudine a tout vu, tout raconté, avec une
ingpniiilô|)res([ii(> iii(iiiiélante,el l'on admire la sûreté (le riiiroriiialioii chez cette précoce petite personne. Elle a vu ceci et cela, etc. KUe a vu aussi de très amusants délégués cantonaux, actifs, sûrs d'euxmêmes, confiants dans l'importance de leur mission,
par Cappiello
préoccupés d'inspirer autour d'eux une crainte respectueuse, préoccupés aussi de plaire ; et des institutrices mélancoliques, et d'autres qui sont intrigantes, ou bien coquettes, ou bien pédantes, ou bien délurées, et parfois aussi tout cela tout ensemble ; et des examinateurs et des candidates, ceux-là très intimidants, celles-là peu timides. La scène des examens est déli-
cieuse et les types divers de tout ce petit monde des écoles sont attrapés avec une verve charmante, un entrain, une gaieté plaisante. A présent Claudine a son brevet : «Adieu, la classe, adieu. Mademoiselle... adieu, féline petite Luce et méchante Anaïs ! Je vais vous quitter pour entrer dans le monde ; — ça m'étorinera bien, si je m'y amuse autant qu'à l'école. «... Ça ne m'étonnerait pas qu'elle s'y amusât autant qu'à l'école; même c'est bien à craindre... Mais comme elle écrit, cette Claudine ! avec quelle habileté, quel esprit, quelle délicatesse ! comme elle sait dire les choses les plus difficiles avec un art subtil, — subtil et simple, presque classique, si je ne me trompe. Willy peut être fier d'avoir patronné les débuts d'un si lare et parfait écrivain.
Jouniiil (le.s Débats. 20 mai 1900.
De M. Paul Dupray
aur CLAUDINE A l'école
Dans Claudine à T/ÎVo/e de Willy la note scabreuse est lilée avec une infinie adresse !... C'est seulement quand on a tourné l'ultime page qu'on éprouve un frisson en songeant aux malices expertes et aux savantes curiosités de Claudine, tandis que sous son œil sagace, fureteur et fin, la maîtresse, la sous-maitresse elle délégué cantonal s'organisaient l'existence la plus confortablement immorale. N'allez pas croire au moins que ces mœurs singulières sévissent en toutes nos écoles. Willy n'a point entendu faire le procès de l'enseignement primaire, mais il fallait bien fournir un prétexte à Claudine, lui donner l'occasion dcxercer sa verve, et sa rosserie naturelle. Car elle est incroyablement « rosse », Claudine, et d'une philosophie que ne parviennent à troubler nulle
découverte et nul spectacle. D'ailleurs, pas vicieuse pour un sou : un seul penchant à la tendresse, laquelle ne ségare un instant que pour se donner la joie de souflVir et de pardonner ; car si Claudine est « rosse ') elle n'est point méchante. Peut-être même fera-t-elle un jour une fiancée très savoureuse bien que terriblement avertie, et une mère de famille à la fois honnête et gaie. Nous retrouverons probablement Claudine dans le monde ; elle y entrera chargée de diplômes. Très heureusement douée, elle triomphera aux examens. En même temps quelle méritait la cote damour, Claudine se payait la tête des examinateurs et des camarades. Ici, je l'imagine, Willy n'a point travaillé de chic; si Claudine excelle au calembour, elle sait voir et retenir; elle lui a donné ' et rédigé des notes excellentes. Voilà un petit livre f spirituel, amusant, abondant en croquis exacts. Mais \ on y apprend aux écolières que les professeurs sont t quelquefois ridicules, et (|ue les institutrices ne sont [ pas toujours chastes. C'est évidemment un tort. I Indépendance Belge, 1 août 1900-
De M. Georges Casella
mr les truis Claudine
■ Vivante à la façon des bêtes, Claudine obéit à tous
I ses instincts, et nous la connaissons tapageuse à
: l'école, amoureuse à Paris, inquiète et perverse en
ménage. ISée dans les champs, habituée à vivre au
I grand air, elle suit les cours comme on assiste au
: spectacle, et nulle volonté ne vient entraver la sienne
I impulsive et bizarre. Elle admet tous les vices, les
recherche parfois parce quelle s'en amuse, mais elle
est satisfaite de simplement les contempler.
Tous les préjugés dont elle rit dorment en elle.
Les jeux osés, les histoires scandaleuses, éveillent en son àme de gamin des sensualités de « voyeurn, mais ils n'ont pas plus d'attrait à ses yeux que les gambades capricieuses de sa chatte Fanchette, et quiconque voudrait l'inviter à y prendre part la trouverait le corps tendu et les griffes en avant. Certes, elle regretterait de ne pas provoquer Tamitié un peu spéciale de la petite Luce, elle imaginerait sans doute les raffinements que l'abandon de son ^', amie lui fait deviner, mais ces sensations ne sont ^ qu'un vice superficiel : l'orgueil d'elle-même et sa ehair l'empêchent de se livrer à ceux qu'elle domine ou qu'elle déconcerte. Et ce sera son tour d'être déconcertée lorsqu'elle rencontrera celui qui osera la contredire et la traiter en petite fille. Devant Renaud, elle goûte cette volupté d'être meurtrie, et elle comprend tout à coup Luce qui se pâmait sous ses « taraudées » et « se roulait la tête sur le bord de la fenêtre, là où le bois est usé... » Pour la première fois elle obéit, et elle aime Renaud soudain, d'avoir su commander : « ... obéir malgré soi quand on a mal et bon dans les genoux !... »
" Ma chère petite bête 1 » dit Renaud, et voici Claudine amoureuse avec tout l'abandon d'ellemême, de son corps souple de chatte. Elle étudie avec surprise ses sensations physiques : « mon estomac se repetisse », mon cœur « fait bardado ».Elle se retrouve la même devant l'amour ou devant la colère, parce qu'elle n'est capable, au fond, que de sentiments tumultueux. Tout vibre d'elle lorsqu'elle s'émeut, tout Claudine, avec ses cheveux courts, ses ^' yeux trop longs, ses jupes d'enfant, ses tabliers > d'écolière : « la dentelle de mon petit tablier s'agite sr*" aux battements de mon cœur. » La Claudine insou- ;; cieuse est morte. Elle songe : « Ah ! Claudine, comme tu redeviens enfant en te sentant devenir
Portrait chariçe de WILLV, iiar Lkandhe,
femme. » Et parce qirelle n"éprouve devant Renaud aucune faUsse honte, qu'il est Tami puissant et doux rêvé si bien par elle qu'il lui semble déjà givoir vécu près de lui. « Je lai vu cinq fois, je le connais depuis toujours.') — Elle comprend le secret de tous ses désirs: " Ma liberté me pèse, mon indépendance m'excède ; ce que je cherche depuis des mois — depuis longtemps — c'était sans m'en douter un maitre. » Et comme elle s'offre avec une ingénuité adorable. Renaud, l'homme à femmes, Bcep\'u\ne et blasé, Renaud attendri s'exclame: «Claudine, petite fille renseignée par les mauvais livres, qu'y a-t-il dans le monde d'aussi pur que vous ! »
Mais voici, Renaud mari, n'est plus celui qu'elle entrevit. Faible et peu confiant dans la puissance éternelle de son ascendant, il se prend à choyer Claudine, et nul souci ne l'occupe plus que celui de ne pas la contrarier. Ses moindres volontés sont satisfaites. Les bonbons les plus savoureux lui sont offerts, aucune distraction ne lui est refusée, et Claudine dont les désirs sont innombrables, parce qu'elle a cet instinct animal qui la pousse vers ce qui brille ou ce qui séduit, s'attriste de ne pas avoir à lutter et d'être la même qu'auparavant, libre et jamais contrariée. Ainsi Renaud lui accoi-da la blonde Rézi comme un fruit doré dont elle eût voulu connaître le parfum. Les caractères ne « cordent » plus déjà. Claudine est maîtresse, Renaud est esclave... Il ne faut pas moins (|u'une faiblesse de Renaud — qui succombe lui aussi au charme de Rézi — pour provoquer l'explication nécessaire, la rupture momentanée, après laquelle ils se retrouveront plus près l'un de l'autre, se comprenant enfin : Ils se sont considérés trop comme des exceptions, et Renaud doit être le maître que la folle Claudine a rêvé.
« Il me plaît de dépendre de vous et de craindre
un peu un ami (|ue j'aiine tant... Venez 1 songez (jue je viens d'attendre pendant quatre longs jours, mon cher mari, que vous ne soyez plus trop jeune pour moi ! . . . »
M. Charles-llenri Hirsch, dans un remar([ual)le article, Df Mademoiselle de Maupin à Claudine, étudie les dillérents types de femmes créés parles romanciers français. Puis(iu"il était question de Mademoiselle de Maupin, j'imagine que M. Ilirsch eut pu citer l'étrange Haoule de Vénérande du Monsieur Vénus de Rachilde, elle eût servi à faire ressortir plus violemment l'antithèse qui existe entre la vertueuse Claudine et les femmes perverses auxquelles on l'accuse de ressembler.
M. Willy a créé un type nouveau et Ta soutenu durant trois volumes. N'est-ce pas la meilleure louange qui puisse lui être adressée? J'ajoute que le style des trois Claudine, particulièrement de Claudine en ménage est d'une pureté absolue et d'une hai'monie plaisante.
Revue dorée, novembre 1902.