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vante trop bonne et trop simple ne soupçonnera rien de ce qui peut être mal ou dangereux pour la gamine. Un vieux père, savant que ne préoccupent que ses mornes et absorbantes recherches, ne devinera rien de l'éclosion maladive d'une sensualité anormale.
Claudine s'éduque elle-même et vous pensez quel est l'état d'esprit de la jeune fille qui arrive à Paris très curieuse, innocente encore et pourtant déjà si perverse, pas jolie mais au minois étrange, aux yeux troublants, aux cheveux frisés attirants qui obligent à l'attention et provoquent l'émotion involontaire, prémices d'un désir souvent malsain et très impérieux.
Claudine révolutionne ceux qui l'approchent. Elle tente à tout âge. Un gamin s'éprend d'elle, l'abandonne pour des passions plus particulières ; Claudine va de
l'un à l'autre sans aimer personne ; montre surtout de la tendresse pour soi-même et pour sa chatte Fanchette, ce en quoi elle fait preuve d'une sûre intelligence encore que légèrement égoïste. Et en lin de compte voilà Claudine qui accepte un mari.
Et notez qu'elle choisit, malgré l'appa-
rence, le mari qui lui convenait. Nous ne voyons pas Claudine suivre l'ornière d'un sentier battu. Lui prêter une de'cision pre'vue, logique, c'était aller à l'cncontre de la vérité'. Claudine devait prendre ce mari déjà vieux, très éloigné de ses fringales sensuelles, très pondéré à côté de ses écarts d'imagination, d'actes et de langages.
Voici Claudine mariée. Et Willy continue, avec la même spirituelle audace, à nous conter l'âme de son héroïne et ses extraordinaires aventures amoureuses. Et ceci est tellement énorme de perversité, il y a de part et d'autre, chez Claudine et chez Renaud son mari, un si formidable mépris des conventionnelles traditions et des moralités admises que le critique se trouve embarrassé. Peut-on approuver l'auteur et faut-il recommander son livre ? Claudine en ménage est-elle une vérité ou un scandaleux paradoxe, une fantaisie grivoise tout bonnement ? Hélas ! je crois pouvoir avouer que tout ce qu'on trouve en ce roman n'est que trop vrai et j'ose dire que ceux qui peuvent lire, qui savent lire un volume avec l'idée d'en tirer un profit d'enseignement et non dans un seul but de curiosité malsaine., doivent lire Claudine.
Claudine est mariée. Claudine est amoureuse. Claudine aime son mari, elle l'aime profondément, sûrement. Elle le prouve en plus d'une occasion et surtout à la fin du livre lorsque, revenue au village paisible et joyeusement pittoresque, elle appelle à soi le grand ami très cher. Malgré cela Claudine trompe son Renaud. Ou plutôt non. Mais elle exagère une amitié affectueuse qu'autorisait, que favorisait son mari. Et voilà où se révèle la maîtrise de Willy psychologue. (Il est inutile encore de louanger la perfection de Willy). Willy nous montre l'inéluctable fatalité de cette passion de Claudine et de son étrange amie, la blonde et voluptueuse Rézi. Il parvient à nous faire admettre, à légitimer la complaisante facilité de Renaud. Mais il y a derrière tout cela autre chose et mieux que de vulgaires amours et des adultères à extraordinaire modernisme. Claudine et Renaud et même Rézi ne sont pas de notre temps. Ce sont des êtres très lointains, qui ont vécu dans un passé bien éloigné, qui revivrait peut-être dans un avenir pas très prochain. Claudine dans les bras de Rézi, ce n'est pas une enfant de Lesbos à l'affût de sensations rares, — il me semble que c'est
une fille de la Nature, une amoureuse franche et libre qui ne voit dans la créature quelle qu'elle soit qu'un objet d'amour et d'admiration et de joie. Renaud, c'est un épris de beauté. Et pour eux tout le mensonge conventionnel de nos âges de perversion est lettre morte et dans la splendeur de l'étreinte, la saveur du baiser, la grâce de la forme ils ne voient que la magie ravissante des choses toutes simples, toutes admirables de la Nature.
Renaud, un beau jour, prend Rézi dans ses bras. C'est la logique qui se poursuit. Et où tout ceci est faussé, où l'éclat est inattendu, c'est lorsque Claudine se fâche, n'admet pas cette double trahison de son mari. Ici Claudine rentre sous la tutelle des préjugés et, à ce moment seulement, il m'a paru que le livre devenait immoral.
Quoi qu'il en soit, Claudine est un type qui restera et Willy aura la gloire durable d'avoir attaché son nom à cette création d'une unique figure de femme amoureuse, vicieuse, sincère, émouvante, étrange, curieuse, très exacte et inquiétante.
D'Emmanuel Glaser.
La J/laîtresse du Prince Jean
Willy aura eu décidément sur ma destinée une bien néfaste influence, et si mes tempes sont prématurément dégarnies et blanchies, je sais du moins à qui m'en prendre : c'est lui, sinon le seul, du moins le grand coupable.
Et je n'exagère rien. Songez que, pour la deuxième fois dans la même saison, la tâche m'incombe de rendre compte d'un livre sorti de cette plume trop experte aux récits libertins. Et, si l'on veut bien réfléchir à l'effort que je dois m'imposer pour parler congrùment — comme il convient dans ce journal — d'œuvres aussi incongrues ; si l'on veut supputer les périphrases, les métaphores et les circonlocutions qu'il me faut combiner pour traiter — sans latin — de si périlleux sujets, on conviendra que j'ai bien raison de me lamenter sur mon sort.
Il me reste bien une ressouree, celle de maudire Willy et de l'invectiver, et je ne m'en ferai pas faute ; je vais même commencer par là.
Oui, certes, Willy est un grand coupable
• — je le dis sans ambages — d'employer, ainsi qu'il le fait, un si incontestable talent, une verve et une fantaisie, tout à la fois si primesautières et si savantes, à peindre des tableaux sur lesquels il convient de Jeter prudemment un voile de dt'cenee et de protection.
Avec l'esprit qu'il de'pense sans compter, en prodigue qu'il se sait à l'abri du conseil judiciaire, il pourrait nous donner tant de choses charmantes, dont le chroniqueur aurait tant de plaisir à détailler et à recommander les séductions ! Mais non ' Willy, qui a commencé depuis longtemps, déjà à scandaliser et à désespérerles gensvertueux, persiste diaboliquement dans ses errements et dans ses erreurs, et non content d'avoir par trois fois porté sur les fonts baptismaux sa Claudine toujours renaissante, il nous initie aujourd'hui aux aventures de la Maitî'esse du prince Jean.
Après celle-là, par exemple, je crois qu'il faut tirer l'échelle, et aussi le rideau, et il convient d'espérer que la vertu — cette grande muette qui sommeille au fond du cœur de Willy — voudra bien se décider à parler et à lui dire : « Tu n'iras pas plus loin ». N'y comptons pas trop cependant:
Willy est plus sourd encore que sa vertu n'est muette !...
Du moins, cette MaitresseduPrince Jean, a un mérite : elle ne prendra pas son lecteur en traître. Elle arrive à lui munie d'un casier Judiciaire propre à le mettre en garde : dès avant son apparition, elle fut poursuivie, jugée et condamnée ; aussi, ceux qui voudront aller plus loin que la couverture du livre et en sortiront le rouge au front sauront à qui s'en prendre ; ils auront été prévenus.
Je sais bien que l'éditeur, malin, a placé en tète du livre la délicieuse plaidoirie où M. Paul-Boncourt entreprit de démontrer à la justice de son pays que la Maîtresse du prince Jean n'était, mon Dieu, pas si immorale qu'on le voulait prétendre ; je sais bien qu'il l'a fait avec un luxe étonnant de verbe, d'esprit et d'aimable sophisme, et qu'il a réussi à être persuasif puisque je m'y suis laissé prendre et que j'ai lu le livre.
Cette lecture m'a édifié — si j'ose dire — et je puis affirmer, en connaissance de cause que ce roman, même « épousseté », est terriblementscabreux. Je le sais d'autant mieux que j'ai lu jusqu'à la dernière page — il me faut faire mon mea culpa — car trop sou-
Autographe de M^^ Colette Willy
vent le rire et le sourire de'sarmèrent ma colère ; et ainsi j'ai connu complètement les aventures de ce prince fantôme et de cette trop réelle et plantureuse Gaétane, et j'ai fréquenté le poète carottier Lauban, et Smiley, le littérateur, et aussi Pimmuable Maugis, Journaliste notoire, qui ressemble à Willy comme un frère et qui en est très lier, le monstre ! J'ai vu, j'ai lu tout cela, et malgré moi j'y ai pris plaisir.
Du moins, pour m'en punir et pour me réhabiliter à mes yeux, je devais mettre en garde mes contemporains contre la séduction de la Maîtresse du prince Jean, leur affirmer que c'est un livre à ne pas lire et, puisque j'ai été victime de ma curiosité, empêcher les autres de céder à la leur, car s'ils ouvrent le livre, ils sont perdus, ils feront comme moi, ils iront jusqu'au bout.
Le Figaro, 3i juillet i()o3.
De Frédéric Charpin.
y\/\\\y provincial
Ainsi, sous un air de paraduxe, c'est une viirité que Willy lui-même ne perd pas les profits, qu'on peut tirer de la Province ou, pour mieux dire, de
nos provinces.
Ce n'est pas à Paris qu'il est ne, et si plus tard il est devenu le plus spirituel, le plus subtilement raffiné des auteurs parisiens, ce serait presque le cas de lui appliquer cette impertinence charmante : « Un parisien, c'est un provincial qui a mal tourné. »
Résumons-nous : Willy sst d'abord provincial par ses Histoires Normandes écrites en collaboration avec les Trézénik. Tout le pays percheron revit, dans ces petits récits pleins de finesse et de bonhomie, très régionalistes puisque le but des auteurs fut de leur faire exprimer l'âme d'une région française.
Ce provincial nous le retrouvons dans Claudine à l'Ecole. Le tableau de la ^ie scolaire dans un petit village du Gâtinais, les ébats de l'écolière dans ses champs favoris, son gazouillis où passent les exprès-' sions locales comme un son de hautbois dans une pastorale, est-ce donc parisien tout cela ?...
Malgré tout le piment boulevardier de ces romans, on y découvre toujours un léger goût de terroir. Le plus étonnant c'est qu'on ait à faire cette observation pour la Mùme Picrate elle-même : relisez le voyage en Bretagne.
Je n'oserais pas soutenir que Maugis est lui aussi provincial. Pourtant on pourrait citer certaines chroniques de VEclio de Paris signées Henry Gauthier-Villars ; celles par exemple sur le Fervaal ou YEtranger de Vincent d'Indy. Le critique y félicite ce maître d'avoir utilisé les thèmes populaires des provinces françaises. Je crois que c'est là encore une tendance « régionaliste ^' et VOuvreiise elle-même partage cette mr.nière de voir. •
Arrêtons-nous, pour ne pas trop faire de Willy un provincial malgré lui. Notons que l'on peut éviter les ridicules de la Province et savoir prendre dans nos- provinces de très précieuses inspirations, (Test
ce qu'a su faire, avec l'habileté d'un parisien, le provincial Willy.
I Revue des dispensés).
D'Emmanuel Glaser.
La Dernière de Willy
Il y a quelques semaines, nous étions, en littérature aussi bien qu'en politique, plongés dans les délices de la « trêve des confiseurs ». Les livres à scandales ou à audaces s'étaient modestement éclipsés derrière la littérature aimable, reposante et inoffensive des étrennes ; c'est d'ailleurs une tradition, et il ne s'était jusqu'à présent jamais trouvé personne pour manquer de respect à cette trêve des confiseurs.
Malheureusement, W'illv était là, et chacun sait que ce diable d'homme a pourprincipe de ne respecter rien, — surtout des choses respectables — et il s'est imaginé qu'il serait drôle de venir jeter le désarroi dans cette paix universelle et mêler aux douces et bénignes friandises du nouvel an, un peu, beaucoup, passionnément de poivre ! que dis-jc, du poivre, il a mis du picrate dans nos boites de bonb(Mis, et tandis que les
éditeurs s'évertuaient à moraliser 1 es petits et les grands en les amusant, Willy paisiblement, lançait la Môme Picrate.
La Môme Picrate! quel titre seigneur! — et songez qu'il n'est rien auprès de ( e qu'il abrite, et que derrière ce mur scandaleux, bariolé, imagé par la silhouette de Willy en galante compagnie, il se passe énormément de choses que je me garderais bien de vous raconter.
Pourmoi qui suis, par bonheur un homme plus respectueux qileWilly, j'aurais eu scrupule à parler, il y a quinze jours, au milieu des étrennes, de cette terrible et fulminante « Môme Picrate », mais j'ai reculé pour mieux sauter, et il me faut bien aujourd'hui dire un mot de ce livre dont tout le monde parle et que trop de gens lisent.
Eh bien ! il est joli ce livre, et c'était vraiment bien la peine d'anéantir Claudine d'indécente mémoire pour faire renaître la Môme Picrate !
Les gens vertueux n'ont pas gagné au change, et ']z vous prie de croire — sans y aller voir — que cette danseuse excentrique n'a rien à envier à celle qui l'a précédée dans la carrière : ses lettres manquent d'orthographe, et ses propos sont dénués d'élégance
littéraire, mais ils sont, en revanche, terriblement épicés, — quant à ses aventures, elles dépassent, Je crois bien, tout ce qu'on peut imaginer dans le genre cher à Willy : et pour les conter, il faudrait tout à la fois la verve et l'impudeur d'Enry Maugis — inséparable compagnon de Willy et protagoniste infatigable de toutes ses comédies, — à mon regret, Je n'ai pas la première de ses qualités, et Je me glorifie d'être dénué de la seconde.
Et, au milieu de tout cela, Je trouve dans ce livre des pages — de rares pages — où Willy, oubliant un instant qu'il a pris à tâche de scandaliser et aussi d'égratigner ses contemporains — nous montre qu'il pourrait écrire tout autre chose, et que son talent lui permet d'exprimer des sentiments délicats et charmants et des nuances Jolies ; il pourrait, mais il ne veut pas ; il préfère continuer à écrire des livres qu'il convient de laisser prudemment dans l'étalage des libraires, — ou d'enfermer avec soin dans quelque coin caché de sa bibliothèque, si on a eu l'imprudence de les acheter.
Le Figaro, lO janvier 1904.
De Paul Dupray
Claudine s'en va
N'ayant plus rien à nous dire, Claudine a pris le sage parti de s'en aller. Elle fait bien. Annie aurait fini par la supplanter, — cette Annie qui est une Claudine un peu, une Claudine qui s'ignore, — et que la vraie Claudine va aider à prendre conscience d'elle-même. Après quoi elle disparaîtra pour jamais. Mais oyez les confidences d'Annie...
Dès que son mari, Allain, fut parti pour les Ame'riques où il avait affaire, — Annie eut l'idée qu'elle ressemblait à un tout petit bateau qui s'en irait à la dérive sur la mer immense. Ce petit bateau qu'était Annie avait perdu son pilote. Et quel pilote ? Allain tenait le gouvernail d'une main ferme et impérieuse. Il guidait sa frêle, sa négligeable, son insignifiante petite femme à travers les récifs de la vie orageuse. A-t-on coutume d'interroger les barques sur la direction qu'elles voudraient suivre ? Et comme il considérait Annie comme une très petite chose — comme une petite chose sans importance aucune et absolument incapable de s'orienter elle-même à travers les con-
Jonctures difficiles de la vie, il lui avait laissé un « emploi du temps » qu'elle devait consulter sans cesse et où le pilote avait à peu près tout prévu. Allain avait même prévu qu'elle saurait accrocher un peu de son cœur aux longs cils de l'étrange et attirante Claudine : aussi l'avait-il mise en garde contre une intimité et des contacts qu'il jugeait dangereux. Mais, en l'invitant à fréquenter une sœur qu'il avait et qui s'appelait Marthe, il n'avait pas prévu que, précisément de l'intimité avec cette Marthe, viendrait la catastrophe qu'il redoutait le plus, — c'està-dire l'émancipation d'Annie. Cette Marthe avait une grande qualité. Elle ressemblait à son frère. Elle était autoritaire, pratique et libertine. Elle avait pour mari un romancier notoire dont elle soumettait le talent à une culture intensive — et qu'elle ne trompait pas seulement pour le plaisir. Annie ne fut pas longue à s'apercevoir que Marthe tenait l'infidélité pour recommandable dès qu'elle était lucrative. Elle s'en aperçut, et aussi que Claudine avait presque toutes les vertus qui manquaient à Marthe. Annie acquit ces expériences diverses à Bayreuth, où Willy emmène tous ses personnages, par suite du goût effréné, incorrigible, qu'il a de nous
parler musique — ce qu'il fait d'ailleurs, vous le savez, avec beaucoup de verve, de compétence et d'autorité. Or, quand Annie arriva à Bayreuth, elle venait de constater avec inquiétude que les communications transocéaniques de. son « maitrc » la laissaient sans joie. Mais il lui arriva, un jour, de surprendre sa belle-sœur sur les genoux du critique Maugis, qui était alcoolique, insolent et vieux. Et son àme connut le dégoût, — et dans le même temps le désir de la liberté. Car elle savait que Marthe n'aimait point Maugis : mais il était influent et ne refusait point, si d'aventure il en était requis, — ■ d'acquitter les factures. Comme on lui avait défendu de fréquenter chez Claudine, Annie y courut. A qui donc, en effet, mieux qu'à Claudine, pourrait-elle confier l'émoi récent et les clartés toutes neuves de sa petite àme ? Claudine prêta l'oreille aux confidences d'Annie, puis l'envoya à la campagne. C'est qu'elle avait senti que peut-être elle allait aimer un peu trop cette amie malheureuse ! Or, elle avait résolu de ne plus se distraire par des amitiés féminines, du grand amour qu'elle ressentait de plus en plus pour Renaud. Il lui restait du moins un goût très vif pour la
WiLLY ET Polaire
avant « Claudine » aux
Bouffes-Parisiens
Dessin de Cappiello.
fantaisie ei l'irrévérence. Elle put heureusement le satisfaire en correspondant avec Maugis — lequel était allé à Béziers pour les fêtes de Parysatis dont il rend compte avec ironie et truculence. Car, pour peu que vous aimiez la diversité, Willy vous donne à choisir entre S2s deux manières qui sont au surplus, Tune et l'autre, des plus agréables. Si bien qu'après avoir goûté, comme il convient, le délicieux journal d'Annie, vous prendrez plaisir aux rosseries de ce Maugis, • — qui, écrivant à Claudine, n'avait garde d'oublier qu'elle n'aimait point les fadeurs.
La Grande Revue, Mai mol''.
Te M. Marcel Boulestin
L'année que Willy naquit ne fut marquée par aucun autre événement exceptionnel. A cette époque il s'appelait, avec plus d'emphase, Henry Gauthier-Villars. 11 lut d'abord dans les astres et les livres d'astronomie, puis se tourna vers l'histoire naturelle. Le Chat-\oir le guettait où il publia des fantaisies étincelantcs de mauvaise foi.
Un jour, entendant Mii^iioii, il eul une révélation et comprit soudainement ce qu'était la pire musique ; tout ! que devait-elle être ? Rien !... Après une nuit passée dans son poêle à réfléchir, il décida d'être critique musical. Ainsi commencèrent les Lettres de l'Ouvreuse dont la renommée fit pâlir et trembler les étoiles (de théâtre).
Il écrivit des romans et des études historiques pour ne pas se faire remarquer, jusqu'au jour où il s'occupa dcClaudine. A partir de cette époque, nous avons des ni. seignements plus exacts encore que contradictoires sur sa vie publique et privée. Elles se confondent étroitement.
Doué d'une infernale adresse à faire croire au public ce qui n'est pas et à lui dérober ce qui est, Willy sut tremper les plus perspicaces historiographes. Quel lecteur, même averti, pénétrera le mystère de cette divinité en trois inquiétantes hypostascs : Claudine, Colette, Polaire ? Quant à la
trimourti WilJy-Renaud-Maugis Dans l'esprit
desdits lecteurs, potiniers, et qui s'appuient sur des faits d'ailleurs véridiques mais soigneusement dénaturés, l'ordre de ces facteurs est interverti et, dirai-jc, inverti. La vérité est que, Claudine dénichée, Willy, repris par sa première passion, l'astronomie, s'éprit d'alpha de la Petite Ourse ; après quoi, il retourna à sa chère zoologie, d'où son intérêt pour le Friquet.
Les raisons qui déterminent en lui ces brusques changements sont — pure hypothèse — le caractère même dj cet homme, fantasque, capricant et volontaire, qui, soucieux de cacher des vertus, se plaît à brandir l'orgueil de ses vices — comme un sabre au soleil ; son amour du nouveau et du renouveau ; le sadique agrément qu'il trouve à alimenter de scandales les salons de la ville, et, par-dessus tout, son bon plaisir.
Ce gendelettres est une des plus curieuses figures de ce commencement de siècle flétri par les moralistes, les historiens, les journalistes, voire les députés. Il appartiendra à l'érudit impartial de fixer définitivement la place et le caractère vrais de cet lK)i!;nie à plusieurs noms, dj cette âme à plusieurs
facettes. Nous sommes trop près de lui et de son ère pour en discourir justement.
Il portait, le jour qu'il découvrit l'étoile Polaire, un chapeau de forme haute, de feutre et à bords plats, un complet d'étofte pelucheuse, cette étoffe que les Bretons appellent « tweeds » et un gilet rouge ; il fumait des cigarettes à bouts dorés faites pour lui, dit la Chronique, de tabacs qui nous sont inconnus.
PETITE REVUE Dl" MIDI, lO Uiai U}!)'}.
d'Henry Albert
WiHy
N'étant pas ministre, ni même Sénateur, non plus que préfet, Bien que j'aime le travail fait.
J'ai peu de loisir pour la flème
Au rebours du roi dVvetot, Je dors fort peu, quoique sans gloire. Et, couché tard dans la nuit nf>irc.
Le matin je me lève tôt.
D'une œuvre, une autre me repose ; Dans les tiroirs les plus divers J'enfourne des chansons (en vers).
Sans compter les romans (en prose).
C'est gai. Ça l'est depuis vingt ans Et, comme le vieux, je persiste ; N'empêche que je serais triste.
Parfois, si j'en avais le temps,
Si j'en avais le temps encore.
Je regarderais couler l'eau, Tandis que le tremblant bouleau S'éclaire de lune ou d'aurore.
Et, dans un rêve je me vois
Près de Claudine aux yeux magiques,
Oubliant toutes les musiques
Pour écouter rire sa voix.
Ainsi se présente lui-même M. Willy, et voici comment l'Ouvreuse nous l'offrait il y a quinze ans:
« Willy est un blond clairsemé, poupin, un peu fat, de grosses lèvres de jouisseur, des yeux de myope, frais encore. A des succès féminins nombreux et le laisse savoir. En musique, ne possède que des notions délicieusement vagues... (i). «
Et M. Willy continue à se blaguer lui-même avec une exagération qui indique assez qu'il ne faut en rien croire. On le reconnaîtra mieux dans ces lignes de M. Henry Bataille :
^\ILLV
« La vie n'a pas déformé le bonheur tranquille des lignes. La volupté laisse seule quelques empreintes molles... Est-ce la volupté ? On sent en tous cas que le rire n'est pas le but de cette intelligence... On doute... C'est trouble... Qu'est-ce? » (Têtes et Pensées. Ollendorf igoi^.
En parallèle à cette esquisse tracée par un ancien ami, nous citerons ce passage d'Ahnienne, témoignage posthume d'un attachement qui ne s'était pas démenti. Willy, parmi nous tous, sous le nom de Silly, se profile un instant aux pages de ce livre :
(1) Art et Critique, numOro 58, du 7 décembre 15
« Physiquemeni, Silly est chauve. — il serait inutile de le nier. Je n'apprendrai à personne que son « genre de talent » consiste à oser le plus impudent mélange d'érudition et de fantaisisme. Les circonstances en ont fait le critique musical que vous savez, mais soyez sur qu'algébriste il eût fait du calcul intégral par calembours... et c'eût été très bien aussi.
« Silly est marié. Il appelle sa femme Jeannette.... vous croyez peut-être que c'est parce qu'elle s'appelle Jeanne ? pas du tout, elle s'appelle Renée ; Jeannette est son nom de famille. En échange elle l'appelle Silly comme tout le monde... Personne n'a jamais su le prénom de Silly. Elle l'appelle aussi « le doux jMaîtrc », « le gros Chat, », « la Doucette », et » le Bleu »... Ces appellations conviennent à des circrnstances particulières... Jeannette est gracieuse et jolie. »
Jeannette... c'est-à-dire M"" Gabrielle Claudine Colette, fille du commandant Colette, que Willy alla chercher dans sa lointaine province pour l'épouser. Qui donc ignore cette élégante silhouette de jeune femme intelligente qui s'est faite la collaboratrice et la camarade dévouée de son mari et qui a publié rccemn:ent de si délicieux D'aîogiics de Bâtes. Son image reste inséparable de celle de Willy. Aux grands grands jours de Paris, aux fêtes et aux premières, elle sourit dans l'ombre du feutre à bords plats dup^rede Claudine. Ft, de la sentir à son bras, curieuse et gracieuse. M. l'enry Cauthier-\"illars semble plus heureux, plus bien\-eillant. Car, malgré tout, c'est un grand fond de bonté qui remplit le caur de \\'illy. Aujourd'hui, dans la gloire, il den^.eure tnu'i urs l'homme simple, spirituel, un peu enfant qu'il était aux premiers -spectacles des théâtres d'art de 1886 à 1896. Certes, il a fallu ajouter de nouveaux traits à son image,
mais dans ces anciens portraits on retrouve déjà les lignes essentielles qni caractérisent pour nous le Willy d'à présent.
Caractère spontané, esprit habile et naïf, il a gardé, semble-t-il, quelques-unes des qualités de la fillette parisienne ; cette tendresse, cette douceur dissimulées sous le masque de l'ironie, nous disent assez les inquiétudes secrètes d'une âme que blessent plus qu'on ne croit, les injustices, les soupçons ou les haines. Serviable, il a montré en "maintes circonstances, que ses rancunes ne tenaient pas devant le malheur. Confiant, plus qu'il ne veut U paraître en la loyauté d'autrui, il a la colère facile et promptement apaisée. Et ces divers côtés nous expliquent déjà son patriotisme ardent, étalé si souvent et dont l'expression souleva jadis, à cause d'une hyperbole de langage, tant de clameurs indignées à tort (i).
Ils nous expliquent aussi ces nombreuses polémiques, son vif désir de ne pas laisser égarer l'opinion sur son compte.
De Georges Casella
Les Trois « Claudine »
Vivante à la façon des bêtes, Claudine obéit à tous ses instincts, et nous la connaissons tapageuse à VEcole, amoureuse à Paris, inquiète et perverse en Ménage. Née dans les champs, habituée à vivre au grand air, elle suit les cours comme on assiste à un spectacle, et nulle volonté ne vient entra-
(1) Enquête sur le Protestantisme, Action Française, 1& mai 190J. Discours de M. Ldon Bourgeois, eto.
ver la sienne, impulsive et bizarre. Elle admet tous les vices, les recherche parfois parce qu'elle s'en amuse, mais elle est satisfaite de simplement les contempler. Tous les préjugés dont elle rit dorment en elle. Les jeux osés, les histoires scandaleuses, éveillent en son âme de gamin des sensualités de « voyeur », mais ils n'ont pas plus d'attraits à ses yeux que les gambades capricieuses de sa chatte Fanchette, et quiconque voudrait l'inviter à y prendre part la trouverait le corps tendu et les griffes en avant. Certes, elle regretterait de ne pas provoquer l'amitié un peu spéciale de la petite Luce, elle imaginerait sans doute les raffinements que l'abandon de son amie lui fait deviner, mais ces sensations ne sont qu'un vice superficiel : l'orgueil d'elle-même et de sa chair l'empêche de se livrer à ceux qu'elle domine ou qu'elle déconcerte. Et c.^ sera son tour d'être déconcertée lorsqu'elle rencontrera celui qui osera la contredire et la traiter en petite fille. Devant Renaud, elle goûte cette volupté d'être meurtrie, et elle comprend tout à coup Luce qui se pàma't sous ses « taraudées » et ■< sj roulait la tète sur le bord de la fenêtre, là oa le bois est usé... » Pour la première fois elle obéit, et
elle aime Renaud soudain, d'avoir su commander : « ...obéir malgré soi quand on a mal et bon dans les genoux !.. »
« Ma chère petite- bête ! » dit Renaud, et voici Claudine amoureuse avec tout l'abandon d'elle-même, de son corps souple de chatte. Elle étudie avec surprise ses sensations physiques : « mon estomac se rapetisse », mon cœur « fait bardado ». Elle se rjtrouve la même devant l'amour ou devant la colère, parce qu'elle n'est capable, au fond, que de sentiments tumultueux. Tout v!bre d'elle lorsqu'elle s'émeut, tout Claudine, avec ses cheveux courts, ses yeux trop longs, ses jupes d'enfant, ses tabliers d'écolière : « la dentelle de mon petit tablier s'agite aux battements de mon cœur ». La Claudine insoucieuse est morte. Elle songe: « Ah 1 Claudine, comme tu redeviens enfant en te sentant devenir femme ». Et parce qu'elle n'éprouve devant Renaud aucune fausse honte, qu'il est l'ami puissant et doux rêvé si bien par elle qu'il lui semble déjà avoir vécu près de lui — « je l'ai vu cinq fois, je Ij connais depuis toujours » — elle comprend le secret de tous ses désirs : « Ma liberté me pèse, mon indépendance m'excède ; ce que je cherche depuis des mois —
Paul Berger, photo
Polaire dans « Le Friquet »
■depuis longtemps — c'e'tait sans m'en douter un maitre. « Et comme elle s'offre avec une inge'nuité adorable, Renaud, Vhomme à femmes^ sceptique et blasé, Renaud attendri, s'exclame : « Claudine ! petite fille renseignée par les mauvais livres, qu'y a-t-il dans le monde d'aussi pur que vous ! »
Mais voici que Renaud mari, n'est plus celui qu'elle entrevit. Faible et peu confiant dans la puissance éternelle de son ascendant, il se prend à choyer Claudine, et nul souci ne l'occupe plus que celui de ne pas la contrarier. S^s moindres volontés sont satisfaites. Les bonbons les plus savoureux lui sont offerts, aucune distraction ne lui est refusée, et Claudine, dont les désirs sont innombrables, parce qu'elle a cet instinct animal qui la pousse vers ce qui brille ou ce qui séduit, s'attriste de ne pas avoir à lutter et d'être la même qu'auparavant, libre et jamais contrariée. Ainsi Renaud lui accordera la blonde Rézy comme un fruit doré dont elle eut voulu connaître le parfum. Les caractères ne « cordent» plus déjà. Claudine est maîtresse, Renaud est esclave... Il ne faut pas moins qu'une faiblesse de Renaud — qui succombe lui aussi au charme de Rézy — pour provoquer l'explication /zeVc.S'-
saire, la rupture momentanée, après laquelle ils se retrouveront plus près l'un de l'autre, se comprenant enfin : ils se sont considérés trop comme des exceptions, et Renaud doit être le Maître que la folle Claudine a rêvé.
« Il me plait de dépendre de vous et de craindre un peu un ami que j'aime tant... Venez ! Songez que je viens d'attendre pendant quatre longs jours, moucher mari, que vous ne soyez plus trop jeune pour moi !... »
M. Charles-Henry Hirsch, dans un remarquable article, De Mademoiselle de Maupin à Claudine (i), étudie les différents types de femmes créés par les romanciers français. Puisqu'il était question de Mademoiselle de Maupin, j'imagine que M.
Hirsch eut pu citer l'étrange Raoule de Vénérande du Monsieur Vénus de Rachilde, elle eut servi à faire ressortir plus violemment l'anthithèse qui existe entre la vertueuse Claudine et les femmes perverses auxquelles on l'accuse de ressembler.
M. Willy a créé un type nouveau et l'a soutenu durant trois volumes. N'est-ce pas la meilleure louange qui puisse lui être adressée ? Si j'ajoute que le style des trois
(i) Mercure de France, M, iqo2.
Claudine, particulièrement de Claudine en Ménage, est d'une pureté absolue et d'une harmonie plaisante — M. Marcel Boulenger, qui s'y connaît, s'est plu à l'affirmer — ne devons-nous pas expliquer les attaques qui accueillirent ce triptyque particulier par l'incompréhension ou la mauvaise foi des critiques ?
La Revue Dorée.
De Tout Paris
Claudine s'en va
Claudine s'en va?... Allons, tant mieux. Et bon voyage ! Nous l'avons trop vue. Nous l'avons trop vue, surtout parce que trop de gens trouvent ne l'avoir pas encore assez vue. Au regret même qu'elle leur laisse, nous ne pouvons mesurer à quel point elle les avait envoûtés, et combien il était temps de mettre fin à ce sortilège. Cette petite « poison », comme l'appelle son ami Maugis, qui la connaît bien, nous a assez empoisonnés. Il s'en va temps, grand temps, que nous nous affranchissions de cette morphine.
Grâces soient donc rendues à M. Willy
qui, après nous en avoir tyrannises, nousen délivre !
M. Willy est un grand coupable. Il abuse du talent dont la nature Ta de'plorablement pourvu pour nous attacher psychologiquement à des types que, moralement, nous sommes tenus de réprouver de toutes nos forces. Entre tous, sa Claudine se détache au premier plan, énigmatique, troublante, résumant en sa petite personne tout ce que Téternel féminin peut incarner de subtilité morbidement inventive et curieuse. Claudine à l'Ecole, Claudine à Paris^ Claudine en Ménage^ nous l'avons eue sur tous les murs, sur toutes les colonnes, à toutes les vitrines, hallucinant nos yeux de sa silhouette hybride et de son geste bizarre,, hypnotisant notre attention par Teffronterie estompée de son sourire où la rouerie se fond en indulgence et la rosserie vicieuse en compréhensive bonté. Dangereuse créature s'il en fut, puisque sa perversité insinuante et câline nous prend au vif de Tamour-propre en nous suggérant la crainte de passer pour des naïfs incapables de la comprendre, et que le seul fait de l'avoir comprise constitue une charmante mais impard )nnable impureté.
Ah ! la coquine, elle s'en va ? Il faut le croire, puisque M. Willy nous le dit sur la couverture de son dernier livre. Tant pis pour ceux dont cette nouvelle trompe l'appétit malsain ! Depuis longtemps, pour ces amateurs de sentiments quintessenciés et de sensations raffinées, la Claudine de M.
Willy était une confidente à la fois réceptive et suggestive, une camarade aux bras de laquelle on se risquait aux excursions les plus hardies dans les mondes les moins explorés, qui vous guidait même au besoin, et dont l'oreille vous invitait d'autant plus à lui susurrer de philosophiques remarques qu'on trouvait en l'effleurant le double chatouillement d'un frisson gentiment rebelle et d'un parfum sournoisement aguichant. Vous comprenez bien qu'on ne se résigne pas comme ça à perdre tout d'un coup une aussi amusante petite amie... Au prix où sont aujourd'hui la fantaisie et la gaieté !...
Il faut pourtant se faire une raison. Et M. Willy, charitablement, vous y aide en prolongeant pendant trois cents pages l'adieu de sa fantasque héroïne, ce qui vous permet de savourer Tagrément de cette su-
prème poignée de mains. Le succès de ses premiers livres semblait lui rendre malaisée la gageure de finir par un coup d'éclat la carrière immoralement heureuse de cette enfant gâtée que le théâtre dispute encore opiniâtrement à la librairie. Je crains pourtant qu'il n'ait réussi à la gagner. Claudine s'en va paraissait avant-hier. Or, l'exemplaire que j'ai acheté hier porte ce chiflfre : trente-neuvième édition. C'est ridicule. On n'affiche pas avec tant d'impertinence sa certitude d'une vente énorme. J'en fis l'observation d'un ton rogue, au marchand, qui me répondit avec une ironie douce : « Vous me voyez confus, monsieur. Mais ces gâteaux empoisonnés s'enlèvent comme du pain ! » Et il empocha mon argent sans sourciller.
Rentré chez moi, j'ouvris le livre avec colère. Et ce vertueux sentiment ne m'abandonna pas un instant d'un bout à l'autre de ma lecture. Il semblait que ce diable d'homme — c'est de l'auteur que je parle — eût pris à tâche d'exaspérer en moi le juge intransigeant que tout honnête critique doit s'efforcer d'être en me rendant plus difficile la réprobation dont une conscience m'imposait le devoir. Partout où
mon scrupule éprouvait le besoin de s'alarmer— autant dire à chaque page — une trouvaille de pensée ou de style arrivait juste à point pour m'incliner à l'indulgence et presque me désarmer. Les écrivains de cette sorte sont les plus perfides et les plus redoutables des enjôleurs. Et à en juger par les défaillances dont j'ai dû me garder, j'en veux à M. Willy des chutes où d'autres lecteurs moins avertis trébucheront sans nul doute. Et si je le dénonce avec cette vivacité, c'est que l'habileté de son procédé en rend la séduction tout spécialement pernicieuse. Ce virtuose du mot excelle d'autant plus à troubler l'imagination la plus saine que sa touche est exempte des rudesses où, chez d'autres, la confiance un instant surprise des âmes simples trouve parfois un utile
avertissement.
Vous n'attendez pas — ni M. Willy non plus, j'espère — que j'appuie mon dire de preuves en vous contant ici, même en la sommaire esquisse, l'aventure qui fournit la trame de ce curieux et, je le répète, trop attachant récit. L'histoire de cette jeune femme que son mari, partant pour un voyage d'affaires en Amérique, a l'impru-
dcnce de laisser seule derrière lui, dans un milieu de corruption éle'gante où son innocence court les plus ine'vitables pe'rils, est de celles qu'il m'est impossible d'effleurer ici. Le seul bon point que me'ritc l'auteur — en dehors de celui que lui vaut son trop évident savoir-faire, — c'est d'avoir, provisoirement du moins, épargné à cette innocence l'épreuve définitive où elle risquera si fort de sombrer. Que deviendra-elle par la suite, dans le voyage aventureux qu'elle s'apprête à commencer, seule, à travers le monde ? C'est ce que je n'ose prévoir. Mais c'est ce que nous apprendrons peut-être un jour. Car, où je me trompe fort, où cette Annie que M. Willy nous présente est destinée à remplacer, dans ses futurs volumes, la « Claudine c^ui s'en va «.
Elle s'en va d'ailleurs assez gentiment, Claudine. Ecoutez-la parler :
« Je ne reste pas. Annie, dit-elle à la presque candide amie qu'elle a presque épargnée. Je suis déjà partie. Ne le sentezvous pas ? J'ai tout quitté... sauf Renaud... pour Renaud. (Renaud c'est son mari.) Les amies trahissent, les livres trompent, et je n'aime presque plus la beauté inutile du mensonge, quoiqu'il me prête encore ce
vêtement brillant de futilité, de gaminerie attardée, que vous connaissez tous... que j'ôte pour vous, Annie. Quand je l'ôterai tout-à-fait, Paris ne verra plus Claudine, qui vieillira parmi ses parents les arbres, avec son ami. Il vieillira plus vite que moi; mais la solitude rend les miracles faciles, et je pourrai peut-être donner un peu de ma vie pour allonger la sienne... »
Pour l'émotion attendrie de ce joli adieu, il sera beaucoup pardonné à Claudine, parce qu'on la sent — elle, la petite amie jadis frivole — capable de beaucoup aimer, et même, espérons-le pour elle, d'aimer honnêtement...
Joseph Montet.
Gaulois. — 10 Mors n
Pour Colette
OPiMONS
De Francis Jamnes
Une préface aux « Dialogues de Bêtes »
Madame,
Il semble parfois que l'on naisse. On regarde. On distingue alors une chose dont le dessous des pieds a l'air d'un as de pique. La chose dit : oua-oua. Et c'est un chien. On regarde à nouveau. L'as de pique devient un as de trèfle. La chose dit : pfffffff- Et c'est un chat. C'est là toute l'histoire du monde visible et, en particulier, de Toby- Chien et de Kiki-la-Doucette, mes filleuls. Ils sont si natwels — j'emploie « tiatuj-els » dans le sens applicable aux sauvages de l'Océanie — que toutes leurs attitudes concourent à une proposition très simple de l'existence. Ce sont des animaux dans toute la force du terme, des animos, si j'ose employer la vraie orthographe, capables de s'écrier, comme ceux de Faust :
Il ne connaît pas le pot, Le pot à faire la soupe !
Vit-on jamais pareil sot ?
Donc, Madame, vous les avez situés où il fallait qu'ils fussent : dans le paradis terrestre qu'est l'appartement de M. Willy. Le caoutchouc et le palmier probables de votre salon donnent, toutes proportions gardées, l'impression de la violente flore édénique, et expliquent par quel transformisme leurs feuilles vont permettre à M. Gaston Deschamps — critique d'un « Temps ^)-plus que-passé — d'annoncer aux savanes (où il tutoya Chateaubriand) et au Collège de France, combien il peut aimer et comprendre un vrai poète.
Car vous êtes un vrai poète, et je veux affirmer cela volontiers sans m'inquiéter davantage de la légende dont les Parisiens ont coutume d'entourer chaque célébrité.
Ils n'admirent point tant Gauguin et Verlaine pour ce qu'ils ont fait de génial que pour ce qu'ils eurent d'excentricité. De telle manière que certains qui ne connaissent point le sentimentalisme sans nom, l'ordre, la pureté, les mille vertus intérieures qui vous guident, s'obstinentàrépéterque vous portez les cheveux courts et que Willy est chauve. g
Il faut donc que moi, qui vis à Orthez,
j'apprenne au Tout-Paris qui vous êtes, et que je vous présente à tous ceux qui vous connaissent, moi qui ne vous ai jamais vue ?
Je dis donc que M'"'^ Colette Willy n'eut jamais les cheveux courts ; qu'elle ne s'habille point en homme ; que son chat ne l'accompagne pas au concert ; que la chienne de son amie ne boit pas que dans un verreà-pied. Il est inexact que M^^s Colette Willy travaille dans une cage à écureuil, et qu'elle fasse du trapèze et des anneaux de telle sorte qu'elle touche, du pied, sa nuque.
M'"^ Colette Willy n'a jamais cessé d'être la femme bourgeoise par excellence qui, levée à l'aube, donne de l'avoine au cheval, du maïs aux poules, des choux aux lapins, du séneçon au serin, des escargots aux canards, de l'eau de son aux porcs. A huit heures, été comme hiver, elle prépare le café au lait de sa bonne, et le sien. Il ne se passe guère de journée où elle ne médite sur ce livre admirable :