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quasiment illustre, n'est qu'un des avatars de son propriétaire, une des très diverses formules de son essence ! Ces signatures, presque aussi répandues : Jim Smiley, une ouvreuse du Cirque d'Eté, Henry Gauthier- Villars (i), — et combien d'autres — servent à masquer encore cette physionomie une et identique qui, plus volontiers, se voile du tulle léger et gracieux : Willy. Alors, plus nostalgiquement, on voudra être renseigné, sur l'être mystérieux et fécond qui suffit à alimenter tous ces travestissements dont un seul serait capable de glorifier un homme.
« L'Être » ? dites-vous? Quelle duperie? vous insinueriez qu'un .sez</ être se dissimule sous cette joaillerie de noms connus ? mais c'est une association, un syndicat, toute une école, l'Ecole du rire et de la Faridondaine? — Point du tout : Un seul être, rien qu'un être. Mais quel être ! Physiquement : Un sourire sous un chapeau de haute forme qu'ailleurs [Nouvel Echo du 12 février 1893) j'ai célébré ; des moustaches de Breen farouche dont la menace est annulée par un sourire fin et bon, sourire non pas tant des lèvres qui pourtant expriment une ironie
(i) Né à Villiers (Seine-ct-Oise) le 10 août 1859.
sans aigreur, mais surtout de Toeil bleu, noyé de douceurs subtiles, l'œil naïf d'une vierge des ballades allemandes ; un regard de caresse, si tendrement vague, où il -y a de la Foi et du Mystère, regard d'une âme aimant à s'émouvoir dans les larges ondes Wagnérlcxines. Puis, soudain, avec l'instantanéité d'un total changement de décor, ce regard ingénu chahute, papillotte, se met à gaminer ; de candide il devient farce ! Une voix féminine, toute frêle sous la brousse terrifiante des moustaches dit, avec une grâce espiègle, les drôleries les plus capricantes.
Willy ! Comment définir cette très complexe silhouette? Imaginez un homme jeune, helléniste comme ^^\Ml, latiniste avec une telle conscience de sa force qu'il dédaigne le lustre facile des citations, indianiste érudit, fort renseigné sur l'écriture cunéiforme, capable de traduire, au retour du Bois, à quelque enchanteresse extasiée, l'antique littérature écrite en creux sur les quatre faces de l'Obélisque, un homme qui a médité sur la Bible, étudié les théogonies les p.'us lointaines, les Pandectes et le Droit canonique, qui sait les brumeuses étymologies des mots, la philosophie et les carac-
Gerschel, photo.
Polaire dans « Claudine «
tères de l'Art en tous les temps ; un homme, qui, par simple Jeu extrairait une racine cinquième et re'soudrait un problème d'astronomie aussi bien qu'il vous démontrerait la rigoureuse nécessité des guerres Puniques et qui, mettant une très gracieuse coquetterie à ne point manifester sa science en doctes écrits, préfère sourire et plaisanter, n'utiliser son savoir que comme une parure à sa fantaisie, se livrer à d'audacieuses gymnastiques d'idées, à de joyeuses cabrioles de mots en donnant comme bases aux sauts périlleux de sa verve les tremplins solides de ses multiples connaissances. Hardiment, il s'élance de l'un d'eux, décrit une souple volte, l'achève sur un autre tremplin d'où il rebondit plus élastique encore pour donner un coup de Jarret sur un troisième qui le projette ailleurs. Ainsi, une de ses chroniques dégingandées et fantasmagoriques traite-t-elle de quelque symphonie : deux ou trois aperçus neufs et lucides témoignent de sa compétence musicale, mais tout de suite il, est comme étreint par le spleen d'avoir été grave un instant et, soudain, le voici qui se met à faire des pointes : un pizzicato cocasse, spirituel, une macédoine de Jolis mots dont le chaos ingénieux met en
joie, une juxtaposition d'idées disparates qu'il assemble à la faveur d'une lointaine analogie de vocables ou de pensées et, alors que, ravis, convulsés par le rire, nous le pourrions croire simplement un gentleman de la facétie, vite, quelques touches rappellent son érudition complexe en même temps qu'elles précisent le débat et imposent la considération pour les richesses du cerveau très orné du chroniqueur.
S'il avait eu souci des parchemins ou des réputations graves, Willy aurait pu profes- :er l'histoire, la science sociale, les langues mortes, devenir jurisconsulte retors, commentateur des textes les plus ardus, tribun, industriel décoré, rédacteur de la Revue des Deux-Mondes^ sportmann magnifique, homme ou conseiller d'Etat. Mais, comme si son érudition lui avait fait pressentir l'àpeu-près néant des connaissances humaines, il a préféré sourire, voir avec gaîté le comique de l'existence ; méprisant les pédagogiques attitudes, les occupations positives, il a mieux aimé se tailler dans le solennel péplum de son savoir un radieux, scintillant et bien personnel maillot de clown ! Il le pense plus réjouissant et moins banal que l'habit noir, la îogc ou le frac brodé. Il ap-
porte au moins quelque allégresse en notre morne vie grise. Maillot tissé de fils d'aurore, teint des couleurs de l'arc-en-ciel. Sur sa trame éblouissante luisent des gemmes, des nacres rosées ! à chaque mouvement, des frissons de lumière y courent. Maillot de tous points inventé par celui dont les élégantes formes se dessinent sous ses splendeurs et qui ne rappelle en rien les costumes un peu fatigués, les paillettes un peu ternies des fantaisistes contemporains. Surtout quelles arabesques coip.pliquées sut dessiner en ses aériennes voltiges notre gymnaste littéraire : il lui répugne de rééditer, même avec l'agrément sournois de variations nouvelles, les dislocations de pensée, les pirouettes d'écriture qu'il vit accomplir à ses aines : il s'ingénie à créer, il trouve. Et, sans peur de l'épuisement, en homme conscient de son inlassable élasticité, de ses ressources prestigieuses, il modifie son « faire » selon la qualité de ses divers publics ou l'atmosphère des lieux où il exécute ses divertissements spirituels : ici, ses facéties seront plus finement élégantes, là elles signifieront plus de rêve ou s'envelopperont de mvstère, ailleurs elles restent extérieures et d'une Joie plus directe.
Partout et toujours, il saura interrompre la paradoxale folie de ses souplesses, non pour hurler quelques lazzis aisés, mais pour stupéfier son public par de très profondes paroles, dites la bouche souriante, qui forcent à penser, révèlent la science protéiforme de Tartiste et rehaussent l'estime qu'on lui accorde: l'un des Hanlon-Lee, jnodulant avec politesse sarcastique, au cours d'une subtile acrobatie, quelque hémistiche latin, une parole des Pères de l'Eglise, citant une date d'histoire, un article du Code, une loi d'harmonie.
Dans la réalité de l'existence, Willy apparaît aussi frénétique ; il est l'homme de sa littérature. Les faits et gestes d'une de ses J3urnées expliquent tout comme ses écrits son agilité cérébrale : levé peu après l'aube, il froisse les gazettes humides encore de leur tout récent tirage, parcourt les revues, s'enfonce dans Tiniiniité souvent ténébreuse des poèmes les plus hermétiques, prend la pjine d'en deviner les intentions, lit des articles de philosophie ei de science, les communications aux diverses académies, dirige une grave maison d'édition, envoie dix télégrammes, écrit vingt lettres à des amis, des femmes, des savants, des secrétaires de
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théâtre, des ministres, des harnums, des professeurs au Collège de France, saute dans un fiacre, de ce fiacre dans une exposition, de là tombe à une répétition générale, écoute la pièce, puis va aux quatre coins de Paris, consoler des angoisses de femmes, interroge par correspondance les vices de la province, observe ceux de Paris, se rend à des five o'clock musicaux, fait un whist au Cercle militaire, car il a des galons dans l'artillerie, écrit une demi-douzaine de chroniques sur des sujets les plus variés pour des journaux parisiens, départementaux ou exotiques, déjeune, dine, a le temps d'être dévoué à ses amis, dur pour ses ennemis, d'administrer des raclées à qui l'irrite ; enfin, toujours frais, joyeux, amusant, il s'installe au théâtre d'où il sort pour aller près de la presse qui va gémir, sur le casier du compositeur ou sur le dos du metteur en page, écrire le compte-rendu de la soirée. Puis, ce sont le bock, les lippées et les baisers...
Dans ce brouhahi fiévreux, il garde assez de forces pour avoir de l'esprit à toute heure, sans contrcintj, à la librairie comme au restaurant, dans ses causeries comm3 dans s. s rriicks, d'er.vovcr c'es fleurs et des places de théâtre, de se battre en duel quand
il le faut, d'assister ses amis quand ils sont appelés « derrière les tribunes », de com-» mander une batterie, vingt-huit jours par an ; de faire annuellement le pèlerinage de Bayreuth et beaucoup plus souvent celui du Venusberg.
Tel se profile Willy aux regards de tous. Seuls, ses rares intimes ont pu deviner, à des émois surpris plutôt que confiés, à de furtives paroles discrètement mélancoliques, la tendresse de ce doux être qui, sachant sourire sait aussi pleurer et qui, gracieuse intelligence, est encore un bon cœur. Ceuxlà pourraient dire quelle tendresse le sarcasme et rironie voilent aux indifférents, mais jalousement ils se taisent pour ne point accroître le cercle des familiers, bien vite trop peuplé et trop accueilli si Ton connaissait le réel WilIy de l'intimité.
Trois mille articles de cet écrivain sont épars dans les périodiques d'hier et d'aujourd'hui, illustres ou d'une publicité restreinte, durables ou momentanés. Ils ont réjoui, intrigué, passionné leurs lecteurs divers, ils ont précisé les phases parallèles del'évolution artistique, dans tous les modes d'expression de la pensée ; ils ont défini maintes silhouettes, élucidé le caractère et
les intentions des œuvres les plus curieuses en ce temps. Les Lettres de l'Ouvreuse écrites en collaboration avec M. Alfred Ernst, critique sagace et loyal, styliste délicat, perturbèrent le monde jaseurdes musiciens et celui, plus fougueux encore, des mélomanes. Si bien que Colonne et Lamoureux doivent involontairement se préoccuper de l'opinion de nos esthètes quand ils composent leurs programmes et aussi les snobs des concerts dominicaux quand, au au cours d'une audition, ils composent leur attitude. Ces lettres, des éditeurs intelligents, Léon Varnier et Simonis-Empis les réunirent en volumes. Le tome second, Bains de sons^ fait tapage et, à l'instar du premier, il n'apparaîtra jamais sur les quais.
Notre fantaisiste Willy, pensant que la Vie et l'Histoire ne perdent pas leur enseignement pour être joyeusement contées, s'est plu à présenter sous leur aspect caricatural, mais véridique, les événements contemporains ; chez Delagrave, éditeur austère que ces outrances joveuses ne puient efîr.roucher, le premier volume est en vente. Titre : V Année Fantaisiste et la série va continuer. Dans ces plaisantes annales se succèdent, défilé de l'incohérence la plus
cocasse, tous les faits marquants de Tépoque. Ils sont si paradoxaux, si déments d'apparence ! et la vision railleuse du chroniqueur les montre plus baroques encore ; sur leur réalité non banale il darde les feux de sa verve ; il en colore les aspects, en bouleverse l'origine comme il en complique la portée. Sans mauvaise humeur ni exacerb-a tlon, par la simple séduction du sourire, il montre combien est capricieux et vain l'effort de l'homme qui s'accomplit avec une gravité si solennelle et que nous avons l'outrecuidance de croire réfléchi, libre, efficace !
Puis, comme si ^^'il!y, las de cette modernité compliquée et perverse, avait soudain besoin de villégiature dans la paix de la nature, il expatrie son talent loin des coulisses et des flonflons. Le voici au vent. Il est ému par la grandeur des horizons, la sérénité des atmosphères. Alors, en collat)orat:on avec le judicieux observateur Léo Trézenik, il nous montre Thumanité active de paysans très réels qui, tantôt dramatiques, tantôt burlesques, se nieuveiit parmi les bétes, les moissons, les instruments de labour, à travers les champs que leur travail féconde,, sous les c.els mobiles, dans la joie des aubes
Gerschel, photo
Colette et Toby-chien
lÔf)
splendides ou dans le mystère des soirs ; Histoires normandes où Tobservation subtile remplace la Fantaisie.
Mais elle fait une entrée sensationnelle dans Comic-Salon où le crayon du dessinateur Christophe, exagérant les défauts ou le
Dessin de Ecnjamin Rabicr
•caractère des toiles exposées, parvient malaisément à illustrer les déformations imprévues qu'imagine le caustique Willy et qu'il souligne de légendes folâtres.
Demain, cette Fantais"e rira dans d'autres
décors, trouvera des formes neuves qui toujours, malgré l'habitude, nous surprendront. Car, perpétuellement, elle innove et métamorphose son cadre, en conservant sa joie. Les stiidences de son rire changent selon les émotions qui le provoquent.
Willy ne semble-t-il point, par la variété et la richesse de ses ressources, par les éblouissements fastueux et mobiles de son esprit, comme une Loïe Fuller de la littérature, mais une Loïe qui, non contente de faire onduler en rythmes expressifs et gracieux ses voiles polychromes saurait illuminer elle-même sa danse affolante par l'allégresse de ses projections magiques.
Célébrités contemporaines.
De Jules Bertaut.
D'aucuns le définirent jadis : un sourire sous un chapeau haut de forme. Lui-même avoue, dans une minute d'expansion, que la nature l'a modelé plutôt boulot, perçant seulement son visage grassouillet de deux yeux dont le bleu lavé rassure les timides.
En réalité, il est de taille moyenne et légèrement bedonnant. L'air d'un Auvergnat qui, après fortune faite à vendre des marrons, aurait été colonel de la garde...
sous l'Empire. Forte moustache et barbe grisonnante ; avec cela, des yeux très bons, très doux. Il a le sourire ; il l'a gouailleur et accueillant, mais ça suffit pour dérider. Le front découvert est si large qu'il en paraît bas, le crâne est court vêtu. Par pudeur, ne retire jamais son chapeau...
sauf devant les femmes, — dans l'intimité. Au moral, il est tellement compliqué qu'il ne se reconnaît plus lui-même : aurait pu être à la fois helléniste distingué, latiniste consciencieux, jurisconsulte éminent, conseiller d'Etat ou rédacteur à la Revue des Deux-Mondes ; se contente de jouer les ironistes et de piloter Chiudine à la terrasse du Napolitain. Sûrement, il a « soupe » de toutes ces grandes machines avant de les avoir entreprises, à moins qu'il n'ait point osé les aborder par excès de timidité. Car il est timide affreusement. Il doit blaguer pour se rassurer lui-même et se donner une contenance devant le monde, ou bien alors il se démène frénétiquement.
D'un concert il vole à un théâtre, d'une salle de rédaction au boulevard, d'un salon à un dîner au cabaret. On le rencontre partout, il est de tous les endroits bien parisiens, et, au fond, il doit être provincial
comme pas un. Il a des e'motions de grisette devant la campagne et il soupire après la vie rustique. Et toutes ces choses incohérentes se brouillent très agréablement dans son esprit et cela fait une littérature prestigieuse où il y a des larmes et des mots d'esprit, des sourires et des bêtises, des calembours et des délicatesses ravissantes.
Fantaisie déconcertante, jamais lasse d'imprévu, fastueux éblouissement de l'esprit, observation burlesque, sentimentalité de grisette bébéte et poignante émotion du cœur, il amuse et il fait sourire, il fait pleurer et il déroute, il est prôné et il est exécré, mais il a juré de ne passer jamais indifférent. N'est-ce pas le comble de la coquetterie ?
De Sacha Guitry
Il a Tair d'un homme connu.
Et je ne vois guère que Dieu et aussi Alfred Dreyfus un peu qui soient aussi connus que lui.
De même que, lorsque de très vieilles gens meurent, on est très étonné, car on les croyait morts, depuis longtemps, de même Willy est tellement connu qu'on arrive à
douter de son existence propre. <( Willy » ça devient une façon de parler. Pourtant, il inventa Claudine^ personnage vicieux, et charmant, et universel.
Dans ce visage très agréable, et très rejoui, l'œil a gardé quelque chose d'in quiet et de naïf.
Il a lancé un rhapeau, célèbre, qui lu est retombé définitivement sur la tète.
Ah ! si cet homme là consentait seulement à faire un peu de réclame î... mais il est inflexible !
Le Gil Blas. ■ — 4 juin 1904.
De Camille Pert
Pour les uns, Willy est le critique musical à l'esprit pétillant, créateur d'une musicographie gouailleuse, sans périphrases et sans pédantisme ; pour les autres, Henry Gauthier-Villars apparaît avec ses patientes recherches historiques. Pour la généralité, il est l'auteur gai, le pince-sans-rire, le caricaturiste sarcastique, le faiseur de calembours au rire de Rabelais, aux tinesses d'un Athénien boulevardier, aussi délesté de préjugés que de morgue.
Et pourtant, dans l'auteur de Claudine,
on sent une individualité cachée et qui perce peut-être par instants le masque éternellement joyeux dont on la revêt ; sa verve hilare pourrait bien être l'éclat de rire nerveux du sensitif qui voile d'ironie la souffrance de tout ce que la gloire a de néant, la réputation d'envieux, le métier de dégoûts.
A côté de son écriture endiablée, de telle pensée qui vagabonde insouciante et légère, il y a chez Willy des notes câlines, rêveuses et sentimentales, qui en font bien le père attirant, curieux et troublant de cette im mortelle Claudine que son cœur créa plus que ses sens ou son talent d'artiste, et qui fut adorablement personnifiée à la scène par Polaire. Cette Claudine de qui la terre entière est amoureuse, dont l'amoralité joueuse et mélancolique, folle et raisonnable, n'est ni de la perversion ni du libertinage, mais l'élan fou, indomptable du gracieux et intelligent animal qu'elle est.
Large d'épaules, l'allure vive et aisée, l'ample vêtement battant au vent, le hautde-forme à bords plats à demeure sur sa calvitie, l'œil aux candides prunelles bleues de la petite fille au regard perspicace et jouisseur, quelquefois d'une singulière et
fugitive mélancolie, d'une sorte de timidité soudaine, Willy passe, sympathique et familier, aimé pour son talent souple et sa belle ironie comme pour son adorable grâce sensuelle.
Informateur des Gens de Lettres. — i5 Mars iQolî.
De Félix Fénéon
Sur des musiques, quelque livre, un drame ou tout simplement la vie, M. Willy écrit cinquante lignes dont il multipliera à l'infini l'efficacité en éveillant à leur entour par de sûres pratiques (paronymies, lointaines allusions, etc.) un pullulant commentaire d'images et d'idées. — Ses procédés d'expression ne laissent pas que d'être complexes : il a recours aux vocabulaires des sciences, des arts, de la kabbale, du boulevard ; il corse sa copie de grec, d'anglais, d'allemand, de polonais, parfois de tchèque, plus rarement de syriaque ; il l'accidente de portées, de croquis, d'équations, de sigles. Restauré aux étymologies, son style reste direct et sain parmi tant d'aventures.
Ses « mots », il les laisse parfois bouffonner au hasard des rencontres de syllabes.
Mais, d'ordinaire, il les coordonne et les nuance pour des rôles précis : ils seront à son gré dédaigneux, farceurs ironiques, cordiaux, enthousiastes ; et les voici harceler Gounod, Godard, Massenet, le Journal des Débats, Péladan, Jean Rameau, Colonne, etc., et prôner la musique de Franck, de d'Indy, les spéculations wagnériennes d'Alfred Ernst, le slang de Mark Twain, les poèmes de Vielé-Griffin, d'Henrv de Régnier, les mathématiques de Charles Henry et le bâton de Lamoureux. En faisant tourbillonner autour de la Tétralogie et de Parsifal ses plus effarents coq-à-l'âne, rOuvreuse du Cirque d'Eté a célébré Wagner mieux que ne firent jamais Hans de Wolzogen, Stuurt Chamberlain ou Téodor de Wyzewa. Et tandis que la mirobolante arabesque de ses phrases circuite à travers les esthétiques et les technies, à l'avant-plan une parade de logomachies en tumulte appelle le passant et l'amuse de chocs, de bariolures et de cris.
M. Willy, me dit-on, est blond et bleu ; son âge : quelque trente ans ; il porte sans ostentation un élégant embonpoint et plusieurs ordres étrangers.
Le Nouvel Echo. — i5 Février 1892.
— '//- — De Paul Acker
Claudine s'en va
Elle s'en va, cette Claudine qui a tant fait parler d'elle, elle nous quitte ; elle n'aspire plus (assure Willy, son père indulgent) qu'au jour heureux où, libérée de Paris, elle regagnera les chers bois de Montigny; et c'est seulement à l'heure de son départ que cette inquiétante petite personne nous révèle toute son âme. Elle nous l'avait cachée avec soin, amusée par les mines de réprobation, ravie par les objurgations scandalisées de ses contemporains, et plus incline, d'ailleurs, à cacher sa sensibilité sottfirantc que la violence brève de ses sensualités. Chacun entend la pudeur à sa manière.
La vie a passé ; Claudine en a connu les plaisirs incertains et, succédant si vite à la courte intensité des joies, les trahisons meurtrissantes, et elle nous apparaît ce qu'elle était réellement : passionnée, mais compatissante et bonne, indomptable, mais toute vibrante d'affection.
Ne croyez point cependant que Willy soit devenu un auteur de tout repos... Son
livre, trop frémissant de sensualité pour qu'on le puisse laisser traîner sur les tables familiales, a déjà causé un duel ; voici qui n'est pas rassurant que... pour l'éditeur. Ce célèbre Maugis y tient aussi son rôle, qui n'est ni mince ni défendable. Quelques salons parisiens, des gens de lettres notoires, certains managers d'Orange et de Béziers sont décrits là sans excès de bienveillance. Enfin, si le wagnérisme vous intéresse encore, vous lirez avec joie dans Claudine s'en va les pages stigmatisées par toute la presse allemande, je veux dire cette description de Wagneropolis, où avec une verve cruelle qui enchanterait 1' « Ouvreuse », sont silhouettés nombre de mélomanes et, en outre, M"'^ Polaire, aussi étonnée de se voir à Bayreuth que le Doge à Versailles.
Echo de Paris. — 16 Avril 1903.
D'Emmanuel Glaser
Comment cela ? Claudine s'en va ! Elle ferait ce chagrin à des lecteurs qui l'ont si bien accueillie sous ses multiples incarnations ! Ce n'est pas possible !
Et pourtant, il le faut bien croire, puis-
que c'est son père, c'est Willy lui-même qui le proclame sur la couverture de son nouveau volume.
Il est vrai que Willy aime assez à faire des plaisanteries à ses contemporains, et pour moi. Je crois que les Vénus et les Cupidons peuvent se préparer à sécher leurs larmes : Claudine s'en va, mais elle nous reviendra.
< }ue dis-Je, elle est déjà revenue, et elle fait de nombreuses et pittoresques apparitions dans le nouveau roman de Willy ; mais, comme elle est, au fond, personne assez modeste, elle s'est, pour un instant, lassée de la vedette et des applaudissements d'un public idolâtre, et a laissé la première place à une héroïne inédite qui répond au doux nom d'Annie et qui, je vous prie de croire, ne manque pas d'une certaine grâce savoureuse.
Elle est charmante, en vérité, cette Annie, et si différente de Claudine : aussi timide, aussi résignée, aussi sage et soumise que Claudine est fantasque et volontaire ; — ce sont les deux extrêmes, mais chacun sait que les extrêmes se touchent, et Willy le
sait mieux que personne Mais un roman
de Willy ne se raconte pas, il se lit — la
morale n'a rien à y gagner, mais les lecteurs se déclarent enchantés ; ils ont en effet toutes sortes de raisons de s'intéresser à cette nouvelle héroïne et feront fête à leur Claudine promue — ou reléguée — au rang de conseillère, un peu assagie — pas trop cependant — et qui dans son nouvel avatar ne veut pas oublier complètement la Claudine d'autrefois...
C'est dire que Claudine s'en va est un livre quelque peu pimenté. Willy nous a donné, d'ailleurs, la mesure de sa moralité, en affirmant avec une tranquille audace qu'il n'était « pas plus immoral » que ses
devanciers Après cela, on est fixé et on
sait qu'il importe de ne pas laisser traîner le volume; mais ce point une fois établi, il faut avouer qu'il y a autre chose dans ce livre : une jolie note de tendresse et de mélancolie, égayée parfois par des pages délicieuses de fantaisie et de joyeuse observation. Dans cet ordre d'idées, le voyage à Bayreuth et le récit des représentations de Béziers sont des relations vraiment étourdissantes.
Il y a aussi une quantité de personnages nouveaux qui nous sont présentés, et dont quelques-uns sont assurés je crois, de con-
quérir bien vite, une très boulevardière popularité, mais les vieilles connaissances auxquelles nous accoutumèrent les précédentes « Claudines » ne sont point pour cela négligées, et nous revoyons là le sympathique Renaud et aussi Fanchette, l'énigmatique chatte blanche sur laquelle les années passent sans lui enlever aucune de ses qualités.
On voit qu'il y a pas mal de choses dans Claudine s'en va, et que cette étrange petite personne, qui avait si brillamment réussi son entrée dans le monde, n'a rien négligé pour ne pas manquer son départ, lequel a bien l'air de n'être qu'une fausse sortie.
Figaro.
D'Henri Bordeaux.
Willy, dont le talent souple nous oftVe tant d'avatars agréables, publie Claudine à l'école, qui est le journal d'une élève de l'école laïque. A-t-il écouté aux portes, ou bien l'ouvreuse du Cirque d'Eté lui a-t-ellc communiqué ses impressions d'enfance ?
Mystère, évidemment, mais l'auteur semble avoir vécu dans ce milieu de maîtresses d'école qui poussent la sentimentalité un peu
loin, de professeurs vaniteux et nuls, d'inspecteurs folâtres et trop portés à abuser de leur situation, d'élèves enfin, d'élèves envieuses, paresseuses, excitées. Ce n'est pas l'éducation qu'on donne à celles-ci qui fera d'elles des anges de vertu et de dévouement ; ah ! non, par exemple. On leur apprend bien des choses, mais de religion et de morale, point du tout, et elles paraissent fort peu capables de trouver toutes seules une règle de vie basée sur autre chose que sur leur intérêt ou leur bon plaisir. Ce seront de ;olis petits animaux savants ; — encore, jolies, ne le seront-elles pas toutes. Et peut-être, lorsqu'elles seront devenues femmes, commencera-t-on à regretter qu'on ne leur ait pas enseigné autre chose que la chimie ou la géographie. Pourtant Claudine, qui nous raconte avec tant de verve la vie agitée de l'école, est une bonne nature saine, très droite et très spontanée, bien équilibrée : malgré son éducation, ou peut-être parce qu'elle en comprend déjà vaguement les absurdités, elle sera pourvue de bonnes qualités naturelles, mais les autres !
Claudine à l'école est ainsi une excellente satirede l'éducation moderne dans les lycées de filles. Le livre atteint ce but sans le cher-
cher, car l'auteur semble conter pour le plaisir de conter avec verve ,et d'amuser.
(i) Claudine à l'école, par Willv (Ollendorf, cdit.) (Revue Hebdomadaire).
De Rachilde.
Les volumes, ce printemps, pleuvent dru, tourbillonnent autour de moi, tombent en giboulées, en avalanche sur ma table ; je suis inonde, étourdi, aveuglé par leur nombre et la rafale de leurs couvertures, singulièrement multicolore ou pluriellement monotone. Je commence â me demander si mon pauvre diable de cerveau y résistera. Les marches de cet escalier de papier sont décidément bien hautes. Est-ce l'approche de V Exposition qui précipite ainsi les auteurs chez les éditeurs ? Est-ce parce que, tous les journaux étant encombrés d'articles spéciaux, les mêmes auteurs, désertant les grandes antichambres, se rejettent sur ce qu'ils ont l'habitude très dédaigneuse d'appeler : les petites revues ! Je ne sais, mais la lecture devient une occupation effroyable, et il y a encore des gens qui appellent cela un délassement de l'esprit ! Après ce délassement-là il ne vous reste généralement plus aucun esprit et on tourne dans le cercle
infernal les yeux bandés comme un cheval de manège, on ne voit plus rien ; chose plus grave, on finit par ne plus tenir à ouvrir les yeux. J'ai donc en face de moi une quarantaine de volumes dont quelques-uns, mettons cinq ou six, sont absolument respectables et je sens bien que je vais faire mon devoir vis-à-vis d'eux, cependant je n'ai ni courage, ni enthousiasme, je vais tourner, aller doucement, péniblement ; je suis le cheval dans le cercle vicieux de ses propres pas... Je vois juste l'empreinte de mes pieds et je vais y reposer des pieds semblables... Que de volumes ! On dirait tellement les tomes successifs de la même histoire ! Et comme tout le monde a du talent ! Comme tous les jeunes et vieux troussent admirablement les différents couplets de cette même éternelle histoire qui s'appelle V Adultère !.. Et en voici encore un, il a une imagecomme les autres, il estiez vo/M/?zccomme les autres. (Avec cet ennui de plus que le dit volume, étant d'un bon camarade, il va falloir lui écrire pour lui expliquer que je ne peux disposer que de quatre pauvres petites lignes... etc. etc...)C'estledernier reçu... et allons-y. encore un tour. Tiens ! tiens !... Le cheval de manège s'est arrêté net, frappé par un
Nadar, photo.
Mme Colette Willy
rayon de soleil : j'ai devant moi des volumes; or, je viens de lire un livre^ c'est-àdire la projection lumineuse d'un être m'a enveloppé. Je reste ahuri, non plus sous la fatigue, mais sous le subit coup de fouet de la joie fiévreuse d'une découverte. Alors, voilà que le métier m'apparait la seule raison de vivre, les tomes en pile sont très sincèrement le seul escalier conduisant à l'escalade du rêve et de la beauté. Je suis heureux, je me sens la tète libre, j'ai des choses importantes (ou que j'imagine telles), à communiquer à mes lecteurs... Je suis sauvé ! Ah ! Mon vieux Willy, quel bonheur que je n'aie rien à vous demander ! Je vais donc pouvoir m'emballer à fond. Claudine à l'école n'est ni un roman, ni une thèse, ni un journal, ni un manuscrit, ni quoi que ce soit de convenu ou d'attendu, c'est une personne vivante et debout, terrible. Oui, c'est une très petite personne de quinze ans, les cheveux sur le dos, les poings aux hanches, et c'est toute la femme hurlant, en pleine puberté, ses instincts, ses désirs, ses volontés et ses ...crimes! Que par un tour de force de son seul esprit (il en a beaucoup) Willy le boulevardier, le potinier, le brillant auteur et le plus délicat des virtuoses ait
créé ce personnage de Claudine, ou qu'il ait réellement CMeî7/î ces pages des mains aimées d'une femme, comme on prendrait des fleurs pour les disposer avec art dans un vase précieux, je m'en moque. Il y a une œuvre étonnante et conçue, voilà tout ce qu'il importe de déclarer ici. C'est écrit à la diable. Claudine parle et se sert tle la langue patoise de son pays ; elle est moderne elle est voyou, elle est antique et elle est sortie de l'éternel. Non, les femmes de lettres, vieille^ ou jeunes, ne peuvent pas écrire ces choses-là. Ou elles font mieux (et quel pire !) ou elles font bien let quel mal !) Claudine est à l'école en sabots et sans coiffure possible, elle regarde, souffre, frappe, et fait souffrir. Le boulevard ou le .salon lui demeurent indifférents, et elle s'agite, frénétiquement, dans son petit enfer, avec autant de joie qu'en éprouvent les démons à exister, à corrompre, à vaincre et à faire inie grimace à la fois mystérieuse et triste. Du vice? Non ! Le vice est une invention des civilisés. En principe, une violente et une amoureuse d'amour n'est pas une vicieuse. Aucun inercanti ne peut toucher à la robe de Claudine. Satan achète... il ne se vend pas. Je ne veux point connaître Claudine. Je pré-
fère l'avoir vue en rêve, dans ce livre si délicieux. C'est la première fois qu'une femme osera parler simplement d'idylles contrenature comme d'un paganisme naturel. Avec la philosophie d'un vieillard (la femme est toujours vieille : à i5 ans ou à 60), Claudine dit ceci : « J'aime à la tourmenter, à la battre... et à la protéger quand les autres l'embêtent ! » le sadisme et la bonté de tout amour sont inclus en cette seule phrase. Claudine est jalouse, Claudine se venge, et elle reste très pure. Les vieux Messieurs n'ont pas à lire ce livre. Je le désigne à la curiosité des jeunes hommes non pas de lettres, mais de toutes conditions sociales. Souvent des écrivains de vingt ans nous ont donné des confessions naïves, d'une probité exagérée, déformée, Claudine, en gardant — ce qui est un prodige — la ruse, la coquetterie, et le mystère de la vraie femme se dévoile, se forme devant nous point par impudeur mais par dédain vraiment de tou'convenu, dans le seul souci d'une humanité qui a besoin de hausser les épaules. En admettant que Willy, selon son genre d'esprit baroque touchant quelquefois à la méchanceté satanique, veuille nous mystitier par une préface, il convient de lui rendre la
gloire qui lui appartient : celle d'avoir dressé librement, sur son œuvre déjà puissante, espèce de maison féodale où la loi du plus fort semble la meilleure, l'étendard de la la merveilleuse chevelure de Claudine scalpée... ou convertie. De Willy, le livre est un chef-d'œuvre. De Claudine, le même livre est l'œuvre le plus extraordinaire qui puisse
Concours de Nichons dans les bois de Montigny
(Claudine)
éclore sous la plume d'une débutante, elle promet un peu plus que la gloire à son auteur : le martyre^ car il n'y aura jamais assez de pierres et de couronnes de ronces à lui jeter. C'est égal, je suis content d'avoir lu ça ! Bravo, ^^'illy, et merci, Claudine :
seulement si vous faisiez des volumes ot'dinaires à présent, je ne vous raterais pas, vous savez !
Le Mercure de France, mai 1900.
De Gaston Deschamps.
Les personnes qui, au sortir de ce récit, craindraient les affres d'un sombre cauchemar, pourront s'ébaudir avec Willy^ grand chasseur d'humeur peccantes, faiseur do gorges chaudes et désopileur de rates, Willy nous offre une nouvelle trouvaille de sa fantaisie : Claudine à l'école. Dans l'histoire de Claudine, l'allègre auteur d'Un vilain monsieur nous présente la caricature d'une école de jeunes hllessous la troisième République. Il est intéressant de constater que les humoristes et les poètes, dans tous les temps, ont exercé leur verve aux dépens de l'œuvre méritoire qu'un pédagogue contemporain appelle la parthénagogie. La Cornette de Jehan d'Abondance, les célèbres farces de Georges le Veau et de Lucas le Borgne ont précédé, de longtemps, la satire des Précieuses 7'idicules et la comédie des Femmes savantes. Dès le treizième siècle, Robert de Blois, judicieux parthénagogue, auteur du
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Castoiement des darnes^ se plaignait qu'on apprit aux jeunes filles, dans les écoles, à laisser trop voir « comfetement leur char blanchoie y>. Les jeunes filles mal élevées abondent dans les chansons de gestes. Oyez les audaces de la jeune Belissende. fille de Charlemagnc :
Li cueiis Amiles jut la nuit en la sale, En un grand lit à cristal et à saffres. Devant le conte art uns grans chandélabres Et la pucelle de sa chambre l'esgarde : « Hé Dex, dist ele, biaus père esperitable, Qui vit ainz home de si fier vasselaige, De tel proe^ce ne de tel baronaige, Qui ne me deingne amer ne ne m'esgarde ; Mais> par Jhesu, le père esperitable, Or ne lairai ce que je voil en face, Ainz null famé ne fu onque si aspre Que anquenuit an son lit ne m'en aille : (toucherai moi desoz les piauls de martre. Il ne me chaut se li siècles m'esgarde. Ne se mes perc m'en fait chascun jor batre. Car trop il a bel homme.
Il ne faut donc pas s'émouvoir outre mesure si la Claudine de Willy rêve immodérément aux moustaches d'un beau sousmaître, entrevu dans une fête scolaire. Aux censeurs grincheux qui seraient tentés de considérer cette amusante parodie comme un document historique sur l'état de notre
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enseignement primaire on pourrait toujours répondre que nos plus turbulentes écolières sont des modèles de sagesse, en comparaison de la fille de Charlemagne !...
Gaston Deschamps.
Le Temps, i"' avril 1900.
D'André Beaunier
Cette petite Claudine de quinze ou seize ans est précoce : elle écrit merveilleusement fce livre est son Journal), d'un style alerte, aigu, spirituel, enrichi de quelque argot, plein de mots drôles et bien trouvés ; elle observe avec sagacité, de chaque chose et de tout être voit le trait caractéristique, peint avec exactitude et clairvoyance. Elle est aussi précoce d'une autre manière, — si précoce que son Journal serait incompréhensible ou trop instructif pour de petites Jeunes filles moins bien douées, — si précoce que son Journal est à chaque instant sur le point de devenir scandaleux ; seulement, elle sait dire les choses... : elle les dit si bien que Je ne sais pas au Juste, tout compte fait, si ce n'est pas un peu plus pervers ou bien un peu moins pervers à cause de cela... Ah ! c'est une singulière école, que
celle de Montigny-en-Fresnois, où Claudine fait son éducation. On se plaint parfois de l'ignorance où le régime de Tinternat laisse notre chère jeunesse française à l'égard de la vie vraie : l'internat, dit-on, constitue un milieu très artificiel, très différent de la réalité, où les choses sont arrangées, transformées et dénaturées de telle façon qu'il n'en ressort que des idées fausses. Tel n'est pas, en tous cas, l'internat de Montigny-en- Fresnois. L'image de la vie n'y est pas embellie suivant des conceptions idylliques de pédagogues. On y trouve tout l'essentiel de ce qui, dans la réalité, donne à l'existence quotidienne sa petite saveur pimentée. Par suite de combinaisons diverses, des instituteurs y sont joints à des institutrices, et rnéme (comment dire cela ?) la présence de ces instituteurs ne serait pas indispensable pour que de la sentimentalité s'y développât... J'aime particulièrement, dans le journal de Claudine, les portraits de ses petites camarades, de la directrice, des adjointes et de tout ce petit monde scolaire vif et remuant, attentif aux commérages, un peu paresseux, un peu vicieux, mais gentiment. La leçon de dessin, sous la direction de M'''^ Aimée Lanihenav, est un menu chef-
Deux modestes
— Mon brave La Hire, vous allez vous fiche par terre, à vouloir arriver si haut.
— Pas de danger, grand Willy, je suis sur mes livres !. . .
d'œuvre. Reproduction linéaire d'un objet usuel : 11 s'agit de dessiner une carafe taillée. Le modèle est posé sur le bureau de Mademoiselle. Alors, voilà Claudine qui ne peut rien faire parce que le tuyau du poêle lui cache la carafe. Marie Belhomme n'a plus de fusain. D'ailleurs, il y a sur le milieu de sa feuille de papier « un défault »... Et puis sur le dessin de la grande Anaïs, dont la carafe est disgracieuse, Claudine écrit à l'encre : « Portrait de la grande Anaïs », etc. Lisez aussi le récit charmant de l'arrivée du délégué cantonal, et la distribution des prix, et l'examen des aspirantes au brevet élémentaire où Claudine résume ainsi ses connaissances spéciales sur la Guerre des Deux- Roses : » Ils se sont battus comme des chiffonniers, pendant longtemps, mais ça ne m'est pas resté dans la mémoire ". mais se rattrape sur « l'influence déplorable »
qu'exerça sur le roi Louis XV M'"'^ de la Tournelle, etc. C'est une œuvre rare, que ce petit livre un peu scabreux.
Revue Bleue, 28 Avril l'jou.
De Charles Maurras
Claudine à l'Ecole est bien amusante. Mais on l'outragerait si l'on rangeait ce
livre dans le rayon des auteurs gais. Il n'y a rien de plus sérieux que la personne de* Claudine. Willy Ta peinte d'après la pure nature, sans même se donner la peine de sourire et, la peinture faite, il en a donné un commentaire de la plus haute gravité. Je le copie :
Imperturbable, elle recense les scènes les plus scabreuses avec une narquoiserie amusée, de même que les bourdes lâchées par une condisciple étourdie, et sans plus d'émoi. Car elle ne met jamais au point : comme les bambins ignorants de la perspective déclarent la tour Eiffel, aperçue dans le lointain « joliment plus petite que la maison de papa », — quitte à reconnaître quand on la leur montre de près : « elle a joliment grandi depuis l'autre jour », — Claudine ne soupçonne pas l'importance relative des sensations qui successivement sollicitent son àme non formée, son cœur non averti. Elle pose tout sur le même plan : ses angoisses excitées par l'extraction douloureuse d'une racine carrée et son chagrin rageur lors de l'ukase directorial supprimant les leçons particulières — très particulières en effet — dispensées par la plus jolie institutrice de l'école où elle s'instruit prodigieusement ;
toute joyeuse et fière de constater la de'convcnue penaude d'un instituteur adjoint, Don Juan de renseignement primaire, qu'elle a drôlement berné, son allégresse éclate non moins vive à découvrir l'incontestable droit qu'ont les pains à cacheter de se classer parmi les comestibles.
Willy plaide l'inconscience de sa jeune héroïne, « qui sans doute », dit-il, « n'a pas été élevée dans les bons principes, mais non plus dans les mauvais, car elle n'en reçut aucun ». Elle est « l'enfant de la nature », « quasi innocente dans sa perversité ingénue ». Elle est ■' a-morale »>. Willy veut nous persuader qu'il nous a donné un portrait tout à fait ressemblant d'une jeune tille à l'état sauvage. Et la thèse, si Ton considère la thèse, est assez spécieuse. Si l'on songe à Claudine, on est pris de doutes aigus.
Mais ces doutes ont une origine assez claire. Ils viennent de la prodigieuse matu- rite de la langue et du style de Claudine. Les diableries de la petite ne sont peut-être pas au-dessus de son âge. Peut-être qu'elles naissent tout naturellement de la parfaite liberté dans laquelle l'a laissée croître monsieur son père, absorbé dans un grand travail sur la Malacologie du Fresnois. Peut-être
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qu'à quinze ans toute autre fillette dans les conditions de Claudine eût pensé et senti comme sent et pense Claudine. Ce que l'on conçoit mal, c'est le ton de son manuscrit, c'est la science prodigieuse de ses sousentendus, c'est l'insondable expérience dont témoignent les plus réservées de ses confessions. Je sais bien qu'il faut faire la part des conventions littéraires : ni Chimène ni Bérénice ne se sont exprimées en français ni en alexandrins, et nous ne trouvons point choquant qu'ils usent de notre langue et mesurent leurs syllabes douze par douze ou six par six. Ne peut-on mettre la précocité verbale de Claudine au compte de quelque convention analogue ? Telle serait, je pense, l'objection de Willy. Toutes les objections du monde, et les plus subtiles, ne vont point contre un sentiment. On donnera à son écolièrc une trentaine de printemps au très bas mot. Je le soupçonnerai d'avoir recherché ce contraste. Il est piquant. C'est un effet de travesti.
On m'a conseillé ce sous-titre pour Claudine :
— Blagues de jeunes filles, rédigées par un homme mûr.
Riconter en détail les méfaitsde Claudine,
:soit qu'elle dicte à ses camarades de classe les vers libres des Palais nomades, soit <iu'elle s'évade nuitamment du cachot où l'enferma sa directrice, ne donnerait aucune idée de l'humeur de la belle enfant. Les grandes personnes et, je crois, elles seules^ feront sagement de le lire : comme disent dans leur patois de Montigny les petites écolières, elles y « auront du goût ». L'arrivée du ministre, le voyage au chef-lieu pour les examens du brevet, tout le personnage de M"<^ Sergent font des chapitres d'une fantaisie un peu vive, mais assez retenue pour ne jamais déplaire, bien qu'assez variée pour ne donner aucune minute d'ennui.
p.evue Encyclopédique, 5 Mai k^m.
De Paul Bernard
Mœurs 7îe/]0UKe/ées de^ Qrec^
Claudine en Ménage
A ir.on excellent confrère et ami Jacques Beaulieu.
Je viens de lire sur le conseil de que'que .ami, grand lettré devant l'Eternel, le livre
de Willy, Claudine en me'nage, qui en esta sa soixantième édition, je crois !
Et j'avoue, à ma honte, ou à ma louange (le public en jugera) que je n'ai pu avaler cette pilule de poison littéraire subtil, encore qu'elle fût enveloppée de la couche dorée d'un talent d'écrivain vraiment prestigieux.
Ce talent réel fait de simplicité à la fois fiae et perverse, joint à la curiosité maisaine de nos contemporains, suffit à expliquer la marche croissante des éditions de ce livre !
Et la censure qui jeta longtemps son interdit aveugle et stupide sur la thèse un "peu crue, mais vraiment morale des Avariés de Brieux, a laissé passer sans broncher l'œuvre étincelante, mais malsaine, de Willy !
C'est à cette déesse sotte des temps modernes que les Allégoristes devraient prêter le bandeau de la Fortune et de l'Amour, que la civilisation aveugle comme à plaisir.
Voici en quelques mots l'analyse sommaire de cette (cuvre qui comporte, comme on sait, trois volumes :
Claudine à l'Ecole.
Claudine à Paris.
Et Claudine en Ménage.
■ ■ .. • i . Il', Claudine, petite fille d'un savant qu/sl-;^
■ conque resté veuf et plus occupe' de ses ya-- .gués mollusques que de diriger l'ànje j.eune et ardente de sa lille, commence en une e'cole de village, où la débauche règne d'une façon aussi générale que surprenante, à laisser développer en elle des germes de perversité malsaine qui poussent en ce terrain propice de l'école.
Elle a pour une de ses Jolies compagnes, Luce, une de ces affections nialsaines de Hllette impubère avant l'éveil des sens.
Les besoins et les hasards de l'existence l'amènent à Paris, où jeune fille, ayant résisté à ses désirs inconscients et anormaux de fillette, elle rencontre sur sa route ufj homme d'un certain âge et très averti des,, choses de l'amour, qu'elle aime et qu'elle épouse.
On croit que c'est la résurrection de. cette, nature ardente mais sincère et de cette âme, développées à la va-vite, sans la bienfaisante tutelle de l'expérience et de l'amour maternels.
Erreur, parce que logique !
Il fallait, (paraît-il), pour l'attrait du livre, corser la situation. Et voilà que l'auteur nous représente après deux ans de lune dj
miel sans nuage, son héroïne retomber dans ses rêveries v'c.'euses de fillette perverse.
Il la livre, après une lutte dont Renaud, le mari, eût pu assurer le succès, aux mains d'une autre femme vicieuse qui, elle du moins, a l'excuse de ne pas aimer un mari brutal et maladroit !
Mais Claudine qui est adorée du sien, qui l'adore, que va-t-elle faire en cettegilère, en ce bateau de fleurs plein de solaaécs vireuses, au parfum subtil mais mortel ! Je ne me suis pas expliqué ce dénouement !
Mais attendez ! Renaud, cette aimable c;c;pule de mari, qui a prêté la main à ces mœurs renouvelées des Grecs (c'est le cas de le dire ! i se pique au jeu.
Un de mes amis me disait qu'à chaque instant, il s'attendait à le voir en posture de voyeur dans la Y'^xwe garçonnière ? qu'il a louée exprès aux deux amies pour leurs ébats lesbiens !
Il fait mieux ; il devient l'amant de la gentille complice de Claudine.
Celle-ci les surprend, et indignée, pourquoi ? je me le demande", va rejoindre son père à la campagne où elle ne tarde pas
l^ CexuiZl -fOAy^^ /C»t.y^ l/i^^ 4mj'^^^7^
/■/ /U/c^^ Utru^ Ab-Z /tP^t^ fMyf^ /u^ fy^fi^^^^y^
Autographe de Willy
■s'ennuyer et à languir de Renaud (comme on dit à Marseille) qu'elle appelle à son secours et qu'elle .^e remet à aimer pour de bon cette fois. C'est du moins ce que l'auteur laisse espérer au lecteur angoissé et surpris de toute cette histoire aussi compli- <:juée que vicieuse.
Je ne suis pas un moraliste sévère et j'ai pour les faiblesses de la chair, des indulgences de confesseur tendre et averti.
Je vais même jusqu'à excuser la passion, chantée par Sapho, de deux êtres de même sexe, chez des hétaïres qui n'ont pu trouver l'amour réel et dominateur en des prises de corps passagères avec des amants de rencontre.
Mais pour Dieu, je ne comprends plus -quand il s'agit d'un sentiment pareil mis ^ux cœurs de deux parfaits amants comme •Claudine et Renaud !
L'auteur a-t-il voulu, en ce livre, comme le laissait penser Jacques Beaulieu dans un récent article, montrer l'inanité de pareilles passions? En tous cas, je ne saurais être •de son avis, quand il dit qu'une jeune fille peut le lire sans crainte et sans préjudice moral !
Les jeunes filles d'aujourd'hui, si elles
sont si documentées à la campagne sur leschoses de l'amour, doivent être, à la ville, un terrain autrement pre'paré à l'éclosion de ces germes empoisonneurs du saphisme..
Suis-je un profane ou un sot, mais mon dernier mot en fermant le livre a t'te' un pouah ! de dégoût 1 et je ne le donnerai pas à lire à une femme, épouse ou jeune fille pour laquelle j'aurais quelque respect, si grande qu'en soit la magie du style, et mieux, à cause même de cela !
L'Opinion ^Saïgonj, i3 Septembre 1902.
De Camille de Sainte-Croix
La Claudine à Paris^ de Willy (chez OUendorff), nous a désarmé, l'auteur ayant d'ailleurs désarmé le premier. Le farouche patriote, le réactionnaire agressif qui trama « Claudine à l'école », a bien voulu oublier un peu quelle haute situation politique il avait conquise entre M. Bonnamour et M. J. Rameau pour écrire de franche verve de fines pages de satire bourgeoise. Sa Claudine, petite levrette égoïste, myope et gracieuse, ne sait voir de la vie que ce qui confine à son importante personne. Son ingénuité attendrissante, d'ailleurs, se ré-
vêle toute dans son enthousiasme amoureux pour un monsieur un peu mûr qui s'est revêtu de tous les prestiges du journalisme d'affaires, de la blague de chez Pousset, des potins de chez Colonne, — un monsieur bien^ quoi ! Gentille Claudinette !
Si vous n'aviez pas été toujours si exclusivement préoccupée de votre petite vousmême^ vous auriez pu voir qu'il y a mieux dans le monde, pour une tendresse de dixsept ans que les derniers feux d'un chevalier de la chronique. Mais du train dont vous -alliez, on pouvait craindre pis. Vous con^ fessez votre goût pour les bananes pourries; soyez heureuse que le mariage vous en donne une, simplement très mûre. Vous -êtes une nature à ressources ; et à dix-sept ans, on a des champs devant soi. Quand vous en aurez vingt — si la banane faisandée ne vous a pas endommagé l'estomac, vous retrouverez le goût des bananes saines et si vous n'en mangez pas trop, cela vous remettra les idées en place.
La Petite République Socialiste. - 28 mai 1904.
De Rachilde
— (Tout de même, si j'avais parlé de pren-
dre une amie au lieu d'im amant, il aurait trouvé mon petit raisonnement très sortable. Pour Renaud l'adultère est une question de sexe). — Ceci, dans la bouche de Claudine, est vraiment l'évangile de la morale conjugale... moderne. Claudine dit aussi, se résumant avec la vivacité que mettrait une chatte à se coucher en rond : « Le vice, c'est le mal qu'on fait sans plaisir. » Ajoutez, ô trop primesautière Claudine : « ou pour un autre résultat que le plaisir. » Et vous aurez, en effet, résumé en vous toute la correcte élégance des jolis animaux honnêtes que peuvent être certaines femmes, en face de la complication de gestes grossiers, déshonnêtes, et de paroles solennelles que représentent certains hommes chargés d'apprendre à leur compagne la dignité de l'amour social.
Claudine en ménage est une œuvre qui révolutionnera, sans les révolter, les amateurs de vérités nues. C'est une œuvre sincère, écrite si délicieusement que deslarmes de joie en viennent aux paupières des épris d'art naturel. Ce livre de morale,, ultra-moderne, n'est pas cependant un livre pour les boulevards parisiens. Il arrive de plus loin que la vie frelatée de notre temps^
II sort du fond des forets antiques où la jeune druidesse vierge s'offrait sauvagement aux embrassements se pre'cipite, gardant au fond de ses grondements sourds les hurlements des prêtresses de jadis ! — Qu'il ne faut jamais épouser une prétresse. — Traduction de Claudine, en langue plus moderne : « Je me retrouve devant la glace de la cheminée épinglant à la hâte mon chapeau ^oz^r rentrer. » « J'habite ici chez un Monsieur, un Monsieur que j'aime, soit, mais j'habite chez un monsieur... Hélas ! Claudine, plante arrachée de sa terre, tes racines étaient donc si longues ?... Où rentrer? En moi. Creuser dans ma peine et me coucher en rond dans ce trou... » Claudine est l'éternelle étrangère. Ses racines ? Elles touchent au feu central. Elle vient de trop loin pour l'homme, le brave homme qui temporise et compose. Où rentrer'?
Hélas, Claudine, quand on en est là, on sort et on va chez un autre !...
Nous arrivons ici au vif de la question. Cet autre, c'est Renaud qui le choisit avec un certain respect de lui-même allant jusqu'à l'égoïsme. Profitant des instincts enfantins de sa jeune femme, il lui indique, discrètement, le chemin de Lesbos et dérive
le torrent de laves amoureuses sur un terrain qu'il fertilise à son usage personnel. Oui, je sais bien que des gens vont se voiler la face et crier au scandale. Mais, braves gens, on fait ce qu'on peut dans la vie conjugale, et pas toujours ce que l'on veut. Un amant est inévitable dès qu'une femme s'ennuie ; mais on a le droit de risquer une poupée quand la femme est encore assez jeune pour se leurrer... les doigts. Et Renaud fournit la poupée, une espèce de champignon vénéneux et mondain, toujours couvert de son chapeau, même lorsqu'il est en chemise, être pervers et falot, pantin pailleté bien plus que vraie dame, vicieux, jpeureux, et puéril, être inexistant, exotique parisienne habillée en ara et gloussant des tas de choses apprises que Claudine, qui soupire sans parler, ne comprendra jamais, heureusement pour son particulier génie de l'amour. Cette créature-là est une des meilleures créations de Willy. Elle est exquise et ridicule. Claudine croit aimer cette femme en n'aimant que l'amour. Un beau matin, elle trouve son mari jouant avec sa poupée. Parbleu ! Punition double et morahté à triple détente. Claudine s'enfuit les poings sur les yeux et elle va retrouver la
solitude de la nature d'où elle n'aurait peutêtre jamais dû sortir. Elle reviendra. Son mari l'attend. Elle aime son mari qui est encore l'Eros initiateur pour elle et n'estelle pas prêtresse d'Eros? Ce livre est un coup de canif hardi donné dans le fameux contrat conjugal que tous les époux de tous les temps ont eu l'imprudence de rédiger une fois pour toutes. Rien n'est immuable, pas même les lois. Si le code conjugal était vraiment basé sur la grande loi d'amour, la seule universelle et éternelle il y serait déclaré que l'esprit de sacrifice doit également régner dans un ménage. Que les femmes excusent avec simplicité les caprices des maris et que les maris pardonnent généj^eusement les caprices de leur femme, il y aura beaucoup moins de divorces (et plus d'enfants !) « Tu as fait avec elle ce que moi-même j'ai fait avec si peu de différence, » écrit cette naïve Claudine... Si peu de différence?... Alors... un bon mouvement, Messieurs : après les petites amies, tolérez donc les petits amis ! Aussi bien, on les prendra sans vous les demander, calcul différentiel à part... Claudine en ménage, suite de Claudine à Paris, qui est la suite de Claudine à l'école, termine le roman de
Claudine, d'une Claudine vivante, originale et merveilleusement spirituelle. Ces trois livres, dont le plus écrit et le plus osé est certainement Claudine en ménage, placent désormais Willy au premier rang des romanciers français.
Le Mercure de France. — Juin 111112.
De Paul André
Claudine
Voici une petite personne qui a fait son chemin en bien peu de temps. On parle d'elle partout, et, il y a un an, on la connaissait à peine. Elle est adorablement friponne, scandaleusement sans-géne, intelligente et vicieuse. Sa précocité et sa rareté de perversion épouvantent, sa joliesse et son esprit ravissent.
Et c'est toute la vie de Claudine que nous savons aujourd'hui. Toute sa vie, puisque la voilà parvenue à ce point décisif où l'amour s'érige enfin souverain, maître, entier !
Claudine est amoureuse, — amoureuse de toute son âme et pour tout de bon. C'est fini. Nous connaissons Claudine. Il ne lui arrivera — sentimentalement bien
entendu — plus rien de nouveau. Claudine est amoureuse et Claudine pour cela devient une femme comme toutes les autres et son roman dorénavant sera le roman banal de toutes les existences pour qui plus rien n'est imprévu.
Mais auparavant que tout fut loin précisément de cette banalité dans Tàme et le cerveau de la déconcertante fillette !
Dois-Je vous présenter Claudine ? Vous l'avez tous vue à l'école, en son village, au temps savoureux des escapades gamines, des niches polissonnes, des amitiés outrées de compagnes de classes, des jalousies de préférences. Le cœur de Claudine est très grand, dès sa plus jeune enfance. Il est très grand et très fermé. Une affection s'érige en lui et voilà Claudine toute entière à la merci de son cœur. Ses sens s'en mêlent et ceux-ci sont tout nerfs, toute exaltation. Principes, conventions, pudeurs, vertu, moqueries ou jalousies, voilà bien des mots inutiles pour la friponne indépendante. Claudine aime qui il lui plaît, et surtout comme il lui plaît. Et elle dit ce qu'elle pense, et elle fait ce qu'elle veut.
Autour d'elle personne ne lui montrera recueil de cette liberté. Une vieille ser-