I. — LES ROMANS
Je serai bref au sujet de certains ro-
mans de Willy tels que Maitgis amoureux, La Môme Pia^ate^ La Maîtresse du Prince Jean. Ces enfants du succès, nés de lui et pour lui, ne suffiraient pas à garder longtemps la renommée de Willy et ne contribuent pas beaucoup à sa vraie gloire. Tout en fourmillant de traits d'observation et de mots d'esprit ; tout en étant écrits, aux pages où la déformation de la langue n'est pas systématiquement voulue, en un style qui est de l'excellent Willy, c'est-à-dire du très bon et très beau style, ils sont loin de valoir Maîtresse d'Esthètes et Z7;z vilain Monsieur, et ils ne sont presque pas comparables aux quatre Claudine et à Minne. Les premiers sont de très amusants et de très jolis romans à succès, les seconds sont des œuvres de grande valeur littéraire ; aux premiers un souvenir réjoui peut suffire, les autres méritent une étude détaillée et, pour la série des Claudine, pour Minne, un examen approfondi.
D'abord, Maîtresse d'Esthètes et Un vilain Monsieur. Au temps où il rem-
portait ses premières victoires sur Paris et la littérature, Willy fut à même d'observer les mœurs de cette foule de jeunes — souvent bien vieux — « artistes », — dits symbolistes, décadents, magnifiques, hermétiques, abscons, que les jabots et les « conquêtes » du Sar Péladan empêchaient moins de dormir que de travailler ; il connut ces femmes esthètes, maîtresses de rapins rosacruxistes ou de poètes déliquescents, qui, engaînées dans des robes-fourreau de velours ou de moire, promenaient hiératiquement dans les Salons et les Expositions Indépendantes et des Rose- Croix leur profil aigu, leur poitrine plate et leurs cheveux en bandeaux ; il les écouta parler, il regarda leurs peintures, lut leurs livres, fouilla un peu leur âme sonore autant que vide, — et de ces hommes mi-touchants, micocasses, de ces femmes plus bêtes que cela ne leur est permis et parfois dangereuses, il a fait Maîtresse d'Esthètes et une bonne partie — la meilleure — d'Un rilahi Monsieur. Les notations en
sont exactes, bien qu'elles semblent exagérées maintenant que les « jeunes » se sont remis à s'habiller, à parler, à vivre comme tout le monde, et à travailler comme s'ils n'avaient pas de Génie. Le jargon S3'mbolo - magnifico - décadent y est spirituellement blagué en des pages où, sous les calembours, les jeux de mots, les ellipses forcées, la phrase est nette, claire, vibrante, colorée, sans chevilles, où au milieu de la grandiloquence des disciples du Sàr, le style est rapide, concret et sûr : le style de Willy.
Maîtresse d'Esthètes est un excellent roman satirique, d'une gaieté tranquille, souriante et pleine de santé. Pour Willy, dont l'esprit, quelque abracadabrant qu'il paraisse, est tout de bon sens et de jugement droit, les aberrations décadentes, que notre génération ne connaît pas, sont une série de fausses notes dans un concert, et cela l'amuse, et il donne des coups de griffes aux musiciens, sans colère, mais avec persistance, car les fausse snotes ont eu des
échos. Tant d'échos, en effet que, dans Un vilain Monsieur Willy revient à la charge, prenant cette fois à parti les littérateurs verlibristes, qui se firent poètes parce qu'ils ne savaient rien faire. Ces personnages des cénacles de 1894 ont laissé des œuvrettes sans valeur, vides, fades et horriblement prétentieuses, dont les exemplaires tirés à petit nombre dorment dans des bibliothèques d'anciens confrères indifférents, d'amis aigris, de critiques maussades ou de collectionneurs curieux ; mais ils ne seront pas oubliés, ils revivent dans Maîtresses d'Esthètes et Un vilain Monsieur^ avec leurs ridicules et leur vaniteuse médiocrité ; ridicule, médiocrité : grâce à Willy, ces deux mots sont toute leur histoire et elle s'arrête là.
Mais celle de Willy continue, avec des œuvres autrement originales et puissantes : les Claudine et Minne.
Les Claudine — qui ne le sait ? — sont au nombre de quatre : Claudine à l'Ecole^ Claudine à Paris, Claudine en Ménage et Claudine s'en va. Ces quatre
livres formant une suite rigoureuse et ayant, avec une égale intensité, les mêmes qualités de forme et de fond, j'en parlerai comme d'un seul ouvrage qui s'appellerait Claudine. Je n'en raconterai pas l'intrigue : tout le monde la sait: la petite, puis grande Claudine n'a pas besoin d'historien, personne n'ignore ce qu'elle fut et ce qu'elle est, maintenant que la voilà partie !..
Mais que n'a-t-on pas écrit sur l'œuvre célèbre de Will}^!.. Nous avons vu — Willy nous l'a dit lui-même — Emile Pouvillon, qui a du sens critique et du talent, tenir Claudine en ménage pour un chef d'œuvre dangereux, Mœlerlink traite Willy de « délicieux poète aigu », à propos de ce livre dont Camille Mauclair aime « le ton libertin mêlé d'un léger sanglot ». — Ici on décrète : « c'est écrit de bric et de broc », là, on juge le style de Willy « plat comme les bords de son chapeau ».
Jean Lorrain écrit : « la surprise de ce livre c'est que. jusqu'ici libertin, il devient tout à coup moral ». M. André
Beaunier ajoute : « Comme elle écrit, cette Claudine ! avec quelle habileté, quel esprit, quelle délicatesse ! comme elle sait dire les choses les plus difficiles avec un art subtil, — subtil et simple, presque classique, si je ne me trompe.
Willy peut être fier d'avoir patronné les débuts d'un si rare et parfait écrivain d. M. Henri Albert conclut : « Ces qualités de l'œuvre d'art, toute la critique fut unanime à les reconnaître et à les louer. Elles sont suffisantes pour garantir à Claudine une longue existence dans la mémoire charmée de ceux qui la connaîtront ». — - M.Marcel Boulanger s'écrie : « Voici un bon, un excellent livre, adroitement composé... le style en est savoureux et fort... Il en émane une volupté inavouable et une réduction péremptoire... » — Remy de Gourmont dit à son tour — et en italien, s'il vous plaît : « Claudine à l'Ecole et Claudine à Paris sono libri di pura vena francese, dei frutti del suolo e del clima — frutti saporiti, frutti dalla dollezza temperata da una stilla
Dessin de Barrère
d'acerba ironia ». — Charles Le Goffic juge : « Le père de Claudine s'en i^a, ce délicat et spirituel Willy, l'un des meilleurs écrivains de ce temps ». — François de Nion dit la même chose, et d'autres, et d'autres... Nous n'en finirions pas, des éloges ! Des « éreintements » non plus, d'ailleurs, car les gens qui ont bavé sur Willy, sur son talent et sur ses livres sont innombrables. L'extrême bien et l'extrême mal, on a tout dit des Claudine. — Et Willy s'exclame : « Lequel dit vrai, Seigneur?..»
Que Willy se rassure si, par grand hasard, il n'était pas rassuré. Ceux qui disent vrai sont ceux qui, en vingt lignes ou en dix pages, paraphrasent le mot de Pouvillon : « Claudine est un chef-d'œuvre dangereux ». — Dangereux, vraiment, tant que cela?.. Un chef-d'œuvre peut-il être dangereux ?
et pour qui?.. J'imagine que toutes les lectrices de Claudine ne l'ont pas en tout imitée. Et encore, quel mal y aurait-il eu ?.. Pour trancher la question, il faudrait savoir où commence et où
finit « l'honnêteté » de la femme. Et qui osera soutenir que Claudine n'est pas une femme honnête ?.. Son mari l'a eue vierge, elle l'aime aussi profondément qu'il est possible, et très exclusivement, malgré des curiosités, plutôt mentales, et d'ailleurs si vite, si facilement assouvies?.. Beaucoup de hautes et prudes épouses qui font une moue d'horreur au seul nom de Claudine ont roulé dans les draps de combien d'amants !.. Laissons donc ce mot « dangereux » de côté, et gardons le mot « chef-d'œuvre ». Quelques critiques, même admirateurs de l'œuvre de Willy, n'ont osé prononcer ce mot. Pourquoi ? Sans doute, c'est un bien gros vocable, dont on abuse beaucoup, surtout dans les cénacles de jeunes génies sans talent ; mais encore ne faut-il pas le proscrire de notre langue. « Chef-d'œuvre » dit Larousse, est un « travail ou objet parfait, œuvre capitale et supérieure dans un genre quelconque ; résultat qui ne laisse rien à désirer ». Cette définition n'est pas d'un style merveilleux, mais elle est