‹ Willy & ColetteChapitre 5 sur 31 · DI · texte numérisé non relu

DI

juste et claire, et c'est tout ce que l'on doit demander à une définition. — Eh bien ! relisez Claudine, étudiez ces quatre livres, imaginez le plus grand romancier français, à votre goût, récrivant ce roman, et dites-vous s'il y trouverait quelque chose à changer, à ajouter, à retrancher ?.. Pourrait-il l'écrire, d'ailleurs, et pour faire Claudine^ ne fallaitil pas une mentalité spéciale, un sxy\Q personnel, une faculté particulière de vision, un esprit de la plus absolue originalité : la mentalité, le style, la vision, l'esprit de Willy ?.. Et Willy lui-même, seul capable d'écrire ce livre, parce que seul il a été bâti pour l'écrire, Willy lui-même pourrait-il le perfectionner?..

Qu'ajouter à ce caractère de Claudine qui la fasse plus vivante et plus vraie ? Quelles modifications apporter à ce style pour le faire plus clair, plus pur, plus français ? Quelles coupures ou rallongements risquer à cette phrase pour la rendre plus classiquement correcte et plus harmonieusement balancée ? Quels changements essayer dans

le roman tout entier pour en mieux construire le plan, en équilibrer davantage les parties, en arrondir l'ensemble?.. Bien fort serait celui qui pourrait répondre ! Or, la vie et la vérité des caractères, la beauté du style, la structure nerveuse et forte de la phrase, le « définitif )) du plan de composition, n'est-ce pas là les qualités qui, si elles y sont en entier, et en perfection, font d'un roman un chef-d'œuvre ?.. (i) Tout cela se trouve dans Claudine et, en plus, l'incontestable originalité du sujet, que beaucoup copient maintenant, mais qui n'est emprunté à personne, qu'à la Vie ; en plus encore, l'intérêt toujours soutenu de l'intrigue, l'émotion de certaines péripéties, la sympathie que provoque l'héroïne... En voilà assez, je pense, pour corroborer les jugements que de plus grands et plus savants que moi ont portés sur Claudine, sur cette tétralogie

(i). Dans un panneau de Willette pourl'Hôtel-de- Ville, Claudine figure, comme une incarnation d'une classe de jeunes femmes d'aujourd'hui. Quelle plus grande consécration faut-il donc au type qu'a vivifié le talent créateur de Willy.

romanesque, sans exemple et sans rivale dans la littérature contemporaine, sans « rappel » antérieur dans aucune littérature.

N'aurait-il écrit que Claudine à l'Ecole^ Claudine à Pai^is, Claudine en Ménage et Claudine s'en va^ Willy pourrait être satisfait : il ne mourra point dans la mémoire des hommes qui lisent. Mais Willy a écrit bien d'autres belles choses (i), à commencer par M inné.

Minne est l'histoire charmante d'une petite fille qui, tout en devenant une petite demoiselle de treize, quatorze et quinze ans, lit les récits criminologiques d'Arthur Dupin au Journal. ■ — Elle vit seule, avec sa mère, dans un petit hôtel du boulevard Berthier. ■ — A lire des exploits d'Apaches parisiens, à entendre ces mêmes Apaches, sur les fortifs, lancer des coups de sifflet dans la nuit, à les voir, le jour, déambuler lentement, la cigarette à la bouche, ou dor-

(i) Et il en écrira encore bieu d'autres, je l'espère !

mir béatement, sur le talus, la casquette sur le nez, Minne, toute frissonnante de désirs aventureux et séduite par les récits du Gustave Aymard du Journal^ Minne s'est éprise d'un Apache, le Frisé, dont elle a lu bien des choses terribles et belles, et qu'elle croit reconnaître, qu'elle reconnaît dans un de ces oisifs pommadés du boulevard extérieur; chaque jour, en allant au Cours, elle le voit, le regarde, le frôle, et tressaille du violent, de l'inexplicable, du pervers désir d'être l'ampnte de cet homme à casquette qui est joli, félin et qui sentie crime... Son désir est aussi ardent qu'inexpérimenté ; l'ingénuité de la petite âme de Minne est aussi com plète que l'absolue virginité de son corps impubère... Et pourtant, à la campagne, pendant les vacances, elle ne pense qu'au Frisé ; elle songe à la vie qu'elle mènerait avec lui, quand elle serait Reine des Apaches, à la belle vie d'amour et de crime et de sang... et cette sorte d'obsession lui fait dire à son cousin Antoine, collégien pas encore dégrossi.

mille énormités dont elle ne comprend elle-même ni le sens ni la portée...

Mais il est impossible de raconter ce livre admirable, tout en nuances, en observations ps3-choIogiques d'une acuité, d'une finesse extraordinaires et d'une profondeur par moments effrayante ! Il faut dire cependant que, de retour à Paris, Minne voyant, une nuit, passer son Frisé sous ses fenêtres s'affolle, descend, s'évade, court après lui, ne le trouve pas, fait des rencontres qui la déconcertent, l'effraient ou la navrent, se désespère, se fatigue dans la nuit et le froid, et, enfin, sanglotante, éperdue, elle tombe sur le seuil de sa porte, qu'elle a enfin retrouvée... Et le pauvre Antoine, qui l'aime, croit « que cette enfant charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis épouvantée, puis brutalisée, à un — à plusieurs misérables, peut-être ?.. Il le croît, il le croît!.. Il le croira toute sa vie... »

Ainsi finit cet exquis roman, dont le style a toutes les délicatesses et les au-

daces de Minnc elle-même... Encore une œuvre bien originale, qui peut soutenir, sans diminution, le voisinage glorieux des Claudine...

Mais il est encore un autre roman, plus beau peut-être que les Claudine et que Miujie. Il a paru tout dernièrement et s'appelle Les Egarements de Minne.

Non, Antoine ne croira pas toute sa vie que Minne ait servi de jouet consentant, de poupée vicieuse à un ou plusieurs misérables. Car, il l'épouse et il la trouve vierge, absolument vierge, de corps autant que de connaissances sexuelles. — L'histoire qui fait le fond des Egarements de Minne tient en quelques mots. Entre les bras d'Antoine, Minne n'a rien ressenti de ces voluptés du plaisir dont elle a tant vu parler dans les livres. Elle prend un, deux, trois amants, et, tandis qu'ils se pâment, elle ne sent rien, elle n'éprouve rien... Elle se désespère. Son mari la soupçonne, la fait espionner : elle s'en aperçoit :

Page 1