‹ WillyChapitre 6 sur 13 · DE RYTHMES ET RIRES · texte numérisé non relu

DE RYTHMES ET RIRES

Vous n'attendez pas de moi, j'espère, l'analyse musicale ou dramatique de la Walkyrie. Vous l'avez lue en tant de journaux, si invraisemblablement folle et diverse, que votre opinion a dû se composer une version définitive, ne varietur, juste peut-être, à laquelle je n'entreprendrai de rien ajouter ni retrancher. Je vous crois d'ailleurs trop intelligents Messieurs, trop intuitives, Mesdames, pour admettre que vous traitiez Wotan de gêneur, l'action de mythologie lente et obscure, Fricka de personnage inutile, et pour que vous émettiez surle germanisme de l'œuvre, son immoralité, ses longueurs, les jugements spirituels et bien parisiens de mes illustres confrères. De grâce, ne me demandez donc point ce qui arrive, comment tout ça est fait, et les origines, et les symboles. Que si toutefois vous êtes curieux à ce point, attendez un peu, gens trop pressés, certain bouquin

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d'Ernst, annoncé chez Pion, qui bientôt... (je serais bien bête de ne pas profiter de l'occasion pour offrir à cet ami une opulente réclame.) Voilà qui est fait, comme disent les interviewers.

Soyons documentaires cependant. On nous a fait entendre l'autre soir, sous le nom de la Valkyrie (un V simple, messieurs lestypos, selon le rite Vilder), une ingénieuse sélection de morceaux empruntés à la Walkyrie (un W cette fois, s'il en reste dans les casses) de Wagner. Connaissez-vous l'art du décoùpage ? c'est un jeu charmant, que l'on peut proposer même aux jeunes filles et qui donne les résultats les plus imprévus. Avec du papier de couleur ou des bouts de rubans ou une partition, on lait je vous jure, les plus jolies choses du monde. Vous prenez par exemple un drame de "Wagner et une paire de ciseaux ; vous découpez l'un avec l'autre je ne sais si je me fais bien comprendre) en prenant garde seulement que les bouts de musique qui demeurent ne puissent se raccorder d'aucune façon : et vous supprimez soigneusement tout ce qui explique les déterminations des personnages. Pour peu, maintenant, que vous recommandiez aux tubas de souffler dans leurs gilets et aux contrebasses de gratter dans leurs bottes, pour peu enfin que vous assuriez l'exécution ra-

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pide des mouvements lents et l'interprétation traînante des passages animés, vous obtenez un résultat entièrement neuf, et — on me eroira si on veut — qui vaut véritablement le voyage.

Eh bien ! non ! ne nous plaignons pas que la mariée est trop laide, alors que Ton nous condamnait, depuis si longtemps, à des abstinences cruelles. Les très belles œuvres ont ce don merveilleux de résister aux interprétations les moins conformes à leur esprit. Ce n'est sans doute pas la Walkyrie que Ton donne actuellement à l'opéra, mais quelques fragments de la Walkyrie, grâce aux hasards de l'exécution et au zèle généreux de tel ou tel. Van Dyck, Delmas, Mlle Bréval, étincellent radieusement dans le chaos. Et ces jaillissements de foudre vont frapper les spectateurs à leurs places, pulvérisent leurs ignorances, leurs préjugés, illuminent soudain en ses ruines, par des clartés divinatrices, l'édifice prodigieux du drame wagnérien. C'est par exemple, le récit de Siegmund à la table de Hunding, et l'appel belliqueux de Brùnnhilde , cette clameur farouche , agressive et joyeuse, âpre refrain de virginité guerrière, ou la symphonie qui accom-

pagne la mimique silencieuse de Wotan , lorsqu'il étend sa fille bien-aimée sur le gazon, lorsqu'il pose le bouclier d'argent sur la chaste poitrine de l'Endormie, et le casque ailé sur la chevelure d'or, et la lance autrefois glorieuse, dans cette main que nul dieu du Valhall n'osa jamais effleurer.

Hélas ! qui nous rendra les nobles pages abolies ! qui nous rendra la grande douleur de Wotan, son désespoir, l'amère bénédiction qu'il jette au fils futur de Nibelung, vouant ainsi le monde aux puissances de la destruction et delà mort. Mais c'est trop de regrets... comme dit Wotan, au deuxième acte de Siegfried: Aller ist nach seiner Art; la vocation des directeurs de théâtre, de leurs chefs d'orchestre, metteurs en scène, machinistes et pompiers, est essentiellement de mutiler les chefs-d'œuvre, ils coupent, parce qu'ils ont en eux une vertu coupative dont la nature est de couper. Xe m'en demandez pas davantage.

Faisons une petite promenade cependant à travers ce qui reste du drame el de la partition. La part de l'éloge esl facile à faire ; les auditeurs n'ont pas besoin d'ailleurs qu'on les y aide, car, dans une œuvre de Wagner,

dès qu'une chose est au point, elle porte; à la représentation, les plus gélatineux de mes confrères commencèrent de vibrer aux passages réussis, et Sarcey lui-même, de qui j'étais voisine, crut devoir émettre, à l'Incantation du Feu, dodelinements de tète approbatifs. Parlons donc plutôt de ce qu'il faudrait corriger.

Trop mou, Forage du prélude. Après Fentrée de Siegmund, prière à M. Lapissida de sortir quelques éclairs, visibles par la fente de la porte. II est également invité à faire l'obscurité dans la salle — oh ! la pénombre seulement ! — dès la première note du prélude, qui ne se passe pas en plein jour, que je sache. Au moment où Hunding entre, ce n'est pas pour rire que Wagner a mis les quatre tubas et le tuba-contrebasse sur le motif, avec un beau forte ; nous supplions MM. les tubistes et leur chef de chausser leurs lunettes. Si vous entendez la timbale au début de la scène III, ce sera dans un rêve, il faut croire qu'il y a hausse sur le prix de la peau d'âne, car le fonctionnaire préposé aux baguettes, craignant sans doute de la crever, ne peut être perçu en son activité qu'au moyen du microphone. Les cors bavent ; quanta la trompette, elle ne se doute évidemment point, pas plus que personne du reste à l'Opéra, de ce que son interven-

tion signifie, et elle sonne comme si Wotan avait planté un eustache de deux sous clans le frêne. Oh ! oh ! et ce crescendo du Liebesmotiv à la fin du chant du printemps ? que diable ! ètes-vous donc empaillés? Tout à la sauce brune alors, comme au restaurant à vingt-deux sous, si j'en crois les poètes. Ah ? ce coup-ci, vous l'avez fait exprès : par parenthèse, il vous a fallu, Messieurs, un rude travail, et vous avez accompli un véritable tour de force en arrivant à ne rendre saisissable le motif de l'épée qu'une seule fois, au moment où Siegmund arrache le glaive, alors que ce motif s'étale deux fois sur la partition, et plus fort la seconde l'ois que la première ! Ça, c'est malin, et les trombones qui réussissent ce petit escamotage — tout en jouant, remarquez-le — devraient revenir saluer à la fin de l'acte. Vous, Mlle Bréval. que j'ai plaisir à féliciter de votre généreuse ardeur, ne pourriez-vous, quand vous apparaissez à Siegmund, porter votre bouclier au bras gauche et tenir répieu de la main droite, — et demeurer ainsi sans faire aucun mouvement, par pitié ! Vous, Delrnas, qui avez obtenu un si légitime succès, ne pourriez-vous, à rembrassementqui suit le thème de Siegfried Der freier aïs ich, der Gott), étreindre un peu plus franchement la toute charmante Bréval, sans vous agiter, non plus

qu'elle ; alors, lorsque le motif de la justification, épanoui d'enthousiasme et de gloire, arriverait à sa culmination suprême, Brunnhilde renverserait la tète en arrière, pour retrouver encore une fois les yeux de son père; YVotan, penché sur le doux visage où rayonnait son Désir, plongerait pour ainsi dire son regard aux prunelles lumineuses qui furent la clarté de sa vie {Dieser Augen strah- J end es Paar, das oft im Stnrm mir geglœnzt!)et tandis que le thème du sommeil de Brùnnhilde descendrait sur les deux harmonies principales de mi majeur pour se résoudre transitoirement en ut, la tète de la Walkyrie s'inclinerait comme inerte sur l'épaule de ^Yotan.

Et la phrase de Brùnnhilde, au début de son plaidoyer suppliant, serait plus lente, plus pénétrante , plus noblement douloureuse. Et les Wglkyxie.^, au lieu de conduire Briinnhilde dans une grotte voisine, — du moins je le suppose — la cacheraient derrière elles, massées comme un troupeau tremblant sous la colère du dieu. Elles n'auraient point l'étrange idée de s'asseoir lorsque Brùnnhilde remet à Sieglinde les tronçons de l'épée et prophétise la gloire future de Siegfried, — et je pourrai continuer longtemps comme cela, sans espoir de convertir personne.

Pourtant, malgré les défaillances, les incompétences, les trahisons, ce fut une belle soirée ! L'erreur dont le drame a été victime n'a pu tuer néanmoins son indomptable vitalité. Par moments, la situation, la musique et la poésie toutes puissantes ont galvanisé jusqu'aux plus médiocres interprètes, et j'ai encore le vivant souvenir de plastiques sublimes, un instant réalisées, comme surgies des houles de la symphonie, des tragiques fulgurations du texte, — même travesti, hélas ! et c'en est assez pour que j'applaudisse à cette définitive victoire de Wagner.

Et maintenant, s'il vous plaît, souhaitons queParsifal ne soit jamais, jamais représenté à l'Opéra.

Décembre 1892. — Le Cas Wagner. — Der Fa.ll Wagner — vient de paraître, élégamment et consciencieusement traduit par MM. Daniel Halévy et Robert Dreyfus. Quelque antipathie que puissent inspirer à une wagnérienne les théories de Nietzsche, il y a lieu d'en dire quelques mots à cette place, en toute sincérité.

L'écrit de Nietzsche est caractéristique : il veut paraître railleur et profond tout ensemble et il est seulement curieux et rageur. Rien ne saurait indifférer, venant d'une intelligence aussi vive, aussi amère que le fut

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celle du philosophe ; mais il est moral de voir que les ennemis d'un maître sont diminués par la grandeur même de celui qu'ils attaquent, et, en l'espèce, de constater qu'un Nietzsche peut descendre à l'étiage d'un Paul Lindau.

Je ne m'arrêterai pas à discuter les affirmations concrètes de Nietzsche sur la musique et le drame de Wagner. On ne combat pas des erreurs matérielles, on les constate. Un exemple suffira :

« Un acte entier sans voix de femme, ça « ne va pas ! Mais, pour le moment, aucune « des héroïnes n'est libre. Que fait Wagner?Il « émancipe la plus vieille femme du monde, « Erda. Montez, grand'mère ! Il faut chanter ? « Erda chante. Le but de Wagner est atteint. » Ces lignes prouvent non seulement que Nietzsche n'a pas compris les rôles d'Erda etdeWotan, ce qui vraiment ne nous étonne point, mais qu'il ne sait même pas de quoi il parle. En effet, l'évocation d'Erda se trouve au 3e acte de Siegfried, et si la déesse ne paraissait pas, l'acte ne serait nullement privé de voix de femme, puisque Briinnhilde y chante pendant plus de trois quarts d'heure. De plus, Wagner ne faisait pas de la voix de femme un élément indispensable à l'ensemble d'un acte, puisque le Ier acte de ce même Siegfried n'est chanté que par trois

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voix d'hommes, Siegfried, Mime, Wotan (1).

La seule chose intéressante qui se dégage du Cas Wagner, au milieu de tant d'erreurs matérielles, de si nombreuses méprises artistiques, c'est le contraste entre l'esprit de Nietzsche et le génie de Wagner. Les moins documentés verront, par cette lecture, quelle est l'idée morale de l'œuvre wagnérienne, quels doivent être les admirateurs de cette œuvre, et d'où lui viennent forcément ses ennemis.

Par un singulier caprice des circonstances, Nietzsche fut quelque temps wagncrien.

Mais ce malentendu ne pouvait être durable : une telle âme ne pouvait comprendre et aimer une telle œuvre. Bien que le Cas Wagner ne soit pas une exposition philosophique doctrinale, l'esprit de Nietzsche s'y montre dans toute sa laideur morale. Sans examiner aucune question dogmatique, on peut dire que l'œuvre de Waguer est d'ordre chrétien, inspirée par le renoncement au vouloir égoïste,

il) L'ami AlfredLEmsl signale une autre énprmité, Nietzsche reprochée Wagner d'avoir modifié la conception primitive «lu Ring sous l'influence des idées de Shopenhauer. Ôr, 1<' poème du Ring a été terminé en 1852 ef Wagner o a connu la philosophie de Schopenhauer que dan- l'hiver 1853-5'i par la lecture de l'ouvrage capital que lui apporta son ami, le poète Be-rwegh, Die Wéli ah WilU nnrf Vorstellung.

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l'amour de ce qui soud're, poussé jusqu'à la rédemption effective. Nietzsche est en révolte contre cette idée. Ce n'est, au fond, ni un passionné véritable, ni même un sensuel, mais un voluptueux, — les termes ne sont pas synonymes, — tout au moins un voluptueux intellectuel, un dilettante, un orgueilleux, un égoïste, un aristocrate dans le sens le plus raffiné, le plus odieux du mot. L'antinomie est radicale, absolue. D'un coté apparaît l'art qu'on peut nommer chrétien, — et Sophocle créant la figure d'Antigone est déjà chrétien pour nous, — l'art de notre moyen-âge, le plus aimant, le plus jeune, le plus humain peut-être qui fut jamais, l'art auquel se rapporte également la conception shakespearienne de l'homme et de la vie, et auquel Wagner donne une formule nouvelle, harmonique, intégrale, consciente surtout. De l'autre, c'est l'égoïsme artistique, philosophique et littéraire qui se manifeste , en tout son luxe extérieur, chez les païens de la Renaissance italienne et chez tant d'esprits contemporains, parmi lesquels je ne citerai que deux noms, deux tempéraments bien divers, Nietzsche et Renan, également détestés de tous ceux qui croient que l'affirmation est le seul principe générateur des grandes œuvres. Nul accord intellectuel n'était possible entre l'inventeur de Zarathustra et le

créateur de Parsifal, l'esprit qui n'a compris et glorifié que « le désir de la puissance », l'égoïsme intelligent et volontaire de la vie, et le poète qui écrivait : Die Brùder dort, in grausen Nœthen — den Leib sich quœlen und ertœdten... Où l'un croit voir la grandeur et la force, l'autre aperçoit l'asservissement de l'être moral ; pour Wagner, l'esprit n'est vraiment libre, vraiment grand, vraiment fort, que lorsqu'il a rompu les chaînes de l'égoïsme par une œuvre de dévouement et d'amour : « Rédemption au Rédempteur — Erlœsung dem Erlœser. »

Presque aussi déconcertant que Nietzsche est, dans son genre, M. Camille Saint-Saèns. J'avoue pourtant que, loin d'éprouver pour l'artiste l'horreur que m'inspire le philosophe cher à M. de Wyzewa, j'ai la plus vive admiration pour les dons et le savoir du célèbre compositeur. Il m'est impossible d'oublier qu'en ce polémiste aigre, ce voyageur incohérent, ce poète contestable, ce pianiste absolument miraculeux, il y a un musicien digne de tout respect, actuellement sans rival, du moins au point de vue du métier.

Samson et Dalila, que l'Opéra vient de

donner, est de beaucoup la meilleure partition dramatique de M. Saint-Saëns, à telles enseignes que l'auteur, l'ayant fini, se jura à lui-même de ne plus recommencer.

Le maître a tenu parole , malheureusement; il s'est efforcé, depuis, de mettre à la scène l'histoire d'Angleterre et les romans d'Alexandre Dumas, à moins qu'ils ne soient d'Auguste Maquet, ou peut-être encore de Paul Meurice. Au moment de s'envoler dans les hauteurs, il a attaché à la queue de son Pégase toute la ferblanterie romantique de M. Yacquerie, et des vers de M. Détroyat (horribile dicta), bref, tout ce qu'il faut pour faire Hem- y VIII, Ascanio et Proserpine, où les plus rares mérites musicaux sont étouffés par l'ineptie de poèmes niaisement adroits.

En fait de poèmes, celui de Sam son est aussi mal bâti que possible, mais les situations y sont simples et claires, les sentiments très humains, et le musicien a été servi grandement par ces qualités essentielles. D'ailleurs, qu'on traite ou non cet opéra d'oratorio, une chose est certaine, la valeur énorme de la réalisation musicale.

Tantôt M. Saint-Saëns aborde le style vocal ancien, avec des formes fuguées ou canoniques, comme dans le chœur des Hébreux au début du 1er acte, et dans le duo du Grand-prêtre et de Dalila. Tantôt ces imita-

lions très fermes et très nettes disparaissent, pour faire place à de nerveux unissons, tel le chœur : Israël, romps ta chaîne. Voici des airs selon la tradition de l'opéra, entre autres la strette a deux voix : 77 faut pour assouvir makaine; voici de pures mélodies expressives, comme la caressante phrase en ré bémol du grand duo, et des pages à la fois syrnphoniques et dramatiques, comme la majeure partie de cette même scène, proche, à quelques égards, de l'idéal que nous aimons. Ecoutez comme la plainte de Samson, au 3e acte, concerte avec les dessins gémissants des instruments à vent, avec la mélopée du chœur invisible. Et, dans cette extrême variété, où se résume clairement l'éclectisme de M. Saint-Saéns, on admire toujours la plus belle tenue d'art, une écriture forte et précise, une incroyable habileté de développement, une entente merveilleuse de l'instrumentation

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