Wissembourg au début de l'invasion de 1870
Des considérations diverses m'ont détourné, depuis tantôt dix-sept ans, de publier le récit des journées qui ont précédé et suivi l'invasion de l'Alsace par les armées allemandes. Tous ceux qui ont raconté les débuts de la guerre de 1870 ont mentionné le rôle que les circonstances m'ont' imposé et la part, malheureusement inutile, qui m'est fortuitement échue dans la préparation de notre action militaire.
J'avais trouvé superflu de prendre la parole pour raconter une fois de plus nos infortunes et nos fautes, pour rectifier des erreurs ou compléter des narrations insufFisantes.
Mais, à l'heure présente, ce récit peut avoir c[uelque intérêt, et c'est le seul motif qui m'engage à sortir de la réserve que je m'étais imposée. La France paraît menacée de nouveau : il n'est pas mauvais de faire revivre, devant la génération nouvelle, les débuts et les développements de l'invasion de 1870.
Nous avions alors de grandes espérances et de plus grandes illusions, que nous avons trop cruellement payées : il ne faut pas que nous retombions dans les légèretés et le désordre d'autrefois. Nous avons aujour-
d'iiui, je le crois fermement, des espérances plus légitimes dans la valeur de nos armes et une gravité militaire que l'expérience et la grandeur de l'enjeu d'une future guerre ont fortifiée.
Le récit que je me décide à faire, en l' appuyant sur des documents certains, peut renfermer certains enseignements. J'ai vu de près, y étant mêlé intimement, dans des conditions de responsabilité personnelle qui sont indispensables pour apprécier le vrai caractère des événements, tout ce que la guerre et l'occupation ennemie contiennent de difficultés et de douleurs.
Wissembourg a eu la funeste fortune d'être comme le terrain d'essai de toutes les expériences et de tous les malheurs qui plus tard ont accablé la France.
J'écris dans un sentiment de patriotique confiance : je m'en fusse abstenu, si je n'étais pénétré de la conviction profonde que les leçons du malheur nous ont été bonnes, et que nous ne saurions revoir les jours de désastre. J'ai la certitude qu'une agression contre la France, qui se fortifie dans la paix, serait l'entreprise la plus téméraire.
Que personne n'oublie qu'à Wissembourg notre armée surprise a dû se battre dans la proportion de un contre sept, et que, pendant six heures, l'ennemi a été tenu en échec, payant son succès final de pertes plus grandes- que les nôtres !
Que personne n'oublie d'affermir sa confiance, en
faisant, de sang-froid, la comparaison entre l'état militaire de 1870 et celui de 1887 !
L'armée allemande de 1870 était magnifique; elle était rompue tout entière aux habitudes de la grande guerre et s'y était couverte de gloire ; son entraînement était parfait, sa discipline étonnante, tout son organisme éprouvé et fonctionnant sûrement; un esprit d'audace l'animait, ses chefs étaient jeunes et rendus confiants par des victoires récentes.
La France avait des soldats admirables, mais trop peu nombreux, disséminés sur une longue frontière et conduits par des chefs, glorieux aussi à coup sur, mais ayant l'infériorité de trop vivre sur leur renom et de ne pas estimer leurs ennemis assez haut. La présomption, l'insouciance, le décousu des résolutions, nous ont jetés bas, et la pauvre armée de France a été engloutie sous le flot immense et irrésistible des armées d'Allemagne. Du moins, nos fiers soldats sont tombés en héros !
L'armée allemande de 1887 ne nous est plus supérieure, ni par le nombre, ni par l'armement.
Il faut que la France se persuade que, si la guerre devait la menacer de nouveau, les efforts que son patriotisme s'est imposés pour lui refaire une armée ont au moins égalisé les chances, et que, quelque capricieuse que soit la fortune de la guerre, elle irait, sur le terrain où on l'attirerait, avec de bons atouts dans son jeu.
Nous avons été victimes de nos fautes: il est aisé de ne plus les commettre; nous estimions trop bas nos adversaires : ne les estimons pas trop haut au point d'en perdre le courage.
Certes, nous serions fous et criminels de provoquer la guerre, et personne ne la souhaite; mais que seraient donc devenues nos anciennes vertus, si le cœur devait nous manquer devant les crises possibles de demain, si nous croyions notre jeunesse incapable et indigne de défendre le sol de la Patrie !
Versailles, le 18 février 1887.