PREMIÈRES ENTREPRISES DES ALLEMANDS
rectioii de Strasbourg; mais la cavalerie française ne s'opposait pas aux entreprises de Tadversaire^ et je n'avais à répondre aux plaintes des gens anxieux que par des télégrammes tels que celui-ci , par exemple : « Rassurez les populations et calmez vos inquiétudes; toutes les mesures sont prises pour garantir la frontière. »
Ce qui me frappait parti culièreinent c'était, à Tencontre de mes préjugés, la clécisioiï et l'activité des Allemands. Ils avaient commencé, dès le J3 juillet, ainsi que me le mandait le maire de Seltz, leurs préparatifs de mobilisation à Rastatt; à partir du IG , leurs reconnaissances sur notre frontière se dessinent et s'accentuent. Je pensais ne pouvoir me dispenser de faire connaître télégraphiqiiement tous ces faits de détail qui m'étaient rapportés, toutes les nouvelles qui couraient; je crus bon aussi de condenser dans des rapports écrits mon appréciation personnelle sur la signification de ces faits. C'est ainsi que je m'étais permis d'émettre Topinion que la direction des reconnaissances de cavalerie me paraissait révéler la pensée de surveiller particulièrement la ligne du chemin de fer de Xiederbronn.
Sur l'invitation (|ui m'en avait été faite après mes premiers télégrammes, j'expédiais mes dépêches à la fois au préfet du Bas-Rhin et aux ministres de Tintérieur, de la guerre et des affaires étrangères. Ces dépêches étaient nombreuses et ne pouvaient être soumises à aucun contrôle autre (|ue celui (pii résultait de l'honorabilité des sources de
TEANSMISSION DES RENSEIGNEMENTS. 13
renseignements auxquelles j'avais recours, et des conclusions du bon sens. En dépit d'une certaine excitation, bien naturelle dans l'état d'isolement où l'on se trouvait, nous pensions tous voir bien clair : nous étions sur les lieux mêmes et n'avions aucun découragement ni aucune inquiétude sur la suite des événements.
Sur ces entrefaites, je reçus de Paris, d'un correspondant sûr et bien placé, la lettre suivante, portant la date du 20 juillet :
« Mon cher ami, je tiens à vous dire tout de suite ce que je viens d'apprendre. Hier, à la salle des conférences du Corps législatif, j\I. d'Auribeau^, entouré d'un grand nombre de députés qui lui demandaient des nouvelles, et racontant ce qu'on savait au ministère, s'est mis à faire spontanément de vous un éloge immense, louant sans réserve votre activité, votre zèle et l'habileté avec laquelle vous surveillez la frontière. De ce côté, aurait-il ajouté, les Allemands ne se mouchent pas sans que nous en soyons informés. M. Chevandier de Valdrôme (le ministre de l'intérieur) confirma tout ce que disait M. d'Auribeau, mais observa que vous vous laissiez un peu trop aller à faire des plans de campagne et qu'on devrait peut-être vous inviter à plus de sobriété de ce côté. JMais M. d'Auribeau reprit qu'il pensait qu'il valait mieux vous laisser aller tout seul sans vous diriger, puisqu'il serait facile de faire la part de votre ai'deur et de laisser de côté ce qui ne vient que de votre imagination.
C'est d'un dé})uté présent que je tiens cela ; il est venu tout exprès me trouver pour me le dire ; vous ne connaissez pas ce député, qui naturellement ne vous connaît pas non plus.
L'observation de M. Chevandier est juste. Il est essentiel au
1. M. d'Auribeau était conseiller d'État, directeur géuéral du personnel et du cabinet au ministère de l'intérieur.
preiniei- chef, dans vos renseignements, de distinguer ce qui est et dont vous êtes 2^(f^' vous-même sûr, ào ce qu'on dit et qui n'est que conjectural. Dans cette distinction constante réside au point de vue militaire tout le sort d'un bon rapport. Apprenez qu'à la guerre, tirer des conclusions d'un fait, ou mieux, bâtir sur des indices est ce qu'il y a au monde de plus difficile et de plus dangereux. »
Sous la date du 23 juillet, m'arrivait du même ami le billet suivant :
« Je vous prie, dès que vous aurez reçu cette lettre, de mettre un terme absolu aux informations que vous adressez au ministre de la guerre. Je sais de source sûre que certaines gens cherchent déjà à tourner contre vous le zèle dont vous faites preuve.
La chose est telle à ma connaissance, que je n'hésite pas à vous faire cette recommandation. Continuez à informer votre préfet et votre ministre et mettez brusquement un terme aux autres communications. Il y a peu de jours on appréciait singulièrement vos services ; aujourd'hui déjà on paraît n'y plus guère attacher de prix. N'écrivez donc plus un mot en dehors de vos rapports à votre département, et, pour ceux-là, soyez sobre. »
Le 24 juillet, je recevais, datée du 23 , la lettre suivante du préfet du Bas-Rhin :
« Mon cher collaborateur et ami.
Je suis chargé de vous transmettre copie d'un billet manuscrit de S. Exe. notre ministre, lequel billet est intitulé par M. Chevandier de Valdrôme : Note amicale.
Les conclusions à en tirer, c'est que vous devez désormais vous dispenser d'adresser aux trois ministres des renseignements courants, fugitifs et non contrôlés, relatifs à la guerre.
Voici le billet :
M. le sous-jJi'éfet de Wissembourg déploie beaucoup de zèle et d'activité ; mais ses nombreux télégrammes manquent de précision et sont à chaque instant démentis par les faits. Cela a deux inconvénients : le premier de fatiguer, le second d'enlever créance à ces télégrammes.
Il est donc important que, tout en conservant son dévouement et son activité, M. Hepp mette plus de circonspection dans ses communications.
Signé : Chevandier de Valdrome.
Si, par hasard, ce que je ne crois pas, ce billet devait vous affliger, je vous consolerai en vous disant qu'à moi aussi des reproches non mérités ont été parfois adressés par l'autorité placée loin de nous et que je n'en ai pas moins continué à marcher de l'avant et à servir le Gouvernement selon ma conscience.
Bien à vous, » Signé : A. Pron.
Je puis bien avouer que j'accueillis cette correspondance avec une indifférence parfaite en ce qui touchait ma situation personnelle; mais j'étais fort sensible au réconfort que me donnait mon préfet, qui semblait comprendre les difficultés avec lesquelles je me trouvais aux prises, n'ayant aucune instruction, aucun point d'appui autorisé. D'un autre côté, j'étais vivement irrité et préoccupé du scepticisme et de la sérénité d'esprit où l'on paraissait se complaire.
C'est qu'entre temps la situation s'était aggravée. Les incursions ennemies devenaient plus audacieuses ; elles faisaient des réquisitions de vivres dans les villages et arrêtaient les passants sur les routes.
Le ,21;, une vive émotion se produisit : des voyageurs se rendant à Bischwiller pour leurs affaires avaient été obligés par la cavalerie bavaroise de rebrousser chemin. Ils arrivèrent à Wissembourg à 9 heures du soir et communiquèrent autour d'eux les inquiétudes qui les agitaient. Ils vinrent me trouver pour me demander un sauf-conduit, — idée singulière à coup sûr, d'espérer de moi un viatique contre les entreprises allemandes, mais à laquelle je donnai satisfaction, — et je dus recommander, de ma fenêtre, le calme et la confiance à un assez fort attroupement qui s'était formé devant la sous-préfecture.
Comme je m'étais plaint de l'abandon où on nous laissait et de mon impuissance à calmer l'agitation que ces reconnaissances répétées répandaient dans les villages, je ne reçus que la visite d'un officier qui me marqua sans ambages que mes réclamations devenaient fort désagréables. Je lui dis que j'étais seul juge de ce que m'insi)irait mon devoir, que je croyais le rencontrer dans l'obligation de soutenir le moral des excellentes populations de la frontière. Il me répondit avec emportement :
« Eh, si vos populations sont ennuyées des incursions de cavalerie allemande, dites-leur de prendre leurs faux et de couper les pieds des chevaux ! »
J'étais quelque peu indigné de cette désinvolture et m'efforçai de faire comprendre qu'il n'appartient pas aux habitants de se protéger, (|u'en l'absence surtout de toute troupe régulière, je ne pouvais })rendre sur moi de les inciter à des actes que leur courage accepterait peut-être , mais qui les exposeraient aux représailles qu'autorise le droit des gens.
Au risque de fatiguer, j'étais résolu à continuer de mander tout ce que je savais et apprenais; mais, pour mettre à couvert une incompétence que je me reconnaissais bien volontiers, je réclamai énergiquement l'envoi à Wissembourg d'un officier d'état-major, qui y prendrait résidence et apprécierait sur place, au point de vue militaire, la valeur de toutes les informations qui me parviendraient.
Il ne fut pas donné suite à cette requête et je continuai à rester seul, livré à mes appréciations personnelles...
RECIT 1) m s -rn.
YI
Notre situation à Wissemboiirg était assez critique ; des mesures cependant avaient été prises pour en atténuer les inconvénients.
La ville, on le sait^ est une petite forteresse, déclassée en 1867, que la Lauter et une étroite bande de terrain séparent du territoire bavarois. Trois portes y donnent accès : celle de Landau à l'est^ celle de Bitche h Fouest, et celle de Haguenau au sud. La garnison , jusque-là de 300 hommes, composée de deux compagnies du 18° de ligne et d'une batterie d'artillerie, nous avait été enlevée le lendemain de la déclaration de guerre pour se replier sur Strasbourg. Le départ de ces troupes aurait livré sans défense la place aux entreprises ennemies si un énergique sentiment, à la fois de patriotisme et de sécurité, n'avait inspiré l'administration municipale. Sur la proposition du maire , M. Gauckler, une liste d'enrôlements civiques fut ouverte, et reçut immédiatement plus de 90 signatures. Il s'agissait de ne point laisser les portes à l'abandon, ni jour, ni nuit, d'aller faire des rondes de nuit hors ville, pour surveiller la gare et les lignes télégraphiques, enfin d'organiser dans la ville même des pa-
trouilles nocturnes pour la protéger contre un groupe de population d'origine allemande, habitant particulièrement le faubourg de Bitche et qui n'inspirait , à raison de ses mauvais éléments^ que la plus mince confiance.
Ainsi gardés par nous-mêmes, les esprits s'apaisèrent et ce fut de sang-froid que nous reçûmes des indications de plus en plus précises et concordantes sur l'occupation de la route de Wissembourg à Landau, et sur l'arrivée incessante de grosses masses de troupes prussiennes à Landau et Germersheim.
La cavalerie bavaroise accentuait, multipliait ses pointes audacieuses et avait cette fortune, qui nous déplaisait fort, d'être comme invisible et insaisissable pour les rondes que la brigade de Septeuil commençait à faire régulièrement sur les routes situées dans le rayon frontière; si bien qu'il m'arrivaitde recevoir des villages des indications continuelles du passage des Allemands et que, trois fois, des estafettes me furent envoyées, entre 6 et 8 heures du soir, porteurs de billets me demandant, dans une forme que je sentais un peu narquoise, ce qu'il y avait de nouveau.
Les occupations ne manquaient pas à ce moment. La Société des secours aux blessés avait délégué à Wissembourg M. de Montbrison, pour y organiser un service dont, quoi qu'il advint, l'installation paraissait devoir être utile sur ce point avancé du pays. Des conférences furent tenues, des engagements de concours assurés sous l'autorité de quatre médecins de Wissembourg, les docteurs Hornuss, Yeling, Veith et Schnell. On adopta, pour le transport des blessés, un type de brancard établi de la manière la plus simple,
et j'adressai aux municipalités de rarrondissement un appel pour qu'elles s'imposassent la fourniture d'un certain nombre de ces brancards et l'envoi des linges, charpie, etc., que la o-énérosité des habitants saurait réunir.
Je n'avais eu naturellement qu'à me conformer à la lettre aux injonctions officielles, et mes dépêches n'étaient plus adressées qu'au préfet. C'est ainsi que, dès le 25, j'eus à lui signaler l'occupation en force de Schweigen, village situé à 1,200 mètres de Wissembourg, et les travaux de construction d'une batterie de position dominant la ville; je Tavisai aussi que la circulation des routes frontières, coupées par des barricades et bien gardées, devenait difficile, même pour les habitants.
La population allemande de Wissembourg se faisait arrogante et des menaces étaient même proférées. Cédant aux préoccupations qui m'étaient rapportées, je demandai l'autorisation de procéder à des expulsions ; mais aucune instruction ne me parvint.
ESCARMOUCHE A SCHEUERLEXHOF
Le 25 juillet se produisit im fait brutal, propre à me disculper de l'imputation de voir trouble : une reconnaissance de quatre officiers badois et wurtembergeois , avec trois dragons, traversant tout Tarrondissement et passant par Wœrth, allait s'arrêter à Scheuerlenhof, petit hameau tout proche de la ligne de Niederbronn. Surpris dans une auberge, ces cavaliers, sauf un, furent faits prisonniers, après une vive résistance, par un peloton du 12" chasseurs de la brigade de Bernis. Un maréchal des logis français fut tué, de môme qu'un lieutenant badois; deux autres officiers badois, ainsi que deux dragons, furent blessés.
J'appris cette escarmouche le soir même et fus frappé surtout de Taudace de cette reconnaissance, qui confirmait Fesprit d'entreprise des Allemands; elle donnait raison aussi aux prévisions de mon premier rapport écrit qui m'avait valu la semonce du ministre. Cette affaire fut amplifiée plus que de raison au point de vue d'un succès pour nos armes; comme, de Paris et télégraphiquement, un rapport m'avait été demandé, je racontai la rencontre dans sa simplicité.
22 ESCARMOUCHE A SCHEUERLENHOF.
Le surlendemain 28^ j c^ns riionneur d'être officiellement invité :\ reprendre l'expédition de mes dépêches; leur destination fut même étendue ^ car elles durent être adressées dorénavant au préfet^ aux trois ministres de Tintérieur, de la guerre, des affîiires étrangères, au chef du cabinet de TEmpereur, au major général , au maréchal de Mac-Mahon et au général Ducrot.
A ce moment aussi, le général Ducrot m'écrivit pour me prier de lui procurer dans ma région des hommes sûrs pour le service d'exploration. Je réclamai le concours de M. Lamey, sous-inspecteur des forêts, dont la sollicitude et le patriotisme étaient aussi intelligents que dévoués. C'est, je crois, sur des chasseurs tant soit peu braconniers que son choix s'arrêta, et je les adressai au général.