‹ Wissembourg au début de l'invasion de 1870Chapitre 21 sur 49 · OCCUPATION DE WISSEMBOURG PAR LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

OCCUPATION DE WISSEMBOURG PAR LES ALLEMANDS

L'infanterie prussienne que j'avais en vue s'ébranla, se dirigea en masse serrée dans Tavenue et sa tête s'arrêta devant la porte de la sous-préfecture, puis la colonne se disloqua et se rangea des deux côtés de l'avenue.

Au même instant, je vis, à une faible distance, réunis en groupe, sous la garde des fusils allemands, fatigués, mornes, abattus, les officiers du bataillon du 74% faits prisonniers dans l'enceinte de la ville et, après eux, la colonne de nos soldats que l'on fit entrer prisonnière dans l'église !

Emotions inoubliables ! Nos valeureux, nos admirables soldats réunis en troupeau, désarmés par ces soldats prussiens dont la vue surexcitait encore toutes les ardentes passions du patriotisme 1

Je n'eus pas le temps de m" attarder dans mon accablement. Un peloton de cinq soldats, commandés par nn sousofficier, se dirigeait délibérément vers la sons- préfecture. Presque aussitôt des coups de crosse ébranlèrent la porte coclière ; celle-ci s'ouvrit et j'attendis, car, ne voulant pas me montrer à la fenêtre, je ne savais ce qui advenait.

Quelques instants après, il me sembla qu'un petit escalier, qui mettait mon cabinet en communication avec les appartements d'en haut, s'écroulait sous les pas pesants des soldats quMntroduisait auprès de moi mon domestique, tout effaré.

Je leur demandai — combien, à ce moment, la connaissance de la langue allemande m'a rendu de services ! — ce qu'ils voulaient. Leur chef me répondit, avec une vivacité émue, mais sans brutalité, qu'il fallait faire ouvrir toutes les pcrsiennes et enlever les drapeaux qui insultaient à leur patriotisme. Il y en avait deux, l'un en permanence au-dessus de la porte d'entrée, comme d'usage, et un autre que j'avais fait arborer sur le faîte de la sous-préfecture le jour de la déclaration de guerre.

Comme je répliquai qu'il ne m'appartenait pas d'enlever ces drapeaux, que, tout au plus pouvais-je ne pas m'opposer à ce qu'ils le fissent eux-mêmes, ayant la force peureux, ils m'enjoignirent de les suivre et, entouré par l'escouade, je remontai, par le même escalier, au salon, où je retrouvai les miens dans un état d'émotion fort naturelle. J'appris que les pauvres femmes avaient été en butte à des menaces fort rudes sous le prétexte qu'un des soldats du groupe avait disparu et qu'évidemment on lui avait fait un mauvais sort.

On m'ordonna de nouveau de retirer le drapeau, et, sur mon refus, un des soldats finit par le faire. Puis, toujours escorté, on me fit monter au grenier pour assister à l'enlèvement de l'autre drapeau, qui fut arraché de sa hampe. Et il me fallut accompagner les soldats, chargés de leurs trophées, jusque sous la voiite d'entrée de la sous-préfecture. La porte était grande ouverte. Au moment où ils s'en allaient, parut un officier bavarois, qui me salua avec une correction parfaite et me demanda ce que ces hommes faisaient là.

Sur mon récit, il s'emporta et, les traitant d'imbéciles, il donna brutalement aux soldats, tout penauds, l'ordre de déposer Jes drapeaux ; ils me furent rendus.

Cet incident, qui finissait d'une manière si burlesque, me fit faire des réflexions fort sérieuses sur la discipline allemande. C'était, à coup sûr, une innocente niaiserie que celle d'emporter comme trophée les couleurs françaises aussi facilement conquises, et bien excusable chez des soldats qui venaient de prendre une ville d'assaut; car, c'est par assaut

que la ville de Wissemboiirg avait été enlevée après la rupture à coups de canon de la porte de Landau : fait unique, je crois, dans la guerre de 1870.

La porte de la sous-préfecture fut refermée ; elle s'ouvrit peu d'instants après pour une bonne œuvre.

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