RÉFLEXIONS SUR LE COMBAT DE WISSEMBOUKG
et (le lui livrer les portes, Kien de pareil n'a eu lieu. Les Allemands sont entrés presque simultanément par la porte de Haguenau et par celle de Landau, enfoncée par leur artillerie. Ils étaient donc devenus, par le droit de la force, maîtres incontestés de la place. Aiissit(5t, ils s'emparent de la personne du maire et l'entraînent au milieu d'eux, sans aucune résistance, ni possible, ni désirable, vers la porte de Bitclie, où se trouvaient les derniers défenseurs^ à l'effet de persuader à ces braves soldats que la continuation de la lutte était inutile, qu'il fallait donc arrêter l'effusion du sang. Le maire fut ramené à Tliôtel de ville au milieu de la troupe qui l'avait emmené. Il est donc absolument injuste et déraisonnable d'imputer à cet excellent magistrat une attitude irrégulière, dont il était incapable, et contre laquelle protestent les circonstances mêmes de la démarche qu'on a rappelée pour en travestir le caractère.
Je reprends maintenant le récit des événements. Après le transport du corps du général Douay, la sous-préfecture eut l'honneur de donner asile à quelques-uns des médecins militaires qui avaient indûment été ramenés du Schaffbusch et du Geisberg à Wissembourg par les Allemands. Ces messieurs, M. le docteur Dauvé, médecin-major, directeur des ambulances de la division, M. le docteur Baëlen, médecin-major du 74'" de ligne, et MM. les docteurs Faucon, Resch et Gass purent donner les premiers soins aux blessés que nous recueillîmes. Ils avaient perdu leurs bagages et, séparés de leurs corps de troupe, n'eurent l'autorisation de quitter Wissembourg que le 6.
La journée du 5 août fut occupée tout entière, dès les premières heures, au transport des blessés, à Tinhumation des cadavres, que l'on déposait dans des tranchées ouvertes sur tous les points du champ de bataille, entre Schweigen et la Lauter, dans les champs, le long de la route de Lauterbourg, sur les pentes du Geisberg. Un grand nombre de jeunes gens de bonne volonté assuraient, sous la direction de M. Kauffmann, avocat, la vérification de l'identité des morts pour aviser les familles. Cette besogne était fort lugubre et fatigante; la dépression de la défaite aidant, la vue du champ de bataille inspirait une horreur invincible et profonde de la guerre. De la porte de Haguenau jusqu'à un enclos situé presque en face d'Altenstadt et qui a reçu le nom de « cimetière des turcos », sur cette route de près de 1,500 mètres de longueur, on marchait presque constamment dans une boue sanglante. L'aspect des alentours et la cour de la gare — où le combat avait été des plus acharnés et où l'infortuné chef de gare, M. Schott, avait été tué, — étaient particulièrement émouvants. J'ai encore sous les yeux, près de la porte d'entrée de cette cour, à gauche, le
spectacle d'un cheval aux Hancs béants, autour duquel gisaient, dans une mare de sang, les cadavres d'un chasseur bavarois, d'un soldat d'infanterie prussienne, d'un turco et d'un caporal du 50' de ligne. Je rencontrai là, contemplant ce hideux tableau, un groupe de chevaliers de Saint- Jean, ayant à leur tête le prince de Putbus, qui se mit spontanément à notre entière disposition pour toute œuvre d'assistance.
Les blessés furent" recueillis dans diverses ambulances officielles, installées dans les bâtiments de la ville, hôpitaux, magasins, collège Stanislas, écoles, et en nombre très considérable, par les familles de Wissembourg.
On ne saurait rendre un hommage trop éclatant aux preuves de dévouement, d'ardent patriotisme que les Wissembourgeois donnèrent dans ces circonstances. Pas un foyer ne fut trouvé trop étroit pour recevoir nos blessés, pas une fatigue trop grande, pas un sacrifice trop lourd pour apporter du soulagement à ces nobles souffrances. On se disputait les blessés. Je ne peux citer personne parmi ces cœurs généreux, car il faudrait donner la liste de presque toutes les familles. La ville de Wissembourg a donné le plus mémorable exemple des devoirs civiques qu'impose la guerre ! Elle s'était comme pavoisée de charité, arborant à ses fenêtres le drapeau blanc à la croix rouge.
A la sous- préfecture était échu l'honneur de recueillir M. Liaud, commandant du bataillon du 74' qui avait défendu la ville ; cet officier souffrait d'une blessure pénétrante de la jambe; M. le capitaine d'état-major du Closel, aide de camp du général Douay, auquel un éclat d'obus
avait enlevé le talon gauche, au moment même où son chef était mortellement frappé, et le lieutenant Gaston de Mareuil, officier cF ordonnance du général Douay, atteint d'une balle dans l'aine.
C'est auprès de ces cliers blessés que nous trouvions notre refuge; sous le poids obsédant que l'occupation faisait peser sur nous, ils représentaient la patrie française, qui déjà semblait perdue et vers la fortune de laquelle volaient toutes nos pensées, toutes nos espérances.
Et dans une pièce voisine le général Douay reposait ! La température orageuse qu'il faisait avait activé la décomposition du corps et, malgré toutes les précautions, l'approche en était devenue difficile.