FAUSSES NOUVELLES
Ce n'est que le 16 août qiroii apprit à Strasbourg ce que nous étions devenus. — A la fin d'août, mon frère, consul de France à Christiania, n'avait encore pu obtenir aucun renseignement sur notre sort, quoiqu'il fût informé par voie diplomatique. — Un journal racontait que Ton m'avait vu passer à Berlin, blessé et prisonnier. — Un autre osait imprimer, à réternel honneur des belles-mères de sous-préfets, que la mienne avait dû « se sauver sur Bitche, en emportant avec elle les archives de la sous-préfecture ». Une belle-mère s' embarrassant des papiers administratifs de son gendre !
Vers le 25 août, nous reçûmes la visite d'un iVllemanddu Wurtemberg, envoyé en quête de nouvelles de nous par le banquier Stern, de Francfort, qui avait été prié de s'entremettre. II se présenta tout ému et nous dit que sa femme n'avait pas voulu le laisser partir, à cause des dangers trop grands de cette expédition, car on racontait, parait-il, que la population de Wissembourg était à ce point ardente et patriote qu'elle attaquait à coups de feu et à torrents d'huile bouillante ceux qui se hasardaient dans la ville.
C'était à ne pas croire ! Depuis vingt et un jours nous étions garrottés par l'armée allemande, partout triomphante !
Un pays envahi est comme retranché du reste du monde. Tous les ressorts y sont brisés.
Ainsi, ce n'est que dans la seconde quinzaine de septembre que M"'" Abel Douay, qui habitait Besançon, pouvait recevoir par moi, de Suisse, les premiers détails sur la mort de son mari.
HISTOIRE d'une RÉQUISITION. — VOYAGE A SARREBOURG
Le 14 août, le maire de Wissemboiirg vint me prier d'intervenir auprès du Prince royal pour éviter à la ville une exécution militaire, par suite de l'impossibilité de réaliser une réquisition dont elle venait d'être frappée ; et il me remit la pièce authentique^ qui doit encore exister aux arcliives, mais dont j'ai la copie sous les yeux. En voici la substance. Elle était libellée par le général des étapes, à Lemberg, à la date du 12 aoiit.
3,220 quintaux de farine d'orge, à 30 fr. 96,600
1,070 quintaux de farine de froment, à 35 fr. . . . 37,450
4,000 quintaux de viande fraîche, à 50 fr., ou. . . 200,000 800 bœufs, à 5 quintaux par pièce.-
1,340 quintaux de riz, à 30 fr 40,200
190 quintaux d'orge perlé, à 50 fr 9,500
650 quintaux de pois, haricots, lentilles, à 50 fr. . 32,500
310 quintaux de farine de cuisine, à 45 fr. . . . 13,950 280 quintaux de sel de cuisine.
90 quintaux de café, à 140 fr. 12,600
90 quintaux de sucre, à 80 fr 7,200
200,000 litres de bière, ou
100,000 litres de vin, à 40 fr. les 100, ou 40,000
16,670 litres d'eau-de-vie.
1,200 quintaux de tabac ou 1,200,000 cigares.
11,240 quintaux d'avoine, à 14 fr 157,360
6,700 quintaux de foin, à 8 f r 53,600
3,360 quintaux de paille, à 4 f r 13,440
84 HISTOIRE d'une REQUISITION.
Plus, la fourniture totale des bois nécessaires pour le service des vivres.
Le maire m'exposait qu'il y avait impossibilité matérielle à réaliser cette réquisition en nature, qu'il y avait;, dès lors, certitude qu'on passerait à une exécution militaire pour en obtenir la valeur en argent et que, comme une proclamation du roi de Prusse avait fait connaître qu'il autorisait le recours auprès de lui pour les réquisitions en numéraire, il fallait absolument suivre cette voie de réclamation.
Cette réquisition insensée était comme le dernier coup pour notre malheureuse municipalité, qui siégeait nuit et jour, depuis le 4 août, rompue de fatigues, d'émotions et totalement à bout de ressources. Le maire, M. Edouard Gauckler, dont le vénérable père avait été blessé pendant le bombardement, ses adjoints, MM. Bœllet Scherer, tous les conseillers municipaux, avaient montré à l'envi un dévouement audessus de tout éloge. On ne pouvait le pousser plus loin.
Je promis mon concours le plus absolu et m'occupai aussitôt, avec le maire, le receveur particulier, les principaux négociants de la ville à former le dossier de ma plaidoirie. Il fallait arriver à établir : 1° que les ressources en nature étaient introuvables sur le sol de la ville et de l'arrondissement ; 2° que la ville ne pouvait payer en argent, n'ayant aucune disponibilité; 3° que les fournitures demandées montaient à une somme exagérée, que l'on ne pouvait réclamer à une ville plus éprouvée que toutes autres. On verra, d'après les prix que j'ai fait figurer en regard des quantités et qui ont été arbitrés par plusieurs négociants, que le total en argent de la réquisition montait à 714,400 fr., en laissant
HISTOIRE d'une réquisition. 85
figurer pour mémoire les 280 quintaux de sel de cuisine et le tabac, qu'on n'aurait pu se procurer nulle part à ce moment, et les fournitures de bois.
La ville avait en compte courant, au Trésor, une somme de 530,000 fr., qui n'était ni réalisable, ni escomptable.
Les 714,000 fr. représentaient au delà des contributions d'une année entière.
La cause me paraissait excellente à défendre, et puis il n'y avait pas à hésiter.
Je me décidai donc à me rendre à Sarrebourg, où se trouvait, à ce moment, le quartier général de la IIP armée du Prince royal, et allai réclamer un laissez-passer àlaKommandantur. On finit par mêle délivrer, mais de mauvaise grâce, et je m'apprêtais à partir dans ma voiture, garnie de provisions, caria route à parcourir était longue et semée dïmprévus, quand on me remit la dépêche suivante, datée de Sarrebourg, 14 août, 1 1 heures 5 minutes du matin :
Monsieur Hepp, sous-jjréfet de Wissembourg. Par ordre de la nouvelle administration, vous êtes invité à vous trouver le 16 courant, à midi, ici, à l'Hôtel de l'Agneau, auprès du soussigné. Accuser réception de cette dépêche par télégramme.
L Inspecteur général des étapes de la IIl^ armée, V. GoTSCH, lieutenant-général \
1. Saarburg, 14. Aug., H Uhr 5 Min. Vorm. ; Weissenburg, 15. Aug., Vi Ulii- 20 Min. Vorm.
Monsieur Hepp, Sous-Préfet Weissenburg,
Ira Auftrage der neu eintretenden Verwaltung , werdeu Sie aufgefordert.sich am 16. Mittags hier ira •/. Hôtel de l'Agueau » bei dem Unterzeicliueten eiiizufindou. Empfangs-Besclieinigung per Dralit.
Der General-Etappen-Inspecteur der III. Armée, V. GoTSCH, G entrai -Lieutenant.
86 HISTOIEE d'une REQUISITION.
L'invitation était quelque peu impérieuse dans la forme et fort inintelligible au fond, (j'était la première fois que j'étais touché d'une notification militaire officielle me parlant de radministration allemande et je ne comprenais rien à ce qu'elle me voulait. Mais^, comme je partais à ce moment même pour cette destination, j'étais porté à me féliciter delà sécurité et des facilités que cette convocation allait assurer à mon expédition au travers des troupes allemandes.
Je me mis en route à 4 heures de l'après-midi, remerciant le maire de l'offre qu'il voulait hien me faire dem'accompagner, et n'arrivai à Haguenau que vers 9 heures du soir. Obligé de faire viser mon laisser-passer par le commandant de place de cette ville, j'allai le trouver aussitôt. Il était couché^ grelottant la fièvre, et m'accueillit sans aucune politesse. Je dus lui réclamer des chevaux, les miens étaient fourbus — toutes les routes étaient défoncées par l'invasion — et tous les chevaux disponibles ayant été mis par réquisition sous la main de l'autorité militaire. J'en ol)tins par la vertu de la convocation dont j'étais porteur et que j'appréciai fort à ce moment; car j'eusse, sans elle, été arrêté dès le début de mon voyage.
Vers 1 1 heures du soir, je pus continuer ma route, muni d'une nouvelle passe et sous l)onne garde, de protection comme de surveillance, car j'allais pénétrer au milieu de l'armée allemande et il ne fallait pas que je pusse en abuser : à côté de mon cocher prit place un soldat prussien, fusil chargé.
Je changeai de chevaux, non requis cette fois, à la poste de Hochfelden et, passant à Saverne, j'allai voir mon col-
HISTOIRE d'uXE réquisition. 87
lègue, M. Diisolier, sous-préfet. Il fut fort surpris de me voir et m'annonça qu'il partait pour Sarrebourg: il avait reçu la même injonction que moi.
Je laissai là mon landau et nous prîmes un petit breack découvert^ qui seul pouvait nous faire franchir les chemins difficiles conduisant sur le plateau de Phalsbourg, où s'amorce la route de Sarrebourg.
La magnifique traversée des Vosges se fit lentement, au milieu des troupes en marche. Quand nous débouchâmes sur le plateau, la situation ne nous parut pas fort rassurante. Phalsbourg, qui venait d'être bombardé et continuait à l'être, se présenta à nos yeux : l'église était éventrée et fumante, et nombre de maisons étaient encore en proie à l'incendie.
Nous avions à faire deux kilomètres environ sur cette plaine toute nue, commandée par l'artillerie de la place, et n'étions pas autrement rassurés par la présence sur notre siège du casque brillant du fusilier allemand. Mais nous passâmes sans accroc et commencions à nous engager sur la route de Sarrebourg quand, presque aussitôt, se détacha de derrière un arbre une sentinelle croisant son arme ; elle ne tarda pas à être assistée d'un poste de quelques hommes, sortis de je ne sais où.
Le soldat porteur de ma passe descendit du siège, et la route se rouvrit devant nous jusqu'au poste suivant, très rapproché, où les mêmes formalités se reproduisirent. Il en fut ainsi six fois de suite, et nous n'étions pas encore hors des vues du canon de Phalsbourg.
Nous étions au milieu des mouvements de l'armée. De la
83 HISTOIRE d'une REQUISITION.
route nous voyions, au fond de la vallée, s'écouler des lignes interminal)les d'artillerie et de convois.
Vers 1 1 heures, nous arrivâmes chez M. Thomas, notre collègue de Sarrebourg, qui avait été touché d'une invitation semblable aux nôtres. Qu'était-ce donc? Il m'apprit, hélas, que le quartier général du Prince royal avait été transporté la veille à Lunéville, et je commençais à craindre pour le résultat de ma mission. M. Thomas nous offrit de tout cœur une côtelette et des pommes frites, en nous assurant que c'était là un vrai festin, car il lui fallait des prodiges d'ingéniosité pour obtenir, dans ce pays complètement épuisé par le passage des armées, de quoi se nourrir à peu près chaque jour. Dans les premiers temps, nous avions eu les mêmes préoccupations à Wissembourg.
Quel était donc le motif du mandat de comparution du lieutenant-général de Gotsch ?
A midi, nous fûmes introduits tous trois dans une grande salle de Vllôtcl de l' Agneau et vîmes, gravement installés autour d'une table, M. de Gotsch et cinq autres personnages en uniforme. Il nous fut aussitôt expliqué qu'on réclamait notre concours pour l'administration civile de nos arrondissements, tombés au pouvoir des armées allemandes. Notre réponse fut aussi naturelle qu'immédiate : nous ne pouvions administrer au profit des intérêts allemands.
J'ajoutai que, depuis le 4 août, j'avais été itérativement sommé de n'entretenir , sous les peines les plus sévères , aucune correspondance d'aucune nature dans mon arrondissement et que je n'avais utilisé ma qualité administrative que pour tâcher d'alléger le poids des réquisitions.
HISTOIRE d'une RÉQUISITION. 89
C'était une entrée en matière toute trouvée pour exposer la réclamation dont je m'étais cliargé. Je donnai lecture de la réquisition détaillée plus haut et déclarai que^, devant rimpossibilité de réaliser en nature les fournitures demandées^ j'étais décidé à aller jusqu'au roi de Prusse pour réclamer le bénéfice de son intervention^ car la réquisition aboutissait en fait à frapper Wissembourg d'une contribution de 800,000 fr. au moins.
Il s'ouvrit alors un débat fort curieux, mi-partie en allemand et en français, entre moi et les divers membres du conseil d intendance. Il fut vif, mais assez poli. Ce que je sais de langue allemande est fortement mâtiné de néologismes et de patois alsacien, lequel a une verdeur particulière pour exprimer fortement la pensée, sans qu'on y puisse relever une grossièreté voulue. Le conseiller commercial, le conseiller financier, le conseiller militaire de l'intendance — (j'attribue ces titres à ces messieurs suivant le caractère spécial des arguments qu'ils faisaient valoir, sans savoir s'ils répondent à l'organisation des intendances générales d'étapes) — opposèrent des arguments péremptoires à mes prétentions.
Le premier point fut celui-ci : comme la réquisition est irréalisable en nature, elle est contraire aux usages de la guerre qui, s'ils admettent que les troupes de passage vivent au jour le jour sur les ressources du pays ennemi, n'autorisent pas les réquisitions impossibles.
On répondit qu'il s'agissait de créer un magasin d'approvisionnements pour les troupes qui viendraient à passer à Wissembourg.
Je contestai que ce droit fût admissible; qu'en tout cas, il
90 HISTOIRE d'une réquisition.
n'était pas applicable, parce que WissembourgetraiTOiulissement étaient épuisés de ressources.
Comme il paraissait superflu d'apporter la preuve évidente de cette ruine générale, le conseiller commercial insinua que la municipalité de Wissembourg n'avait qu'à passer des marelles avec les négociants de Landau, ]\lannlieim. Spire; que toutes facilités seraient données pour l'arrivage des denrées.
— Mais alors, répliquai-je, comme vous reconnaissez que le pays n"a plus rien, vous devez renoncer à y requérir quoi que ce soit ! Il n'est pas admissible que vous nous forciez à acheter en Allemagne la nourriture des troupes. Du reste, nous n'avons plus d'argent, dans aucune caisse publique ou privée.
Le conseiller financier suggéra que la ville pourrait adopter des moyens de trésorerie, tels que l'émission de bons, dont le montant serait réalisé à la fin de la guerre, et pour lesquels on trouverait des escompteurs. — J'objectai qu'à l'heure actuelle aucun mardi and ne consentirait à livrer des produits autrement que contre, partie au moins, de blanc argent.
Une courte discussion sur la nature juridique des réquisitions au point de vue du droit de la guerre s'engagea encore avec celui que j'appelle le conseiller militaire, et le débat fut clos avec vivacité par M. de Gotsch, qui avait donné des signes fréquents d'impatience pendant cette discussion ; il était figé et paraissait soufii'ant. Il me dit :
— Mais enfin. Monsieur, de quoi vous mêlez-vous? vous n'avez rien à voir à tout cela et nous agirons comme il nous paraîtra l)on.
HISTOIRE d'une RÉQUISITION. 91
Je dis que la déclaration officielle du roi de Prusse autorisait les réquisitionnés à faire appel devant lui. Il ne répliqua rien, et j'allais être mis à la porte sans avoir rien obtenu^ quand un argument, qui devait être triomphant, et dont je ne m'étais pas avisé encore, me fut suggéré par la lecture machinale que je refaisais de la réquisition : elle émanait du général des étapes, à Lemherg, et ce général était Bavarois !
J'avais eu l'occasion, par la fréquentation de nos deux blessés, dont Tun était Prussien et Tautre Bavarois, dem'apercevoir que le Prussien n'acceptait qu'avec peine qu'il existât une égalité de droit entre la Prusse et la Bavière, et qu'à cet égard des dissentiments et une sorte de jalousie régnaient entre eux.
Et je m'écriai :
— Mais enfin^ comment pouvez-vous admettre que nous soyons ruinés alternativement par les Prussiens et les Bavarois ! C'est le roi de Prusse qui commande l'armée allemande, et il ne peut appartenir qu'au commandement prussien d'ordonner des mesures aussi exceptionnelles que la création d'un magasin d'approvisionnements. Les ressources du pays ne peuvent être livrées à l'arbitraire de tous les corps de troupes.
L'argumentation porta avec une rapidité remarquable. Le ton s'adoucit; on me fit remarquer que je n'avais pas présenté ce point de vue et l'on me dit qu'on allait prendre des renseignements; que je devais retournera Wissembourg et faire envoyer par le maire l'original de la réquisition. Comme j'objectai qu'il y avait menace d'exécution militaire