‹ Woodrow Wilson et la paix mondialeChapitre 8 sur 8 · UNE APOLOGIE · texte numérisé non relu

UNE APOLOGIE

Public en partie par la Tribune de Genève, le i" juillet 19J7 et dans un numéro antérieur de 7/ Giornaîe d'Jtalia, Rome.

I AEPUIS quelques mois, j'ai été critiqué -*-^ de diverses manières, et même verbalement exécuté, par le groupe de pacifistes, — non pacifiques, — qui se réclament de Romain Rolland. Ils participent, peut-être sans son consentement, à son indubitable prestige. Dans ces attaques dirigées contre mes écrits et leur soi-disant manque de logique, ils englobent toute la nation américaine et surtout le Président Wilson. Je me considère.

— c'est évident, — indigne de l'honneur que me prodiguent ces critiques, car je ne suis qu'une unité négligeable dans ma patrie et notre grand Président pourrait difficilement trouver un défenseur plus insignifiant. En dépit de mon peu d'importance, toutefois, je me sens forcé de défendre mes opinions ; c'est une question de responsabilité.

On me reproche spécialement d'avoir défendu, il y a deux ans, une propagande antimilitariste américaine et d'avoir préconisé, en même temps, la cause des Alliés. Mes critiques font triomphalement ressortir le contraste qui existe entre d'anciennes et de récentes paroles.

Je n'ai pas du tout changé d'idées pendant ce laps de temps. Je suis plus antimilitariste aujourd'hui qu'avant ce jour où l'Allemagne défia pratiquement, dans un combat mortel et décisif, le Christ de l'Apocalypse et les droits consacrés par la Révolution française. Ce qui n'infirme nullement mes sentiments de proallié et d'enthousiaste partisan de la participation de l'Amérique à la guerre.

Je dénonçais déjà, dans ce temps-là, la pernicieuse propagande militariste qui tend à faire de mon pays une copie des Etats

européens, au lieu de le laisser se façonner sur un patron entièrement nouveau. Cette propagande remonte bien avant la guerre mondiale et n'a avec elle aucun rapport direct. Qui aurait supposé, alors, que l'Amérique se joindrait aux Alliés pour défendre l'humanité contre le germanisme?

Mais il était possible qu'elle suivît une voix d'expansion impérialiste. Tel était le programme bruyant de certains politiciens, appuyés par de puissants capitalistes continentaux qui détenaient les marchés du monde pour leur intérêt particulier. Le Mexique et la Chine figuraient en premier lieu sur ce programme, sans parler de la domination à exercer sur l'Amérique du Nord et du Sud.

C'est à ces fins-là que je fis opposition. Je ne désirais pas voir ma patrie devenir une nouvelle Rome, suivant les prophéties de Guglielmo Ferrero et, plus antérieurement encore, de De Tocqueville.

Mon humble opposition n'eut, du reste, aucun retentissement quelconque, mais le Président Wilson, — aujourd'hui le plus grand pacifiste du monde,— se déclara résolument et dès le premier jour, adversaire de

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ce programme militariste. Des éducateurs américains éminents partagèrent son point de vue, applaudissant à l'entrée en guerre de l'Amérique qui défend les intérêts spirituels de rhumanité, mis en péril par l'autocratie germanique.

Non, mon opinion n'a pas changé depuis le commencement de la guerre mondiale.] 'ai toujours été proallié et pacifiste. C* est précisément parce que je suis un pacifiste que je suis Ayproatlié, Le vrai pacifiste, je le crois, s'identifie avec les hommes et les nations, qui attaquent de la hache les racines du militarisme prussien. Cette croyance, je l'ai partagée et déclarée dès le commencement sans dévier d'une ligne. 11 est faux que mon séjour dans la Suisse romande m'ait converti à la justice de la lutte contre l'Allemagne. C'est de la part de mes critiques une assertion erronée.

11 y a huit ans, j'ai écrit un long article, publié en Angleterre et en Amérique et

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traduit en français et en allemand. J'appelai sur le péril germanique l'attention de tous les socialistes internationaux. Je déclarai que l' Jlllemagne prussienne ne rentrait pas dans la catégorie des nations civilisées, quelle appartenait à la barbarie par un régime militariste, désireux d'établir son autocratie sur l'Europe d'abord, et sur l'Jlmérique ensuite. "Les nations devaient s'unir devant ce danger et obliger V Jlllemagne à désarmer. L'empire germanique n'a-t-il pas, hélas ! prouvé la justesse de ma prophétie?

Quatorze mois seulement avant le i*^ août 1914, j'écrivis de nouveau un long et véhément article sur le même sujet, annonçant la catastrophe prochaine qu'une civilisation sur ses gardes pourrait seule prévenir. Je dévoilai le programme du Berlin-Bagdad, pivot de la guerre qui menaçait le monde. Cet appel fut largement répandu en Angleterre et en Amérique; plusieurs milliers de lecteurs le déclarèrent fantaisiste et refusèrent de le prendre au sérieux. Quatorze mois plus tard, selon mes prévisions, soi-disant présomptueuses, le désastre s'abattit sur l'Europe aveuglée.

Immédiatement et longuement, je con-

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damnai par ma plume et par ma parole les actes des social-démocrates allemands.

En même temps, je suppliai tous les socialistes de se joindre à la cause des Alliés, puisqu'ils combattaient, consciemment ou inconsciemment, pour l'avènement de cette démocratie mondiale, qui seule permettra une reconstruction de la Société sur des bases de solidarité.

Je tiens le record depuis dix ans, messieurs les pacifistes, pour mon opposition au germanisme politique et dictateur, et au germanisme considéré comme une religion. J'ai parlé et écrit si souvent à propos de l'issue de la lutte engagée entre le germanisme et l'humanité, le germanisme et la démocratie, le germanisme et le socialisme essentiel, le germanisme et la vraie religion du Christ, que j'ai été considéré par beaucoup de mes lecteurs comme un véritable fléau.

Quant à ma patrie, elle n'a à se reprocher aucune inconséquence ou illogisme. Au contraire, sa décision prouve son implacable logique et sa complète unité.

11 est vrai, — comme les socialistes le prétendent, et comme je viens de l'admettre, — que de puissants capitalistes projetèrent jadis la militarisation de l'Amérique, mais leur plan n'a pas décidé l'entrée en guerre des Etats-Unis, i En agissant comme elle l'a fait, ma patrie, n'en doutez pas ! a porté un coup fatal au système créateur du capitalisme. C'est même la raison qui engagea quelques-uns des plus importants financiers à faire tout ce qui était en leur pouvoir, pour obtenir une paix prématurée et empêcher la coopération de l'Amérique et de l'Entente. Ils soutinrent en secret le pseudo-pacifisme, répandu partout en Allemagne. Ce faux socialisme recherche également une paix favorable aux Empires centraux, une paix qui les laisserait

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dans une situation presque aussi avantageuse qu'avant Ja guerre.

Les critiques des pacifistes s'adressent surtout au Président et à son prétendu changement d'opinion. J'ai réfuté ces attaques à diverses occasions et dans différents journaux. Je regrette d'avoir à me répéter, mais je sens qu'il est de mon devoir d'expliquer d'une façon plus détaillée la situation actuelle de l'Amérique.

Le changement qu'on reproche à M. Wilson n'est que le changement du peuple qui l'a élu. Si l'on avait pesé ou mesuré les sentiments de l'Amérique au début de la guerre, on aurait vu que la balance pesait lourdement du côté de l'Allemagne. ]1 est évident qu'une minorité intellectuelle, sur les bords de l'Atlantique surtout, a toujours soutenu le parti des Alliés. C'est de ce côté qu'est venu le meilleur exposé des origines du conflit entre les Empires centraux et la civilisation. Mais cette élite de la Nouvelle-An-

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gletcrrc et de New- York ne représente pas l'Amérique, qui ne Ja connaît même pas. Elle n'influençait guère la nation autrefois; et aujourd'hui, encore moins. La vraie Amérique est limitée, géographiquement et moralement, par ces Etats qui s'étendent entre les Alleghanys et les Montagnes-Rocheuses et que nous appelons, un peu à la légère, Ouest central (« Middle West »), et ce grand Ouest central dédaignait chaque jour davantage les citoyens des bords de l'Atlantique. On ne les écoutait pas et on se souciait peu des espérances et des désespoirs de l'Europe en feu. Les sympathies, — s'il y en avait î — étaient réservées à l'Allemagne. Oui, je le répète, Y Ouest central américain ignorait tout de la guerre et ne désirait pas se renseigner. La lutte lui semblait insensée et vaine et ne le concernait pas. C'était un accès de délire de l'Ancien-Monde, un inutile et universel désagrément, un obstacle au bien-être et au confort habituels. En résumé, ses tendances, bien que désintéressées et tièdes, étaient franchement progermaines.

Pour comprendre cet état d'esprit du Middle West, il faut savoir que l'Allemand

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a été son voisin depuis J'origine. La ferme attenante, l'enclos le plus proche sont la propriété de Germano-Américains. La plupart des habitants sont nés en Allemagne ou bien leurs parents y ont vu le jour. Si leurs moyens le leur permettent et s'ils sont assez ambitieux, ils envoient leurs fils et leurs filles dans des collèges où ceux-ci étudieront avec des professeurs qui sortent d'universités allemandes. Posséder un diplôme allemand est le moyen le plus pratique d'obtenir une chaire au Collège ou à l'Université.

Dans VOuest central se trouvent de vastes régions, de grandes villes et des communautés agricoles où le langage courant est l'allemand et non pas l'anglais, où par conséquent la mentalité germanique s'est sournoisement substituée à celle des premiers colons français et anglo-saxons. A l'influence de l'hérédité et de la langue, ajoutons les conditions économiques et sociales du citoyen américain.

11 est généralement frugal, consciencieux, souvent jovial, parfois religieux. Ses habitudes, quelque stupides qu'elles soient, le désignent à l'attention publique comme m un bon citoyen ». Si le vrai Américain était

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perspicace, il aurait compris que son voisin germano-américain assumait tacitement une sorte de supériorité sur lui et qu'il continuait à faire partie de l'Allemagne, sa mèrepatrie. Une enquête, plus serrée encore, aurait révélé que l'Amérique ne s'assimilait pas les citoyens d'origine allemande, mais que ceux-ci s'assimilaient l'Amérique.

La moyenne des habitants des Etats-Unis n'est pas psychologue, et elle s'irrite quand on lui demande un effort de discernement. A cet égard, elle ne diffère pas de celle des résidents des autres pays.

D'un autre côté, le Middle JVest n'a jamais été sur un pied d'intimité avec l'Angleterre et la France. Il ignore que la mise à exécution de la doctrine de Monroë, ainsi que la protection de ses intérêts politiques dans l'Amérique du Sud dépendent, en premier lieu, de la nation britannique et du généreux consentement du gouvernement anglais. 11 a un peu oublié Lafayette ; il laisse ce soin à ceux qui habitent les bords de l'Atlantique. 11 ne s'intéresse, en fait d'histoire britannique et en relation avec son pays, qu'à la tyrannie, très exagérément représentée, de lord North et de Geor-

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ges IV, qui mirent obstacle au commerce des marchands puritains dans l'Inde occidentale et causèrent la révolution américaine. Jl a de vagues conceptions de la France, par ses livres d'école et ses récits du catéchisme sur le règne de la Terreur. 11 a accepté comme un dogme les accusations légendaires au sujet de la frivolité et de l'athéisme français. Ces accusations ont été renforcées dernièrement par l'accroissement du pouvoir politique de l'Eglise catholique et des citoyens d'origine allemande.

11 connaît la France et l'Angleterre de loin, et par des récits qui le choquent ou le démoralisent, tandis que l'industrieuse et arrogante Allemagne est toujours près de lui !

Cette mentalité des citoyens américains, que le président Wilson connaît mieux que personne, nous fait concevoir les difficultés que ce dernier a dû surmonter. Nous ad- | mirons et son adresse et sa dramatique patience. Ses discours et ses actes ne sont ni théoriques ni académiques, ni mystérieux ni indécis ou illogiques; ils sont l'expression de sa perception du point de vue du peuple américain et de la périlleuse complexité du problème national à résoudre. J

On peut affirmer que la conduite du président a été extraordinairement logique et perspicace. L'histoire ne connut jamais guide plus sage et plus persévérant dans son omniscience. La compréhension du sens de la guerre de la nation américaine et l'acceptation de sa responsabilité vis-à-vis du monde, sont dues au président Woodrow Wilson.

L'Amérique a enfin trouvé son chemin de Damas : une grande lumière s'est révélée. Elle entre aujourd'hui en guerre, avec un plan nouveau et dans un esprit différent de ceux qui inspirèrent jadis les autres nations belligérantes. A ses yeux, cette guerre est sainte. De l'Atlantique au Pacifique, le peuple est possédé par le désir de « préparer le monde pour la démocratie » et de créer, en fait, une Ligue des Nations.

Une seule chose peut rendre inutile cette consécration imposante et impérieuse, c'est le succès des manœuvres des émissaires pacifistes de l'Allemagne, qui préconisent une

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paix prématurée. Le Président Wilson sait que ces propagandistes sont les pires ennemis et de son peuple et de Ja démocratie. Cest contre eux qu'il faut lutter sans trêve. Nous devons employer pour les combattre toutes les armes que les révolutions précédentes ont placées dans nos mains. Craignons que le rêve d'une confédération fraternelle des nations et d'une croisade américaine, qui travaille à la réalisation de ce rêve, ne s'évanouisse, tué par la trahison et les compromissions! Et il ne faut pas que l'humanité se soit sacrifiée en vain dans le conflit mondial.

Toutefois, en répétant ce garde à vous, je me dis qu'une si grande foi ne peut rester vaine, quêtant de renoncements ne sauraient demeurer inutiles. Car nous ne sommes pas isolés dans le conflit où l'Amérique ira, pleine d'espoir, apporter son épée sanctifiée. En coopération avec elle, et invisibles, — sauf aux yeux de quelques prophètes, — il est des forces capables de vaincre les épées les plus tranchantes et les plans les mieux combinés. Invisibles, mais prêtant l'aide efficace de leurs chevaux blancs et de leurs épées victorieuses, incapables d'égoïsme de-

puis la fondation du monde et possédant en conséquence une puissance sans bornes, les armées célestes conduites par leur chef divin défieront et les créatures matérielles et les gouvernements terrestres. Elles gardent dans leur cœur le sens de cette époque sanguinaire; le sort des nations, le résultat ultime de la guerre dépendront de leur aide mystique.

Parce que le monde leur appartient, il est aussi à nous. Que nos coeurs ne soient pas troublés et qu'ils ne tremblent point. L'humanité divine que l'histoire nous montre éternellement crucifiée, survivra, se lèvera, croîtra en stature et finalement prévaudra. La paix qui procède d'une bonne volonté universelle, la justice, inséparable de l'amour du prochain, la liberté qui n'est autre que l'obéissance à cette loi d'amour, viennent déjà à notre rencontre. Le Royaume des cieux est proche !

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