‹ Woodrow Wilson et la paix mondialeChapitre 7 sur 8 · PRO -AMERICA · texte numérisé non relu

PRO -AMERICA

Publié d'abord le 5 mai J917, dans la Semaine tittéraire, à Genève, à l'occasion du message du Président "Wilson, déclarant la guerre à l'Allemagne, le 2 avril 1917.

T 'IRONIE de notre époque fait que la ■*-^ plupart des grands pacifistes de l'histoire, — des hommes qui ont toujours eu la guerre en horreur, et ont essayé d'y mettre fin, — se trouvent actuellement dans l'obligation morale de tirer l'épée// S'ils sont forcés de prendre part à la lutte mondiale, c'est dans le but de la terminer, en ouvrant toutes grandes les portes qui conduisent à la liberté, et en réunissant les hommes dans un monde où régnera la concorde. Tel est le sort du plus grand homme

d'Etat pacifiste de nos jours, du Président Woodrow Wilson.

Grâce à lui, une nouvelle espèce de guerre a fait son apparition dans le monde, guerre sans précédent dans l'histoire. 11 nous faut remonter aux Croisades pour trouver quelque analogie avec les événements actuels. Bien que les Croisades aient, à la fin, dégénéré en expéditions féodales de rapines et de pillage, elles furent inspirées, comme l'entreprise américaine d'aujourd'hui, par des motifs d'ordre supérieur. Pourtant, les Croisés regardaient plutôt vers le passé que vers l'avenir; ils croyaient naïvement que le christianisme serait sauvé par la conquête du lieu où il prit naissance. Tandis que la guerre dans laquelle l'Amérique va s'engager ne concerne que l'avenir, et elle aura une portée universelle.

Le conflit entre l'Allemagne et l'Amérique est accidentel. Le Président Wilson a convié son peuple à um nouvelle et plus vaste croisade. 11 l'a déclaré en ces termes :

« La démocratie doit vivre en sécurité dans le monde. L'existence de gouvernements autocratiques, appuyés par une force

organisée, qu'ils contrôlent sans la volonté du peuple, menace toute paix et toute liberté. Une paix générale et durable ne peut être maintenue que par une association de nations démocratiques. »

L'Amérique combat donc pour atteindre ce but. Ses armées s'inspireront de l'espoir de délivrer pour toujours les peuples, des systèmes autocratiques, des institutions fondées par les classes dirigeantes et de toutes les reliques féodales. Ses « buts de guerre » seront une invocation à cette délivrance et elle fournira les moyens de l'obtenir. Les nations vont être forcées de souscrire à ce projet de rénovation mondiale, à la fois démocratique et mutualiste.

Le Président Wilson a amené ce résultat, patiemment, prudemment, prophétiquement, au travers d'un labyrinthe inextricable de difficultés et de complexités variées. A l'heure qu'il est, nous n'avons pas assez de recul pour apprécier l'importance de sa victoire. L'événement est trop récent et nous sommes trop pressés d'en récolter les premiers fruits. Mais nous comprendrons, avant peu, qu'il n'est pas d'exemple dans l'histoire, d'une nation dont la mentalité a été trans-

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formée de façon si noble et si habile, avec une intuition psychologique et une maîtrise sans pareilles. Si un peuple, comme un individu, possède un moi subconscient, à lui seul est donné le pouvoir de faire surgir à la vue de tous, les désirs cachés, les pensées non formulées, pour les appliquer aux principes politiques et les traduire en démocratiques et conscientes résolutions.

Afin de mesurer la grandeur de cette conversion d'un peuple entier, nous devons nous rappeler que toute l'Amérique centrale et occidentale semblait, il y a peu de temps, définitivement acquise au germanisme; si bien que l'Allemagne pouvait la considérer comme son alliée éventuelle. De nombreuses influences contribuaient à maintenir cet état d'esprit. D'abord, l'alliance germano-américaine, conçue et baptisée par le frère du Kaiser, le prince Henry, qui, dans ce but se rendit en Amérique, il y a quinze ans. 11 fut reçu avec un enthousiasme général si extravagant que les hommes et les femmes possédant une certaine dignité, en éprouvèrent une véritable répulsion. Le Président Roosevelt, alors au faîte du pouvoir, l'honora et le fêta de toutes les manières. En conséquence.

Jes exportations de l'Allemagne devinrent plus que populaires, et cela au détriment de toutes les matières venant d'Angleterre.

A partir de ce jour, de puissantes influences académiques furent mises en oeuvre en vue de la germanisation de la science et de l'érudition. Car la culture universitaire en Amérique était d'essence germanique par ses tendances et ses sympathies. Ce fait a été clairement exposé dans le « Collier's Weekly » par l'éditeur de ce grand journal national :

« Avant la guerre, dit-il, nous ressentions)^ une admiration excessive pour la vigueur intellectuelle et la ténacité de l'Allemagne, dans ses poursuites d'une culture civilisatrice mondiale. L'Allemagne était la grande université où l'Américain prenait ses brevets. Un jeune homme, désireux de s'assimiler des connaissances professionnelles, détaillées et précises, — ou qui cherchait à jeter de la poudre aux yeux, —se rendait en Allemagne dès qu'il en avait les moyens. Le fait d'avoir suivi des cours lui servait de recommandation, bien mieux qu'un diplôme reçu dans une Ecole technique nationale. Jadis un ambitieux étudiant américain se serait rendu

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à Londres ou à Edimbourg pour acquérir un vernis d'instruction. Plus tard, il estima qu'un séjour à Berlin ou à Vienne lui serait plus nécessaire. Et il en fut ainsi pour toutes les branches de l'éducation scientifique. Les Allemands ont été pour les Américains une autorité suprême, à commencer par le traitement de la rougeole pour finir par les poteries chinoises. »

N'oublions pas une association de puis-

1 sants journaux quotidiens, dont les lecteurs

I se comptent par vingtaines de millions. Wil-

j liam Randolph Hearst possséda pendant

des années cette presse qui préconisa inlas-

I sablement l'utilité d'une alliance entre les

I Etats-Unis et l'Allemagne, dirigée contre

\ l'Angleterre et le Japon. Cette idée domina

et domine encore la politique d'hommes

d'Etat influents. Beaucoup de membres du

\ Congrès sont d'ardents pro-germains. Ils ont

été obligés de céder à la pression d'un peu-

; pie réveillé, moralisé et guidé vers un noble

idéal, grâce à la magnifique persévérance de

son Président.

Le monde ne se doute pas encore du duel extraordinaire, livré contre les intrigues du gouvernement germanique par la sage habileté

de Woodrow Wilson. Pendant trois ans, ce dernier s'est dressé, résolu et sans aide, décidé à la lutte contre les conflits, les intrigues et les conspirations connus de lui seul. Si aujourd'hui l'Allemagne a perdu la partie et si l'humanité l'a gagnée, c'est en raison du tact merveilleux, de l'expérience des conditions internationales déployés par cet homme qui n'a jamais varié dans ses vues progressistes. On lit dans la T{épuhlique^ de Platon, un passage qui définit bien la patiente attitude de M. Wilson pendant cette lutte critique :

« Le caractère maussade, dit Platon, fournit une quantité d'occasions de l'imiter, tandis que le caractère sage et pondéré est si constamment uniforme et semblable à luimême, qu'on ne l'imite pas facilement. Si l'on y parvient, on court la chance d'être incompris, surtout par une assemblée générale composée des personnalités les plus diverses. » M. Wilson n'a tenu aucun compte du « caractère maussade » de nombre de ses concitoyens, ni des attaques de M. Roosevelt. Il a continué sa route, sans s'émouvoir, jusqu'à ce que l'heure ait sonné. Il n'aurait pas pu agir une minute plus tôt. Maintenant

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sa patience est récompensée, ses désirs accomplis. La guerre déclarée à l'Allemagne ne prendra fin que le jour où sera créée une Société des nations libres et unies.

Nous sommes sûrs, à présent, qu'aucune paix ne sera conclue avec les Habsbourg et les Hohenzollern. L'Amérique ne remettra pas son épée au fourreau tant qu'un Kaiser occupera un trône. L'Angleterre et l'Italie sont des républiques soeurs, plus démocratiques sous bien des rapports que les Etats- Unis. Leurs rois ne sont qu'un symbole de l'unité nationale. Mais les empires centraux sont gouvernés par cet absolutisme oriental, véritable anachronisme, qui, si longtemps, a perverti l'humanité, paralysé tout progrès réel, et étouffé toute expression de la volonté des peuples.

Notons que cette épuration d'un monde libéré d'un passé autocratique et féodal, débarrassé de ses classes dirigeantes, n'est que le commencement delà tâche que l'Amérique s'est imposée. La guerre va revêtir un aspect nouveau, un caractère plus vaste, plus spirituel, plus religieux, et de plus en plus apocalyptique. L'âme américaine entreprend une Croisade démocratique et mobilise tou-

tes les forces et tous les actes de la vie, toutes les relations morales, sociales et économiques. Elle marche à la conquête de cette démocratie qui résumera, en un mot, Tidéal que les premiers chrétiens se faisaient du royaume des cieux.

C'est précisément cette idée que le Président Wilson vient d'introduire dans le domaine de la politique pratique. 11 fonde sur cette idée les libertés et les relations internationales, la paix durable et le droit des peuples au développement de leur individualité. C'est vers cette fin qu'il compte mener la guerre, c'est le but de son intervention. Peu d'hommes saisissent l'importance de ce qu'a fait l'Amérique et de ce qu'elle compte faire. Mais la raison divine qui pro- s voqua cette intervention se manifestera î; bientôt. Nous assisterons à des transformations mondiales, à une union mondiale, à un bonheur mondial, dont nous ne pouvons encore avoir aucune notion, et qui réaliseront et au delà, les plus nobles idéals sociaux et religieux.

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L'entiîée en guerre de TAmérique justifie mon point de vue puisque j'ai défendu son attitude hésitante, tout en plaidant la cause des Alliés. Notre joie et notre enthousiasme dépassent toute expression. Nous sommes, enfin, sortis du plus tragique des dilemmes.

Dès son début, cette guerre nous a paru la crise suprême de Thistoire. Nous avons perçu, — ou nous avons cru percevoir, — que le sort de l'humanité, durant des siècles, dépendrait du résultat de la guerre et de la conviction générale, quant à ses causes et ses conséquences. Nous avons même pensé que le choix du monde serait définitif et mettrait le sceau à la destinée de Thomme sur notre planète. Considérant le caractère apocalyptique et final de cette époque où nous vivons, croyant que la valeur véritable de la vie humaine et de ses expériences dépend de la victoire des Alliés, nous plaçons ce triomphe de la justice au-dessus de tout le reste. Oui, même au-dessus de notre

patrie, au-dessus des travaux auxquels nous avons consacré notre existence, au-dessus de nos affections, de nos projets et de nos désirs personnels !

En notre qualité d'Américains patriotes, nous voulons que notre peuple participe aux sacrifices qui seront exigés de lui et mérite Ja gloire de lutter contre l'envahisseur germanique.

Mais nous n'ignorions pas que l'Amérique, prise en bloc, était ou progermaniste ou pacifiste, et qu'une minorité intellectuelle seulement se rangeait du côté des Alliés. Le président Wilson le savait bien, l'Allemagne aussi ! Seuls les Alliés l'ignoraient] Nous avons prévu que le gouvernement germanique voulait obliger l'Amérique à entrer prématurément en guerre, parce qu'il en bénéficierait. 11 avait le pouvoir d'empêcher l'envoi des munitions et des denrées aux Alliés et il supposait que les sympathies progermaines de la population seraient assez fortes pour provoquer une guerre civile.

Si le président Wilson recula si longtemps sa décision, c'est qu'il voulait attendre l'heure où son pays aurait compris le danger de la menace allemande, et verrait enfin

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dans les Alliés les champions de la démocratie. Si cette décision s'était affirmée trois mois plus tôt, rAllemagne aurait obtenu gain de cause. Ceux d'entre nous qui, en leur qualité d'Américains, se rendirent compte des périls d'une intervention prématurée, furent taxés d'illogisme, car, d'un côté, ils prêchaient la cause des Alliés et, de l'autre, ils faisaient des vœux pour la continuation de la neutralité américaine...

Notre chagrin et notre perplexité croissaient à la pensée que l'Amérique était perdue si elle ne prenait pas part à la lutte contre les Empires centraux.) Pour créer ou conserver son âme nationale, elle devait prendre les armes. Tout en sachant ces choses, il nous fallut, cependant, protester contre une participation anticipée, qui aurait fait le jeu de l'Allemagne, à un moment où cette dernière pouvait compter non seulement sur la sympathie des Etats-Unis, mais sur celle, non moins importante, des politiciens américains. Dans notre plaidoyer, nous demandions qu'on eût confiance dans le jugement du président Wilson et nous dénoncions les périls que son intervention hâtive ferait courir aux Alliés.

ET LA PAIX MONDIALE 1 îS

La situation a changé du tout au tout, et, en conséquence, le monde entier s'est transformé. Notre président peut comprendre et agir, parce qu'il a attendu le moment psychologique. 11 a fixé ses yeux sur le cadran de la destinée; il a vu marcher les aiguilles de l'horloge divine. Avec une patience aussi sage que magnanime, avec une perspicacité spirituelle qui l'apparente à Moïse, à Ca- Your et à Lincoln, avec une prescience quasi surnaturelle, il a tenu bon, sans défaillance, jusqu'à l'heure prédestinée. Sans souci des murmures des Alliés, indifférent aux reproches de ses aveugles amis américains, sourd aux clameurs des meneurs toujours à l'affût des applaudissements des foules, il a résolument laissé passer les occasions, séductrices mais défavorables à l'aboutissement de ses desseins.

L'heure prodigieuse sonna enfin, et l'homme se montra au niveau de sa tâche. Aujourd'hui, l'Amérique n'est pas seule à obéira l'appel du premier des hommes d'Etat

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X. - contemporains, qui la conduira dans des ^' ^ champs de bataille inconnus, jusqu'au mo- ,^ ment où la paix sera redescendue sur la terre. Car une ardente communauté de nations pleines d'espoir, soulevées par la vision d'un monde métamorphosé, se hâtent à la suite de Woodrow Wilson. Elles savent que la lutte est engagée entre la lumière et les ténèbres, entre le principe du mal et le principe du bien, qui se disputent la possession du globe.

Les gouvernants seront-ils désormais les fidèles serviteurs du peuple, exécutant sa volonté, libres et consentants, et formant avec lui une union mutuelle sociale effective? Ou bien cette autorité sera-t-elle imposée du dehors au peuple par la volonté d'une classe qui possède, dirige et administre? volonté soutenue par le pouvoir de l'Etat, considéré comme sa raison d'être. C'est pour découvrir lequel de ces deux principes prévaudra et sera capable de façonner le monde, que la guerre va s'engager sous cette nouvelle forme.

Je sais que les critiques pacifistes battront en brèche cette interprétation, et affirmeront que la décision de l'Amérique est le résul-

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tat d'une propagande payée par des militaristes intrigants. La vérité est à l'opposé de cette assertion. L'Amérique a montré, en fait, un antimilitarisme enthousiaste. Ses désirs et sa foi, ses fils, ses cités et ses prairies, ses ressources naturelles et industrielles et ses inventions, elle les a tous mobilisés contre cette autocratie militaire qu'elle est décidée à anéantir. Elle prend les armes pour prévenir les guerres futures. Elle se déclare l'interprète militant de la paix millénaire prédite par l'Apocalypse.

11 n'y a aucune contradiction véritable entre sa traditionnelle haine du militarisme et sa joyeuse détermination de combattre pour l'assainissement du monde, afin qu'il devienne la demeure des peuples et des sociétés démocratiques. L'Amérique est parfaitement logique en combattant, malgré son horreur des armées permanentes ivres de conquêtes et destructives du progrès. En outre, elle a probablement, — bien qu'inconsciemment, — sonné le glas d'un néfaste système économique, d'un mode exploiteur, de production et de répartition, dont dépend la durée de la guerre et qui dépend aussi de la guerre pour sa propre durée.

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Cette conception nouvelle, imprévue et imprécise, prévaudra sûrement en fin de compte. La fin n'est pas douteuse, quoique la race humaine doive encore souffrir toutes les douleurs imaginables ! Déjà à Theure où l'Amérique s'est décidée à lutter pour la liberté de l'humanité et la paix mondiale, les vieux cieux et la vieille terre se préparent à disparaître pour faire place à un ciel nouveau et plus intime.

C'est à la clarté imposante et matinale d'un jour qui se lève que de vastes ressources seront tout à coup révélées par je ne sais quel précipité spirituel et collectif. Sur une terre rénovée et transfigurée, Woodrow H Wilson veut conduire maintenant la ligue résolue des démocraties, prêtes à lutter jusqu'à la victoire définitive.

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