‹ Woodstock (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

* « L*ours , monstre » inrorrnè , mal Icche' ,

» Grommeloit sourdement ton,discouts ébaue&d ; j' » Le singe , près de lut , rrai miroir de l'atbèe ,

n lmitoit tour à tour chaque spete en Protèè ,

» Quoique pour lut d'aucune U nVut encor fait choix. » VnïDEy.LaSlcAeetlaPnfi/Aèrft.

La grande clarté qui régnoit dans le salon dont nous venons de parler fit quEverard re-> connut aisément Desborough, Ilarrison et Bletson. Ils étoient assis devant une grande table de chêne, placée près du feu, sur laquelle on voyoit du vin, de l’ale, et tout ce qu’il falloit pour fumer, seuls plaisirs qu’on se permît alors généralement. Une espèce de buffet mobile, très-élevé, étoit placé entre la table et la porte. On s’en servoit autrefois pour y placer la vaisselle d’argent, dails les grandes occasions; mais en ce moment il n’étoit destiné qu’à tenir lieu de paravent , et il remplaçoit ce meuble si efficacement qü’Everard, avant d’en avoir fait le tour, eut le temps d’entendre Desborough dire avec sa grosse voix rauque : — Il l’envoie pour partager avec nous , j’en réponds. — C’est toujours la manière de Son Excel-

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lence mon beau-frère. — Quand il ordonne un dîner pour cinq amis, il invite plus de monde que la table n’en peut tenir. — Je l’ai vu inviter trois personnes à dîner avec deux œufs.

— Cbut, chut! dit Bletson; et les deux domestiques , sortant de derrière le grand buffet , annoncèrent le colonel Everard. — Le lecteur ne çera peut-être pas fâché de connoître un peu mieux la compagnie dans laquelle il va se trouver.

Desborough étoit un homme robuste, à cou de taureau, de moyenne taille, ayant des traits communs, de gros sourcils grisonnants, et des yeux affligés de glaucome ’. La fortune de son puissant beau-frère ayant rejailli sur lui , il se faisoit remarquer par la richesse d’un costume beaucoup plus orné -que ne l’étoit en général celui des TétesrRondes. Il avoit un manteau brodé, une cravate garnie de dentelles; son chapeau étoit surmonté d’une grande plume attachée avec une agrafe d’or; en un mot, tous ses vêtements auroient mieux convenu à un courtisan qu’à un officier de' l’armée parlementaire. Mais Dieu sait que l’air de grâce et de dignité que donne la cour étoit bien loin de briller dans l’extérieur et lesi manières de ce personnage, à qui son beau costunie alloit aussi bien que l’armure dorée va au pourceau sur certaine enseigne.

' Opacilé du cristallin , etc. ' ( Note de l’Édit. )

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Ce n’étoit pas qu’il fût précisément dilForme; car, examiné en détail, il n’éloit pas mal fait.

Mais tous ses membres sembloient agir d’après des principes différents et contradictoires ; et ils n’étoient pas, comme le dit un auteur comique,

— dans une juste concaténation En un mot, pour^ employer une comparaison un peu extra* vagante, -les membres du colonel Desborough paroissoient ressembler aux représentants mécontents d’un congrès fédératif plutôt ^qu’aux divers ordres bien unis et bien ordonnés d’un état monarebique, où chacun est à sa place, et obéit aux ordres d’un chef commun..

Le général llarrison, le second des commissaires, étoit un homme grand, maigre, qui s’.étoit élevé 4 ce haut rang dans l’armée , et qui aVoit gagné les bonnes grâces de .Cromwell, par une •

valeur à toute épreuve; et il devoit la popularité dont il jouissoit à un enthousiasme exalté qui le distiuguoit au milieu des saints guerriers, des sectaires et des indépendants de l’armée.

llarrison étoit de basse extraction , et il avoit été élevé dans le métier de boucher, qu’exerçoït son père. Cependant son air, quoique grossier, n’étoit pas commun comme celui de Desborôugli,

' Expression de Goldsmith dan.s The stoops to conquer^ e^le s*ahftî^sc pour vaincre, pièce traduite dans le théâtre étranger sous le titre de.s Méprises d'une nuit. • ( If oie de T Edit. )

2 56 .wooDSTocac.

qui avoit tant d’avantage sür lui du côté de la naissance et de l’éducation. Il avoit Une grande taille, comme nous l'avons déjà dit, et une force qui y répondoit; il étoit bien fait; et quoique ses manières eussent un caractère de rudesse militaire, elles pouvoient le faire craindre, mais non le rendre un objet de mépris ou de ridicule. Son nez aquilin et ses grands yeux noirs donnoient du relief à une physionomie qui d’ailleurs n’étoit pas très-régulière; etl’enthousiasme sauvage qui tantôt brilloit dans ses regards quand il cômmuniquoit ses opinions aux autres, tantôt sembloit sommeiUer sous ses longs cils noirs quand il étoit absorbé dans ses réflexions,, donnoit qufelque chose d’imposant et même de noble à son aspect.

Il étoit un des principaux chefs des fanatiques qu’on appeloit les hommes de la cinquième monarchie , qui , allant même au-delà du fanatisme de ce siècle , avoient la présomption d’interpréter au gré de leur imagination le livre de l’Apocalypse , regardoientle second avènement du Messie et- le Millénaire, ou le règne des saints sur la terre, comme sur le point d’arriver; ils s’étoient persuadés qu’étant doués, comme ils le croyoient , de la faculté de prévoir ces événemens prochains, ils étoient eux-mêmes les instruments choisis ppur rétablissement du nouveau règne ou de la cinquième monarchie , et se trouvoient destinés à en

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obtenir tous les . honneurs , soit spirituels, soit temporels.

Lorsque cet esprit d’enthousiasme, qui agissoit sur lui comnie xine démence partielle, n’affectoit pas immédiatement son esprit, Harrison étoit un homme aussi habile dans les voies du monde que bon soldat. Il ne laissoit échapper aucune occasion d’améliorer sa fortune ; et , en attendant l’exajtation de la cinquième monarchie , il servoit volontiers d’instrummit pour établir le pouvoir, suprême deXromwelL II seroit difficile de dire s’il le devoit à sa première profession et à l’habitüde de voir avec indifférence les animaux souffrir et leur sang couler, à ses dispositicfns naturèlJeset à son manque de toute sensibilité , ou enfin au caractère particulier de son fanatisme qulie. faisoit regarder ceux qui s’opposoient à lui commés’opposant à la volonté divine , et par conséquent ne méritant ni pitié ni merci ; mais chacun convenoit qu’après une victoire ou la prise d’assaut d’une ville Harrison étmt un des hommes les plus, cruels et les plus sanguinaires de l’armée de Crohowell. Il avoit toujours à la bouche quelque texte dont U faisoit une fausse application pour autoriser le massacre des fuyards , et quelquefois même pour mettre à mort ceux qui s’étoient reddusprisonniers. On prétendoit même que parfois le souvenir de quelques-unes de ces cruautés alarmoit

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sa conscience et troubloit les rêves de béatification auxquels son imagination se livroit. ‘

Tel étoit ce digne représentant des soldats fanatiques qui remplissoient les rangs de ces régiments que Cromwell 'avoit eu la politique de maintenir an complet, tandis <p^il avoit fait réduire ceux dans lesquels lés presbytériens avoient la prépondérance. lorsque Éverard éiltra, Harrisoh étoit assis à quelque distance de ses deux collègues, les jambes croisées et étendues devant le feu, le menton appuyé sur une main, et les yeux levés; comme s’il eût étudié avec la plus profonde gravité la sculpture du plafond gothique.

Il nous reste à parler de Bletson, qui, par l’extérieur et la figure, différoit des deux autres. Sa mise n’étoit ni négligée ni recherchée , et l’on ne vôyoit sur lui aucune marque de rang ou de service militaire. T.a petite épée qu’il portoit serabloit avoir uniquement pour but de le faire reconnoître comme gentilhomme, sans que sa main eût la moindre envie de se familiariser avec la poignée, ou que ses yeux désirassent faire connoissance avec la lame. 11 avoit l’air fin’, le visage maigre et marqué de quelques rides gravées , moins par l’âge que par l’habitude de la réflexion ; et le ricanement perpétuel de sa physionomie, même quand il cherchoit le moins à donner à ses

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traits Fexpressioti du mépris, sembloit assurer celui avec qui il conversoit qu’il trouvoit en Bletson un homme dont l’intelligence étoit bien supérieure à la sienne. C’étoit un triomphe remporté par la force intellectuelle seulement; car, dans toutes les controverses, Bletson évitoit avec soin \’ ultirna^ralio des coups de sabre ou de pistolet.

Cet homme pacifique s’étoit pourtant trouvé obligé de servir en- personne dans l’armée parlementaire au commencement de la guerre civile ; mais, s’étant malheureusement trouvé en côntact avec l’impétueux prince Rupert, la retraite qu’il fit fut jugée si précipitée qu’il fallut tout le crédit de ses amis pour empêcher qix’il ne fût traduit en justice ou devant une courmartiale.Mais comme Bletson étoit bon orateur, et que ses discours produisoient un grand effet dans la chambre des communes, qui étoit sa sphère naturelle, on oublia sa conduite à Edgehill, et il continua à prendre une part active dans tous les événements politiques de ce temps d’agitation , mais sans s’exposer de nouveau aux chances douteuses de la guerre. >

Les principes de théorie politique de Bletson l’avoient long-temps porté à épouser les opinions d’Har’sson et de beaucoup d’autres, qui avoient conçu le projet visionnaire d’établir une républi-

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que purement démocratique dans un pays aussi étendu que. la Grande-Bretagne. C’étoit une idée folle, appliquée à une contrée où il existe une si énorme différeuce de rangs, d’habitudes , d’éducation et de mœurs , où il se trouve u»e disproportion si immense entre les fortunes, où une grande partie de la population SfAompose des classes inférieures des habitants des villes et des districts manufacturiers , de ces hommes qui sont hors d’état de prendre à l’administration d’un état cette part qui doit appartenir à tous,, les membres d’une république, dans la véritable acception de ce mot. En conséquence, dès qu’on en eut fait l’expérience , il devint évident qu’une pareille forme de gouvernement ne pou.rroit être adoptée avec la moindre chance de stabilité, et la question se réduisit à savoir si le reste du long parlement, le croupion, comme on l’appeloit, ne formant plus depuis , par. la retraite d’un si grand nombre de ses membres, que quelques vingtaines d’individus, continueroit, en dépit du flux inverse dè la popularité, à gouverner la Grande- Bretagne; si cette assemblée jetteroit tout dans la confusion en se déclarant dissoute, ou en convoquant un nouveau parlement, dont on ne pouvoit prévoir ni les éléments' qui le composeroient, ni les mesures qu’il pourroit prendre quand il seroit ag||eniblé; ou enfin si Cromwell, comme.

cela ari-Wa, jetteroit son épée dans la balance, et s’empareroit hardiment de cette autorité que ce qui restoit dii parlement étoit incapable de conserver, et craignoit d’abandonner.

Telle étant la situation des partis, le conseil d’état, en distribuant les faveurs qui étoient à sa disposition, ’^iercboit à apaiser et à satisfaire l’armée, comme un mendiant qui jette une croûte de pain à un chien qui gronde. Agissant d’après de semblables vues, il avoit nommé pour commissaires au séquestre de W oodstock , Desborough pour satisfaire Cromwell , et Harrison pour plaire aux impétueux sectateurs de la cinquième monarchie il- leur avoit adjoint Bletson comme républicain sincère et comme formé du même levain que ceux qui le nommoient.

Mais, si les membres du conseil^ d’état et du parlement supposoient qUe Bletson eût la moindre intention de devenir martyr de son républicanisme , ou de s’exposer à quelque perte sérieuse pour maintenir ses opinions , ils ne connoissoient pas leur homme. Il avoit sincèrement adopté leurs principes, et il n’y tenoit pas moins depuis qu’ils avoient été reconnus impraticables , car* une épreuve manquée ne convertit pas plus le spéculateur politique que l’explosion d’une cornue ne détrompe un alchimiste; mais Bletson n’en étoit pas moins prêt à se soumettre à Cromwell ,

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ou à quiconque seroit en possession actuelle de l’autorité. Il étoit véritablement en pratique sujet du pouvoir existant, et il faisoit peu de différence entre les diverses espèces de gouvernement, pensant en théorie que tous étoient presque égaux en défauts., du moment qu’ils s’éloignoient du modèle tracé dans l’Oceana"^ d’Harrington. Crpmwcll en étoit déjà sùr, comme de la cire i^ollie qu’on tient entre le doigt et le pouce, et dont on va se servir pour appliquer un sceau. Il souripit en lui-même en voyant le conseil d’état accorder des récompenses à Bletson, comme à un fidèle p^tisan ,, tandis qu’il étoit certain de son obéissance dès que le changement attendu dans le gouvernement auroit eu lieu.

Mais Bletson étoit encore plus attaché à ses principes métaphysiques qu’à sa croyance politique , et il portoit ses idées sur la perfectibilité du genre humain aussi loin que ses opinions sur la perfection des gouvernements. Et comme, dans ce dernier cas, il se déclaroit contre tout pouyoir qui n’émanoit pas du peuple même, ainsi dans ses spéculations morales il ne vouloit rapporter aucun des phénomènes de la nature à une cause finale. Il est vrai que, lorsqu’on le poussoit im peu loin, Bletson étoit forcé de murmurer qiielques mots inarticulés d’une doctrine inintelligible concernant un animus mundi, un pouvoir

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créateur par lequel la nature aj dans l’origine, créé tous ses ouvrages , et continue à les conserver. Quelques-uns des plus purs métaphysiciens , disoit-il , rendoient honunage à ce pouvoir jusqu’à un certain point , et il n’étoit pas lui-méme absolument porté à blâmer ceux qui,, par l’institution de letès , de danses, de chants et de libations innocentes, pouvoient être disposés à célébrer cette grande déesse, la nature : du moins danser, chanter, se divertir étant des choses agréables pour tous les âges , autant valoit qu’on dansât, qu’on cliantât, qu’on se divertît à certains jtiurs de fête marqués qu’à toute autre époque. Mais ce système modéré de religion ne devoit se mettre en pratique qu’accompagné de tolérance, et personne ne devoit être forcé de danser, de chanter et de boire, si son goût ne le portoit pas à de semblables divertissements, de même que personne ne devoit être contraint à adorer le pouvoir créateur , soit sous le nom d’animus mwidi , soit sous quelque autre dénomination que ce pût être. Il désavouoit entièrement l’idée de l’intervention de la divinité dans les affaires de ce monde, s’étant prouvé, à sa propre satisfaction, qu’elle ne devoit son origine qu’au propre. En un mot , sauf l’ombre d’exception métaphysique dont il .vient d’être parlé, M. Josué Bletson de Darlington, membre du parlement

pour le bourg de Littlefaith étoit aussi près de l’athéisme qu’il est possible à l’homme d’en approcher. Nous disons pourtant tout cela avec toutes réserves de fait et de droit; car nous avons connu bien des gens superstitieux comme Bletson , quoique leurs craintes ne fussent sanctionnées par aucune foi religieuse. Les démons , diton /croient et tremblent; mais il y a sur la terre des êtres qui /se trouvant dans une situation pire que les fils aînés de la perdition , tremblent sans croire , et craignent même en blasphémant.

Il en résultoif naturellement que rien ne pouvoit être regardé avec plus de mépris par M. Bletson que les querelles entré les épiscopaux et les presbytériens, et les débats sur les indépendants, 'les quakers, les anabaptistes, les muggletoniens, les brownistes et toutes les sectes diverses qui avoient commencé la guerre civile, et qui perpétuoient la discorde. C’étoit la même chose , disoit-il , que si lés bêtes de somme se disputoient entre elles sur la manière dont on a fait leurs brides nt leurs licous , au lieu de saisir une occalsion favorable pour s’en ' débarrasser. Il avoit coutume de faire d'autres remarques ingénieuses et profondes , quand le temps et le lieu le permettoient , par exemple , dans le club appelé de la Bota, fréquenté par Saint-John, et établi par

' Ce mot signifie p<u de foi.

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Harrington pour y discuter librement tout sujet politique ou religieux.

Mais quand Bletson étoit hors de cette académie , ou de cette forteresse de la philosophie, il prenoit grand soin de ne pas porter le mépris pour le préjugé généralement établi en faveur de la religion et du christianisme plus loin qu’une objection couverte ou un ' sarcasme. S’il avoit occasion de parler en particulier à un jeune homme ingénu et intelligent , il cherchoit à en faire un prosélyte, et montroit beaucoup d’adresse pour séduire la vanité de l’inexpérience en lui représentant qu’un esprit comme le" sien devoit s’élever au-dessus des préjugés dont on l’avoit nourri dans son enfonce , et en l’assurant ' qu’un homme comme lui , en quittant la bulla de l’incapacité enfantine, pour prendre le latus clavus de la raison , comme Bletson le prétendoit, devoit examiner et se décider par lui-même. Il arrivoit souvent que le jeune homme se laissoit aller à adopter, en tout ou en partie , la doctrine du sage qui lui avoit fait apercevoir son génie naturel , et qui l’avoit pressé d’en foire usage pour examiner les choses par lui-même et découvrir la vérité. C’étoit ainsi que la flatterie gagnoit à l’impiété des prosélytes que n’auroient pu faire l’éloquence la plus puissante et les sophismes les plus artificieux de l’incrédule.

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Ces tentatives pour grossir les ra.ngs de ceux qu’on appeloit esprits forts et philosophes , Bletson , comme nous l’avons déjà dit , ne les faisoit qu’avec des précautions suggérées par son caractère timide. Il savoit que ses principes étoient suspects , et que ses démarches étoient çurveUlées par les deux principales sectes, celles des épiscopaux et des presbytériens, qui, quoique ennemies l’une de l’autre , l’étoient encore bien davantage de celui qui non-seulemefit s’opposoit à l’établissement d’une église sous quelque dénomination que ce fût , mais qui n’admettoit même aucun des principes fondamentaux du christianisme. 11 avoit donc trouvé plus facile de se cacher parmi les indépendants , qui demandoient la liberté générale des consciences , ou une tolérencé absolue, et dont la croyance , différant sous tous les rapports et dans tous ses détails de celle des autres sectaires, étoit portée par quelques-uns d’entre eux jusqu’à des erreurs si extravagantes qu’ils adoptoient à peu près toutes les conclusions des incrédules parce que tous les extrêmes se touchent , dit-on.

Bletson étoit fort répandu parmi ces sectaires, et il avoit tant de confiance dans sa logique et dans son adresse qu’on présume qu’il avoit conçu l’espoir d’amener à ses opinions l’enthousiaste Vane, et même Harrison, qui ne l’étoit pas moins

pourvu qu’il pût obtenir d’eux qu’ils renonçassent à leurs visions d’une cinquième monarcliie et qu’ils se contentassent du rè^ne des philosophes en Anglet.erre pendant le, cours naturel de leur vie, au lieu de celui des saints pendant le millénaire.

Tel étoit le singulier groupe dans lequel nous venons d’introduire le colonel Everard. Ces trois êtres montroient , par leurs opinions diverses , sur combien d’écueils la raison .humainepeut faire naufrage quand elle a une fois perdu l’ancre que la religion lui prêtoit ; l’amour-propre ingénieux et la science mondaine de Bletson , de même que les conclusions que l’ignoranoe et la présomption faisoient tirer au sombre et grossier Harrison , les conduisant dans les deux extrêmes opposés de l’incrédulité et du fanatisme , tandis que Desborough, naturellement stupide, ne donnoit pas même une pensée à la religion : il pouvoit être comparé à un navire qu’une voie d’eau fait couler à fond dans la rade même , tandis que ses collègues alloient tous deux l’égarer loin du port, entraînés par des courants opposés. Que de fautes et de méprises avoient dû commettre le roi et les ministres, le parlement et ceux qui en étoient les meneurs , pour contribuer à placer des hommes dont les opinions étoient si dangereuses , et le caractère si intéressé, au nombre des arbitres de la destinée de la Grande-Bretagne !

WOOÜSTOCK.

' Ceux dont les arguments sont fondés sur l’esprit de parti mettront toutes les fautes cTun côté sans daigner jeter un regard sur celles qui se trouvent de l’autre. Ceux qui étudient l’histoire pour s’instruire reconnoîtront qu’il falloit le défaut de concessions de part et d’autre , et toute l’animosité mutuelle qui s’étoit déclarée entre le parti du roi et celui du parlement, pour renverser si complètement la balance de la constitution anglaise. Mais nous nous hâtons de quitter les réflexions politiques , d’autant plus que nous croyons que les nôtres ne seroient du goût ni des whigs ni des torys.

•WOOrSTOCK.

ŒLIPITRE XII.

« Trois formf at un chapitre ; et si , par d^fërenee « n 11 faut d’un quatrième admettre U pre'sence ,

» Atoc lui tout au moins qu’il apporte sa part. »

Beaumoict et Fletcbcr.

M. Bletson se leva , et salua le colonel Everard avec l’aisance et la courtoisie d’un gentilhomme du temps, quoiqu’il fût, sous tous les rapports, fâché de le voir arriver , le regardant comme un homme religieux qui avoit en horreur les principes des esprits forts , et dont la présence l’empécheroit de convertir à sa philosophie Harrison et mèmè Desborough, tout stupide qu’étoit celui-ci. D’ailleurs Bletson connoissoit Everard pour un homme d’une probité ferme, et qui ne seroit nullement disposé à donner les mains à un projet sur lequel il avoit déjà sondé ses deux collègues avec succès , et qui avoit pour but d’assurer aux commissaires quelque petite indemnité secrète pour leurs peines. Le philosophe fut encore moins content de voir le magistrat et le pasteur qui l’avoient rencontré la nuit précédente quand il s’enfuyoit de la Logé, relictâ non benè par- '

Ot’JO

mulâ, ayant oublié, dans sa précipitation, de prendre son manteau.

L’arrivée du colonel n’étoit pas plus agréable à Desborougb qu’à bletson ; mais Desborough , ♦ qui ne.croyoitpas qu’il existât un homme capable de résister à la tentation de puiser dans un sac d’argent non compté, étoit surtout affecté péniblement par la pensée qu’attendu cette augmentation fâcheuse faite à leur nombre, le butin qu’on pouvoit se promettre à Woodstock alloit se diviser par quart, au lieu d’être partagé par tiers. Cette réflexion ajouta à la gaucherie naturelle avec laquelle il murmura une sorte de bienvenue à Everard.

Pour Ilarrison, il resta impassible, en homme dont les pensées s’élevoient plus haut; il ne changea point d’attitude; ses yeux restèrent fixés sur le plafond, et rien n’annonça en lui qu’il se fût aperçu de l’entrée de nouveaux venus.

Cependant Everard prit place à la table en homme qui sentoit qu’il en avoit le droit, et fit signe à ses trois compagnons de se placer du côté dû bas bout. Wildrake , par méprise ou par distraction, prit place au-tlessus du maire; mais un regard du colonel lui rappela le rôle qu’il jouoit, et, se levant, il alla modestement se placer plus bas, en sifflant un air, qui fixa sur lui les yeux de toute l'a cortipagnie, étonnée d’une licence si peu

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convenable. Pour que j-ien ne manquât à son oubli du décorum, il prit une pipe, l’emplit de tabac, et fut bientôt enveloppé d’une atmosphère de fumée, d’où l’on vit peu après sortir une main qui saisit uii pot d’ale, et le fit entrer dans le sanctuaire des vapeurs. Après avoir bu fort à son aise, Wildrake remit le pot sur la table, et commença à renouveler le nuage qui s’étoit à demi dissipé pendant qu’il étoit différemment occupé.

Personne ne fit aucune observatif>n sur sa conduite, probablement par respect pour le colonel : Everard lui-même se mordit les lèvres , mais garda le silence, craignant que le moindre reproche qu’il adresseroit à son compagnon ne servît qu’à attirer quelque réponse qui caractériseroit encore mieux le cavalier. Cependant, ce silence ayant quelque chose de gauche, et aucun des membres du trio, après les premiers compliments, ne pàroissant disposé à le rompre, Everard leur dit enfin <

' — Je présume. Messieurs, que vous êtes un peu surpris de me voir arriver ici , et me placer en intrus dans votre compagnie.

— Et pourquoi diable en serions-nous surpris , colonel ? répondit Desborough. Nous connoissons les manières de Son Excellence , de mon beaufrère Noll, du lord général, je veux dire. Nous .savons que, dans toutes ses marches, il a cou-

^7^ WOOPSTOCK,

tume de faire loger dans chaque ville qu’il traverse plus de soldats qu’elle n’en peut contenir. Vous avez donc été nommé quatrième commissaire?

— Et en cela, dit Bletsop en souriant et en saluant, le lord général nous a donné le collègue le plus agi’éable qu’il eût pu nous adjoindre. Vous avez sans doute un ordre à cet effet, délivré par le conseil d’état ?

— Je vais vous justifier de mes ordres dans un instant, INlessieurs, répondit le colonel. Il mit la main dans sa poche pour y prendre l’ordre de Cromwell , afin de leur en Communiquer le contenu ; mais remarquant qu’il y avoit sur la table trois ou quatre flacons presque vides , que Desborough paroissoit encore plus stupide que de coutume, que le philosophe, malgré sa tempé-' rance, habituelle, avoit les yeux troubles , il en conclut qu’ils s’étoient fortifiés contre la terreur que leur inspiroit un château hanté par des esprits en faisant une bonne provision de ce qu’on appelle le courage hollandais, et il se détermina à retarder l’explication de l’affaire importante qui l’amenoit jusqu’à ce que le matin leur eût rendu leur sang-froid.

Au lieu donc de leur présenter l’ordre du général qui mettoit fin à leur mission, il se borna à leur dire : - — Mon arrivée ici a sans doute

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quelque rapport à ce que vous y faites; mais excusez ma curiosité. Voici un révérend ministre, — et il leur montra en même temps Holdenough, — qui m’a dit que vous êtes ici dans un embarras si étrange que vous avez besoin des autorités civiles et spirituelles pour vous mettre en état de vous maintenir en possession, 'de Woodstock. ,

— Avant d’entrer dans les détails de cette affaire, dit Bletson rougissant jusqu’au blanc des yeux au souvenir de sa frayeur trahie et si peu d’accord avec ses principes, je youdrois savoir quel est cet autre étranger qui est venu avec le digne magistrat et le non moins digne ministre presbytérien.

— Parlant de moi? dit Wildrake en mettant sa pipe sur la table. Ventrebleu! il fut un temps où j’aurois pu répondre à cette question en me donnant un meilleur titre; mais quant à présent, je ne sujs que l’humble clerc ou secrér taire de Son Honneur , quel que soit ' d’ailleurs celui de ces deux noms qu’il convient que je prenne. >

— Vraiment, mon drôle, tu as la langue bien affilée, et tu parois avoir ton franc-parler, dit Desborough. Voilà mon secrétaire Tomkins, qu’on a assez sottement surnommé Fibbet ’ , et

' Terme d’ergot, ùgniflani menteor. (iVofe de l'Éditeur. ) WCK> 1 MTUC^ l'oin. 1 . iS

Bibbet celui de l’honorable major général Harrison, qui sont maintenant à souper à la cuisine; ils n’oseroient par égard pour leurs oreilles prononcer un mot de manière à être entendus en présence de leurs supérieurs, si ce n’est pour répondre à une question.

— Oui , colonel Everard , dit avec son sourire tranquille le philosophe, qui probablement n’étoit pas fâché de détourner la conversation du sujet de l’alarme de la nuit précédente et des souvenirs qui humilioient son amour-propre, et troubloient son contentement habituel de luimême; oui, c’est la vérité: et quand maître Fibbet et maître Bibbet parlent, leurs affirmations s’expriment uniformément, de même que leurs noms semblent avoir été faits pour fournir deux rimes à un poète. S’il arrive à maître Fibbet de dire un mensonge, maître Bilibet jure que c’est * la vérité. Si maître Bibbet vient ,à s’enivrer en toute crainte du Seigneur, maître Fibbet fait serment que son. camarade n’a bu que de l’eau. J’ai nommé mon secrétaire Gibbet , quoique son véritable nom soit seidement Gibeon , — un digne Israélite, à votre service, colonel; un jeune homme aussi pur qu’aucun Juif qui ait jamais rongé un os de l’agneau pascal. — Mais je l’ap-

' Autre terme d'argot y aigniBant biberon » bon buveur.

( iVbte dé V Éditeur. )

pelle Gibbet pour compléter le tercet, pour fournir la troisième feuille du saint trèfle. Ce drôle, votre secrétaire, colonel Everard, a l’air d’être digne du reste de la confrérie.

■ — Non, sur ma foi , dit le cavalier ; je ne veux être accouplé ni à un chien de Juif, ni même à une Juive.

— Ne les méprisez pas tant, jeune homme , dit le philosophe ; vous savez qu’en fait de religion les Juifs sont les frères aînés. • - ■ .

— Les Juifs plus anciens queies chrétiens! s’écria Desborough; en vérité, Bletson, on te traduira devant l’assemblée générale si tu t’avises de parler ainsi. ‘ ,

— Wildrake rit sans cérémonie de l’ignorance grossière de Desborough, et un écho à demi étouffé lui ayant répondu de derrière le buffet servant de paravent, on voulut en savoir la caixse, et l’on y trouva les trois domestiques r ces dignes personnages, aussi yaillants que leurs maîtres, après avoir mis les lumières sur la table , au lieu de sortir derappartement,comme on le supposait, s’étoient tenus cachés en cet endroit.

— Comment , drôles , s’écria Bletson d’un ton courroucé , est-ce ainsi que vous connoissez votre devoir? . >

— Pardon, Votre Honneur, répondit l’un d’eux, mais nous avions laissé les chandeliers sur la

l'jQ WOODSTOCK.

table, et véritablement nous n’osions pas descendre sans himière.

— Sans lumière , poltrons ! répliqua le philosophe; et qn’avez-vous besoin de lumière? Est-ce pour montrer lequel de vous devient plus pâle en entendant un rat trotter? — Prenez un chandelier, et partez , lâches que vous êtes ! Les diables que vous craignez tant doivent être de pauvres éperviers s’ils jouent le rôle de faucons contre de misérables chauve-souris comme vous !

.I^es domestiques, sans répliquer, prirent les chandeliers sur la table, et se préparèrent à se retirer, Tomkins le Fidèle marchant à leur tête; mais quand ils arrivèrent à la porte, qu’ils avoient laissée entr’ouverte , elle se ferma avec violence. Les trois serviteurs épouvantés accoururent de nouveau au milieu de l’appartement , et tous ceux qui s’y trouvoient furent sur leurs pieds au même instant.

Le colonel Everar;d étdit incapable d’éprouver un instant de crainte; cependant il resta à sa place pour voir ce que feroient ses compagnons, et tâcher de, pénétrer, s’il étoit pos.sible, la cause de l’alarme que leur occasionoit évidemment un incident si insignifiant. Le philosophe parut croire qu’il y alloit de son honneur de montrer une fermeté mâle en cette occasion.

Il s’avança vers la porte en murmurant contre

WOODSTOCR.

la lâcheté des domestiques; mais son pas dé limaçon prouvoit qu’il n’auroit été nullement fâché de se voir devancer par quelqu’un que ses reproches auroient stimulé.

— Lâches coquins! dit-il enfin en portant la main sur le bouton de la porte, mais sans le tourner; n’osez-vous ouvrir une porte? n’ose?vous descendre un escalier sans lumière? — Eclairez-moi donc, misérables poltrons! — De par le ciel , j’entends soupirer derrière la porte!

A ces mots il lâcha le bouton , et recula de quelques pas dans l’appartement , aussi pâle que le linge qu’il portoit.

— Deus adjutor meus ! dit le ministre presbytérien en s’avançant à son tour. — Faites-moi place. Monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à Bletson; il sembleroit que je ne sais pas mieux que vous ce qu’il convient de faire en pareille circonstance. Je * remercie le ciel de m’avoir armé pour le combat.

Quoique croyant à l’existence d’un danger, le digne homme, intrépide comme un grenadier prêt à monter sur la brèche , et plein de confiance dans la bonté de sa cause , passa devant le philosophe Hletson, et, tenant une lumière d’une main , il ouvrit tranquillement la porte de l’autre, et dit en se plaçant un instant sur le seuil : — Il n’y a rien ici. ,

— Et qui s’attendoit à y voir (jûelque chose.

dit Bletson , à l’exception de ces imbéciles peureux , qui tremblent d’e£froi à chaque bouffée de vent qui siffle dans les corridors de cette vieille maison? ®

— r L’avez -vous vu, monsieur Tomkihs? dit un des domestiques à demi-voix au'secrétaire de Desborough; avez-vous vu avec quelle hardiesse le ministre s’est avancé avant tous les autres? Ah, monsieur Tomkins , notre ministre est le véritable officier commandant de l’Église; vous autres prédicateürs laïques , vous n’ètes que des volontaireç armés de bâtons ! ’

— Me suive , ou marche devant moi qui voudra, dit Holdenough; je visiterai tous les lieux habitables de cette maison avant de la quitter; et je m’assurerai par moi-méme si Satan a réellement établi sa demeure dans cette ancienne Babylone d’iniquités; ou si, comme le méchant dont parle le saint David , nous craignons , et nous fuyons quand personne ne nous poursuit.

— Harrison , qui avoit entendu ces paroles , se leva enfin, et, tirant son épée, s’écria : — Quand il y auroit dans cette maison autant de démons que j’ai dé cheveux sur la tête, je les chargerai jusque dans leurs tranchées.

A ces mots il fit brandir son épée , et se mit . en tête de la colonne , à côté du ministre. Le maire de' W4jodstock les suivit, se croyant peut-être plus

en sûreté , à la suite de son pasteur ; et toute la troupe se mit en marche , en rangs serrés, accompagnée par les domestiques qui porloient des lumières , pour èhercher dihs toute la Loge quelque cause de la terreur panique qui sembloit les avoir saisis si soudaineiiient.

— Prenez-moi avec vous , mes amis , dit le colonel Everard , qui les regardoit avec surprise ; et U se préparoit à les suivre, quand Bletson le tira par l’habit, et le pria de rester. ' .

— Vous voyez, mon bon colonel, lui dit-il affectant une tranquillité que démentoit sa voix tremblante , qu’il ne reste ici , pour toute garnison , que vous , moi , et l’honnête Desborougb , tandis que tous les autres sont allés faire une sortie. On ne doit pas hasarder toutes ses troupes dans une sortie; cela seroit contraire aux principes de l’art militaire. — Ha! bal ha !

— Mais au nom du ciel , que signifie fout ceci ? demanda Everard. En venant ici , j’ai entendu un sot ‘conte d’apparitions, et maintenant je vous trouve tous à demi fous de crainte, et je ne puis obtenir d’aucun de vous un seul mot dë bon sens !

— Fi , colonel Desborougb ! — Fi, maître Bletson !

— tâchez de vous calmer , et au nom' du ciel ,

dites-moi quelle est la cause de tout ce fracas. On seroit tenté de croire que vous avez tous la tête tournée. • ' . '

— Et la mienne pourroit bien l’être, ditDesboroiigh ; oui , tournée et retournée , puisque la nuit'dernière 'mon lit a été renversé sens dessus dessous^ et je suis rest^ pendant dix minutes la tête en bas et les pieds en haut.

— Que signifie cette folie , Bletson ? Desborough a-t-il eu une attaque de cauchemar?

— ^ Non, sur ma foi , colonel, répondit le philosophe; les esprits, ou n’importe qui, ont été très-favorables à l’honnête Desborough, car ils ont fait reposer la totalité de sa personne sur la

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