‹ Woodstock (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

« De ces tisons consumas à demi J» On «te voit plus jaillir qu’un» faible luprière ;

» Du noir bibou l’ëpouvantablc cri » Annonce au moribond le linceul et la bière ;

» Il est minuit ; les tombeaux entr’ouverts .

M Vont vomir à rinsUnt des spectres redoutables ; » Et des esprits , des ombres lamentables Près du porche sacre vont errer dans les airs. » SUAKSrEAItK.

IjES gardes étoient alors doublés devant la porte de’la Loge; Everard en demanda la cause au caporal , qu’il trouva dans le vestibule avec le reste de ses. soldats, assis ou endormi autour d’un grand feu entretenu aux dépens des chaises et des bancs dont pn reconnoissoit les fragments.

— Il est bien vrai, colonel, répondit le caporal, que ce doublement de garde mettra le détachement sur les dents; mais la peur les a tpus gagnés, et personne ne veut monter la garde seul. Aussi avons-nous déjà tiré un renfort de nos avant-postes de Banbury, et nous en attendons un autre d’Oxford demain matin.

Everard fit encore plusieurs questions sur la position des sentinelles; les règles de la discipline

WOODSTOaU .

et de la prudence avoient été exactement observées dans la distribution des postes. La seule chose qu’il y ajouta, d’après ce qui lui étoit arrivé dans la soirée , fut d’ordonner de placer une sentinelle additionnelle , si cette mesure sembloit indispensable , dans le vestibule ou antichambre donnant sur la longue galerie, théâtre de son aventure , et qui communiqnDlt avec divers appartements.

Le sous-officier lui ayant promis d’exécuter ponctuellement cet ordre, Everard appela les domestiques, qui arrivèrent aussi en double force, et il leur demanda si les commissaires étoient couchés, ou s’il pouvoit leur parler.

— Ils sont dans leur chambre, répondit l’un d’eux, mais je ne crois pas qu’ils soient encore couchés.

— Quoi! s’écria Everard; le colonel Desbprough et maître Bletson sont-ils dans la, meme chambre ?

— Leurs Honneurs l’ont désiré ainsi , dit le domestique, et deux de leurs secrétaires doivent veiller toute la nuit. • . , o .

— C’est donc la mode de doubler- les gardes dans toute la maison? dit -Wildrake. Sur ma foi, si j’apercevois ' quelque gentille chambrière-, je serois tenté de. l’adopter. • . - •

— Silence , fou ! dit Everard. — Et où sont le maire et maître Holdenoiigh?

— Le maire est retourné àWoodstock à cheval , répondit le domestique, en croupe du soldat qui va chercher ufa renfort à Oxford; et le ministre s’ést installé dans la chambre qu’occupoit hier le colonel Desborough, comme étant- le posté où il

est le plus probable qu’il rencontrera le Votre

Honneur me comprend? — Que le ciel ait pitié de nous j nous sommes une maison cruellement tourmentée !

— Et où sont les gens du colonel Harrison ?

demanda Tomkins. Pourquoi ne viennent-ils pas pour le conduire à son appartement?

— Me voici , — me voici , — me voici , maître Tomkins , répondirent en même temps trois individus eh s’avançant avec la consternation qui s’étoit emparée de tous les habitants de Woodstock'.

— Eh bien , allons , dit Tomkins , conduisez Son Honneur ; mais ne lui parlez pas. — Vous voyez qu’il n’est pas en humeur de jaser.

— Il est étrangement pâle, dit le colonel Everard; ses traits sont comme agités de convulsions, et, quoi<ju’il n’eùt fait que pm-ler chemin faisant, il n’a pas ouvert. la bouche depuis que nous sommes arrivés.

. — C’est son ordinaire après de pareils accès , répondit Tomkins. — Zédéchias , Jonathan , donnez

le bras à Son Honneur. — Je ydus’survrai dans un instant. — Vous, NicodemeV attendez-moi:

— Je n’aime pas à aller. seul- daüs eette maison.

— Maître Tomkius, dit le colonel, je vous ai souvent entendu citer, comme un homme subtil et intelligent. — Dites-moi, est-ce bien sérieusement que vous craignez de. rencontrer quelques êtres surnaturels dans cette maison?

— Je ne voudrois pas en courir le risque , répondit Tomlûns très^gravement. Il ne faut que jeter les yeux sur mon honorable maître pour voir quelle figure fait un vivant après avoir parlé ’à. un mort.

A ces mots il se retira en le saluant avec respect', et 'Everard se rendit dans la chambre où les deux autres commissaires avoient résolu^ pour s’enhardir mutuellement, de passer la nuit ensemble. Ils se disposoient à se coucher quand il entra dans l’appartement. Tous deux tressaillirent quand la porte s’ouvrit; tous deux se réjouirent en voyant que ce n’étoit que le colonel Everard.

— Écoutez-moi un instmt, colonel , dit Bletson en le tirant à part. — Avez-vous jamais vu un âne comme ce Desborough ? — Le drôle est fort comme un taureau et peureux comme un mou- , ton. — Il a exigé absolument que je couchasse dans cette chambre pour le protéger. — Eh bien , passerons-nous une nuit joyeuse? Vous pouvez

prendre le troisième lit qui avoit été préparé pour Harrison; mais il est parti comme un écervelé pour aller chercher la vallée d’Armageddon dans le parc de Woodstock.

' — Le général Harrison vient de rentrer avec moi, dit Everard.

— Mais , sur ma Vie , il n’entrera pas dans notre appartement*, s’écria Desborough, qui avoit entendu ces derniers mots : un homme qui a soupé avec le diable, autant que je puis le croire, n’a pas le droit de venir se coucher au milieu de chrétiens. ’

— Il n’en a pas le dessein , répliqua Everard. Il paroît qu’il a un appartement séparé et qu’il l’occupe seul.

Pas tout-à-fait seul, j’ose le dire, dit Desborough; car Harrison est une sorte de point d’attraction pour les lutins et les esprits qui voltigent autour de lui comme les papillons autour d’une chandelle. Mais toi, mon cher Everard, je t’en prie , reste avec nous. Je ne sais comment cela se fait ; mais quoique tu n’aies pas toujours ta religion à la bouche , que tu ne fasses pas à ce sujet de belles phrases incompréhensibles, comme Harrison, et que tii ne débites pas de longs sermons comme un certain mien parent dont il est inutile de dire le nom , je me trouve plus en sûreté dans ta compagnie que dans la 'leur. Quant k ce Blet-

son, ce n’est qu’un blasphémateur,. et je xirains que le diable ne l’emporte avant la fin de la nuit.

— Avez-vous janaais entendu un si misérable poltron?. demanda Bletson à part au colonel. Ce-, pendant restez avec nous, mon cher Everai'd. Je sais combien vous êtes zélé pour secourir les affligés , et vous voyez que Desborough est dans une situation à avoir besoin de plus d’un bon exemple pour se défaire de la peur des diables et des esprits. • »

— Je suis fâché de ne pouvoir. vous obliger.

Messieurs ; mais j’ai résolu de coucher dans la chambre de Victor Lee ainsi je vous souhaite le bonsoir. Si vous voulez passer la nuit sans être troublés, je vous invite à employer le temps pendant lequel vous ne dorrpicez pas à vous reconcfcmander à celui pour qui la nuit n’a pas plus de ténèbres que le jour. Tavois dessein de vous parler ce soir du motif qui m’a amené ici ; mais je remettrai cet entretien-à demain , et je crois que je serai en état de vous donner d’excellentes raisons pour quitter Woodstock.

— Nous n’y sommes déjà resté» que trop longtemps , s’écria Desborough. Quant à moi , je ne suis venu ici que pour servir l’état et dans la vue de quelque petit avantage pour moi-même sans contredit , à titre d’indemnité pour mes peines; mais si l’on me met encore la tête en bas cette

35a wooDSToat.

nuit comme la précédente, je n’y .resterois pas plus long-temps pour gagner la couronne d’un roi, car mon cou lie seroit plus en état d’en supporter le poids.

. — Bonsoir, Messieurs, répéta Everard.

Il alloit sortir quand Bletson s’approcha de lui de nouveau, et lui dit à demi-voix : — Écoutez, colonel, vous connoissez mon amitié pour vous ; je vous conjure de laisser ouverte la porte dé votre appartement, afin que, si quelque chose vient à vous inquiéter, je puisse vous entendre appeler et me rendre près de vous à l’instant même. N’y manquez pas, mon cher Everard, sans quoi mes craintes pour vous ne me permettront pas de fermer l’œil; car je sais que, malgré votre excellent jugement , il vous reste quelques-unes de ces idées superstitieuses que nous suçons avec le kit de nos nourrices, et qui sont l’uniqie source des craintes qu’on peut concevoir dans une situation semblable à celle où nous nous trouvons. Laissez donc votre porte ouverte, afin que je puisse venir à votre secours, en cas de besoin,

. — Monsienr, dit Wildrake, mon maître met sa confiance d’abord en sa Bible, et ensuite en son épée. U ne peut croire que coucher deux hommes dans une mémechambre soit un charme qui puisse en écarter le diable, et il croit encore moins que

tous tes arguments des N.ullifidiens ' de k Rota puissent proi^ver que l’ennemi du genre humain n’a d’existence que dans, l’imagination. .

Everard saisit par le collet son imprudent ami, l’entraîna pendant qu’il parloit encore, et ne le lâcha que lorsqu’ils furent tous deux dans l’appartementde Victor Lee, où ils avoient déjà passé une nuit. — Il continua, même à tenir Wildrake jusqu’à ce que le domestique qui port oit les lumières les eût placées .sur une table, et se fût retiré. Alors, lâchant prise, il lui dit avec reproche : — N’es-tu pas un homme bien sage et bien prudent ? Faut-il que dans, un temps comme celui-ci tu . ne semblés occupé qu’à chercher toutes les occasions d’argumenter et de te faire quelque querelle ! Fi donc ! '.;• -

— Oui, fi de moil répondit le cavalier,, oui, fi de moi! d’être une pauvre- créature sans énergie et $ans âme, qui se soumet à se laisser mener ainsi par ,un homme qui n’est ni mieux • né ni mieux élevé que je ne le suis. — Je te dis , Markham, que tu abuses de l’avantagfe que tu as sur moi.— -Pourquoi ne veux-tu pas que je te quitte, que je vive et que je meure à ma guise ?

— Parce qu’il ne se passeroit pas une semaine après notre séparation sans que j’apprisse que tu

' Tidm qn’on donnoit à ceox qui n’ayoiraK '•■càn« proisïsioii de foi particulière , homines nullius fidti. (^Nou du Trud. )

WooDSTOCK. Tom. i. a 3

WÜODSTOCK.

as été peiiclu comme un chien. — Pai'lons raison , mon cher Roger; çjuelj© fo^ie devoir attaqué Ilarrison, comme tu l’as fait, et de te mettre ensuite à argumenter sans nécessité avec Bletson !

-— Nous sommes dans la maison du diable, à ce qu’il paroît; et partout où je loge en voyage j’aime à donner à l’hôte ce qui lui est dû. 3’aurois été charmé de lui envoyer Harrison ou Bletson pour calmer son appétit , jusqu’à ce que Crom....w - — Chut ! les murs ont des oreilles , s’écria Everard en regardant autour de lui. Voilà de quoi boire pour ton coup du soir. —Tu sais où est ton lit, et tu vois qu’on m’en a apprêté un dans cette chambre. — Place ton épée à ta portée , car il faut que nous soyons aussi vigilants que si le vengeur du sang étoit derrière nous. — Nous ne serons séparés que par cette porte —

-T- Que je laisserai entr’ouverte en cas que tu aies besoin de secours, comme le disoit ce Nulhhdien. — Mais comment se fait-il que cet appartement. soit en si bon ordre, mon cher patron ?

— . J’avois prévenu le secrétaire Tomkins du dessein quej’avois de passer la- nuit- ici.

— C’est un drôle bien étrange, et qui , autant que j’en puis juger,, a pris la mesure du pied de chacun. — Tout semble lui passer par les mains.

jC’est, à ce que j’ai entendu dire, un de ces hommes que le temps où nous vivons a formés.

— II a le don de prêcher et d’expliquer, ce qui le met en grand crédit auprès des indépendants , et il se rend utile aux- gens plus modérés par son intelligence et son activité.

— Sa sincérité a-t-elle jamais été révoquée en

doute? I

— Jamais , que je sache. Au contraire , on l’appelle familièrement Joseph Hlonnête; et Tomkins le Fidèle. Quant à moi, je crois que sa sincérité marche toujours d’un pas égal à son intérêt. — Mais allons , bois ton coup du soir , et va te coucher. — Quoi ! vidé d’un seul trait !

— Oui , morbleu ! Mon vœu ne me permet que de boire un seul^coup; mais ne crains rien, c’est un bonnet de nuit qui entretiendra une douce chaleur dans mon cerveau , sans le mettre en feu.

— Ainsi, que ce soit homipe ou diable, si quel-

que chose te trouble, appelle-rnoi , et je' suis'' à toi dans un clin d’œil. ' '

A ces mots le cavalier entra dans sa chambré ,’ et le colonel , se débarrassant seulement d’une partie de ses vêtements , s’étendit sur un lit sans rideaux, et ne tarda pas à s’endormir.

Il fut éveillé par une musique lente ét solennelle dont les sons sembloient s’éloigner peu à peu. Il tressaillit, et chercha ses armes, qu’il trouva près de lui, où il les avoit placées. Rien ne l’empêchoit de regarder autour de lui ; nûais. le

feu étoit couvert, et il lui étoit impossible de rien distinguer dans les ténèbres. Il sentit donc cette espèce de saisissement indéfinissable que fait éprouver la première idée d’un danger invisible et inconnu.

Quoiqu’il lui répugnât de croire aux apparitions surnaturelles, il n’étoit pas tout-à-fait incrédule sur ce point, comme nous l’avons déjà dit ; et peut-être même dans le siècle actuel , où le scepticisme est plus à la mode, se trouve-t-il moins de gens qui vivent dans une incrédulité complète à cet égard qu’on n’en voit qui se vantent de la posséder. Ne sachant trop si les sons qu’il lui sembloil encore entendre n’avoient pas été produits par un rêve , il ne voulut pas s’exposer aux railleries de son ami en l’appelant. Il se mit donc sur son séant. L’homme brave peut être ému par la crainte comme le poltron , avec cette différence que eelüùci en est accablé, tandis que Fautre s’arme de toute son énergie pour la repousser, comme le cèdre du Liban soulève, dit-on , ses. branches pour les {fébarrasser de la neige que l’hiver a fait pleuvoir sur lui.

En dépit de lui-même , et quoiqu’il soupçonnât en secret qu’il existoit quelques machinations dirigées contre les commissaires , l’histoire d’Harrison lui revint à l’esprit au milieu du silence et

WOOOSTOCK.

des ténèbres qui régnoient alors. 11 se souvint qu’Harrison, en parlant de l’apparition , avoit cité une circonstance différente de celle qu’il lüi avoit suggérée lui-même , — ce mouchoir sanglant qiie voyoient sans cesse ou ses yeux ou son imagination agitée ! — Étoit-il donc possible que la victime revînt se présentei* à l’assassin qui l’avoit forcée à quitter le théâtre de cette vie encore chargée du poids de tous ses péchés? Mais en ce cas pourquoi d’autres apparitions de la même nature ne seroient-elles pas permises pour avertir, — pour instruire, pour punir? — Everard en concluoit que , s’il falloit être crédule jusqu’à la folie pour admettre la vérité de toutes les histoires de ce genre, c’étoit une témérité d’imposer des bornes à la Toute-Puissance' sur les œuvres de sa main. Le créateur ne pourroit-il , dans des cas particuliers, affranchir la nahire des lois auxquelles il l’a soumise ?

Tandis que ces idées se présentoient rapidement à l’imagination d’Everard, ilse laissoit all'er à ime crainte secrète sans objet fixe': un péril visible et certain l’auroit armé de tout son courage ; mais l’incertitude absolue dé ce qu’il avoit à redouter augmentoit - ses appréhensions. Il sentoit un désir presque irrésistible de sauter à bas de son lit, et de ranimer le feu qu’il avoit couvert , dans l’attente d’un étrange spectacle. Il

fut même tenté d’éveiller Wildrake; mais la honte, plus forte que la crainte même, l’en empêcha. — Qiioi ! diroit-on , Markham Everard regardé comme un des meilleurs soldats qui eussent tiré l’épée dans cette guerre fatale, — ^ lui qui, si jeune encore, étoit revêtu d’un rang si distingué dans l’armée du parlement, — avoit-il craint de rester seul dans sa chambre à minuit? Non, jamais ! \

Cette réflexion n’étoit pourtant pas un charme qui pût arrêter le cours de ses pensées.. Les di^ verses traditions de la chambre de Victor Lee se retraçoient à sOn souvenir, et, quoiqu’il les eût souvent méprisées comme des bruits vagues, ridicules , sans authenticité, propagés de génération en génération par la crédulité superstitieuse, ce n’étoit pas un sujet de méditation propre à calmer l’irritation de ses nerfs. Quand ensuite il se rappeloit les événements qui lui.étoient arrivés dans la soirée, la pointe d’une épée appuyée sur sa gorge, et le bras vigoureux qui lui ôtoit l’usage des mains, ce souvenir -dissipoit toute idée de fantôme et de dangers imaginaires, mais le portoit à croire qu’il se trouvoit caché dans quelque. coin du château un- parti de cavaliers, qui pouvoit se montrer pendant la nuit pour s’en emparer, et assouvir sur les républicains et particulièrement sur Harrison, un des juges régi-

cides, la vengeance dont étoient altérés les partisans de la victime royale. - . Il chercha à se rassurer en .songeant au nombre de soldats qui se trouvoient dans la Loge, et aux divers postes qu’on avoit établis. Cependant il se reprochoit de n’avoir pas pris des précautions encqre plus sévères, et d’avoir gardé une promesse extorquée par ta violence, qui exposoit ses compagnons d’armes au danger d’étre assassinés. Ces idées et le sentiment de ses devoirs militaires donnèrent im autre cours à ses réflexions. Il pensa que ce qu’il avoit à faire de mieux en ce moment étoit de visiter les postes pour s’assurer si les sentinelles ne s’y étoient pas endormies, si elles exerçoient une vigilance convenable, et si elles étoient placées de manière à pouvoir se soutenir les unes les autres en cas d’alerte.

— Cela me. conviendra mieux, pensa-t-il, que de resterici àm’efïrayer, comme un enfant, d’une légende de vieille femme, dont j’ai ri moi-méme dans ma jeunesse. Qu’importe que Victor Lee se soit rendu, comme on le dit, coupable de sacrilège, — qu’il ait brassé de la bière dans les fonts baptismaux qu’il avoit pris dans l’église d’IIolyrood , lorsqu’elle fut brûlée ainsi que l’ancien palais; — qu’importe que son fils aîné soit tombé dans cft.même vase rempli d’un liquide bouillant,

et y ait trouvé la mort? Combien d’églises n’a* t-on pas démolies depuis ce temps? Combien de fonts baptismaux n’a-t-on pas profanés? Le nombre en est si grand que, si le ciel tiroit vengeance de pareils actes par des signes surnaturels, il n’y auroit pas un seul coin en Angleterre, pas une église de village qui ne fût le théâtre de quelque apparition. ' — ■ Ce sont des idées ridicules auxquelles ne doivent pas se livrer un instant ceux qui ont été élevés dans la croyance .que la sainteté consiste dans les œuvres et les intentions, et non dans les bâtiments, les vases et les formes extérieures du culte.

Tandis qu’il appeloit ainsi à son secours les articles de sa foi calviniste, la grande horloge du château (une horlogo^est rarement muette dans la relation de pareilles scènes) sonna trois heures , et l’on entendit en même temps la voix rauque des soldats retentir sous les voûtes et dans les corridors, tandis qu’ils s’interrogeoient les uns les autres, et qu’ils se répondoient par les mots d’usage : — Tout va bien ! — Leurs voix se mèloient avec le son de l’horloge; mais ils s’étoient tus avant que le troisième coup eût sonné. La vibration de l’air apporta encore aux oreilles d’Everard pendant quelques secondes les sons produits par l’aimin, et dont l’intensité diminuoit progressivement ; mais ils se prolongèrent ,

et le colonel fut un instant incertain si c’étoit im écho' qui les répétoit, ou si de nouveaux sons trouhloient le silence > du vieux château ét des bois qui l’entouroient , depuis que l’horloge et les voix des sentinelles avoient cessé de se faire entendre. '

Ses doutes furent bientôt éclaircis : le bruit d’une musique qui s’étoit mêlé aux derniers sons de la cloche de l’horloge, et qui avoit paru d’abord en prolonger la durée, leur survécut en prenant un, caractère plus distinct. Une mélodie grave se fit entendre dans le lointain , et parut s’avancer de chambre en chambre, de corridor en corridor, et parcourir toute l’ancienne résidence de tant de souverains. Cependant aucune sentinelle ne donnoit l’alarme, et de tous les individus de tout rang qui passoient cette nùit en proie à la terreur et à l’inquiétude , U sembloit que pas un ne fût averti de cette nouvelle cause d’appréhension, ou n’osât l’annoncer à un autre.

Everard, dont l’esprit étoit sur le qui-vive, ne put garder plus long-temps le silence. Les sons approchoient tellement qu’il lui sembloit qu’on célébroit dans un appartement voisin l’office so^ lennel des morts. Il appela donc à haute voix son fidèle compagnon , son amiWildrake, qui , comme on le sait, dormoit dans une chambre donnant

dans la sienne ^ et dont la porte étoU restée en* tr’ouverte. .

— WUdrakeî — éyeille-toij — debout, Wildrake!, — n’entends-tu pas l’alarme?

■Wildrake ne répondit pas, quoique le bruit de. la musique fût alors assez fort pour faire douter si les inusiciens n’étoient pas dans la chambre même de Victor Lee, et qu’il eût suffi pour éveiller un homme endormi sans que personne eût besoin de l’appeler.

— Alerte! Wildrake, alerte! cria de nouveau Everard en se jetant hors de son lit,' et en saisissant ses armes; répands l’alarme dans le château, et procure-toi de la lumière.

Il n’obtint encore auduqe réponse. Cependant les sons de musique solennelle cessèrent à l’instant même oû il finissoit de parler, et la même voix douce et basse qui lui avoit déjà parlé dans la galerie, et qui lüi parut encore ressembler à celle d’Alice Lee, se fit entendre dans son appartement , et à ce qu’il lui sembla , à peu de distance de lui. ~ .

• — Votre compagnon ne vous répondra pas, dit la voix douce. Ceux dont la conscience est tranquille ne peuvent entendre l’alarme»

— Encore la même chose , dit Everard. Mais je suis mieux armé en ce moment que je ne J’étois il y a quelques heures; et, sans le son de cette

voix, celui qui me parle auroit payé bien cher son audace.

Nous pouvons faire observer en passant qu’il est singulier que toutes les fois que le son de la voix humaine se faisoit entendre distinctement à Everard, toute idée d’apparition surnaturelle s’évanouissoit, et le charme qui subjuguoit son imagination serabloit rompu; tant il est vrai que l’influence qu’une terreur superstitieuse peut exwcer sur un homme doué d’un jugement sain dépend du vague et de l’incertitude qui l’entourent, et qu’il ne faut que quelques sons distincts ou quelques idées précises pour ramener les idées dans le cercle ordinaire de la vie. La même voix ^ répondit à Markham comme si elle eût compris ses pensées aussi bien qu’elle avoit entendu ses

— Ne cherche pas à nous épouvanter en parlant de tes armes; nous les méprisons; — elles n’ont pas de pouvoir sur les gardiens de Woodstock. Fais feu si tu veiix , et vois quel en sera le résultat. — Mais apprends auparavant que nous n’avons pas dessein de te nuire. — Tu es de la race des faucons , et ton caractère est noble , quoique tu aies été mal dressé , et que tu te sois associé avec des éperviers et des corbeaux. — Prends U>n vol demain matin , càr si tu restes avec les vautours, les hiboux et les chauve-souris qui

croient pouvoir faire leur nid en ces lieux, tu partageras inévitablement leur sort. Pars donc, afin que ce château puisse être balayé , et préparé pour la réception de ceux qui ont le droit de l’habiter.

— Je vous avertis encore une fois , dit Everard d’une voix plus haute, et ne pensez pas me défier €» vain. Je ne suis ni un enfant qu’on puisse effrayer par des contes d’esprits , ni un lâche qui , ayant des armes à la main , puisse avoir peur des brigands. Si je vous accorde un instant de répit, c’est par égard pour des amis bien chers et mal conseillés, qui peuvent être entrés pour quelque chose dans ce dangereux complot. Sachez que je puis faire entourer ce château par des soldats , y faire faire les recherches les plus exactes; et si elles sont infructueuses, il n’en coûtera que quelr ques barils de poudre pour faire de cette maison ufr amas de ruines, sous lequel seront ensevelis les^uteurs de ce passe-temps malavisé.

— Vous parlez avec fierté, M. le colonel , dit Une voix plu^ forte , semblable à la seconde qu’il avoit entendue dans la galerie; — faites l’épreuve de votre courage de ce côté. ’

— Vous ne m’en Idéfieriez pas deux fois , s’écria Everard , si la plus légère clarté me permet toit d’ajuster.

A peine avoit-il prononcé ces mots qu’une

clarté subite et presque éblouissante lui montra une figure ressemblant à Victor Lee , tel^ qu’il étoit représenté sur le portrait ,* donnant une main à une dame complètement voilée de la tête aux pieds, et tenant de l’autre son bâton de commandement. Ces deux figures étoient animées, et paroissoient à environ six- pieds de lui.

— Si la vue de cette femme ne me retenoit, dit Everard, je ne souffrirois pas cette insulte.

— Ne craignez rien pour elle , et faites ce qu’il vous plaira, dit la seconde voix. — Je vous défie.

— Répétez ce défi quand j’aurai compté trois, s’écria Everard ; et vous serez puni de votre insolence ! — Un. — Mon pistolet* est armé, - — Deux. — Je n’ai jamais manqué mon coup. — Par tout ce qu’il y a de plus sacré, je. fais feu si vous ne vous retirez pas à l’instant. — Quand j’aurai prononcé trois , vous êtes mort. — Je n’aime pas à répandre le sang ; — je veux vous donner une chance de plus ; je recommence. — Un. — Deux. — Trois.

Everard l’ajusta à la poitrine, et fit feu. La figure étendit le bras avec une attitude de dédain et un grand éclat de rire méprisant , pendant que la lumière qui éclairoit ses traits s’affoiblissoit et disparoissoit graduellement-

Tout le sang d’Everard se glaça dans ses veines. — Si c’eût été un corps mortel , pensa-t-il ,

ma balie l'auroit perté, et je n-ai ni la volonté ni le pouvoir de combattre des êtres surnaturels.

L’oppression quil’accabloit étoitsi forte qu’elle alloit. presque jusqu’à l’anéantissement de toutes ses facultés. Ci'pendant il fit un effort pour gagner’ la cheminée à tâtons ; il écarta les cendres accumulées, retrouva quelques charbons ardents, jeta par-tlessus quelques restes de fagot quiétoient dans le foyer, et qui , s’étant enflammés, produisirent assez de clarté pour lui permettre de voir toute la chambre. Il regarda autour de -lui avec précaution , presque avec timidité , comme s’il eût craint que quelque horrible fantôme ne s’offrît à ses yeds. Mms il ne vit que les anciens meubles qu’il- connoissoit depuis long-temps , et qu’on avoit laissés dans le même état oùilsétoient lors du départ de sir Henry Lee. '

Un désir irrésistible, mêlé pourtant de beaucoup de répugnance, le portoit à jeter un coup d’œil sur le portrait de l’anCien chevalier , auquel ressembloit tellement l’être qu’il venoit de voir. Il hésita quelques instants entre ces deux sentiments opposés; mais enfin, avant que les broussailles qu’il avoit jetées sur le feu fussent consumées , il ralluma sa bougie, et, la levant sur le portrait de Victor Lee, il le regarda avec une vive curiosité , qui n’étoit pas sans mélange de crainte. Les terreurs de sa crédule enfance failli-

WOOIMTOC*.

rent renaître dans son esprit , et il lui sembla que l’œil sévère de l’ancien guerrier suivoit les siens V et le menaçoit de tout son déplaisir. Il ne lui fallut qu’un moment pour se désabuser ; cependant il régnoit encore en lui un mélange de sen timents confus qu’exprimèrent quelques mots qui sembloient adressés à cet ancien portrait.

— .\me d’un des ancêtres de ma mère', dit-il, que ce soit dans de bonnes ou de mauvaises intentions, que ce soit par des conspirateurs rusés et audacieux ou par des êtres surnaturels j que la paix de ce château est troublée , je suis résolu à le quitter ce matin.

— Je me réjouis de tout mon efeur de l’apprendre, dit une voix qui se fit entendre à quelques pas derrière lui.

ije colonel se retourna , et vit un grand corps vêtu tout en blanc , ayant sur la tête une espèce de turban de même couleur. Lai.ssant tomber sa lumière , il se précipita sur lui.

— Tu es du moins palpable, s’écria-t-il.

— ‘Palpable ! s’écria celui dcmt il serroit la gorge ; morbleu ! ne peux-tu t’en assurer sans chercher à m’étouffer ? Si tu ne me lâches , je te prouverai que je suis en état de faire une partie de lutte.

— Roger Wildrake ! s’écria Everard en cessant toute hostilité et en faisant un pas en arrière.

WOODSTOeK.

— Sans doute, Roger Wildrake, croyois-tu que ce fut Roger Bacon qui venoit t’aider A conjurer le diable ? car il sent diablement le soufre dans cette chambre. ' ,

— C’est le coup de pistolet que j’ai tiré. — Ne l’as-tu pas entendu ? , ^

— C’est ce qui m’a éveillé, -r- Le bonnet de nuit que j’ai pris avant de me coucher m’a fait donnir comme ,une marmotte. — Sur ma foi , je me sens encore la tête lourde.

— Et pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ? — Jamais je n’ai eu un si grand'besoin de secours.

— Je suis venu aussi vite que je l’ai pu ; mais il m’a fallu quelques instants pour retrouver l’usage de mes sens, car je revois de cette maudite bataille de Naseby. — Ensuite la porte de la chambre étoit fermée; — impossible de l’ouvrir! ^ C’est mon pied qui m’a servi de clef.

^ Commuât! elle étoit ouverte quand je me suis couché.

— Elle n’en, étoit pas moins fermée quand je me suis levé ; et je suis surpris qUe tu n’aies pas entendu le bruit que j’ai fait pour l’enfoncer.

. Mon esprit étoit occupé ailleurs. •

Eh bien , qu’est-il donc arrivé? Me voici sur

pied et prêt à combattre , si je puis , — ba... a... a! , cesser de bâiller. — La plus, forte ale de la mère'Redcap n’est .^ien auprès de celle que j’ai

Digiti, r tî(jogle

bue hier soir. — J’ai bu, — ha... a... a! — j’ai bu de l’élixir d.e drêche.

— Avec quelques grains d’opium , à ce que je suis tenté de croire.

— Très-possible, très-possible! — Il falloit un coup de pistolet pour m’éveiller , moi qui, avec un coup du soir ordinaire, ai le sommeil aussi léger qu’une jeune fille qui, — ha... a... a! — v qui le I®"' de mai attend le premier rayon du soleil pour aller recueillir la rosée. — Mais que vas-tu faire à présent? .

— Rien. . ■ ' '

— Rien ?

— Rien. — Et j’ajoute , moins pour t’en instruire que pour en informer d’autres qui m’entendent peut-être, que je quitterai la Loge ce matin, et que je tâcherai d’en renvoyer les' commissaires. '• • '

— Écoute , dit Wildrake , ri’as-tu pas entendu un bruit éloigné comme celui des applaudissements dans une salle de spectacle?- ■ — Les esprits du château se réjouissent de ton départ. ►

— Je laisserai Woodstock, continua Everard, en la possession de mon oncle sir Henry Lee et sa famille, s’il leur plaît d’y rentrer. Non que la frayeur me décide à céder aux artifices auxquels on a eu recours en cette occasion , mais uniquement parce que je n’avois pas d’autre intention

WoOD.STUOK. Tom. I. 24

éa venant ici ^ Cependant , ajouta-tril en élevant la voix , j’avertis les auteurs et acteurs de ces scènes ridicules que, quoiqu’elles puissent réussir avec un fou comme Desborough, un visionnaire comme Harrison, et un lâche comme Bletson

T— Ou avec un homme modéré , sage et résolu comme le colonel Everard , dit une voix très-distincte qui sembloit parler à côté d’eux.

— De par le ciel ! cette voix sort du portrait , s’écria Wildrake en tirant son épée; je vais voir si son armure est de bonne trempe.

— Point de violence, dit Everard, qui ne put s’empêcher de tressaillir de cette interruption , et il reprit avec fermeté lé fil de ce qu’il vouloit dire.

‘ — Que ceux qui m’entendent fassent attention que, quoique ce tissu d’astuce et de fourberie puisse réussir un instant, il ne peut manquer d’être découvert dès qu’on, voudra l’approfondir, et qu’il occasionera la punition dé ceux qui l’ont tramé, la démolition totale de Woodstock — et la chute infaillible de la famille Lee. — Qu’ils y songent bi^i, et qu’ils mettent ^in à leurs jongleries pendant qu’il en est encore temps.

Il se tut, et il attendoit presque Une réponse; mais U n’en reçut aucune.

• — C’est une chose fort étrange, dit Wildrake; mais mon esprit — ha... a... a! — ne peut la comprendre en ce moment. — Ma tête tourne comme

üne rôtie «laas un verre de mnscadine *. — ^•11 faut que je m’asseoie, — ha... a... a! — 'et que j’y réfléchisse à loisir. — Ha... a... a! — Bien obligé, bon fauteuil qui me reçois. •

A ces mots il se jeta, ou plutôt se laissa tôntber sur un grand fauteuil qui avoit souvent soutenu le poids du corps de sir Henry Lee , et en un instant il fut profondément endormi.

Everard étoit loin d’éprouver la même disposition au sommeil ; cependant il sesentoit soulagé de la crainte d’être troublé par quelque autre visite pendant le reste de la nuit, car il regardoit son traité pour l’évacuation de Woodstock coinme connu et accepté par ceux que l’arrivée des commissaires avoit portés à prendre des moyens si singuliers pour les en expulser. Il avait d^abord été tenté d’attribuer un caractère surnaturel à ce qu’il avoit vu et entendu ; mais en ce moment son esprit suivoit une marche plus raisonnable pour expliquer tout ce qu’il y avoit de mystérieux dans un semblable complot pour lequel le château de Woodstock offroit de grandes facilités.

Il remit du bois sur le feu, ralluma sa bougie, et, jetant un coup d’œil sur le pauvre Wildrake, il le plaça sur son fauteuil dans la situation la plus commode, lè cavalier se laissant faire coiijnie

* Vin fpîcë. * {^Note du Traducteur,)

WOOBSTOCK.

lin enfant au berceau. L’état dans lequel il se trouvoit ne contribuoit pas peu à convaincre Everard que tout ce qui s’étoit passé dans le château n’étoit qu’une suite de tours d’adresse , car les esprits n’ont pas besoin d’administrer des potions calmantes.

Enfin il se rejeta sur son lit; et, tandis qu’il réfléchissoit à ces circonstances étranges, les sons d’une musique douce et mélodieuse frappèrent encore une fois son oreille, après quoi une voix douce prononça trois fois : — Bonsoir, “ Bonsoir, — Bonsoir. A chaque répétition le son sembloit s’éloigner, d’où il conclut qu’il y avoit trêve, sinon paix définitive entre les esprits et lui , et que son repos ne seroit plus troublé cette nuit. 11 eut pourtant à peiné le "courage de prononcer aussi les mots , — Bonsoir ! — car , malgré sa conviction que tout ce qui venoit de se passer n’étoit qu’un tour de jonglerie, son émotion involontaire étoit comme celle qu’on éprouve pendant la représentation d’une tragédie bien jouée. Enfin le sommeil le surprit, et quand il s’éveilla il faisoit grand jour.

WOOlîSTOCK.

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