CHAPITRE PREMIER
« Lei uns voudroient un ministre ■ rebat ;
» Mais le reste contre enx s’elère ,
>* Croyant sans doute d’oiî soldat » La main plus propre au double glaive a De l’Écriture et du combat. **
Butler. Hudson.
Il y a une belle église paroissiale dans la ville de Woodstock ' , — on me l’a dit du moins , car je ne l’ai jamais vue ; à peine, lorsque j’y allai , si j’eus le temps de visiter le magnifique château de Blenheim, ses salles décorées par la peinture,
et les riches tapisseries de ses appartements.
J’avois promis d’être de- retour à temps pour prendre place à un dîner de corporation avec mon docte ami le prévôt de.... ; et c’étoit une de ces occasions où ce seroit se manquer à soi-méme
' Woodstock est nne petite ville de l'Orfordshire , sitaée à huit milles d’Oxford enviroD. Son château royal ou palais fut donné , sous la reine Anne , an duc de Marlborough , et remplacé par le château actuel de Blenheim , en mémoire de la victoire de ce nom , remportée par le duo en 1 704. ( Note de l'Éditeur, )
Woodstock, Tom. i. ' x
que de laisser la curiosité l’emporter sur la ponctualité. Je me fis faire une description exacte de cette église dans le dessein de m’en servir dans cet ouvrage ; mais comme j’ai quelque raison pour douter que celui qui me donnoit ces renseignements en ait jamais lui-même vu l’intérieur, je me contenterai de dire que c’est maintenant un bel édifice , dont on a reconstruit la majeure partie il y a quarante à cinquante ans ; mais on y voit encore quelques arcades de l’ancienne chantrerie , fondée , dit-on , par le roi Jean , et c’est avec cette partie plus ancienne du bâtiment que mon histoire a quelque rapport. ^
Un matin de la fin de septembre , ou des premiers jours d’octobre i65a , jour fixé pour rendre au ciel des actions de grâces solennelles de la victoire décisive remportée à Worcester ’ , un auditoire assez nombreux étoit assemblé dans la vieille chantrerie ou chapelle du roi Jean. L’état de l’église et le caractère des assistants attestaient également les fureurs de la guerre civile et l’esprit du temps. Le saint édifice offroit plus d’une marque de dévastation. Les croisées autrefois fermées de vitraux peints , avoient été brisées à coups de
' Ce fat k cette bataille que Cromwell délit l'armée écossaise et les partisans des Smart en i65i. C’était de cette joamée décisive snrioat qae le Protccteor de la république d’Angleterre aimoit k dater l’époqne de sa vraie souveraineté. ( A^ofe de V Éditeur.'^
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piques et de mousquets , comme ayant servi et appartenu à l’idolâtrie. La sculpture de la chaire étoit endommagée , et deux belles balustrades en bois de chêne avoient été détruites pour la même raison concluante. Le maître-autel avoit été enlevé , avec les débris de la grille dorée qui l’entouroit jadis. On voyoit encore épars dans l’église les fragments des statues mutilées et arrachées à divers monuments.
«< De lear niche arrachés.... indigne récompense » De lenra sages conseils, on leur noble Taillance. ••
Le vent froid de l’automne sifrloit à travers le vide des bas côtés de ce saint lieu , où des restes de pieux, de traverses de bois grossièrement taillées , et une quantité de foin épars et de paille foulée aux pieds , sembloient indiquer que le temple du Seigneur , dans une crise encore récente , avoit servi de caserne à un corps de cavalerie.
L’auditoire avoit , comme l’édifice , beaucoup perdu de sa splendeur. Aucun des fidèles habituels d’un temps plus paisible ne se nxohfroit alors dans les bancs sculptés , une main sur le front pour se recueillir, et prier dans le lieu où ses pères avoient prié , et suivant les mêmes formes de culte. Les yeux du fermier et du paysan
cherchoient en vain la taille athlétique du vieux sir Henry Lee de Ditchley , qui autrefois , couvert d’un manteau brodé , la barbe et les moustaches frisées avec soin, traversoit lenlement les ailes de l’église , suivi de son chien chéri , dont la fidélité avoit sauvé jadis la vie de son maître , et qui l’accompagnoit régulièrement à l’église. Il est vrai que Bévis prouvoit la justesse du proverbe qui dit ; — C’est un bon chien que celui qui va à l’église; — car si ce n’est qu’il étoit accidentellement tenté de joindre sa voix à celle du chœur , il se conduisoit avec autant de décorum qu’aucun des membres de la congrégation , et sortoit aussi édifié peut-être que quelques-uns d’entre eux. Les jeunes filles de Woodstock cherchoient aussi inutilement les manteaux brodés , les éperons retentissants , les bottes a taillades , et les grands panaches des jeunes cavaliers de cette maison et d’autres familles nobles , traversant naguère les rues et le cimetière avec cet air d’aisance et d’insouciance qui annonce peutêtre un peu trop de confiance en soi-mème, mais qui n’est pas sans grâce quand il est accompagné de bonne humeur et de courtoisie. Où étoient elles-mêmes les bonnes vieilles dames avec leurs coiffes blanches et leur robes de velours noir , et leurs filles ,
« Astres charmants qui fixoient tons les yenx ; »
OÙ étoient-elles maintenant celles qui , lorsqu’elles entroient dans l’église, déroboient habituellement au ciel une moitié des pensées des hommes ? — Mais , hélas ! toi surtout , Alice Lee, toi si douce , si sensible , et si aimable par tes prévenances, — ainsi s’exprime un annaliste contemporain dont nous avons déchiffré le manuscrit ; — pourquoi suis-je destiné à écrire l’histoire de ta fortune déchue ? Pourquoi ne pas remonter plutôt à l’époque où , descendant de ton palefroi , tu étois accueillie comme un ange qui seroit arrivé du ciel , où tu recevois autant de bénédictions que si tu avois été le messager céleste des plus heureuses nouvelles ? — Tu n’étois pas une créature inventée par l’imagination frivole d’un romancier ; un être bizarrement décoré de perfections contradictoires ; je te chérissois à cause de tes vertus ; et quant à tes défauts , je crois qu’ils te rendoient encore plus aimable à mes yeux!
Avec la maison de Lee , d’autres familles de sang noble et honorable , les Freemantles , les Winklecombes , les Drycotts , etc. , avoient disparu de la chapelle du roi Jean ; car l’air d’Oxford étoit défavorable aux progrès du puritanisme , qui s’étoit plus généralement étendu dans les comtés voisins. Il se trouvoit pourtant dans la congrégation une ou deux personnes qui , par
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leurs vêtements et leurs manières , sembloient des gentilshommes campagn^ds de considération. On y voyoit aussi quelques-uns des notables de la ville de Woodstock, la plupart couteliers ou gantiers , à qui leur habileté à travailler l’acier et la peau avoit procuré une honnête aisance. Ces * dignitaires portoient de longs manteaux noirs , plissés autour du cou ; et au lieu de flamberge et de couteau , leur Bible et leur agenda étoient suspendus à leur ceinture.
Cette partie respectable , mais la moins nombreuse de l’auditoire, se composoit de bons boui^ geois qui avoient , pour adopter la profession de foi presbytérienne , renoncé à la liturgie et à la hiérarchie de l’Église anglicane, et qui recevoient les instructions du révérend Nehemiah Holdenough , prédicateur célèbre par la longueur de ses sermons et par la force de ses poumons. Près de ces graves personnages étoient assises leurs épouses , femmes de bonne mine , en manchettes et engorgerette, semblables aux portraits qui sont désignés dans les catalogues de tableaux sous le titre de — femme d'un bourguemestre ; — et leurs jolies filles qui , comme le médecin de Chaucer, ne faisoient pas leur étude exclusive de la Bible, mais qui , au contraire , quand un regard pouvoit échapper à la vigilance de leurs honorables
mères , laissoient égarer leur attention , et causoient des distractions aux autres.
Avec ces personnes élevées en dignité , il y avoit dans l’église une réunion nombreuse d’assistants des classes inférieures , quelques-uns attirés par la curiosité , mais la plupart ouvriers sans éducation , égarés dans le dédale des discus-sions tbéologiques du temps , et membres d’autant de sectes différentes qu’il y a de couleurs dans l’arc-en-ciel. L’extrême présomption de ces savants TJiébains ' égaloit leur extrême ignorance. Leur conduite dans l’église n’étoit ni respectueuse ni édifiante. La plupart d’entre eux affectoient un mépris cynique pour tout ce qui n’est regardé comme sacré que par la sanction des hommes.
L’église n’étoit pour eux qu’une maison surmontée d’un clocher; le ministre , un homme comme les autres ; ses instructions , une nourriture grossière , indigne du palais spirituel des saints ; et la prière , une invocation au ciel , à laquelle chacun s’unissoit ou ne s’unissoit pas , suivant que son jugement critique le trouvoit convenable.
Les plus âgés , assis ou debout sur leurs bancs,
' Expression de Shakspeare employée dans nn sens indéterminé on ironique. Dans nn des acres de folie le roi Lear prend Edmond ponr un philosophe de Thèbes , et eent interroger ce savant Thébain snr de hantes questions métaphysiques. ( King Lear, acte ui.)
{Note de l’Éditeur. )
avec leurs grands chapeaux à formes pyramidales, enfoncés sur leurs visages renfrognés, attendoient le ministre presbytérien en silence , comme des mâtins attendent le taureau qui va être attaché au pieu. Les plus jeunes ajoutoient à leur hérésie des manières plus hardies , et se donnoient plus de licence : ils tournoient la tête de tous côtés pour regarder les femmes, bàilloient , toussoient, causoient à demi-voix , mangeoient des pommes et cassoient des noix, comme s’ils eussent été au spectacle dans la galerie ' , avant le lever du rideau.
Il se trouvoit aussi dans la congrégation quelques soldats, les uns portant le corselet et le casque d’acier; les autres en justaucorps de buffle, et quelques-uns en uniforme rouge. Ces guerriers avoient la bandoulière sur l’épaule, leur giberne pleine de munitions , et ils étoient appuyés sur leurs piques ou sur leurs mousquets. Ils avoient aüssi leurs doctrines particulières sur les points les plus difficiles de la religion , et ils mêloient les extravagances de l’enthousiasme au courage et à la résolution la plus déterminée dans le combat. Les bourgeois de Woodstock regardoient ces militaires avec une sorte de crainte respectueuse; car, quoique ceux-ci s’abstinssent
' La galerie est anx théâtres anglais ce qae le parterre est anx nàtres.
( Note de l'Éditeur. )
généralement de tout acte de pillage et de cruauté, ils avoient pouvoir absolu de s’en permettre, et les citoyens paisibles n’avoient d’autre alternative que de se soumettre à tout ce que pouvoit suggérer l’imagination mal dirigée et en délire de leurs guides armés.
Après quelque temps d’attente, M. Holdenough commença à traverser les ailes de la chapelle, non de ce pas lent et avec cet air vénérable que prenoit autrefois l’ancien recteur pour maintenir la dignité du surplis, mais d’une marche rapide , en homme qui arrive trop tard à un rendezvous, et qui se bâte pour réparer le temps perdu. C’étoit un homme grand , maigre , le teint brûlé , et la vivacité de ces yeux annonçoit un caractère tant soit peu irascible. Son habit étoit brun, et non pas noir; et par-dessus ses autres vêtements il portoit, en l’honneur de Calvin, le manteau de Genève, de couleur bleue, qui flottoit sur ses épaules , tandis qu’il couroit à sa chaire. Ses cheveux gris étoient coupés ras, et ils étoient couverts d’une calotte de soie noire, tellement collée sur sa tête qu’un mauvais plaisant auroit pu comparer ses deux oreilles en l’air à deux anses propres à enlever toute sa personne. Le digne prédicateur portoit des lunettes; sa longue barbe grise se terminoit en pointe, et il avoit en main une petite Bible de poche garnie de fermoirs
d’argent. Eu arrivant à la chaire , il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, et se mit ensuite à gravir les marches deux par deux.
Mais il fut arrêté par une main vigoureuse qui saisit son manteau. C’étoit celle d’un homme qui s’étoit détaché du groupe des soldats. Il étoit de moyenne taille, mais robuste, avoit l’œil vif, et une physionomie qui, quoique ordinaire, avoit une expression remarquable. Son costume, sans être régulièrement militaire, annonçoit sa profession de soldat. Il avoit de grands pantalons de cuir de veau, portoit d’un côté un poignard, et de l’autre une rapière d’une longueur effrayante, ou un estoc, comme on l’appeloit alors. Son ceinturon de maroquin étoit garni de pistolets.
Le ministre , interrompu ainsi à l’instant où il alloit commencer ses fonctions, se retourna vers celui qui l’arrêtoit, et lui demanda d’un ton qui n’étoit rien moins que doux le motif de cette interruption.
— L’ami, répondit le soldat, ton devoir est-il de prêcher ces bonnes gens ?
— Sans doute, dit le ministre, c’est mon dessein et mon devoir. Malheur à moi si je ne prêche pas l’Évangile! Laisse-moi, l’ami, et ne m’interromps pas dans mes travaux.
— Mais j’ai le projet de prêcher moi-même, répliqua l’homme à l’air guerrier : tu feras donc
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bien de me céder la place, et si tu veux suivre mon avis, reste pour partager avec ces pauvres oisillons les miettes de saine doctrine que je vais leur jeter.
— Retire-toi, homme de Satan, s’écria Holdenough rouge de colère; respecte mon ordre, mon habit.
— Je ne vois rien, répondit le militaire, ni dans la coupe , ni dans l’étoffe de ton habit , qui exige de moi plus de respect que tu n’en as eu toi-même pour le rochet de l’évêque. Ses vêtements étoient noirs et blancs, les tiens sont bruns et bleus. Vous êtes tous des chiens couchants, paresseux, n’aimant qu’à dormir; des bergers qui font jeûner leur troupeau, mais qui ne le surveillent pas , chacun d’eux ne songeant qu’à son profit.
Iæs scènes indécentes de ce genre étoient si communes à cette époque que personne ne songea à intervenir dans cette querelle. L’auditoire regardoit en silence; la classe supérieure étoit scandalisée, et dans la classe inférieure, les uns rioient, les autres soutenoient le soldat ou le ministre, suivant leur opinion. Cependant la contestation devint plus vive, et M. Holdenough demanda du secours à grands cris.
— M. le maire de Woodstock, s’écria-t-il , serez-vous du nombre de ces magisti-ats cor-.
rompus en vain armés du glaive? citoyens, ne viendrez-vous pas au secours de votre pasteur? dignes aldermen me verrez-vous étrangler sur les marches de la chaire par cet homme vêtu de buffle, par cet enfant de lîélial? mais j’en triompherai, je briserai les liens dont il me charge.
Tout en parlant ainsi, Holdenough s’efforçoit de gravir lés marches, en s’aidant de la rampe de l’escalier. Son persécuteur tenoit toujours son manteau d’une main ferme, et le tiroit avec une telle force que le prédicateur étoit presque étranglé. Mais en prononçant ces derniers mots d’une voix à demi étouffée , le ministre eut l’adresse de dénouer le cordon qui attachoit le manteau autour de son cou, de sorte que, le manteau cédant inopinément, le soldat tomba à la renverse sur les marches, et Holdenough, en liberté, monta dans sa chaire, où il entonna un psaume de triomphe pour célébrer la chute de son antagoniste. Mais le tumulte qui régnoit dans l’église vint mêler de l’amertume à la douceur de sa victoire, et quoiqu’il continuât, avec son clerc fidèle, à chanter une hymne d’allégresse , leurs voix ne se faisoient entendre que par intervalles, comme le cri du courlieu pendant un ouragan.
Voici quelle étoit la cause de ce tumulte : le
' Membres du conseil de la ville. {Note du Trad, )
maire étoit un zélé presbytérien , et , dès l’origine , il avoit vu avec beaucoup d’indignation la conduite du soldat, quoiqu’il hésitât à se déclarer contre un homme armé, tant qu’il le vit ferme sur ses jambes et en état de résister. Mais dès que le champion de l’indépendance fut étendu sur le dos, tenant encore en main le manteau génevois du prédicateur, le magistrat s’élança s’écriant qu’une telle audace étoit intolérable, et il ordonna à ses constables de saisir le champion abattu, en ajoutant avec toute la magnanimité du courroux : — Je ferai arrêter jusqu’au dernier de ces habits rouges; je l’enverrai en prison, fûtil Noll * Cromvell lui-même.
L’indignation du digne maire l’avoit emporté sur sa raison quand il fit cette rodomontade déplacée; car trois soldats qui étoient restés jusqu’alors immobiles comme des statues firent sur-le-champ un pas en avant, ce qui les plaça entre les officiers municipaux et leur compagnon qui se relevoit. Ils exécutèrent simultanément le mouvement de poser les armes , comme on le pratiquoit alors , et les crosses de leurs mousquets, en retentissant sur les pierres qui pa voient l’église, tombèrent à peu de lignes des pieds goutteux du magistrat. Le fonctionnaire énergique
' Noll, abréviation familière d’Olivier. (A’ow du Trad.)
dont les efforts en faveur de l’ordre se trouvoient ainsi paralysés, jeta un regard sur ceux qui dévoient le soutenir, et c’en fut assez pour lui prouver que la force n’étoit pas de son côté. Tous avoient fait un pas rétrograde en entendant ce bruit de mauvais augure produit par le choc du fer contre la pierre. Il fut donc obligé de s’abaisser à une explication.
— Que voulez-vous, mes maîtres? dit-il; convient-il à des soldats honnêtes et craignant Dieu, qui ont fait pour le pays des exploits tels qu’on n’en avoit jamais vus, de causer du scandale et du tumulte dans l’église, et de devenir les fauteurs et souteneurs d’un profane qui , un jour de solennelles actions de grâces , voudroit empêcher le ministre de monter dans sa chaire?
— Nous n’avons rien à démêler avec ton église, comme tu l’appelles, répondit un militaire qui, d’après une petite plume dont le devant de son morion étoit orné, paroissoit être le caporal du détachement; nous ne voyons pas pourquoi des hommes que le ciel a doués d’inspiration ne seroient pas entendus dans ces citadelles de superstition aussi bien que les porteurs d’habits noirs d’autrefois, et ceux qui prennent le manteau de Genève aujourd’hui. C’est pourquoi nous arracherons votre Jack Presbyter ’ de sa guérite en
' Jack Presbyter : votre ministre presbytérien. Jack est ici im terme
bois; notre camarade le relèvera de garde, y montera en sa place, et n’épargna pas ses poumons.
— Eh bien. Messieurs, dit le maire, si tel est votre dessein, nous ne sommes pas en état de vous résister , gens paisibles que nous sommes , comme vous le voyez. Mais permettez-moi d’aborxl de parler à ce digne ministre Nehemiali Holdenough, afin de le déterminer à céder sa place pour aujourd hui sans plus de scandale.
Le magi.strat pacifique interrompit alors les accords chevrotants d’Holdenough et de son clerc, en les priant tous deux de se retirer , pour empêcher, leur dit-il, qu’on n’en vînt aux coups.
Aux coups ! répéta le prédicateur presbytérien ; il n y a nul danger qu’on en vienne aux coups avec des gens qui n’osent s’élever contre cette profanation ouverte de TÉglise, et ces principes d’hérésie audacieusement avoués.
Allons , allons , M. Holdenough , n’occasionez pas de tumulte et ne criez pas aux bâtons '. Je vous le dis encore une fois, nous ne sommes pas
de mépris, nn nom trivial qni, joint an mot savant de presbyter, produit un mélangé d’emphate et de (anailiarité méprisante. ( Note de l'Édit. ) ‘ Allusion à une coutume des apprentis de Londres , sons le règne de Jacques et d’Élisabeth. Quand l’un d’eux se prenoit de querelle avec des passants, et qu’U n’étoit pas le plus fort , U crioit ; — Aux bâtons 1 — et tous ses camarades sortoient de leurs boutiques , armés de gourdins , pour aller à son secours. (Voir les Aventures de Nigel, t. !•', ch.
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des hommes de guerre; nous n'aimons pas à verser de sang.
— Non, répondit le prédicateur avec mépris, pas plus qu’on ne pourroit en tirer avec la pointe d’une aiguille. O tailleurs ' de Woodstock ; — car qu’est-ce qu’un gantier , sinon un tailleur qui travaille en peau? — je vous abandonne par mépris pour la lâcheté de vos coeurs et la foiblesse de vos bras; je me chercherai ailleurs un troupeau qui ne fuira pas loin de son pasteur en entendant braire le premier âne sauvage sortant du grand désert.
A ces mots , le prédicateur mécontent descendit de sa chaire, et , secouant la poussière de ses souliers , il sortit de l’église avec autant de précipitation qu’il y étoit entré , quoique pour une différente raison. Les citoyens virent sa retraite avec chagrin, et non sans un sentiment de componction qui sembloit leur faire reconnoître qu’ils n’avoient pas joué le rôle le plus courageux du monde. Le maire et plusieurs autres quittèrent l’église pour suivre le ministre et tâcher de l’apaiser.
L’orateur indépendant , naguère étendu par terre, et maintenant triomphant , s’installa dans
’ Le nom de tailleur a été long-temps nn terme d’opprobre en Angleterre. C’est ici une allusion tonte directe pour les gantiers et fabricants de Woodstock. {Note de V Éditeur. )
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la chaire sans plus de cérémonie; tirant une Bible de sa poche, il prit son texte dans le quarantecinquième psaume.
— O Tout-Puissant, ceins ton glaive sur ta ^cuisse avec ta gloire et ta majesté, et prospère dans ta puissance. — Sur ce sujet il commença une de ces déclamations exagérées communes à cette époque où l’on étoit accoutumé à dénaturer et à torturer le sens de l’Ecriture pour l’adapter aux événements récents. Le verset qui, dans son sens littéral, s’appliquoit au roi David, fet dans son sens mystique avoit rapport à la venue du messie , devenoit, dans l’opinion de l’orateur militaire, applicable à Olivier Cromwell, général victorieux d’une république au berceau qui ne devoit pas arriver à sa majorité.
— Ceins ton glaive , s’écria le prédicateur avec un ton d’empbase ; et ce glaive n’étoit-il pas une aussi bonne lame qu’aucune de celles qui aient jamais été suspendues à un ceinturon, ou qui ont battu contre une selle de fer? — Oui, vous dressez les oreilles, couteliers de Woodstock , comme si vous vous doutiez de ce que c’est qu’un bon glaive. — Est-ce vous qui l’avez forgé ? J’en doute. — L’acier a-t-il été trempé dans l’eau tirée de la fontaine de Rosemonde ' , ou la lame a-t-elle été
' AUasion tonte locale. *>^obd8tock avoit été Tasile de la belle Rosé- ^ monde. (JVote de VÉdit. )
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bénite par le vieux bélître de prêtre de Gtnlstow? — Vous voudriez sans doute nous faire croire que vous l’avez forgée, trempée, affilée, polie, tandis qu’elle n’est jamais entrée dans une forge de Woodstock. Vous étiez trop occupés à faire « des couteaux pour les prêtres fainéants et présomptueux d’Oxford, dont les yeux étoient tellement enfoncés dans la graisse qu’ils ne purent voir la Destruction que lorsqu’elle les eut saisis à la gorge. — Mais je puis vous dire, moi, où ce glaive a été forgé, trempé , affilé , poli. Tandis que voüs faisiez , comme je viens de le dire , des couteaux pour des prêtres imposteurs, et des poignards pour des cavaliers blasphémateurs et dissolus , afin qu’ils vinssent couper la gorge au peuple d’Angleterre, il fut forgé à Long Marston Moor ‘ , où les coups pleuvoient plus vite que le marteau ne tomba jamais sur votre enclume. — Il fut trempé à Naseby “ dans le meilleur sang des cavaliers. — Il fut affilé en Irlande contre les murs de Drohgeda, et rémoulu en Écosse à Dunbar. — Enfin il fut tout récemment poli à Worcester; il brille avec autant d’éclat que le soleil au
' Plaine dn comté d’York , famense par âne bataille si fatale i la canse de Charles en 1644.
’ Village dn comté de Northamplon où se donna, en 1645, nne antre bataille décisive en favenr des Tétés-houdes. Cromwell et le roi 7 combéttirent en personne. (Notes de V Edit.)
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milieu du firmament ^ et il tiy a point en Angleterre de lumière qui puisse en approcher.
Ici les soldats qui formoient une partie de l’auditoire firent entendre un murmure d’approbation. Ce murmure , analogue aux — écoutez ! écoutez ! — de la ch^bre des communes d’Angleterre , devoit naturellement ajouter à l’enthousiasme de l’orateur, en lui apprenant que ses auditeurs le partageoient.
— Et maintenant , 'continua le belliqueux apôtre avec une énergie croissante , que dit le texte ? — Prospère dans ta puissance. — Ne t’arrête pas dans ta course. — N’ordonne point de halte. — Ne quitte pas la selle. — Poursuis les fuyards dispersés. — Sonne de la trompette , et que ce soit non pas une vaine fanfare, mais le boute-selle , le départ , la charge. — Poursuis le jeune homme Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous? — Tue, prends, détruis, partage les dépouilles. — Tu es béni, Olivier, à cause de ton honneur. — Ta cause est juste, et il est évident que tu es appelé à la soutenir. Jamais la défaite n’a approché de ton bâton de commandement 5 jamais désastre n’a suivi ta bannière. Marche donc , fleur des soldats anglais:. Marche , chef élu des champions de Dieu! ceins tes reins de résolution, et vole •
* Les républicaine nommoient ainsi Charles IL (JVofe du TY/ui,)
WOOD8TOCK.
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sans t'arrêter vers le but auquel tu es appelé par le ciel.
Un autre murmure <l’approbation, que répétèrent les échos de la vieille église, permit au soldat prédicateur de reprendre haleine un instant; mais ensuite les habitants de Woodstock l’entendirent, non sans inquiétude, diriger d’un autre côté le torrent de son éloquence.
— Mais pourquoi vous parler ainsi, à vous habitants de Woodstock, qui ne réclamez pas une portion d’héritage avec notre David; qui ne prenez aucun intérêt au fils de Jessé de l’Angleterre ? vous qui combattiez de toutes vos forces, — et elles n’étoient pas bien formidables , — vous qui combattiez pour l’homme ' sous ce papiste altéré de sang , sir Jacob Aston, ne complotez-vous pas maintenant , ou n’êtes-vous pas prêts à comploter pour rétablir le jeune homme , comme vous l’ap pelez , le fils impur du tyran qui n’est plus? — Pourquoi votre chef tourneroit-il sa bride de notre côté? dites-vous dans vos cœurs; nous ne voulons pas de lui, et si nous pouvons en venir à bout, nous préférons nous vautrer dâns le bourbier de la monarchie avec la truie qui vient d’être lavée. — Eh bien! habitants de Woodstock, je vous le demande , répondez-moi. — Avez-vous encore faim
' Charles 1*''. • du Traducttitr,)
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des — potées de chair — des moines de Godstow? Vous me direz non. Mais pourquoi? parce que les pots sont fendus et brisés , et que le feu qui échaulfoit leur four est éteint. — Je vous le demande encore; continuez- vous à boire l’eau de la fontaine des fornications de la belle Rosemonde ? Vous direz non , mais pourquoi ?...
— Ici l’orateur , avant de pouvoir répondre à sa manière à la question qu’il faisoit , fut interrompu par la réplique suivante, prononcée d’un ton ferme par un membre de la congrégation :
— Parce que vous et vos pareils ne nous avez pas laissé une goutte d’eau-de-vie pour mêler avec cette eau.
Tous les regards se retournèrent vers l’audacieux interrupteur qui étoit debout , appuyé contre un des piliers massifs d’architecture saxonne, avec lesquels il avoit lui-même quelque ressemblance, car c’ étoit un homme de petite taille, mais vigoureux , ayant les épaules carrées , une espèce de Little-John ' , tenant en main un gros gourdin , et dont l’habit , usé et fané , avoit été jadis de drap vert de Lincoln , et conservoit quelques restes d’ancienne broderie. Il avoit un air d’insouciance , d’alidace et de bonne humeur ; et, malgré la crainte que leur inspiroient lés militaires , quelques citoyens
• Petil-Jean, lusutenint du famcax Robin Hood. {NoU da-Trad.)
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ne purent s’empêcher de s’écrier: — Bien répondu, Jocelin JolifFe ! •
— «Jocelin Jolly, l’appelez-vous ? continua le prédicateur sans paroître ni confus ni mécontent de. cette interruption; j'en ferai Jocelin de la prison s’il s’avise encore de m’interrompre. C’est sans doute quelqu’un de vos gardes forestiers, qui ne peuvent oublier qu’ils ont porté les lettres C. R. gravées sur leurs plaques de cuivre et sur leurs cors de chasse, comme un chien porte le nom de son maître sur son collier : joli emblème pour des chrétiens! Mais la brute l’emporte sur l’homme, car la brute porte l’habit qui lui appartient, et le misérable esclave porte celui de son maître. J’ai vu plus d’un de ces mauvais plaisants brandiller au bout d’une corde. — Où en étois-je? Ah! je vous reprochois votre apostasie, habitants de Woodstock. — Oui, vous me direz que vous avez renoncé au papisme, que vous avez abandonné le culte épiscopal ; vous vous essuyez, la bouche en pharisiens que vous êtes, et qui peut vous le disputer en pureté de religion ? — Mais je vous dis que vous n’êtes que comme Jéhu, fils de Nimsi, qui détruisit le temple de Baal, mais qui ne se sépara point des fils de Jéroboam. Ainsi vous ne mangez pas de poisson le vendredi avec
30gle
' Carolus , rex, Charles» roû
( Notes du Trad^)
WOODSXOCK. -2 J
les aveugles papistes , ni des gâteaux aux raisins le 2 5 décembre avec les insouciants épiscopaux; mais vous vous gorgez de vin toutes les nuits de l’année avec votre guide infidèle presbytérien ; et vous parlerez mal de ceux qui sont élevés en •
dignité; vous vomirez des injures contre la république, et vous vous glorifierez de votre parc de Woodstock, en disant : — N’est-ce pas le pnen^er qui ait été entouré de murs en Angleterre, etjne l’a-t-il pas été par Henry, fils de Guillaume, ^rnommé le Conquérant ? et n’y avez-vous paâ un palais que vous appelez la Loge Royale, ^t un chêne que vous nommez le Chêne du Rbi? et vous volez les daims du parc, voqs en mangez la chair, et vous dites: — C’est la tenaisoqdu roi, nous l’arroserons de bon vin que nous boirons à sa santé. Il vaut mieux que nous en profitions que ces coquins de républicains Têtes-Rondes. Mais écoutez-moi, et faites-y bi«i attention, car nous venons pour ooptroverser avec' vous sur toutes ces choses. Notre nom sera tin bpulet de C^on devant lequel votre Loge, dans le parc de laquelle vous prenez vos ébats , s’écroulera en rinnes ; et nous ferons un coin poiû fendre yo|ï% Chêne du Roi destiné à chauffer le four do bouiwger. Nous renverserons les murs du parc ; nous tuerons les daims, nous les mangerons nous-mêmes, et vous n’en aurez ni hanche ni échine, vous n’cn aurez
WOOPSTOCK.
pas même les bois pour en foire des manches de couteaux , ni la peau pour y tailler une paire de culottes, quoique vous soyez couteliers et gantiers; et vous ne recevrez ni /secours ni soutien du traître Henry Lee, dont les biens sont séquestrés; vous ne recevrez aucun secours ni de celui qui se nommoit grand-maître de la capitainerie de Woodstock, ni de personne en son nom; car celui qui vient ici sera nommé Maber-Shalal-Hash- Baz, parce qu’il se hâte de venir prendre possession du butin.
Ainsi se termina ce discours bizarre *, dont la dernière partie remplit de consternation le cœur des pauvres habitants de Woodstock, comme tendant à confirmer un bruit d’une nature désagréable qui circulait depuis peu. Les communications avec Londres étoient lentes à cette époque; les nouvel les qui en arrivoient étoient aussi peu sûres que les temps eux-mêmes étoient incertains , et elles étoient exagérées par les espérances et les craintes des diverses factions qui les répandoient. ]\Iais le bruit qui couroit en ce qui concernoit Woodstock étoit uniforme , et ne se démentoit pas. Il ne pas^
* Voye» U Vie de Drjrden, par sir Waller Scott, tome scct. 1". Sir Walter Scott y joge en Httératear les prétücatears da temps , et cite en notes les fragmens d'an sermon qui proarent combien celui qu’on ▼ient de lire est l’expression fidèle de l’éloquence républicaine de la chaire anglaise. ( Note de l’Édit. )
WOOD5TOCK.
soit pas un seul jour qu’on ne dît que le parlement avoit rendu un fatal décret pour vendre le parc de Woodstock, en abattre les murs, dérftolir la Loge , et détruire autant que possible les traces de son ancienne renommée.
Cette mesure devoit être préjudiciable aux habitants de cette ville, im grand nombre d’entre eux jouissant, par tolérance plutôt que par droit, de différents privilèges dont ils se trouvoient fort bien , comme de faire pâturer leurs bestiaux dans le parc, d’y couper du bois de chauffage, etc. D’ailleurs tous les citoyens de ce petit bourg étoient mortifiés en songeant que la beauté d® leurs environs alloit être détruite, un bel édifice réduit en ruines , l’honneur de leur voisinage anéanti. Ce sentiment patriotique se rétrouve souvent dans les endroits que d’anciennes distinctions et des souvenirs fidèlement conservés rendent si différents des villes d’une date plus récente. Les habitants de Woodstock l’éprouvoient dans toute sa force. La calamité qu’ils prévoyoient les avoit fait trembler; mais à présent qu’elle étoit annoncée par l’arrivée de ces soldats tout-puissants, à figure austère et sombre, à présent qu’ils l’entendoient proclamer par la bouche d’un de leurs prédicateurs militaires, ils regardoient* leur destin comme inévitable. Les causes de dissension qui pouvoient exister entre eux furent-
oubliées pour le moment, et, la cohgrégation congédiée sans psalmodie et sans bénédiction, se retirant à pas lents et d’un air triste, chacun regagna sa demeure.