‹ Woodstock (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« Arance, bon TîeQUrd , qae1e brai de U fitle » Soit dorf^niTant ton soutien.

» Lorsque du temps rimplacable faucille M A moissoDué le chêue adrieu,

» Le rejeton qui lui doit la naissance ,

» Déployant ses jeunes rameaux ,

» Du vieux tronc abattu couvre la décadence » Et. le rend respectable auxyetfx de ses rivaux » ÂNOifYME.

Lorsque le sermon fut terminé , le prédicateur militaire s’essuya le front, car, malgré le froid de la saison , la véhémence de ses discours et de ses gestes l’avoit échauffé. Il descendit alors de la chaire , et dit quelques mots au caporal qui commandoit le détachement. Celui-ci lui répondit par un signe d’intelligence fait d’un air grave, et puis rassemblant ses soldats, il les reconduLsit en bon ordre au quartier qu’ils occùpoient dans la ville.

Celui qui avoit prêché sortit lui-même de l’église , comme si rien d’extraordinaire ne fût arrivé, et se promena dans les rues de Woodstock avec l’air d’un étranger qui auroit voulu voir la ville , sans paroître remarquer qu’il étoit lui-même à son tour examiné avec inquiétude par les habi-

t»nts; leurs regards furtifs, mais fréquents, serabloientle considérer comme un être suspect et redoutable, et dont Userait dangereux de provoquer le ressentiment II ne fit aucune attention à eux, et conti nua sa promenade avec la manièreaffectée des fanatiques de ce temps, c’est-à-dire d’un pas lent et solennel ,, et avec un air sérieux et sévère, en hommemécontentdesintorruptions momentanées que la \T,iedes objetsterrestres apportoit à ses méditations sur les choses célestes. Ces enthousiastes méprisoient et condamnoient les plaisirs les plus innocents, de quelque genre qu’ils fussent, et un sourire leur paroissoit une abomination.

C’étoit pourtant une disposition d’esprit qui foimoit les hommes à de grandes actions; car, au lieu de chercher à satisfaire leurs passions, ils dirigeoient leur conduite d’après les principes qu’ils avoient adoptés, et ces principes n’avoient rien d’égoïste. Il se trouvoit sans contredit parmi eux des hypocrites qui couvroient leur ambition du voile de la religion; mais il en existoit qui étoienl réellement doués du caractère religieux et de la sévérité d’une vertu républicaine, que les autres ne faisoient qu’affecter. Le plus grand nombre étoient placés entre ces deux extrêmes ; ils éprouvoient jusqu’à un certain point le pouvoir de la religion, et ils se conformoient au temps en outrant leurs sentiments réels.

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L’individu dont les prétentions à la sainteté, gravées comme elles l’étoient sur son front et dans sa démarche, ont occasioné la digression qui précède, arriva enfin à l’extrémité de la principale rue, .aboutissant au parc de Woodstock. Une porte fortifiée défendoit l’entrée de l’avenue.

I.’architecture gothique de cette porte, quoique composée de styles de différents siècles, suivant les époques où l’on y avoit fait des .additions, étoit d’un effet imposant. Une énorme grille en longues barres de fer, décorée d’un grand nombre d’ornements, et surmontée du m.alheiireux chiffre C. R., étoit dans un état de dégradation qui accusoit à la fois la rouille et la violence républicaine.

Le soldat s’arrêta, comme s’il n’eût trop su s’il devoit entrer sans demander la permission. Il vit à travers la grille une avenue bordée de chênes majesteux , et qui s’éloignoit en serpentant , comme pour aller se perdre dans la profondeur d’une vaste et antique forêt. Le guichet de la grande grille ayant été laissé ouvert par mégarde, il le franchit, mais en hésitant et en homme qui se glisse dans un lieu dont il sent que l’entrée lui seroit refusée. Dans le fait, ses manières montrèrent plus de respect pour ces lieux qu’on n’auroit pu en attendre de son caractère et de .sa

profession. Il ralentit son pas, déjà si solennel , et enfin il s’arrêta et regarda autour de lui.

A quelque distance de la grille, il vit s’élever au-dessus des arbres deux antiques et vénérables tourelles, dont chacune étoit surmontée par une girouette d’un travail curieux , et qui réfléchissoient les rayons du soleil d’automne : elles indiquoient la situation de l’ancien rendez-vous de chasse, la Loge, comme on l’appeloit, qui, depuis le temps de Henry II, avoit été de temps en temps le séjour des monarques anglais, quand il leur plaisoit d’aller chasser dans les bois d’Oxford, où il y avoit tant de gibier que , suivant le vieux Fuller, c’étoit le lieux de prédilection des chasseurs et des fauconniers. La Loge s’élevoit sur un terrain plat, maintenant couvert de sycomores, non loin de l’entrée de ce lieu magnifique où le spectateur s’arrête pour contempler Blenheim, ce souvenir des victoires de Marlborough, et admirer ou critiquer la lourde magnificence du style de Van Burgh ^

Là aussi s’arrêta notre prédicateur militaire , mais avec des pensées bien différentes et dans un autre dessein que celui d’admirer. Quelques instants apràs il vit deux personnes, un homme et une femme, s’approcher à pas lents; et ils étaient

* Aatear comiqne «t «rchilect* de Wenhenn. ( Jfote de VÈdit. )

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si occupés de leur conversation qu’ils ne levèrent pas les yeuK, et n’aperçurent pas l’étranger qui se trouvoit devant eux à quelque distance. Le soldat profita de leur distraction , et , désirant épier leurs mouvements sans en être aperçu, il se glissa derrière un gros arbre qui bordoit l’avenue , et dont les branches, balayant la terre^ le mettoient à l’abri d’en être découvert , à moins qu’on ne le cherchât tout exprès.

Cependant nos deux nouveaux personnages continuoient à s’avancer , et ils dirigeoient leur marche vers un berceau encore éclairé des rayons du soleil , et appuyé contre l’arbre derrière lequel le militaire étoit caché.

L’homme étoit un vieillard, mais qui sembloit courbé plus encore par le poids des chagrins et des infirmités que par celui des années. Il portoit un manteau noir sur un habit de même couleur, de cette coupe pittoresque que Vandyck a rendue immortelle; mais quoique son costume fut décent, il le portoit avec une négligence qui prOuvoit qUe son esprit n’étoit pas dans une situation tranquille. Ses traits, où l’on reconnoissoit l’empreinte de l’âge, n’étoient pourtant pas encore sans beauté, et sa physionomie avoit l’air distingué qui earactérisoit sa mise et sa démarche. Ce qui frappoit le plus dans son extérieur étoit une longue barbe blanche qui lui descendoit au-dessus de la poi-

trine sur son pourpoint à taillades, et elle formoit un contraste singulier avec la couleur triste de ses vêtements.

La jeune dame qui donnoit le bras à ce vénérable personnage, et qui sembloit en quelque sorte le soutenir, avoit les formes légères d’une sylphide et des traits d’une beauté si exquise qu’on auroit dit que la terre sur laquelle elle marchoit étoit un sol indigne d’être foulé par une créature si aérienne ; mais toute beauté mortelle doit tribut aux chagrins de ce monde. Les yeux de cet être charmant offroient des traces de larmes; ses joues étoient couvertes de vives couleurs, tandis qu’elle écoutoit son vieux compagnon , et il étoit évident, d’après l’air triste et mécontent de celuici , que la conversation lui étoit aussi désagréable qu’à elle. Lorsqu’ils se furent assis sur le banc dont nous venons de parler, le soldat aux écoutes ne perdit pas un mot de tout ce que disoit le vieillard; mais il entendit un peuinoins distinctement les réponses de la jeune personne.

— Cela n’est pas supportable, dit le vieillard avec véhémence ; il y auroit de quoi rendre les jambes à un paralytique et en faire un soldat; oui, je l’avoue, la guerre m’a privé d’un grand nombre des miens ; d’autres se sont éloignés de moi dans ces temps désastreux. Je ne leur en veux point pour cela ; que pouvoient faire les pauvres diables

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quand il n’y avoit ni pain à l’office ni bière dans le cellier? — Mais il nous reste encore quelques braves forestiers de la vraie race de "Woodstock, la plupart aussi vieux que moi, mais qu’importe!

Le vieux bois se déjette rarement à l’humidité. —

Je tiendrai bon dans le vieux château , et ce ne sera pas la première fois que je m’y serai maintenu contre une force dix fois plus considérable que celle dont nous entendons parler à présent.

— Hélas ! mon cher père , dit la jeune personne avec un son de voix qui sembloit indiquer qu’elle regardoit ces projets de résistance comme un acte de désespoir impnident.

— Et pourquoi cet hélas? répliqua le vieillard d’un ton courroucé; est-ce parce que je ferme ma porte à trente ou quarante de ces hypocrites altérés de sang? . • . •• .

— Mais leurs maîtres peuvent aisément envoyer contre vous un régiment ou même une arnà*:^'^ et à quoi serviroit votre résistance si ce n’est à les exaspérer et à rendre votre ruine plus cohaplète? • • , ' ’

— Soit , Alice ; j’ai vécu assez et trop long-temps. J’ai survécu au meilleur des maîtres, au plus noble des princes. Que fais-je sur la terre depuis. le malheureux 3o janvier? Le parricide commis en cette journée étoit pour tous les vrais serviteurs de Charles Stuart le signal de venger sa mort oü

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de mourir dès qu’ils en trouveroient une occasion honorable.

— Ne parlez pas ainsi , mon père , dit Alice Lee ; il ne convient ni à votre jugement ni à votre mérite de sacrifier une vie qui peut encore être utile à votre roi et à votre pays. L’état actuel des choses ne durera pas toujours; il ne peut toujours durer. L’Angleterre ne supportera pas longtemps les chefs que lui a donnés le malheur des temps. En attendant... — Ici quelques mots échap pèrent aux oreilles du soldat. — Et méfiez-vous de cette impatience qui ne fait qu’empirer les choses.

— Les empirer! s’écria le vieillard impétueux; et que peut-il arriver de pire? Le mal n’a-t-il pas atteint son dernier degré? Ces gens ne nous chasseront-ils pas de notre seul abri ? — Ne dilapideront-ils pas le reste des propriétés royales confiées à ma garde? — -Ne feront-ils pas du palais des princes une caverne de brigands ? et alors ils se passeront la main sur les lèvres , et ils rendront grâces au ciel comme s’ils avoient fait une bonne œuvre.

— L’avenir n’est pas encore sans espoir pour nous, mon père. J’espère que le roi est en ce moment hors de leur portée ; et nous avons lieu de croire que'mon frère Albert est en sûreté».

— Oui, Albert! s’écria sir Henry d’un ton de

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reproche; nous y voilà encore. Sans toutes vos prières, je serois allé moi-même à Worcester; mais il a fallu que je restasse ici comme un vieux limier hors de service qu’on laisse derrière en partant pour la chasse. Et qui sait dé qjielle utilité j’aurois pu être? La tête d’un vieillard vaut quelquefois son prix, même quand son bras ne vaut plus ^and’chose. — Mais vous et Albert vous désiriez tellement que je restasse ! — ^Et maintenant qui peut savoir ce qu’il est devenu?

— ■ Mais, mon père, dit Alice, nous avons tout lieu d’espérer qu’ Albert a échappé à cette fatale journée : le jeune Abney l’a vu à un mille du champ de bataille.

— • Le jeune Abney a menti, je suppose, répliqua le père avec le même esprit de contradiction. — La langue du jeune Abney fait plus de besogne que son bras; et cependant elle court encore moins vite que les jambes de son cheval quand il fuit devant les Têtes- Rondes. — J’aimerois mieux que le cadavre d’Albert fût resté étendu entre Charles et Cromwell que d’apprendre qu’il ait pris la fuite aussi promptement que le jeune Abney. ‘

— Mon cher père, s’écria Alice en pleurant, que puis-je donc vous direipour vous consoler?

— Pour me consoler, dites- vous, mon enfant?

je suis las de consolations. Une mort honorable

et les iniines de Woodstock pour monument, voilà toute la consolation qu’attend Henry Lee. — Oui, par la mémoire de mon père ^ je défendrai la Loge contre ces brigands rebelles.

.. — -Écoutez votre raison, mon père, soumettezvous à ce qu’il nous est impossible d’empêcher. Mon oncle Éverard

Le vieillard l’interrompit en répétant ces derniers mots. — Ton oncle Éyerard! s’écria-t-il; eh bien , continue : qu’as-tu à me dire de ton précieux et affectionné oncle Éverard?

Rien, mon père, si ce sujet d’entretien vous déplaît.

— S’il me déplaît ! Et pourquoi me déplairoitil? et quand il me déplairoit, pourquoi affecter de t’en inquiéter? Pourquoi quelqu’un s’en inquiéteroit-il? Qu’est-il arrivé depuis quelques années qui ne doive me déplaire? Quel astrologue pourroit me prédire dans l’avenir quelques événements plus heureux?

— Le destin peut nous réserver le plaisir de voir la restauration de notre prince banni.

— Il est trop tard pour moi , Alice. S’il se trouve une si belle page dans les registres du ciel , j’aurai quitté la terre longrtejnps avant qu’elle me soit montrée. — Mais je vois que tu veux éluder de me répondre. — En un mot, qu’as-tu à dire de ton oncle Éverard ?

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— Dieu sait , mon père , que j’ainjerois mieux me condamner au. silence pour toujours que de dire des choses qui, dans la situation actuelle de votre esprit, pourroient augmenter votre indisposition. ■

— Mon indisposition ! Oh ! tu es uii médecin des lèvres duquel le miel découle; Tu prodigueras l’huile, le vin et le baume pour guérir mon indisposition , — si c’est le terme convenable pour désigner les souffrances d’un vieillard dont lè cœur est presque brisé. — Encore une fois , que voulois-tu dire de ton oncle Everard ?

Il éleva la voix en prononçant ces derniers mots avec aigreur; et.Alice répondit à son père d’un ton soumis et craintif :

— Je voulois seulement dire que je suis certaine que mon oncle Éverard, quand nous quitterons

— Dis donc quand nous en aurons été chassés par ces misérables tondus ’ de fanatiques qui lui ressemblent.^ — Eh bien , continue. — Que fera ton généreux oncle — Nous accordera-t-il la desserte de sa table économique? Nous donnerat-il , deux fois par semaine , les restes du chapon qui y aura paru trois fois , en nous laissant jeimer les cinq autres jours? — Nous permettra-t-ü de

' Les cépnblicains se coapoiont les cheveux très-près de l.i tête ; c'est poarqaoi on lesappeloil Tèfes-Rondes. ( Note du T/ad.)

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coucher dans son écurie à coté de* ses chevaux afTaroés ? Leur retranchera-t-il une partie de leur paille , afin que le mari de sa scEur, ^ fàut-il que j’aie à parler de range": que j’ai' j)erdu ! — et la fille de sa sœur ne soient, pas obligés de se coucher sur la pierre? — ,0u bien nous enverra-t-il à chacun un noble d’or en nous recommandant de le faire durer, long-temps , parce qù’il n’a jamais vu Targènt si rare? — Quelle autre chose ton oncle Éverard fera-t-il pour nous? Nous obtenir une permission de mendier? Je puis le faire sans cela.

— Vous ne lui rendea pas justice, répondit Alice avec plus de vivacité qu’elle n’en avoit encore montré ; et,, si vous vouliez interroger votre propre cœur, vous reconnoîtriez vous-même, je parle avec respect, que votre bouche prononce des paroles désavouées par votre jugement. Mon oncle Éverard n’est ni avare, ni hypocrite. Il n’est ni a^$aez attaché aux biens dé" ce monde pour ne pas" fournir ^^jgè^ijement à tous nos besoins, ni assez entichB^^inions exagérées pour n’avoir pas de charité pour les gens d’une autre secte que la sienne.

— Oui, oui , l’Église anghcane est une secte à ses yeux , je n’en doute pas; et peut-être aux tiens aussi, AUce. Que sont les mugglemans, les ranters,. les brownistes? Des sectaires; et ta phrase les place tous, avec Jack Presbyter à leur tête.

sur le même nivedu que nos doctes prélats et nos dignes ministres. Tel est le jargon du siècle où tu vis; et pourquoi ne parlerois-tu pas comme une des vierges sages, comme une des sœurs psalmodiantes ? Qiioique tu aies pour père un vieux cavalier profane , tu es nièce de l’oncle Everard.

— Si vous parlez ainsi , mon père , que puis-je vous répondre? Écoutez seulement quelques mots avec patience , et je me serai bientôt acquittée de la commission de mon oncle.

— Oh! il y a donc une commission! A coup sûr, je m’en doutois dès le commencement; j’avois même quelques soupçons relativement à l’ambassadeur. Allons , miss Lee, remplissez vos fonctions , et vous n’aurez pas à vous plaindre que je manque de patience.

— Eh bien, mon père, mon oncle Everard vous engage à recevoir avec politesse les commissaires qui viennent mettre le séquestre sur le parc et le domaine de Woodstock, ou du moins de vous abstenir d’apporter obstacle ou opposition à leurs opérations. Cela ne peut , dit-il , faire aucun bien même dans vos propres principes, et ce seroit leur donner un prétexte pour vous persécuter avec la dernière rigueur, ce qu’il croit qu’on peut éviter en agissant autrement. Il espère même que, si vous suivez ses conseils, le comité pourra, par suite du crédit dont il y jouit, se dé-

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terininer à lever le séquestre mis sur vos biens , et a y substituer une amende modérée. C’est ainsi que parle mon oncle; et je n’ai pas besoin de fatiguer votre patience par d’autres arguments.

. — Tu as raison de n’en rien faire , Alice , répondit sir Henry avec un ton de courroux étotiffé; car , par la sainte croix ! tu m’as presque fait tomber dans la croyance hérétique que tu n’es pas ma fille. — O toi, ma chère compagne! loin aujourd’hui des chagrins et des soucis de ce misérable monde, aurois-tu jamais pu croire que la fille que tu pressois contre ton sein deviendroit, comme la méchante femme de Job, la tentatrice de son père à l’heure de son affliction ; qu’elle lui conseilleroit de sacrifier sa conscience à son intérêt, pour demander aux mains encore couvertes du sang de son maître, et peut-être à celles des meurtriers de son fils , un misérable reste des biens dont il a été dépouillé ! — Quoi ! s’il faut que je mendie, crois-tu que je m’adresse à ceux qui ont fait de moi un mendiant? Non! jamais. Cette barbe blanche, que je porte en témoignage de mon deuil du meurtre de mon souverain , jamais je n’irai la montrer pour émouvoir la pitié des orgueilleux qui ont séquestré mes biens, et qui étoient peut-être du nombre des parricides. Non! si Henry Lee doit demander son pain, ce sera à quelque loyal royaliste comme lui,' qui ne

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refusera pas de partager le sien avec lui. Quant à sa fille , elle peut suivre le chemin qui lui convient. Ce chemin la conduira à se réfugier chez ses riches parents Tètes - Rondes ; mais qu’elle n’appelle plus son père celui dont elle -dédaigne de partager la pauvreté.

— Vous êtes injuste envers moi, mon père, répondit Alice d’une voix animée , quoique défaillante; — cruellement injuste. Dieu sait que le chemin que vous suivrez sera le mien , quoiqu’il conduise à la ruine et à la mendicité ; et mon bras vous, soutiendra , si vous acceptez un si foible secours.

— ^ Tu me paies de paroles, mon enfant; tu nie paies de paroles, comme le dit William Shakspeare, tu parles de me prêter ton bras, et ta secrète pensée est de t’appuyér sur celui de Markham Everard.

— Mon père , mon père ! s’écria Alice avec le ton d’un violent chagrin, — qui peut avoir ainsi égaré votre sain jugement, et changé votre bon cœur? Maudites soient ces commotions civiles qui non-seulement coûtent la vie à tant d’hommes, mais qui dénaturent leurs sentiments, et qui rendent méfiants, durs et cruels les gens les plus hraves, les plus nobles, les plus généreux. — Quel reproche avez-vous à me faire relativement à Markham Éverard? L’ai-je vu, lui ai-je

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parlé, depuis que vous lui avez interdit ma présencé en termes moins doux ■; — je dirai la vérité, — que ne l’exigeoit votre parenté avec lui? Pourquoi vous imaginer que je sacrifiérois à ce jeune homme tout ce que je vous dois ? Sachez que , si j’étois capable d’une foiblesse criminelle, Markham Everard seroit le premier à me mépriser.

Elle appuya son mouchoir sur ses yeux; mais elle ne put ni retenir ses s^glots , ni cacher l’angoisse qui les occasionoit. Lé vieillard en fut ému.

— Je ne sais qu’en dire ni qu’en penser, dit-il; - — tu parois sincère, et tu as toujours été bonne fille. Je ne conçois pas comment tu as souffert que ce jeune rebelle s’insinuât dans ton cœur. Peutêtre est-ce une punition que le ciel m’inflige , pour avoir pensé que la loyauté de ma maison étoit pure comme l’hermine; et cependant voilà une malheureuse tache sur le plus beau de ses joyaux, sur ma chère Alice. — Ne pleure pas, mon enfant ; nous avons assez de causes d’affliction. — Dans quelle pièce Shakspeare dit-il :

. . «< Aimable et obère enfant ,

M Laissez-inoi toat le soin de cette triste alTaice;

*• Ne prenez point des temps le fàcheax caractère ;

** Ne soyez pas comme enx nn ennui ponr Percy. »

— Je suis charmée de vous entendre citer une

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seconde fois votre. poète favori, mon père. Nos petits différends sont presque toujours près d’ètre terminés quand Shakspeare se met de la partie.

— Le recueil de ses oeuvres étoit le compagnon fidèle de mon bienheureux maître. Après la Bible, — si je puis nommer Shakspeare et la Bible en même temps, — c’étoit le livre dans lequel il puisoit le plus de consolations , et comme je suis attaqué de la même maladie, il est tout naturel que j’aie recours au même remède. Mais je ne prétends pas avoir le même talent que mon maître pour expliquer les passages obscurs, car je suis peu instruit, et je n’ai appris que l’art de la chasse et le métier des armes.

— Vous avez vu Shakspeare, mon père?

— Jeune folle , je n’étois encore qu’un enfimt quand il mourut; tu me l’as entendu dire plus de vingt fois ; mais tu voudrois écarter les pensées de ton vieux père d’un sujet qui le tourmente. Eh bien, quoique je ne sois pas aveugle, je puis fermer les yeux, et suivre mon guide. C’est Ben Jonson que j’ai connu, et je pourrois te conter bien des anecdotes de nos réunions à la Sirène ‘ , où , si l’on faisoit grande dépense de vin , on en faisoit encore plus d’esprit. Nous n’étions pas occupés à nous envoyer des bouffées de fumée les uns

** * Famease tarerne où se réonissoient les poiftes do temps.

(Vote l'ÊMuur.)

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aux autres, ou à tourner vers le ciel le blanc.de nos yeux quand nous vidions le pot de vin. Le vieux Ben m’àvoit adopté pour un de ses enfants en- Apollon. Ne t’ai-je pas montré ses vers : — A mon fils chéri , le respectable sir Henry Lee de Ditchley, chevalier baronnet?

— Je ne me les rappelle pas én ce moment , mon père. '

— Je crois que tu ne dis pas la vérité, petite; mais n’importe , tu n’obtiendras pas de moi d’autres folles idées en ce moment. Le mauvais esprit a quitté Saül. Il s’agit de décider ce que nous ferons relativement à Woodstock; si nous l'abandonnerons ou si nous le défendrons. f

— Mon cher père, pouvez-vous entretenir un instant l’espoir de le défendre ?

— Je n’en sais rien ; mais ce qui est certain , c’est que jevoudrois encore une petite action pour foire 'mes adieux. Et qui sait où la bénédiction du ciel peut descendre? mais, en ce cas, il faut que mes pauvres vassaux prennent part avec moi à une défense désespérée , et cette idée me retient , je l’avoue.

— Ah ! qu’èlle vous détermine , mon père : songez qu’il y a un détachement de soldats dans la ville, et trois régiments à Oxford.

— Pauvre Oxford ! s’écria sir Henry, dont un seul mot foisoit tourner l’esprit indécis vers le pre-

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mier objet qui se présentoit à lui; siège’ de la science et de la loyauté! ces soldats grossiers sont une compagnie qui ne convient guère à tes doctes collèges et aux allées poétiques de ton parc. Mais ta Imnière vive et pure bravera le souffle empoisonné d’un millier de rustre.s, souffleraient-ils comme Borée pour l’éteindre. Le buisson ardent ne sera pas consumé, même par le feu de cette persécution. ^ • '

— Vous avez raison , mon père , et il n’e.st peutêtre pas inutile de vous rappeler que, si quelque mouvement royaliste avoit lieu dans un moment si peu propice, ce seroit pour eux une raison de traiter l’université avec encore plus de dureté; car ils la regardent comme le foyer d’où part tout c<ï qu’on fait en faveurdu roi dans ces environs. - — C’est la vérité, ma fille, et ces bandits saisiroient le moindre prétexte pour séquestrer le pe\r de biens que les guerres civiles ont laissés aux collèges. Ce motif, et les dangers auxquels j’exposerois mes pauvres vassaux... Allons^ tu m’as désarmé, mon enfant ; je serai calme et patient comme un martyr.

— Fasse le ciel que vous teniez votre parole, mon père ; mais la vue d’un seul de ces hommes vous cause toujours tant d’émotion que je crains...

— Voudriez-vous me faire passer pour un enfant, Alice? ne savez-vous pas que je puis regarder

un crapaud, une couleuvre, des vipères entrelacées, sans autre sensation qu’un peu de dégoût? et, quoiqu’une Tête-Ronde, efsurtoüt un habit rouge, soient à mes yeux plus dégoûtants 'qu’un crapaud , plus venimeux qu’une couleuvre, et plus à craindre que toutes les vipères , cependant je puis maîtriser mon aversion naturelle au point que, s’il en paroissmt un en ce moment devant mes yeux, tu verrois toi-même avec quelle politesse je le recevrois.

Il parloit encore lorsque le prédicateur militaire sortit de derrière l’écran de feuilles qui le cachoit ; il parut inopinément devant le vieux cavalier, qui le regarda avec surprise , comme si ses paroles avoient conjuré un malin esprit.

— Qui es-tu? lui demanda sir Henry à voix haute et d’un ton courroucé, tandis que sa fille effrayée le tenoit par le bras , car elle craignoit que les résolutions pacifiques de son père ne pussent supporter le choc d’une apparition si soudaine.

— Je suis, répondit le soldat, un homme qui ne craint ni ne rougit de s’appeler un pauvre journalier dans les grands travaux de l’Angleterre ; un simple etsincère partisan de labonne vieille cause.

—Et que diable viens-tu chércher ici? demanda le chevalier avec fierté.

— La bienvenue due aux mandataires des lords commissaires, répondit le soldat.

— Tu es aussi bienvenu que du sel le seroit pour des yeux malades, dit sir Henry; et qui sont tes commissaires ?

Le soldat lui présenta sans beaucoup de cérémonie un parchemin que le vieux cavalier prit entre l’index et le pouce , comme si c’eût été une lettre venant de quelque lazaret ; et il le tint aussi loin qu’il put de ses yeux en le lisant. Il lut tout haut ce qui y étoit écrit, et , prononçant le nom de chacun des commissaires, il y ajoutoit lin court commentaire , adressé à Alice à la vérité , mais d’un ton assez haut pour prouver qu’il s’inquiétbit peu d’être entendu par le soldat.

— Desborough. — Le valet de charrue Deshorough! — Aussi vil manant que qui que ce soit en Angleterre! Un drôle qui feroit mieux d’être chez lui comme un ancien Scythe , sous la couverture d’un chariot! — Au diable ! — Harrison.

— Un fanatique sanguinaire! — Un enthousiaste exalté qui lit la Bible avec tant de profit qu’il ne manque jamais d’un text». pour justifier un assassinat! — Au diable! — Bletson. — Un vrai républicain. — Un bleu foncé. — Un membre du club de la Rota d’Harrison , cerveau timbré, plein de nouvelles idées de ce gouvernement, dont le but le plus clair 'est de mettre la queue où devroit être la tête. — Un drôle qui vous abandonne les statuts et les lois de la vieillé Angleterre pour ba-

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varçler de la Grèce et de Rome. — Qui voit l’aréopage dans la salle de Westminster, et qui prend le vieux Noll pour un consul romain; sur ma foi ce sera plutôt un dictateur pour eux. — N’importe.

— Au diable comme les autres.

— Ami, dit le soldat, je voudrois agir civilement avec vous; mais ce que je dois aux saints hommes au service de qui je suis ne me permet pas d’en entendre parler avec ce ton d’irrévérence et de mépris. Et, quoique je sache que voxis autres malveillants vous croyez avoir le droit d’envoyer qui vous convient au diable votre père, il est inutile que vous l’invoquiei contre des gens qui ont dans l’esprit de meilleures espérances , et des paroles plus convenables dans leur bouche.

> *1 — Tu n’es qu’un fanatique valet , répliqua le chevalier , et pourtant tu as raison dans un certain sens ; car il est inutile de maudire des gens qui sont déjà aussi damnés et aussi noirs que la fumée de l’enfer,

—■ Je vous invite à vous modérer y continua le soldat^ si ce n’est par conscience , du moins par politesse. Proférer des. jurements impies ne convient pas à une barbe grise.

Quand ce seroit le diable qui l’auroit dit , s’écria le chevalier , ç’est la vérité ; et je rends grâces au ciel d’étre en état de suivre un bon conseil , même quand il pail; du malin esprit. Ainsi donc ,

r'ami , quant à tes commissaires , tu peux leur <lire que sir Henry Lee , grand-maître de la capitainerie deWoodstock, possède la jouissance de la Loge du parc , taillis , hautes futaies , et toutes leurs dépendances , par un droit aussi bien établi que celui qu’ils ont sur leurs propres biens', — c’est-à-dire si quelqu’un d’entre eux possède d’autres bièns que ceux qu’ils ont acquis en volant d’honnêtes gens. Néanmoins H cédera la place à ceux qui ont rais la force en place du droit , et il n’exposera pas la vie d’hommes loyaux et estimables lorsque toutes les chances sont évidemment contre eux. Mais , en faisant cette reddition , if proteste que ce n’est de sa part, ni une reconnoissance de l’autorité desdits commissaires , ni un acte de crainte inspirée par leur force , son unique but étant d'éviter l’effusion du sang anglais , car il n’en a été que trop répandu depuis un certain temps.

— C’est bien parlé , dit le mandataire des commissaires ; et par conséquent rendons-nous , je vous prie , dans la maison , afin que vous puissiez me faire la remise des vases et ornements d’or et d’argent appartenants au Pharaon égyptien qui vous en a confié la garde.

— Quels vases i et appartenant à* qui ? s’écria

l’impétueux vieillard Chien nôn baptisé ! parle

du roi martyr avec ’plus de respect en.ma pré^

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seiWc y Oit lu me forceras à traiter ton vil cadavre Ù’pfie manière indigne de moi.

f • Et repolissant sa fille , qui étoit appuyée sur son BHjR droit , il porta la main à sa rapière.

Son antagoniste, au contraire, conserva tout son sang-froid , et , faisant un geste de la main, pour que ce qu’il alloit dire fit plus d’impression, il dit avec un ton calme qui ne fit qu’exaspérer le courroux de sir Henry : — Mon bon ami , .soyez tranquille, .s’il vous plaît , et ne faites pas tant de bruit. Quand on porte <les cheveux gris, et quand on a le bras foible , il ne convient pas de crier et de s’emporter comme un ivrogne. Ne me mettez pas dans la dure nécessité d’employer pour ma défense les armes de la chair ; mais écoutez la voix de la raison. — Et ne vois-tu pas que le Seigneur a décidé cette grande querelle en faveur de nous et des nôtres , contre toi et les tiens ? — Démets-toi donc paisiblement de ta charge , et laisse entre mes mains les biens qui ont appartenu à \ homme qu’on nommoit Charles Stuart .

■ — ^-La patience est une bonne monture; mais elle regimbe quelquefois , dit le chevalier hors d’état de réprimer plus long-temps sa colère. Il détacha la rapière suspendue à son côté , en denna un coup au .soldat, la tira du fourreau qu’il

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jetn !en l’air et qui resta accroché à'une branche d’arbre , et se mit en posture de défense.

' Le soldat sauta légèrement en arrière , se débarrassa de son grand manteau , et , tirant son estoc , se mit en garde. Les fers se croisèrent avec bruit, tandis qu’ Alice,. au comble de la terreur, appeloit du secours à grands cris. Mais le combat ne fut pas de longue durée. Le vieux cavalier avoit attaqué un homme à peu près aussi habile que lui dans le maniement des armes ; bien mieux , le soldat possédoit encore toute la force et toute l’activité dont le temps avoit privé sir Henry, et avoit le sang-froid que ce dernier avoit perdu dans la violence de sa colère. Dès la troisième passe , l’épée du chevalier sauta en l’air, comme si elle eût voulu aller rejoindre son fourreau , et son maître , rouge de honte et de colère , se vit désarmé et à ki merci de son adversaire.

Le républicain ne montra nulle envie d’abuser de sa victoire ; et ni pendant le combat ni après son triomphe , il he laissa voir aucune altération dans l’air grave et sévère de sa physionomie. Un combat où il s’agissoit de la vie ou de la mort lui sembloit une chose aussi familière et aussi peu à craindre qu'un assaut au fleuret.

— Le ciel t’a livré entre mes mainSj dit-il, et, d’après la loi des armes, je pourrois frapper .sous

WOODSIOCK.

la einquièrae côte , comme Asahel fut frappé de mort par Abner, fils de Nun, lorsqu’il suivoit la chasse sur la montagne d’Ammah , qui est en avant de Giah sur le chemin du désert de Gibeon; mais loin de moi l’idée de répandre quelques gouttes de sang qui coulent encore dans tes veines. 11 est vrai que tu es le captif de mon glaive et de ma lance ; mais comme tu peux sortir du. mauvais chemin et entrer dans la voie droite' si le Seigneur t’accorde du temps poür te repentir et te corriger , pourquoi ce tempâ seroit-il abrégé par un pauvre pécheur , qui , à la vérité , n’est qu’un venniaifiau comme toi ?

Sir/flenry Lee étoit encore confondu , et hors d’état de répondre , quand on vit arriver un quatrième personnage, que les cris d’Alice avoient fait accourir. G’étoitJocelin Jolifïe , un des gardes du parc , qui voyant où en étoient les choses , fit brandir son gros gourdin , anne qu’il ne quittoit jamais, et lui ayant fait dessiner la forme d’un 8 au dessus de sa tête , il alloit le faire ton> ber comme la foudre sur le soldat si le chevalier ne l’eût arrêté. , ^

— - Il faut maintenant que nous portions le bâbas , jocelin, ijl^it-il; le temps de le lever passé. Il est imrtiïe'de vouloir lutter contre un roc. —7. Le diable a pris l’ascendant ^ et il nous donne nos esclaves pour maîtres.

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En ce moment un autre auxiliaire sortit du fond du bois pourvenir au secours du chevalier ; c’étoit le gros chien loup, dogue par sa forme et prescpie par sa légèi*eté. Bévis , dont nous avons déjà parlé , étoit la plus noble des créatures de son espèce qui aient jamais terrassé un cerf. Son poil étoit de la couleur de celui du lion; il avoit le museau noir, et ses pieds de même couleur étoient bordés tous quatre avec régularité d’une ligne blanche ; il étoit aussi docile que hardi et vigoureux; et les mots — ‘A bas, Bévis! — prononcés par son maître à l’instant où il alloit s’élancer sur le soldat , changèrent le lion en agneau. Au lieu de sauter sur lui , il tourna tout autour , le nez toujours dirigé de son côté , comme s’il eût employé toute sa sagacité pour découvrir qui étoit cet étranger que , malgré son apparence suspecte , il lui étoit enjoint de respecter. Il fut probablement satisfait , car il quitta, son air menaçant , baissa les oreilles , rabattit son poil hérissé , et remua la queue.

• Sir Henry, qui avoit beaucoup d’égards poiu* la sagacité de son favori, dit à voix basse à Alice: — Bévis est de ton opinion; il me conseille de me soumettre. — Je reconnois ici le doigt de Dieu; il veut punir l’orgueil, qui a toujours été le défaut de notre maison.

— L’ami , continua-t-il en se tournant vers le

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soldat, tu viens de terminer une leçon.<{ue.dix ans d’infortunes constantes n’avoient pas pu encororendre complète. Tu m’as démontré ma folie de croire cpi’une bonne cause peut donner de la force à un foible bras." Dieu me pardonne cette pensée, mais on seroit tenté de devenir infidèle et de croire que la bénédiction du ciel est toujours pour le plus fort. Les choses n’iront pas toujours ainsi ; mais Dieu coniioît son temps. Jocelin, ramasse ma rapière de Tolède, que tu vois par terre, et cberchcs-en le fourreau accroché à une branche d’arbre. — > 'Ne tirez pas ainsi mon manteau, Alice, et n’ayez pas l’air si effrayé; je vous promets que je ne me presserai pas désormais de mettre au jour nia rapière. — Qi;ant à toi, brave homme, je te remercie, et je ferai place à tes maîtres sans autre dispute et sans cérémonie. Jocelin , qui est plus près que moi de ton rang , te mettra en possession de la Loge et de tout ce qui en dépènd. — ■ Joliffe, ne cherche à rien cacher; qu’ils aient tout. Quant à moi , mes pieds ne passeront plus sur le seuil de la porte. — Mais où loger cette nuit ? je ne voudrois déranger personne à VVoodstock. ^ Ah ! oui , il faut que cela soit. — Jocelin, Alice et moi nous allons nous rendre dans ta chaumière , près de la fontaine de Rosemonde ; tu nous donneras le couvert de ton toit, du moins pour une nuit. Tu

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nous feras bon accueil , n’est-il pas Ytal ? — Cô'mfment! — > un front soucieux ! . *• ••. J

!, Il certain que Jocelin paroissoit embarrassé! il jeta d’abord un regard sur Alice, leva enstuté les yeux vers le ciel , les baissa vers la terre , leS tourna successivement vers les quatre points cm-l dinaux , et murmura enfin : ^ — Bien certainement , sans contredit; — mais je voudrois y aller d’a-> vance pour mettre la maison en bon ordre. ■ i

— En bon ordre ! — Tout y sera èn assez bon ordre pour . des gens qui bientôt se trotiveroiit peut-être heureux de coucher sur de la paillé fraîche dans une grange. — Mais si tu ne te solides pas de recevoir chei toi des personnes suspectes , des malveillants , comme on dit parle franchement et n’en rougis pas. il est vrai que tu étois en guenilles quand je t’ai pris à mon^ service; que je t’ai fait ensuite garde forestier, mais qu’importe ? les marins ne songent au vent que lorsqu’il favorise leur voyage. Des gens plus élevés que toi ont changé avec la marée ; pourquoi un pauvre diable comme toi n’en feroit-il pas autant ?

— Que Dieu pardonne à Votre Honneur de me juger si durement! La chaumière est à vous, telle qu’elle est, et il en seroit de même si c’étoifle palais d’un roi, ce que je voudrais pour l’amour

de Votre Hohnèifr et dé miss Alice: Seulement

seulement je désirerois que vous me permis-

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sier de prendre l’avance, dans le cas où il s’y trouveroit quelque voisin, comme aussi pour..,., pour préparer tout ce qui peut être nécessaire à

Votre Honneur et à miss Alice , et enfin pour

mettre un peu d’ordre dans la maison , et faire que tout paroisse à sa place.

Cela est parfaitement inutile , répondit' le chevalier pendant qu’Alice avoit la plus grande peine à cacher son agitation. Si ta maison est en désordre, elle n’en convient que mieux à un chevalier qui s’est laissé désarmer. Si rien n’y est * à sa place, elle ressemble au reste du monde, où tout est bouleversé. Conduis cet homme à la Loge. Quel est ton nom, l’ami?

— Joseph Tomkins est mon nom suivant la chair, répondit le soldat. Les hommes m’appellent Joé l’Honnéte ou Tomkins le Fidèle.

-r- Si ces noms sont mérités,, dit sir Henry, tu es un vrai joyau , vu le métier que tu as fait ; et s’ils ne le sont pas, ne t’en inquiète pas, Joseph, car si tu n’es pas foncièrement honnête, tu n’en as que meilleure chance pour être estimé tel. H y a long-temps que le nom et la chose sont allés de differents côtés. Adieu , et je dis également adieu au beau Woodstock.

• A ces mots le vieux cavalier se détourna, prit le bras de sa fille sous le sien , et ils s’enfoncèrent tous deux dans la forêt.

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