‹ Woodstock (volume 2)Chapitre 21 sur 22 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

U Les bornes que parfoii un trop grand tclc excède ,

» On Toudroity rentrer quand le calme succède. » Ànonjrme,

Tandis que les trois commissaires se disposoient à quitter la Loge pour s’installer dans l’auberge de la petite ville de Woodstock avec cet appareil bruyant qui accompagne tous les mouvements des grands , et surtout de ceux qui ne sont pas encore bien familiarisés avec leur grandeur, Everard eut un entretien avec le ministre presbytérien Holdenough , qui venoit de sortir de son appartement, et dont les joues pâles et l’air pensif prouvoient qu’il n’avoit point passé la nuit plus agréablement que les autres habitants de la Loge de Woodstock. Le colonel lui ayant proposé de lui faire servir des rafraîchissements , le ministre lui répondit :

— Je ne prendrai d’autre nourriture aujourd’hui que celle qui nous est indiquée comme suffisant pour notre subsistance, puisqu’il nous est promis que notre pain nous sera donné, et que l’eau ne nous manquera point. Non que je

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pense, comme les papistes, que le jeûne ajoute à ces mérites qui ne sont qu’un amas de vils haillons ; mais je trouve nécessaire que des aliments grossiers ne puissent aujourd’hui répandre un nuage sur mon jugement , et rendre moins pures et moins vives les actions de grâce que je dois au ciel pour m’avoir miraculeusement conservé.

— Maître Holdenough , dit Everard , je vous connois pour un homme aussi intrépide que vertueux, et je vous ai vu hier soir marcher avec courage pour remplir vos devoirs sacrés , quand des soldats , et des soldats qui ont fait leurs preuves, paroissoient alarmés.

— Avec trop de courage , — avec trop de témérité , répondit le ministre , dont la hardiesse sembloit complètement subjuguée. — Nous sommes des créatures bien foibles , maître Everard, et notre foiblesse augmente en proportion des forces que nous nous attribuons. Oh ! colonel Everard, ajouta-t-il après un moment de silence, comme si la confidence qu’il alloit faire étoit en partie involontaire; — je ne crois pas que je survive à ce que j’ai vu ! ,

— Vous me surprenez, ÎÉi^wtir, dit Everard.

Puis-je vous prier de vous ^^^quer pl^^airement ? J’ai entendu raconter bién des hi aw j Le s de

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cette singulière nuit; moi-même j’ai vù des choses fort étranges , mais j’entendrois avec grand intérêt le récit de ce qui vous est arrivé..

— r- Vous êtes un homme discret , Monsieur , répondit Holdenough ; et quoique je ne voulusse pas que ces hérétiques , ces schismatiques , les brownistes , les muggletoniens , les anabaptistes, et tant d’autres eussent un sujet de triomple pareil à celui que leur fourniroit ma défaite en cette occasion, néanmoins, comme je vous connois pour un fidèle disciple de notre Église, comme je sais que vous êtes lié à la bonne cause par la grande ligue nationale du Covenant, je puis vous parler à cœur ouvert. Asseyons-nous donc, et permettez-moi de demander un verre d’eau , car j’éprouve encore quelque défaillance de corps, quoique, grâce au ciel, je sois en esprit aussi cahne et aussi résolu qu’un simple mortel puisse l’être après une telle vision. — On assure , digne colonel, que voir de telles choses est un présage ou une cause de mort prochaine. Si cela est vrai , ce que j’ignore, je quitterai cette vie comme la sentinelle épuisée , que son officier vient relever de son poste , et je serai charmé que ces yeux lassés ne voient plus , que ces oreilles fatiguées n’entendent plus tous ces antinomiens, pélagiens, sociniens, arminiens, ariens, nullifidiens, etc., qui se sont répandus dans toute l’Angleterre,

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comme les reptiles impurs que Dieu envôya dans le palais de Pharaon

En ce moment un domestique, qui avoit été averti, entra avec un verre d’eau qu’il présenta au ministre en le regardant en face d’un air' stupéfait , comme s’il eût voulu pénétrer le secret tragique que son front sembloit prêt à trahir, et il se retira en secouant la tête avec l’air d’un homme qui est fier d’avoir découvert que tout n’alloit pas absolument bien , quoiqu’il lui fût plus difficile de deviner ce qui alloit mal.

Le colonel invita le digne ministre à prendre quelque chose de plus restaurant que l’eau pure ; mais il s’y reftisa. — Je suis en quelque sorte un champion, lui dit-il , et, quoique j’aie essuyé une défaite dans ma dernière rtmcontre avec l’ennemi, j’ai encore ma trompette poùr .sonner l’alarme, et mon glaive pour frapper. C’est pourquoi , de même que les anciens Nazaréens , je ne prendrai rien qui soit sorti de la vigne , et je ne boirai ni vin ni liqueurs fortes jusqu’à ce que mes jours de combat soient passés.

Le colonel Everard le pressa de nouveau avec une bienveillance respectueuse de lui faire part des événements qui lui étoiènt àrrïvés la nuit précédente j et le bon ministre lüi en fit le récit, comme on va le voir, avec cette légère teinte de vanité caractéristique qui vcqoit naturellement du

rôle qu’il avoit joué dans le mondeetf^llnâ^eiqce qu’il avoit exercée sur respritfdès/àut’reswiv- ^

— J’étois dans ma 'jeiihessejà‘d’«niversité de Cambridge, dit-il, et je m’y étois'lié d’une amitié intime avec un de mes compagnons, peut-être parce que nous passions , ^ quoique ce soit vanité d’en parler, — pour les deux écoliers de notre collège qui donnoient les plus belles espérances, et que nous marchions d’un pas si égal qu’il eût été difficile de dire lequel avoit fait le plus de progrès : seulement notre professeur, maître Purefoy, avoit coutume de dire que^ si mon camarade l’emportoit sur moi par les dons intellectuels , j’avois l’avantage sur lui dans ceux de la grâce; car il s’attachoit à l’étude profane des auteurs classiques , toujours peu profitable , souvent impure et quelquefois impie , et le ciel m’avoit accordé assez de lumière pour que je m’occupasse principalement des langues sacrées.

— N ous différions 4ussi d’opinions relativement à l’Église d’Angleterre; car il maintenoit les opinions des arméniens , comme Laud et comme ceux qui voudroient faire un mélange profane des établissements civUs et religieux, et rendre l’Église dépendante du souffle d’un homme terrestre. En un mot, il fi^vorisoit l’épiscopat tant dans les dogmes que dans les formes, et, quoique nous nous soyons séparés les larmes aux yeux et

en nous embrassant, ce fut pour suivre une carrière bien différente. Il obtint un bénéfice , et devint un grand controversiste en faveur des évêques et de la cour. De mon côté, comme vous le savez, je taillai mon bumble plume pour prendre , aussi bien que je le pouvois , la défense des malheureux opprimés dont la conscience scrupuleuse rejetoit des rites et des cérémonies qui conviennent mieux aux papistes qu’à une Église réformée, et qui, d’après la politique aveugle de la cour, étoientsoutenues par des peines et des châtiments. — Vint alors la guerre civile; et moi , obéissant à l’appel de ma conscience , et ne craignant ni ne prévoyant les malheureuses conséquences qui sont arrivées par suite de l’insurrection de ces indépendants , je consentis à prêter mon appui et ma coopération au grand ouvrage , et je devins chapelain du régiment du colonel Harrison. — Non que j’aie combattu avec des armes charnelles sur le champ de bataille , — que Dieu préserve d’une telle conduite un ministre de ses autels ! — Mais je préchois, j’exhortois, je remplissois même au besoin les fonctions de chirurgien, et -je cherchois à guérir les plaies du corps comme celles de l’âme. — Vers la fin de la guerre il arriva qu’un parti de malveillants s’étoit emparé d’un château fort dans le comté de Shrewsbury, situé sur une petite île dans un lac, et où l’on ne pouvoit arriver

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que par une chaussée fort étroite. De là ils faisoiep.t des incursions dans tous les environs qu’ils ravageoient, de sorte qu’il étoit grand temps d’y mettre ordre , et l’on fit partir un détachement de notre régiment pour les réduire. Je fus requis de les accompagner , car ils étoient en petit nombre pour prendre une place si forte; et le colonel jugea que mes exhortations leur inspireroient du courage. Ainsi donc, contre mon usage, je les suivis jusque sur le champ de bataille , et l’on combattit courageusement des deux côtés. Cependant les malveillants, grâce à l’artillerie qu’ils avoient sur leurs murailles, avoient l’avantage sur nous. Après avoir enfoncé leurs portes à coups de canon , le colonel Harrison ordonna à ses soldats d’avancer sur la chaussée pour emporter la place d’assaut. Nos troupes obéirent , s’avancèrent en bon ordre et bravement; mais, criblées de tous côtés par le feu des ennemis , le désordre se mit parmi elles , et elles se retirèrent avec grande perte; Harrison combattoit avec vaillance à l’arrière-garde pour couvrir leur retraite , tandis que l’ennemi , qui avoit fait une sortie, les poursuivoit l’épée dans les reins.

— Maintenant, colonel Everard, je dois vous dite que mon caractère est naturellement vif et impétueux , quoique des instructions plus parfaites que celles de l’ancienne loi m’aient rendu

calme et patient comme vous me voyez. Je ne pus supporter la vue de nos Israélites fuyant devant les Philistins. Je m’élançai sur la chaussée, ma Bible dans une main,. dans l’autre une hallebarde que j’avois ramassée; et, me présentant devant les fuyards, je les fis retourner sur leurs pas, en les menaçant de percer le premier qui continueroit à fuir, leur montrant en même temps un prêtre en soutane qui étoit parmi les malveillants, et en leur demandant s’ils n’écouteroient pas la voix d’un vrai serviteur du ciel comme les incirconcis écoutoient celle d’un prêtre de Baal. Ma voix et quelques coups triomphèrent ; nos soldats firent volteface, et criant : — Périssent Baal et ses adorateurs ! ils chargèrent les malveillants avec *tant d’impétuosité que non-seulement ils les repoussèrent dans le château, mais qu’ils y entrèrent avec eux.

— Je les y suivis aussi, parce que la foule m’entrainoit , et aussi pour engager nos soldats furieux à faire quartier aux vaincus; car mon cœur saignoit en voyant des chrétiens , des Anglais égorgés comme des chiens enragés dans la rue. De cette manière , les soldats combattant et tuant , et moi leur criant démontrer de la merci , nous gagnâmes le toit du bâtiment; , qui étoit une plate-forme couverte en plomb , où ceux des cavaliers qui avoient échappé au massaci'e s’étoient retirés comme dans

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une tour de refuge. J’avois été moi-mêtne presque porté tout le long de l’escalier tournant par nos soldats, qui s’y précipitoient comme des chiens de chasse acharnés sur leur proie ; et quand j’arrivai sur la plate-forme, je me trouvai au milieu d’une scène d’horreur.

On voyoit les défenseurs du château, épars de différents côtés, les uns résistant avec la fureur du désespoir , les autres se jetant à genoux et demandant la vie avec un accent dont le souvenir seul me fend le cœur. Quelques-uns imploroient la merci du ciel , et il étoit temps , car l’homme n’en avoit plus. Ils étoient mutilés à coups d’épée , assommés à coups de crosse de fusU , ou précipités dans le lac , et les clameurs sauvages des vainqueurs , mêlées aux gémissements , aux plaintes et aux cris des vaincus , produisoient un tumulte si horrible que la mort seule pourra l’effacer de ma mémoire. Et les hommes qui faisoient une si cruelle boucherie de leurs semblables n’étoient ni des païens venus des contrées sauvages et éloignées, ni des scélérats, l’écume et le rebut de leur propre pays; c’étoient, quand ils étoient de saug-froid , des êtres raisonnables , religieux même, et jouissant d’une bonne réputation en ce qui concerne les choses de ce monde-ci et de l’autre. Ah, colonel Everard ! on doit redouter et éviter votre métier de la guerre, puisqu’il peut métamorpho-

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ser de pareils hommes en loups à l’égard de leur prochain. .

— C’est une cruelle nécessité , dit Everard en baissant les yeux , et c’est la seule justification qu’il soit pos sible d’alléguer. Mais continuez , maître Holdenough ; jusqu’à présent je ne vois pas trop quel rapport peut avoir avec ce qui s’est passé la nuit dernière la prise d’assaut d’un château fort, incident qui h’a eu lieu que trop souvent pendant la guerre civile.

— ‘ Vous le verrez dans un -instant, répondit le ministre , et il garda le silence une minute ou deux comme pour tâcher de se calmer avant de reprendre le fil d’un douloureux récit. — Au mi- Ueu de ce tumulte infernal , dit-il enfin , car rien sur la terre ne peut donner une idée de l’enfer comme de voir des homhîes s’abandonner ainsi à un r,Qss§j!rtiihént mortel contre leurs semblables, jèirèvis' le même prêtre que j’avois aperçu quand j’étois sur la chaussée. Il étoif prèsàé dans un coin par les assaillants avec deux du trois autres malveillants qui se défendoient en hommes à qui il ne restoit plus aucun espoir. Je le vis, je le reconnus, oh, colonel Everard! — En disant ces mots , Holdenough pressa le bras d’Everard de la main gauche, appuya la droite sur ses yeux et son front , et sanglota quelques instants.

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— C’étoit votre compagnon de collège? dit le colonel , prévoyant la catastrophe.

— Oui, c’étoit mon ancien ami, mon imique ami, celui avec qui j’avois passé les jours heureux de ma jeunesse. Je voulus fendre la foule qui m’en séparoit, courir à lui, demander sa vie à genoux; mais j’avois perdu l’usage des membres et de la voix. Tous mes efforts ne purent aboiitir qu’à pousser un cri lamentable, pendant qu’on répétoit de toutes parts : — Périsse le prêtre de Baal ! Mort à Matban ! Massàcrez-le quand il seroit sur les marches de l’autel ! Prêt à être précipité dans le.lac, je le vis s’accrocher à un de ces tuyaux avancés destinés à l’écoulement des eaux de la pluie ; mais on le frappa sur les bras et les mains. J’entendis le bruit de sa chute dans le lac. Excusez-moi, je ne puis continuer.

— Il est possible qu’il se soit échappé.

— Oh, non , non ! — la tour avoit quatre étages de hauteur , et ceux même qui s’étoient jetés dans le lac par des fenêtres moins élevées , dans l’espoir de se sauver à la nage , ne purent y réussir. Des soldats à cheval , non moins altérés de sang que ceux qui avoient pris le château, couroient le long des rives, faisoient feu sur ceux qu’ils voyoient nager , ou les tailloient en pièces dès qu’ils gagnoient le rivage. Tous périrent jusqu’au dernier. — Oh! puisse le sang répandu dans cette

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joifrnée ne jamais lever la voix au ciel! — Puisse la terre l’avoir absorbé dans ses profondeurs ! •; — Puisse-t-il rester à jamais mêlé avec les eaux noires du lac, afin qu’il ne crie jamais vengeance contre ceux dont la colère fut si cruelle et la main si implacable ! — et surtout puisse l’homme égaré qui se présenta au milieu de nos soldats, et dont la voix les encouragea à ces actes de cruauté , recevoir un jour son pardon ! O Albany ! — ô mon frère! — j’ai versé des larmes pour toi, comme David pour Jonathan!

Le digne ministre continuoit à sangloter ; et Everard, prenant sincèrement part à sa douleur, résolut d’attendre pour le prier de satisfaire sa curiosité qu’il eût pu se rendre maître d’une émotion d’autant plus violente que c’étoit un torrent qui avoit brisé toutes ses digues ; le caractère sévère et les habitudes ascétiques du presbytérien ne l’avoient pas accoutumé à céder à des sentiments trop passionnés. De grosses larmes couloient sur les traits agités de son visage. Il prit la main d’Everard , comme pour le remercier de la compassion qu’il montroit, la serra avant de la laisser aller; et, s’essuyant les yeux, il reprit la parole d’un ton plus calme :

— Pardonnez-moi une émotion causée par les ■passions humaines, lui dit-il; je sens qu’il ne convient guère à un homme qui porte mon habit.

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qui devroit distribuer des consolations aux'^lutres, de s’abandonner à un excès de chagrin qui'' est du moins une foiblesse , si ce n’est pas un péché. Car que sommes-nous pour que nous pleurions et que nous murmurions de ce qui est permis par le ciel? — Mais Albany étoit pour moi comme un frère, — j’avois passé dans sa compagnie les plus heureux jours de ma vie, avant de m’être senti appelé à de nouveaux devoirs par les troubles du pays. — Hélas je dois abréger le reste de mon histoire. — Et, rapprochant sa chaise de celle d’Everard , il lui dit d’un ton grave et mystérieux, et presque à voix basse : — Je l’ai vu la nuit dernière.

— Vous l’avez vu! — qui? demanda Everard.

Ce ne peut être celui...

Celui dont j’ai vu la mort si déplorable. — Mon ancien ami de collège, — Joseph Albany.

— Maître Holdenough, votre habit et votre caractère ne vous permettent pas de plaisanter sur un sujet si grave.

— De plaisanter! — je plaisanterois aussi aisément sur mon lit de mort, — même sur la Bible.

— En ce cas, vous vous êtes trompé. Cette histoire tragique doit se représenter souvent à votre esprit, et dans un moment où l’imagination l’emportoit sur le témoignage des sens, elle vous aura égaré par des apparences trompeuses. Quand

Diyiîi^ts-i by CjOOgk

resjjlit s’attend à voir quelque chose de surnatu- ^•él , il arrive souvent que des chimères en prennent la place, et la tête est alors trop exaltée pour que l’illusion puisse se dissiper.

— Colonel Everard, dit Holdenough avec gravité, je ne dois craindre la &ce de personne en m’acquittant de mon devoir, et c’est pourquoi je vous dis clairement , comme je l’ai déjà lait avec plus de retenue , que, lorsque vous employez vOs connoissances mondaines pour juger de pareilles choses , et approfondir les mystères d’un autre monde, comme il n’est que trop dans votre caractère de le faire, autant vaudtoit vouloir mesurer les eaux de l’Isis * dans le creux 'de votre main. Vous êtes dans l’erreur à cet égard, mon cher Monsieur, et vous fournissez aux malintentionnés im prétexte pour confondre votre nom honorable avec ceux des défenseurs des sorcières; des esprits forts, des athées, en im mot des gens comme ce Bletson, qui , si la discipline de l’Église étoit maintenue telle qu elle étoit au commencement de cette grande lutte, auroit été depuis long-temps rejeté de son sein et abandonné à la puissance séculière , pour que le châtiment de sa chair pût sauver son âme, s’il est possible.

— Vous vous méprenez, mîdtre Holdenough;

' Rivière d'Oxford. ( Tfote de l'Édit. )

je ne nie pas l’existence des apparitions suiifetu> relies , parce que je ne puis ni n’ose opposer mon opinion et élever ma voix contre le témoignage des siècles, fortifié par la Croyance de gens instruits comme vous. Mais, quoique j’en admette la possibilité, je dois dire que je n’en ai jamais entendu citer un exemple arrivé de nos jours', et appuyé de telles preuves qu’il fut impossible de ne pas l’attribuer à des causes surnaturelles.

— Écoutez donc ce que j’ai à vous dire , sur la parole d’un homme , d’un chrétien , et ce qui est encore plus , d’un serviteur de notre sainte 'Église presbytérienne, êt d’un ancien ' de cette m'éme Église, tout indigne que je suis d’annoncer la vérité parmi les chrétiens. — J’avois pris mon poste hier soir dans mon appartement à demi meublé , où se trouve un grand miroir, dans lequel Goliath auroit pu s’admirer, lorsqu’il étoit couvert de la tête aux pieds de son armure d’airaini J’en avois fait choix , parce qu’on m’avoit dit que c’étoit la .chambre habitable la plus voisine de la galerie, dans laquelle vous avez été vous-même attaqué cette soirée par le malin esprit. — Ce fait est-il vrai?

— J’y ai été attaqué par quelqu’un qui certai-

‘ On appelle anciens dans l’Église presbytérienne cens qni sont chargés de l’ad^nistration spiritnelle et temporelle de l’Eglise.

( Note de l’Éditeur. )

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neinentn’avoit pas debonnesintentiôns. En nous arrêtant là; votre infôrmatipn est correcte.

— Eh bien , je choisis mon poste aussi pi*ès de cette galerie cpi’il me fiit possible , comme un général intrépide place son camp et élève ses retrancliemens aussi près qu’il peut de la ville qu’il assiège. Et bien certainement, colonel Everàrd, si j’éprouvai quelque sensation de crainte , — car Élie lui-même et les prophètes qüi commandoient aux éléments partageoient la fragilité de notre nature, et à plus forte raison un pauvre pécheur comme moi n’en peut-il être exempt; — cependant mon courage me soutenoit, et l’espoir ne me manquoit pas; je songeois aux textes dont je pouvois me servir, non pas comme de charmes et de talismans, ainsi que les emploient les aveuglés papistes , avec des signes de croix et d’autres cérémonies futiles; mais comme nourrissant et fortihant cette confiance dans les saintes promesses qui est le véritable bouclier de foi , pour émousser les traits de Satan, Ainsi armé et préparé , jê m’assis et m’occupai à lire et à écrire, afin d’empêcher mon imagination de se livrer à des écarts , et d’èngendrer des craintes puériles. J’écrivis donc ■ méthodiquement ce qui me parut convenir au moment’, et quelques âmes affamées pourront peut - être encore profiter dé la nourriture spirituelle que je leur ai apprêtée ainsi.

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— C’étoit agir avec autant de s^esse que*‘de religion, Monsieur. Continuez, je vous prie.

— Au bout de trois heures environ une sorte de frémissement étrange s’empara de mes sens. Ce vieil appartement me parut devenir plus grand, plus sombre, et l’air delà nuit me sembla plus glacial. Je ne sais si c’étoit parce que le feu commençoit à s’éteindre, ou parce qu’avant lès événements comme celui qui alloit arriver il y a toujours un souffle et une atmosphère de terreur, comme Job dit dans un passage bien connu. — Iæ crainte et le , saisissement s’emparèrent de moi, et tirent trembler mes os *. — Il est certain que les oreilles me tintoient , et que j’avois des vertiges ; j’étois comme ceux qui crient au secours quand ils ne courent aucun danger , comme ceux qui fiiient quand personne ne les poursuit. Ce fut alors que quelque chose sembla passer derrière moi , et réfléchit son image sur le grand miroir devant lequel j’avois placé la table sur laquelle j’écrivois ; la lumière étoit en face du miroir. Je levai les yeux sur la glace, j’y vis distinctement la figure d’un homme , et aussi vrai qu’il l’est que ces paroles sortent de ma bouche, c’étoit Joseph Albany,- le compagnon de ma jeunesse, celui que j’avois vu précipiter dans le lac , du haut de la grande tour du château de Clidesthrough.

• Job , Ut. I"

woodStocs.

‘ Et que fîtes- vous ?

Je me rappelai sur-le-champ que le philosophe, stoïcien Athéhodore s’étoit délivré des horreurs d’une telle vision en continuant le travail dont il étoit occupé, et mon esprit me suggéra en même temps que, moi prédicateur du christianisme, et chargé d’en expliquer les mystères , j’avois bien moins de raisons de cràinte , et bien plus de moyens de bien employer mes pensées qu’un païen que sa sagesse même aveugloit. Ainsi donc, sans montrer aucune alarme, sans même tourner la tête , je continuai à écrire , mais j’avoue que mon cœur battoit, et que ma main trembloit,

— Si vous pouviez écrire iin seul mot , ayant . l’esprit frappé d’une telle impression , vous avez assez d’intrépidité et de résolution pour figurer au premier rang de l’arniée anglaise.

— ' Notre courage ne nous appartient pas, colonel , et nous ne devons pas nous en vanter comme s’il venoit de nous. — Mais quand vous parlez de cette étrange vision comme d’un effet produit par l’imagination, et non d’une réalité qui a frappé mes sens , permettez-moi de vous dire que votre sagesse mondaine n’est que folie touchant les choses qui ne soût pas de ce monde.

— Avez-vous jeté un second' coup d’œil sur la glace ? ;; V '• '

— Oui , après avoir copié le- texte consolant : — Tu fouleras Satan sous tes -pieds. >

— Et que vîtes-vous alors ? ’

— Je vis s’y réfléchir l’image de Joseph Albany, comme s’il eût passé doiicement derrière ma chaise ; ayant les mémes traits que je lui avois connus dans sa jeunesse , si ce n’est qu’ils annonçoient un âge plus avancé, et qu’il étoit'fort pâle.

— Et que fîtes^vous ensuite ?

— Pour cette fois, je me retournai, et je vis très-distinctement la figure qui s’étoit réfléchie sur la surface du miroir s’avancer vers la porte d’un pas qui n’étoit ni lent ni précipité, mais ferme , et qui sembloit glisser plutôt que marcher. Quand elle lut près de la porte , elle sé tourna vers moi et tne montra encore les traits pâles d’Albany; mais cette figure disparut-elle par la porte ou de quelque autre manière? c’est ce que je ne pourrois dire , car j’ai inutilement mis ma mémoire à contribution pour me le rappeler, et je crois même que j’avois l’esprit trop agité pour le remarquer. ,

— C’est une vision fort étrange , maître Holdenough ; et étant attestée par un homme comme vous, il est impossible d’en révoquer en doute la vérité. Cependant , si quelque être venant d’un autre monde s’est montré à vous, comme vous

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le pensez , ce dont, je ne conteste pas la possibilité , soyez assuré qu’il existe aussi des gens malintentionnés qui prennent une part active à toutes ces intrigues. J’ai eu rnoi-inéme ici quelques rencontres avec des êtres très-corporels , doués de bras robustes , et qui portoient certainement des armes de ce monde.

— Sans contredit , sans contredit , digne colonel ; Belzébut aime à faire charger par son infanterie et par sa cavalerie mêlées ensemble , comme c’étoit l’usage de l’ancien général écosSais David Leslie. Belzébut a des diables incarnés comme des diables sans Corps , et il emploie les uns à soutenir les autres.'

Cela peut être comme vous le dites , maître Holdenough ; mais que me con§eillez-vous en ce cas ?

— Il faut d’abord que je me consulte avec mes frères. S’il reste seulement dans nos environs cinq ministres de la véritable Église , nous chargerons Satan en corps , et vous verrez si nous n’aurons pas le pouvoir de lui résister jusqu’à ce que nous l’ayons mis en fuite. Mais à défaut de cette levée de boucliers spirituels contre de semblables ennemis, étrangers à la terre que nous habitons , ittyn avis seroit que ce château dévoué aux abominklions dé la sorcellerie, cet antre

souillé jadis par la tyrannie et la prostitution, soit entièrement livré aux flammes , de peur que Satan , trouvant un quartier-général qui lui convient si bien, ne s’y établisse comme dans sa place fortei d’où il feroit des sorties contre tous les environs. Certainement je ne conseiOerois à aucun chrétien d’habiter cette démeure; et, si elle étoit abandonnée et déserte , elle deviendroit un séjour où les sorciers s’assembleroient pour préparer leurs maléfices; où les sorcières tiendroient leur sabbat; où se réuniroienl ceux qui, comme Démas, courent après les richesses ’du monde, et cherchent l’or et l’argent par des charmes et des talismans , à la perte éternelle de leurs âmes. Croyez-moi donc : le plus sage est de l’abattre , de la démolir , de n’y pas laisser pierre sur pierre.

- — Je réponds à cela, mon digne ami, que la chose est impossible ; car le lord général a permis que le frère de ma mère , sir Henry Lee, revienne habiter avec sa famille le château où demeuroient ses pères , et qui est le seul abri qu’il puisse trouver pour couvrir ses cheveux blancs.

— - Et cela s’est fait de votre avis , Markham Everard ? dit le ministre d’un ton sévère.

— Oui certainement. Pourquoi n’aurois-je pas / fait usage de mon crédit pour obtenir un lieu de * refuge pour mon oncle ?

— Aussi vrai que vous avez une âme, je n’au-

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rois pas cru ces paroles , si elles fussent sorties de la bouche d’un ‘autre. — Dites-moi, n’est-ce pas ce même sir Henry Lee qui , à l’aide de ses cottes de buffle et de ses pourpoints verts , fit inettre à exécution l’ordre donné par un laïque papiste de placer l’autel à l’extrémité orientale de l’église de Woodstock , et qui jura par sa barbe qu’il ferqit pendre dans la grande rue de cette ville quiconque refuseroit de boire à la santé du roi ? — Sa main n’est-elle pas teinte du sîing des saints ? — Y a-t-il eu dans toute l’armée des cavaliers un homme qui ait combattu avec un zèle plus ,fier et.plus infatigable pour l’épiscopat et la prérogative roÿale ? "

— Tout cela peut être comme vous le dites , maître Holdenough ; mats à présent mon oncle est vieux , foible : il lui reste à peine un soldat à commander ; et sa fille est un être que l’homme le plus dur ne pourroit regarder sans pleurer de

compassion; un être qui

— Un être qui est plus cher à Everard que , sa bonne renommée, que sa fidélité à ses amis, que ses devoirs envers le ciel. — Ce n’est pas le moment d’enduire ses lèvres de miel pour parler. — •yôüS' mai*chê2 un' che;nain bien dangereux, Markham Everard:-»- Vous cherchez, à relever le chandelier papiste que le ciel a renyersé dans ’• sa justice, — à ramener dans ce château de sor-

celleries ces mêmes pécheurs qui sont ensorcelés comme lui. Je ne souffrirai pas que le paiys soit infecté de leur présence. — Us ne rentreront point

Holdenough prononça ces mots avec véhémence en frappant la terre de sa canne, et le colonel, fort mécontent, commença à son tour à s’exprimer lui-même avec hauteur.

— ^Maître Holdenough, dit-il, avant de parler si péremptoirement, vous feriez bien d’examiner quels moyens vous avez pour exécuter vos memtces.

— N’ai-je pas reçu le pouvoir de lier et de délier? -

— C’est un pouvoir qui ne vous sCTvira guère, si ce n’est sur ceux qui sont membres de votre Église, dit Everard d’un ton presque méprisant.

— Prenez garde, prenez garde! s’écria le ministre, qui, quoique excellent homme, étoit quelquefois irritable, comme nous l’avons vu dans une autre occasion; ne m’insultez pas ! — Honorez le messager, par respect pour celui dont il porte le message. — Ne me bravez pas;- je suis tenu de faire mon devoir, dussé-je déplaire à mon frère jumeau.

— Je ne vois pas ce que votre devoir peut avoir à faire ici , dit le colonel avec froideur ; .et je vous conseille, de mon côté, de ne pas en excé-

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der les bornes en vous mêlant de ce qui ne vous concerne nullement.

— Très-bien ! — vous me regardez déjà comme aussi soumis qu’un de vos grenadiers, ré|)liqua le ministre, dont l’indignation Éaisoit frémir tous les membres et dresser les cheveux.- Mais apprenez , Monsieur, que je ne suis pas aussi dépourvu de pouvoir qu’il vous plaît de le apposer.' — J’exhorterai tous les vrais chrétiens de Woodstock à se ceindre les reins , à résister à la restauration de l’épiscopat, de l’oppression et de la malveillance dans ces environs. — J’exciterai le courroux du juste contre l’oppresseur, — : contre l’Ismaélite , — contre l’Edomite , contre sa race , contre tous ceux qui le soutiennent et l’encouragent à relever la tête.— J’appellerai à haute voix, sans épargner ma poitrine, je susciterai tous ceux chez qui l’amour divin s’est refroidi , et même la multitude, qui est indifférente à tout. Il se trouvera des gens qui m’entendront; alors je prendrai la verge de Joseph, qui étoit entre les mains d’Ephraïm, je viendrai purger cette maison des sorciers et des sorcières, des démons et des esprits, et je m’écrirai : Voulez-vous plaider pour Baal? voulez-vous servir Baal? — Noni — Périssent les prophètes de Baal ! — Que pas uU seul ne vous échappe ! • .

— Maître Holdenough, s’écria le colonel avec

impatience, d’après l’histoire que vous m’avez racontée, vous avez déjà prêché sur ce texte une fois de trop. . >

Ces mots étoient à peine prononcés que le ministre se frappa le front de la main avec force, et tomba sur une chaise aussi subitement et sans plus de résistance que si le colonel lui eût envoyé dans la tête une balle de pistolet.- Regrettant aussitôt le reproche qui lui étoit échappé dans’ un moment de vivacité, Everard s’empressa de lui en faire ses excuses, et il eut recours à tous les moyens de conciliation qui se présentèrent à son esprit.

Mais le vieillard étoit «trop profondément affecté. Il refusa de lui toucher la main , il refusa de Fécouter, et se levant tout à coup, il lui dit avec force : — Vous avez abusé de ma confiance. Monsieur; vous en avez abusé bassement pour faire un reproche 'que vous n auriez osé m’adresser si j’eusse été un homme d'épée. — Jouissez^ Monsieur, du triomphe glorieux que vous avez remporté sur un vieillard, sur un ancien ami de votre père : rouvrez la blessure que mon imprudente confiance vous a montrée.

' . — Mon digne et excellent ami, '.dit le colonel , écoutez ,

— Ami! s’écria le vieillard en tressaillant : —

nous sommes ennemis , Monsieur , -r- ennèmis dès à présent et pour toujours.

A ces mots , se détournant du colonel , il sortit de la chambre d’un pas précipité , suivant sa coutume quand il cédoit à son humeur irritable ^ et qui annonçoit certainement plus de colère que de dignité, murmurant encore quelques paroles entre ses dents, comme pour entretenir le feu de •son ressentiment, par ses commentaires sur l’insulte qu’il avoit reçue.

— A merveille, dit le colonel Everard; il n’y avoit pas déjà assez de dissensions entre mon oncle et les habitants de Woodstock ; il a fallu que je sème de nouveaux germes de zizanie en échauffant la bile de ce vieillard irritable , quoique je n’ignorasse pas ses idées arrêtées sur le gouvernement de l’Eglise, et ses préjugés contre tous ceux qui ne professent pas ses principes religieux! — La canaille de Woodstock se soulèvera infailliblement. Maître Holdenough n’y trouverait pas vingt personnes disposées à le seconder dans un projqt honnête et raisonnable ; mais qu’il crie incendie et destruction", et je gar^tis qu’il aura une suite nombreuse. — Et mon oncle n’est p^s moins vif et opiniâtre. Pour tous les domaines qu’il a jamais possédés, il ne voudrait pas qii’Une vingtaine de soldats fussent placés chez lui pour le défendre; et, s’il y reste seul avec Jocelin, il

n’en fera pas moins feu sur ceux qui pourront se présenter pour attaquer la Loge, comme s’il étoit à la tête d’une garnison de cent hommes. Et que peut-on attendre d’une pareille conduite , si ce n’est l’efhision du sang et des dangers de toute espèce?

La suite de ces idées fâcheuses ftit interrompue par le retour d’Holdenough, qui entra dans l’appartement du même pas qu’il en étpk sorti, cou-’ rut en droite ligne vers le colonel >, et lui dit : — Prenez ma main> Markham; — prenez-la surle-champ, car le vieil Adam me. dit , tout bas.au fond du cœur que c’est une honte de la tenir étendue si long-temps. ' ■

— Je la reçois de tout mon cœur, mon vénérable ami , répondit Everard ; et je me flatte que vous me l’offrez en signe . de renouvellement d’amitié !

— ' Certainement, très-certainement , dit le ministre en lui serrant la main. — Les paroles que vous m’avez adressées étoient dures, j’en conviens, mais vous m’avez dit la vérité à propos; et quoique ce fut avec sévérité , je crois que votre intention étoit bonne et louable. — Je me rendrois véritablement coupable de péché si mon impétuosité me portoit à provoquer quelque acte de violence quand j’ai présent à la mémoire le cruel événement que vous m’avez reproché avec.^.

— Pardon , mon cher Holdenough , pardon !

j’ai parlé avec trop de précipitation. Je n’avois nul dessein de vous faire sérieusement nn reproche.

Paix , je vous en prie , paix ! — je dis que

le reproche que vous m’avez fait très-justement, quoiqu’il ait soulevé le levain du vieil homme, le tentateur étant toujours aux aguets pour nous tendre des pièges , — au lieu d’exciter ma colère, devoit vous valoir mes remerciements , car c’est en faisant de pareilles blessures qu’un ami prouve qu’il est fidèle. Et sûrement moi qui, parune malheureuse exhortation à un combat sanguinaire, ai envoyé tant de vivants parmi les morts, et peutêtre même , comme je le crains , rappelé les morts parmi les vivants, je nedois maintenant plus songer qu’à entretenir l’union , la paix et la concorde , pour laisser le soin du châtiment au grand être dont les lois sont méconnues, et la vengeance à celui qui a dit qu’il se la réservoit.

Il y avoit dans le visage du vieillard un air d’hnmihté sincère : le colonel Everard, qui connoissoit le côté foible du digne ministre, ses vieux préjugés sur l’importance et la dignité de son ministère, et ses idées exclusives sur tout ce qui tenoit à ses principes religieux, qu’il avoit eu besoin de surmonter avant d’arriver à ce ton de candeur et d’humilité , se hâta de lui exprimer l’admiration que lui inspiroit sa charité, en se repro-

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chant à hii-même de l’avoir si cruellement blessé.

— N’y pensez plus , excellent jeune homme , n’y pensez plus , dit Holdenough; nous avons erré l’un et l’autre, — moi en souffrant que le zèle l’emportât sur la charité, — vous peut-être en poussant un peu trop rudement un vieillard encore vif, qui venoit de déposer toutes ses souffrances dans le sein de l’amitié. N’en parlons plus. Que vos amis, s’ils n’en sont pas détournés par tout ce qui s’est passé dans cette Loge de Woodstock , reviennent y fixer leur demeure aussitôt que bon leur semblera. S’ils peuvent se protéger eux-mêmes contre les puissances de l’air , croyez que tous mes efforts tendront à empêcher qu’ils ne soient troublés par leurs voisins^ terrestres. Et soyez assuré, mon cher Monsieur, que ma voix a encore quelque crédit sur jle digne maire , sur les honnêtes aldermen et sur les principaux habitants de cette ville, quoique les classes inférieures se laissent entraîner par le premier vent dechaque doctrine. — Soyez également persuadé, colonel , que si le frère de votre mère ou quelqu’un de la famille reconnoissoit qu’il avoit pris un mauvais parti en rentrant dans cette malheureuse et profane maison, ou quesa conscience éprouvât quelques inquiétudes qui lui fissent désirer des consolations spirituelles, le vieux Holdenough sera à ses ordres la nuit aussi bien que le jour , comme

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si ce pécheur repentant eût été élevé dans le sein de l’Église dont je suis un ministre indigne ; ni la crainte des apparitions effrayantes qui peuvent avoir lieu dans ces murs, ni la connoissancè que j’ai de l’état d’aveuglement de ceux qui professent les principes des épiscopaux, né m’empêcheront jamais de foire tout ce que mes (bibles moyens pourront me permettre pour leur protection et leur édification.

— Je suis très-reconnoissant de toutes vos bontés, maître Holdenough, répondit le colonel Everard; mais je ne crois pas probable que mon oncle vous donne beaucoup d’embarras sous l’un ou l’autre rapport, fl est habitué se protéger luimème contre les dangers temporels; et quant à ce qui concerne le spirituel, il met sa confiance dans ses prières et dans celles de l’Église dont il est membre.

— J’espère que je n’ai pas été coupable de pré somption en offrant mes secours spirituels , dit le ministre un peu piqué de l’espèce de refus qu’il venoit d’essuyer; si cela est, je vous en demande pardon , très-humblementpardon, je ne voudrois point passer pour présomptueux.

Le colonel se hâta d’apaiser la nouvelle alarme que'prehoit le ministre, toujours vigilant et inquiet sur ce qui pouvoit diminuer son importance; c’étoit le seul défaut de ce digne homme, joint à

ceux d’un caractère violent qu’il ne pouvoit toujours maîtriser. ,

Ils étoient donc amis comme auparavant lorsque Wildrake revint de la chaumière de Jocelin , et infornaa Everard à voix basse qu’il avoit réussi .dans sa mission. Le colonel se tourna alors vers le ministre , l’informa que , les commissaires ayant déjà quitté la Loge, et que son oncle sir Henry Lee se proposant d’y rentrer vers midi , il partiroit avec lui , s’il le trouvoit à propos , pour se rendre à Woodstock.

— Ne resterez-vous pas, dit Holdenough avec un accent dans la voix qui annoneoit quelque appréhension, pour féliciter vos parents sur leur retour dans leur domicile ?

— Non, mon digne ami, répondit le colonel Everard. Le parti que j’ai embrassé dans nos malheureuses divisions , peut-être aussi la différence de nos principes politiques et de notre religion , ont inspiré à mon oncle tant de préventions contre moi qu’il faut que je sois pendant quelque temps comme étranger à sa maison et à sa famille.

— Véritablement ! s’écria le ministre. — J’en suis charmé , > — charmé de tout mon cœur et de toute mon âme. — Excusez ma franchise ; — j’avois pensé... peu importe ce que j’avois pensé. — Je ne voudrois pas vous nffenser de nouveau ; — cependant , quoique la jeune personne ait des

traits agréables ; — quoique le vieillard soit , comme tout le monde dit, un homme sans reproche , en ce qui concerne les choses de ce monde...; mais je vois que je vous afflige; je ne vous dirai plus rien, à moins que vous ne désiriez recevoir les avis d’un homme sincère et sans préjugés, auquel cas les miens sont à votre service; mais je n’aurai pas la présomption de vous les offrir sans cela. — Eh bien ! partons-nous ensemble pour Woodstock ? — La solitude agréable de la forêt nous disposera peut-être à nous ouvrir nos cœurs l’un à l’autre.

Ils partirent à pied; et, quoiqu’ils parlassent de différents objets, chemin faisant, le colonel, à la grande surprise de maître Holdenough, ne lui demanda pas ses avis spirituels sur le sujet de son amour pour sa belle cousine. Il est vrai que, de son côté et contre l’attente du jeune militaire, le ministre tint religieusement sa parole; et, pour nous servir de son expression, il n’eut pas la présomption d’offrir sur un point si délicat des conseils qu'on ne lui demandoit pas.

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