‹ Woodstock (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · IG · texte numérisé non relu

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côté, et ce jour vient malheureusement de mfe prouver que l’une et l’autre peuvent faillir.

— Sir Henry, dit le jeune Everard, ne vous donnez pas le tort cruel de traiter, votre fille avec tant d’injustice. Vous me l’avez refusée il y a longtemps, quand nous étions pauvres et que' vous étiez ptiissant. Je me suis soumis à l’arrêt qui me défendoit de la voir. Dieu sait ce qu’il m’en a coûté , mais je vous ai obéi. Ce n’est pas poTir faire revivre mes prétentions que je suis venu ici et que j’ai cherché à lui parler , comme je le reconnois; ce n’est pas même pour elle seule, c’est également pour vous. La destruction plane sur votre tête; elle est prête à fermer ses ailes pour fondre sur vous; elle prépare ses serres pour vous

saisir Oui, Monsieur, prenez un air de mépris

si bon vous semble, le fait n’en est pas moins réel; et c’est pour vous protéger, vous et elle, que vous me voyez ici.

— Vous refusez donc mon don gratuit? dit sir Henry Lee; peut-être trouvez-vous que j’y méts des conditions trop dures.

— Fi, .sir Henry, fi! dit Markham irrité à son tour; vos préjugés politiques ont-ils assez complètement effacé vos sentiméhts de père pour que vous puissiez parler avec ironie et mépris de ce qui concerne l’honneur de votre propre fille ? Relevez la tête, belle .\lice, et dites à votre père

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que son excessive loyauté politique lui fait oublier la nature. Apprenez , sir Henry, que quoique je préférasse la main de votre fille à tous les dons que le ciel pourroit m’accorder , je ne l’accepterois pas; oui, ma conscience me défendroit de l’accepter si je savois devoir la détourner de la ligne de ses devoirs envers vous.

— Votre conscience est trop timorée , jeune homme, dit le vieux chevalier; — consultez quelque rabbin de votre secte, un de ces gens qui prennent tout ce qui tombe dans leur filet; il vous dira que c’est pécher contre la grâce que de refuser une bonne chose offerte volontairement;^

— Oui , répondit Markham , quand l’offre est franche et cordiale , mais non quand elle est faite avec insulte et ironie. — Adieu , Alice. — Si quelque chose pouvoit me donner envie de profiter du désir dénaturé que montre votre père de vous éloigner de lui dans un moment où il s’abandonne à d’indignes soupçons, ce seroit l’idée qu’en se livrant à de tels sentiments sir Henry Lee agit en tyran à l’égard de la créature qui a le plus besoin de son affection , — qui sent le plus cruellement sa sévérité , — et qu’il est le plus rigoureusement tenu de chérir et de protéger.

— Ne craignez pas pour moi, M. Everard, s’écria Alice perdant toute sa timidité par la crainte des suites que pouvoit avoir cet entretien

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dans un moment où la guerre civile faisoit qu’on ne reconnoissoit plus ni les liens du sang ni les droits de l’amitié. — Partez , je vous en conjure , partez! — Rien ne trouble la tendre harmonie qui règne entre mon père et moi que ces malheureuses divisions de famille , — que votre présence ici dans un moment si peu favorable. — Pour l’amour du ciel , retirez-vous.

— Oh! oh! miss Lëe, dit 1§ vieux cavalier; — vous prenez déjà le ton dé dame souveraine ! Et à qui iroit-il mieux qu’à vous? Je réponds que vous donneriez des ordres à notre suite aussi bien que Goneril et Reganè ]\Iais je vous dirai que personne ne quittera ma maison , — - et quelque humble que soit cette demeure, elle est maintenant ma maison , — tant qu’il y a quelque chose à me dire qui n’est pas encore dit. Et comme ce jeune homme fronce les sourcils et prend un ton un peu haut..... Parlez , monsieur ; dites tout ce que vous avez à dire.

— Ne craignez pas que je manque de sangfroid, Alice , dit Markham avec autant de fermeté que de douceur; — et vous , sir Henry, ne croyez pas que si je vous parle d’un ton ferme ce soit de colère. Vous m’avez fait de cruels reproches; des reproches tels que , si je n’étois guidé que par

' Les deux 6Ues dénatarées du roi I.ear. ( Noie de l’Édit. )

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l’exaltation d’une Ghevalerie romanesque , je ne poiuTois , par égard pour ma naissance et pour l’estime du monde, me dispenser d’y répondre malgré notre proche parenté. — Daignerez-vous ip’écouter avec patience?

T- Si vous voulez vous défendre, répondit le chevalier, à Dieu ne plaise que je refuse de vous entendre patiemment, quand même deux tiers de votre discours seroient composés de déloyauté et le troisième de blasphèmes. — Seulement soyez bref;, cette conférence n’a déjà duré que trop long-temps.

— Je ne serai pas long, sir Henry, répliqua le jeune homme; — cependant il est diflicile de réunir en peu de mots la défense d’une vie qui, quoique courte , a été très-occupée , — trop occupée, dit le geste d’indignation que je vous vois faire; mais c’est ce que je nie. Ce n’est pas sans y réfléchir que j’ai tiré l’épée pour défendre un peuple dont les droits avoient été foulés aux pieds et dont la conscience étoit opprimée. — Ne froncez pas le sourcil. Monsieur , ce n’est pas sous ce point de vue que vous considérez cette contestation; mais c’est ainsi que je l’envisage. Quant à mes principes religieux que vous tournez en dérision , croyez que , quoiqu’ils dépendent moins des formes extérieures , ils sont aussi sincères que les vôtres : ils sont même plus purs ,

■ — excusez l’expression, — on ce qu’ils ne sont pas entachés de cet esprit sanguinaire d’un siècle barbare qui a inventé ce que vous et tant d’antres appelez le code de l’iionneur chevaleresque. Ce ne sont pas mes dispositions naturelles, ce sont les doctrines plus saines que ma foi m’a enseignées qui me mettent en état tl’écouter vos invectives violentes sans y répondre avec le même ton d’amertume et de courroux. Vous pouvez pousser à la dernière extrémité vos insultes contre moi, si tel est votre bon plaisir; je les supporterai non-seulement à cause de notre parenté, mais parce que la charité m’en fait un devoir. C’est pousser bien loin l’abnégation de soi , sir Henry, pour un homme de notre famille. Mais je montre encore plus d’empire sur moi-même en refusant de recevoir de votre main le don que je. désirerois obtenir plus que toute autre chose sur la terre; et je le refuse parce qu'il est du devoir de votre fille de vous soutenir et de vous consoler , et parce qu’il scroit cruel à moi de souffrir que dans votre aveuglement vous vous privassiez de çe que vous avez de plus précieux. — Adieu, Monsieur; je vous quitte sans colère, mais avec compassion. Nous nous reverrons peut-être dans un temps plus heureux , quand votre cœur et vos principes auront triomphé des préjugés qui vous aveuglent maintenant. — Adieu, Alice, adieu!

Ce mot adieu fut répçté deux fois avec un accent de. tendresse et de chagrin bien différent du ton ferme et presque sévère avec lequel Markham venoit de parler à sir Heni’y Lee. Il se détourna et se précipita hors de la chaumière dès qu’il eut prononcé ces derniers mots, et comme s’il eût rougi du mouvement de tendresse auquel il venoit de s’abandonner, le jeune républicain entra d’un pas ferriiç et résolu dans la forêt que les rayons de la luné'couvroient en ce moment des ombres de l’automne.

Dès qu’il fut parti, Alice, qui pendant tout ce temps avoit,été en proie à la terreur, de crainte que son père; dans la chaleur de son courroux, ne passât de la violence des paroles à des voies de' fait encore plus violentes, se laissa tomber sur un tabouret fait de branches de saule entrelacées, ouvrage des mains de Jocelin , comme la plupart de ses autres meubles. Elle s’efforça de cacher ses larmes en remerciant le ciel de ce qu’il n’avoit pas permis que , malgré la proche parenté des deux parties , quelque événement fatal eût été le résultat d’une entrevue si dangereuse , et où il avoit régné tant de colère.

Phœbé May-Flower pleuroit de compagnie, quoiqu’elle ne comprît pas très-bien tout ce qui venoit de se passer. Elle se trouva seulement en état de raconter ensuite à cinq ou six de ses

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bonnes amies que son vieux maître sir Henrj’ s’étoit mis dan&une colère terrible contre M. Markham Everard , parce que celui-ci avoit été sur le point d’enlever sa jeune maîtresse. — Et qu’aurOit-il pufaire de mieux , ajoutoit Phœbé , puisqu’il ne reste rien au vieillard ni pour lui ni pour sa fille? Et quant à M. Markbam et à notre jeune dame , ils se dirent de si belles choses qu'on, ne trouveroit rien de semblable dans l’histoire d’Argalus et de Parthénie, qui étoient, dit-on, les amants les plus fidèles de toute l’Arcadie et du comté d’Oxford.

La vieille Goody Jellycot avoit avancé plus d’une fois son chaperon écarlate dans la cuisine pendant la scène que nous venons de décrire; mais comme la bonne dame étoit à demi aveugle et presque sourde , elle ne comprit que par une sorte d’instinct que les deux principaux personnages étoient en querelle; et pfmrquoi cboisissoient-ils la butte de Jocelin pour venir la vider: c’étoit pour elle un aussi grand mystère que le sujet de l’altercation.

Quelle étoit la situation d’esprit du vieux cavalier quand il sévit ainsi contrarié dans ses principes les plus chéris par les derniers mots de son neveu? La vérité est qu’il fut moins ému que sa fille ne s’y attendoit; et probablement le ton hardi qu’avoit pris Markbam Everard en défendant ses

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opinions politiques et religieuses , au lieu d’enflammer davantage sa colère , avoit contribué à le calmer. Il supportoit avec peine la contradiction ; mais toute évasion , tout subterfuge étoient encore plus insupportables à la franchise et à la droiture du cavalier qu’une opposition directe et les efforts que faisoit son adversaire pour justifier ses opinions. 11 avoit coutume de dire que le cerf qu’il préféroit étoit celui qui montroit le plus d’audace quand il étoit aux abois. Il fit suivre le départ de son neveu d’une citation de Shakspeare, ce qu’il avoit coutume de faire par une sorte d’habitude et par respect pour le poète favori de son malheureux maître, sans avoir réellement beaucoup de goût pour ses ouvrages et sans faire toujours fort à propos Inapplication des passages qu’il citoit.

— Faites attention à ceci, Alice, dit-il, faitesy bien attention. — Le diable peut citer l’Écriture pour arriver à ses fins — Vous venez de voir ce jeune fanatique, votre cousin , qui n’a pas plus de barbe qu’il n’y en avoit au menton d’un histrion que j’ai vu jouer Maid Marianne un jour que le barbier du village l’avoit rasé trop à la hâte ; eh bien , il est aussi hardi que la plus vieille barbe de presbytérien et d’indépendant pour établir ses doctrines et ses principes , et il veut nous battre à coups de textes et d’homélies. Je voudrois que le

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digne et savant docteur Rpchecliffe eût été ici avec son arme habituelle , la Vulgate des Septante et je ne sais quoi encore ; il lui auroit fait sortir du corps l’esprit presbytérien comme on exprime le jus d’un citron. — Cependant je suis charmé que le jeune homme ne cherche pas de vils, subterfuges; quand un homme seroit de l’avis du diable en religion , et de celui du vieux Noll en politique, il feroit mieux de l’avouer hautement que de chercher à vous donner le change par des faux-fuyants. — Allons , essuie tes yeux , Alice ; c’est une affaire finie , et j’espère qu’elle ne se présentera plus de sitôt.

Encouragée par ces paroles , niais bien triste encore, Alice se leva pour sur\«iller les prép£;ratifs nécessaires pour le souper et pour la nuit qu’ils dévoient passer dans leur nouvelle habitation. Mais ses larmes couloient avec tant d’abondance qu’il fut heureux pour elle que Phœbé , quoique trop simple et trop ignorante pour comprendre toute l’étendue des chagrins de sa maîtresse , pût lui donner des secours plus utiles qu’une compassion stérile. . .

Avec autant de promptitude que d’adresse , la jeune villageoise prépara le souper et arrangea les lits, tantôt criant à l’oreille de dame Jellycot, tantôt pariant à demi-voix à sa maîtresse et ayant

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l’art de tout ordonner, comme si elle n’eût fait qu’exécuter elle*mème les ordres de miss Lee.

Liorsque le souper froid fut placé sur une table , sir Henry , comme s’il eût voulu consoler sa fille du ton dur avec lequel il lui avoit parlé, la pressa affectueusement de prendre quelque nourriture; tandis qu’en soldat expérimenté il prouvoit luiméme que ni les fatigues et les mortifications de cette journée, ni l’inquiétude de ce qui arriveroit le lendemain, n’avoient diminué son appétit, le souper étant son repas de prédilection. Il mangea les deux tiers du chapon , but son premier verre de vin à l’heureuse restauration de Charles deuxième du nom, et vida sa bouteille; car il étoit d’une école dont la loyauté avoit coutume de se soutenir par de copieuses liBations. Il alla même jusqu’à chanter le premier couplet de la chanson :

^ U Dans le royaume de ses pères » Le roi rentrera triomphant ; »

et Phœbé, pleurnichant à demi, ainsi que dame Jellycot,' braillant faux d’une voix aigre, furent obligées de répéter le refrain pour couvrir le silence d’Alice.

Enfin le chevalier jovial songea à prendre du repos, et alla s’étendre sur la paillasse de Jocelin dans une petite chambre donnaul sur la cuisine, où, en dépit de son changement de denieure, il

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