CHAPITRE XVIII
Les voilà donc parties !
Mais MOUS placerons-nous où siégeaicut ces harpies Sans avoir avec soin pnrilié ces murs.
Souillés par le contact de ces oiseaux impnrs? Agameinnon.
F. succès obtenu par Wildrake dans son ambassade était principalement dû à la médiation du ministre que nous avons vu remplir les fonctions de chapelain dans la famille de sir Henry Lee , sur l'esprit duquel il exerçait une inlluence due à plusieurs causes.
Quelques instants avant midi, sir Henry Lee, avec sa suite peu nombreuse , se remit sans obstacle en possession des appartements qu'il occupait précédennnent dans la Loge; et Jocelyn JolitVe, l'hœbé avec la vieille Jeanne , réparèrent de concert le désordre qu'avaient jeté partout les intrus cpii venaient de partir.
C.omme toutes les personnes de (pialité de cette époque, sir Henry Lee avait un ainoiu- de l'ordre (pii allait jiis(|irà la minutie; il se sen-
tait insulté et humilié par les apparences de confusion qu'il voyait régner partout, et il lui tardait de purifier sa demeure de ce qui pouvait rappeler le souvenir de ceux qui l'avaient momentanément habitée. Dans son empressement il donnait plus d'ordres que ses domestiques, en si petit nombre , ne pouvaient en exécuter. — Les misérables ont laissé après eux une odeur sulfureuse, dit-il, comme si le vieux Davie Leslie avait ici son quartier général avec toute l'armée écossaise.
— Et cela ne vaut guère mieux , dit Jocelyn , car on assure que le diable est venu en personne au milieu d'eux, et que c'est lui qui les a fait décamper.
— En ce cas , reprit le chevalier, le prince des ténèbres est un gentilhomme, comme dit le vieux Shakspeare, — il n'intervient jamais avec ceux qui ont droit au même rang ; car les Lee ont vécu ici de père en fils depuis cinq siècles, sans qu'il les ait jamais inquiétés; et à peine ces gueux revêtus y mettent-ils le pied, qu'il vient y jouer ses tours.
— Du moins ils nous ont laissé une bonne chose dont nous pouvons les remercier, dit Jolifte, un garde-manger et un cellier garnis comme on l'a vu rarement en cette maison depuis bien du temps. — Des moutons tout entiers, d'énormes cuisses de bœuf , des caisses déconfitures, des tonneaux d'ale et de vin, et je ne saurais dire quoi encore. — Nous aurons de quoi passer le temps royalement la moitié de l'hiver, et il faut que Jeanne se mette sur-le-champ à saler les viandes.
— Fi donc! s'écria le vieux chevalier; crois-tu que nous touchions au moindre fragment des provisions laissées par cette écume de la terre? — Jette-les par la fenêtre sur-le-champ. — Mais non , non. — Ce serait un péché. Donne-les aux pauvres, ou renvoie-les à ceux à qui elles appartiennent. — Songe bien que je ne veux pas boire une goutte de leurs liqueurs fortes. — J'aimerais mieux être réduit à la boisson d'un ermite pour toute ma vie que de me régaler des restes de ces drôles, comme un misérable garçon de cabaret qui vide le fond des bouteilles quand les hôtes ont payé leur écot et sont partis. — Et, écoute-moi , je ne veux plus boire de l'eau de la citerne où ces coquins en ont sans doute puisé ; va m'en chercher une cruche à la fontaine de Rosemonde.
Alice entendit cet ordre; et, sachant que les domestiques avaient déjà bien assez d'ouvrage , elle prit tranquillement une petite cruche , s'enveloppa dune mante, et alla elle-même chercher l'eau que son père désirait.
Alors Jocelyn dit avec quelque embarras qu'il se trouvait encore
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au cliùtcau un individu (|ui laisail pailie d(; lu cuuipagnie de ces intrus, II est chargé, dit-il, de veiller au transport de quekiues malles appartenant aux commissaires , et il pourrait prendre les ordres de Votre Honneur, relativement aux provisions.
— Faites-le venir ici, dit le chevalier. — C'était dans le vestibule que ce dialogue avait lieu. — Eh bien , pourquoi lambines-tu ainsi '.' Qu'as-tu à hésiter ?
— C'est que... c'est que Votre Honneur ne se souciera peut-être pas de le voir. C'est celui qui, l'autre soir...
— A fait sauter en Tair ma rapière, veux-tu dire? — Qu'importe ? Ai-je jamais su mauvais gré à quelqu'un de maintenir son terrain devant moi ? — Tout Tète-Ronde qu'il est, je ne l'en aime que mieux pour cela, bien loin de lui en vouloir. — J'ai faim et soif de me mesurer de nouveau avec lui. — Je n'ai cessé de rétléchir à sa passe depuis ce temps, et je crois que , si nous étions de nouveau les armes à la main , je ne me laisserais pas désarmer si aisément. — Fais-le venir sur-le-champ.
Tomkins le Fidèle arriva quelques moments après , armé d'une imperturbable gravité , que ni les terreurs de la nuit précédente, ni l'air de gravité du noble chevalier, ne purent déconcerter un instant.
— Eh bien, mon brave , dit sir Henry, je voudrais mettre encore une fois à l'épreuve ta science en escrime. — Tu m'as désarmé l'autre soir, mais je crois véritablement qu'il ne restait plus assez de jour pour mes yeux. — Prends ce fleuret. — Je me promène ici dans le vestibule, comme dit Hamlet, et c'est le moment du jour où je puis respirer. — Allons, prends ce fleuret.
— Puisque c'est le désir de Votre Honneur, bien volontiers, répondit Tomkins en laissant tomber son grand manteau et en prenant le fleuret.
— Maintenant, si tu es prêt, je le suis aussi, dit le chevalier; il semble qu'il m'a suffi de marcher sur ces pierres pour conjurer la goutte qui me menaçait. Je suis aussi ferme qu'un coq de combat. — Çà!— çà!
Ils commencèrent leur assaut en déployant beaucoup d'adresse ; et soit que le vieux chevalier combattit réellement avec plus de sangfroid armé d'un fleuret qu'armé d'une rapière, soit que Tomkins voulût bien lui laisser quelque avantage dans ce combat sinuilé, il est certain qu'il en remporta l'avantage, et ce succès le mit de bonne humeur.
— Vous voyez que j'ai trouvé votre j)asse, dit-il; on ne me prend pas deux fois au même tour. — C'était une feinte palpable, mais je
ne voyais pas assez clair l'autre soir, - au surplus, il est inutile d'en parler. — En voilà assez : je ne veux pas imiter nos imprudents Cavaliers, qui vous ont battus si souvent, Tétes-Rondes que vous êtes, qu'ils vous ont enfin appris à nous battre. Mais à propos, pourquoi laissezvous mon garde-manger si bien reinj)li? — Croyez-vous que ma famille et moi nous voulions nous servir de vos restes? — Ne savez-vous que faire de vos vivres séquestrés, puisque vous les laissez ainsi derrière vous quand vous changez de quartiers?
— Il est possible, répondit Tomkins, que Votre Honneur ne désire pas la chair des bœufs, des béliers et des chèvres ; mais quand vous saurez que le prix de ces provisions a été payé avec les revenus de votre domaine de Ditchley, séquestré au profit de l'état il y a plus d'un an, vous aurez moins de scrupule à vous en servir.
— Ce que je ferai bien certainement, s'écria sir Henry ; et je suis charmé que vous m'ayez restitué quelque chose de ce qui m'appartient. Certes j'étais un âne véritable de soupçonner tes maîtres de subsister autrement qu'aux dépens des honnêtes gens.
— Et quant aux cuisses de bœuf, dit Tomkins avec la même gravité, il y a à Westminster un croupion qui donnera plus de besogne à l'armée, avant que nous puissions le découper à notre gré.
Sir Henry garda le silence un instant comme pour réfléchir à ce que signifiait ce style métaphorique , car il n'avait pas l'imaginatioc trèsvive. Mais, en ayant compris le sens, il partit d'un grand éclat de rire, avec une franche gaieté que Jocelyn ne se souvenait pas de lui avoir vue depuis longtemps.
— Fort bien ! dit-il : ta plaisanterie me plaît ; — c'est la morale de ce spectacle de marionnettes. — Faust * a conjuré le diable, comme le parlement a conjuré l'armée, ensuite le diable emporte Faust, comme l'armée emportera le parlement, — ou le Croupion , comme tu l'appelles, la partie qui siège encore dans le soi-disant parlement. — Et, vois-tu , l'ami , le plus grand diable de tous a ensuite mon consentement pour emporter l'armée à son tour, depuis le premier général jusqu'au dernier tambour. — Ne fronce pas le sourcil pour cela, l'ami; souviens-toi qu'il y a maintenant assez de jour pour une partie à fer pointu et émoulu.
Sans doute Tomkins crut devoir renfermer en lui-même son mécontentement ; et , disant que les voitures étaient prêtes pour trans-
i. L'histoire merveilleuse de Faust n'était pas moins populaire en Angleterre qu'en Allemagne. Un poPie contemporain de Sliakspeare, Marlow, avait mis en scène les aventures de ce nwi^icien fameux.
poi'lei' à Woodstock le bagayo dos cuiumissaires, il prii congé de sir Henry Lee.
Le vieillard eoiitiiiiia à se promener dans le vestibnle reconquis, en se frottant les mains avec un air de salistaction qu'on n'avait jamais vu en lui depuis la fatale journée du 30 janvier.
— Nous voilà donc rentrés dans le vieux terrier, Joliff'e , dit-il , et bien approvisionnés, à qu'il parait! — Connue le drôle a su résoudre mes doutes de conscience ! — Le plus grand butor d'entre eux est un excellent casuiste quand la question repose sur l'intérêt. — Vois un peu , Jocelyn , s'il n'y a pas quelque pauvre soldat en guenilles qui rôde dans les environs ; il regarderait comme un présent tombé du ciel ce que nous pourrions lui ofl'rir du garde-manger. — El son escrime ! Jocelyn : — ce n'est pas que je la critique ; — il ne se défend pas mal; — mais tu as vu comme je l'ai mené quand j'avais un jour convenable?
— Oui, oui, répondit Jocelyn, Votre Honneur lui a appris à distinguer le duc de Norfolk du jardinier Saunders '. Je réponds qu'il ne sera pas très-pressé de retomber entre les mains de Votre Honneur.
— Ah! ah! je commence à devenir vieux , dit sir Henry; mais le temps ne rouille pas le talent, quoiqu'il rende les nerfs moins souples. Ma vieillesse ressemble, comme le dit Will, à un bel hiver froid, mais salubre. — Et qui sait si, tout vieux que nous sommes, nous ne vivrons pas encore assez pour voir des jours plus heureux? Je te garantis , Jocelyn , que je ne suis pas fâché de cette bisbille entre les coquins du parlement et les coquins de l'armée. — Quand les brigands sont en querelle, c'est une chance de salut pour les honnêtes gens.
C'était ainsi que le vieux Cavalier triomphait de la triple gloire d'être rentré dans son habitation; d'avoir rétabli, à ce qu'il se figurait, sa réputation d'homme d'épée; et entin d'avoir découvert dans la situation des affaires quelque apparence de changement, dont il ne désespth-ait pas que la cause royale i)ùt prother.
Pendant ce temps Alice marchait avec une gaieté à laquelle elle avait été étrangère depuis quelque temps, pour payer son contingent des travaux domestiques de la maison en allant chercher à la fontaine de la belle Rosemonde l'eau que désirait son père.
Peut-être se rappelait-elle que , dans son enfance , elle avait quelquefois rempli les mêmes fonctions par ordre de son cousin Markham, lorsqu'elle représentait une princesse troyenne captive , condanniée à
i. l'Apressioii provoiliiulL' einpiiiiilce à uni' coinudio ilii temps.
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puiser de l'eau dans quelque fontaine de la Grèce pour Tusage du fier vainqueur. — Quoi qu'il en soit . elle était presque heureuse de voir son père réinstallé dans son ancienne habitation ; et sa joie n'en était pas moins sincère parce qu'elle savait que leur retour à Woodstock était dû à son cousin , et que, même aux yeux prévenus de son père, Everard était disculpé jusqu'à un certain point des accusations portées contre lui par le vieux chevalier ; enfin , pensait-elle , si une réconciliation n'avait pas encore eu lieu , du moins les préliminaires de paix étaient établis de manière à pouvoir amener aisément cette conclusion désirable.
Le destin douteux de son frère aurait pu troubler ce moment de bonheur ; mais Alice avait été élevée au milieu des luttes fréquentes de la guerre civile ; et elle avait contracté l'habitude de se livrer à l'espérance jusqu'à ce qu'il devint impossible d'en conserver aucune. D'ailleurs , tous les rapports semblaient lui garantir la sûreté de son frère.
Alice avait une autre cause de bonheur dans le plaisir qu'elle éprouvait à se retrouver dans la demeure de son enfance , dans les lieux qu'elle avait si souvent parcourus, et qu'elle n'avait pu quitter sans un chagrin d'autant plus vif peut-être qu'elle avait cherché à le cacher à son père, afin de ne pas ajouter à l'amertume de ses regrets. Enfin elle jouissait du contentement qu'éprouve souvent une jeune fille qui trouve l'occasion d'être utile à ceux qu'elle aime, et de leur rendre les petits services que l'âge reçoit avec tant plaisir des mains de la jeunesse. Elle traversa donc d'un pas rapide ce qui restait de l'espèce de labyrinthe dont nous avons déjà parlé sous le nom de désert , et elle entra ensuite dans le parc pour aller remplir sa cruche à la fontaine de Rosemonde. L'exercice animait ses traits; Alice avait retrouvé pour le moment cette expression enjouée qui avait été le caractère particulier de sa beauté dans les jours plus heureux de sa première jeunesse.
Cette antique fontaine avait été autrefois décorée d'ornements d'architecture dans le style du seizième siècle, et dont le sujet avait été puisé dans la mythologie. Le temps les avait renversés et détruits, et ce n'était plus qu'une masse de ruines couvertes de mousse ; mais la source d'eau vive continuait à verser chaque jour ses trésors Uquides, qu'on voyait sortir entre les pierres disjointes , et se répandre ensuite à travers dos débris d'ancienne sculpture.
D'un pas léger et le sourire sur les lèvres, la jeune miss Lee s'approchait de la fontaine ordinairement si solitaire, quand elle aperçut quelqu'un sur ses bords. Elle s'ai'rêta un instant; mais, voyant (pie