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c'ctail iiiio l't'iunie, elle conlimia de s'avancer avec coutiance,(|ii()i(iu'iin pt'ii \)\\\s lentement. — C/était peut-être une servante de la ville qu'une niaîliesse fantasque envoyait chercher une eau renommée par sa limpidité, ou queliiue vieille femme qui faisait un [)etit commerce en portant de cette eau aux familles qui en désiraient. — Il n'y avait donc aucun motif d'appréhension.
Et cependant la terreur qu'inspirait alors le moindre incident était telle qu'Alice ne put voir cette étrangère sans quelque inquiétude. Des femmes (|ui ne conservaient aucun des attributs de leur sexe avaient, comme c'est l'usage , suivi les camps des deux armées pendant la guerre civile , et exercé , presque au même degré , leurs talents pour le pillage et le meutre, d'un côté avec le ton imposteur du fanatisme et de rhypo(;risie , de l'autre avec le front découvert du libertinage et de l'impiété. Mais on était au milieu de la journée, la Loge n'était qu'à peu de distance; et, quoique surprise de voir une étrangère dans un lieu qu'elle croyait trouver solitaire , la fille du vieux et fier chevalier avait trop d'élévation dans l'âme pour s'abandonner à une frayeur sans motif.
La femme dont la présence avait surpris Alice appartenait à la classe inférieure de la société. Sa mante rouge , son jupon brun, son fichu à bords bleus et son chapeau très-élevé , annonçaient tout au plus la fenmie d'un petit fermier ou d'un paysan, et pouvait aussi faire craindre quelque chose de pis. Ses vêtements n'étaient pourtant pas usés ; mais, — chose qu'une femme découvre du premier coup d'œil, — Alice remarqua sur-le-champ qu'ils étaient ajustés avec négligence; qu'on aurait pu dire qu'ils n'avaient pas été faits pour elle et qu'elle les devait à quelque accident, si ce n'était au vol. Sa taille était extraordinaire, ce qui n'échappa point à Alice dans le rapide examen qu'elle fit de l'extérieur de cette étrangère ; ses traits étaient singulièrement durs, son air peu prévenant, son teint excessivement basané. Alice , en se baissant pour remplir sa cruche , regrettait presque de n'être pas retournée sur ses pas, sauf à charger Jocelyn de cette commission; mais ces regrets venaient trop tard, et il ne lui restait qu'à déguiser de son mieux les sentiments peu agréables qu'elle éprouvait.
— Que les bénédictions de cette belle journée tombent sur celle qui n'est pas moins belle ! dit l'étrangère d'une voix dure mais qui n'avait rien d'hostile.
— Je vous remercie , répondit Alice en continuant à remplir sa cruche à l'aide d'un seau de fer attache par une chaîne à une pierre (|ui fiait siu' le bord de la fontaine.
— Si vous vouliez accepter mon aide, votre besogne serait peut-être plus tôt faite.
— Je vous remercie; mais, si j'avais eu besoin d'aide, j'aurais amené quelqu'un avec moi.
— Je n'en doute pas , la jolie tille; il ne mauque pas de jeunes gens à Woodstock qui savent y voir; — je suis sûre que vous auriez pu amener avec vous, si vous l'aviez voulu , quiconque d'entre eux vous eîit seulement aperçue.
Alice ne répliqua pas un seul mot, car la liberté avec laquelle cette femme lui parlait lui déplaisait, et elle désirait rompre la conversation.
— Vous ai-je offensée? continua l'étrangère; je n'en avais pas l'intention. — Je vous ferai ma question en d'autres termes. Les bonnes dames de Woodstock sont-elles assez peu soigneuses de leurs filles, pour permettre à celle qui en est la Heur de courir dans le parc sans sa mère, sans quelqu'un qui puisse empêcher le loup d'emporter l'agneau? — Il me semble que cette insouciance n'annonce pas beaucoup de tendresse.
— Contentez-vous de savoir, bonne femme, que je puis aisément trouver secours et protection, répondit Alice a qui l'effronterie de sa nouvelle connaissance déplaisait de plus en plus.
— Hélas ! ma jolie fille , dit l'étrangère en passant une main aussi large que dure sur la tête d'Alice qui était toujours penchée pour puiser de l'eau; — il serait difficile de faire entendre un sitilet comme le vôtre d'ici à la ville de Woodstock , quelque haut que vous puissiez crier.
Alice fit un mouvement de la tête pour se débarrasser de la main de cette femme, se leva, prit sa cruche, quoiqu'elle ne fût qu'à moitié pleine; et, voyant l'étrangère se lever en même temps, elle lui dit, non sans quelque appréiiension, mais avec un ton naturel de mécontentement et de dignité : — Si j'avais besoin de secours, il ne serait pas nécessaire que mes cris se fissent entendre à Woodstock , j'en trouverais beaucoup plus près.
Elle ne parlait pas au hasard; car au même instant le noble chien Bevis accourut à travers les broussailles, et vint se placer à son côté, fixant sur l'étrangère des yeux menaçants, hérissant le poil comme les soies dun sanglier pressé par les chiens , montrant deux rangs de dents égales à celles d'un loup de Russie ; et, sans aboyer ni changer de position, il semblait, par son grondement sourd et résolu, annoncer (ju'il n'attendait qu'un signe de sa maîtresse pour s'élancer sur une femme suspecte.
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l/élian^èi'o n'ci\ fut |)as effrayée. — Ma jolie tille, dit-elle, vouj avez là vérilableint?nl un formidable {ïardien, et qui siiUirait seul poiu' faire peur à des enfants ; mais nous autres qui avons élé à la guerre, nous liVons (les seercts pour ilompter ces dragons furieux. Empêchez donc votre protecteur ((uadrnpède d'ap{)rocher de moi , car c'est un noble animal, et la nécessite^ de me défendre me déterminerait seule à lui faire du mal.
A ces mots elle tira de son sein un pistolet , l'arma , et en dirigea le bout vers le chien , comme si elle eût craint qu'il ne sautât sur elle.
— Doucement , bomie femme , arrêtez ! s'écria Alice ; le chien ne vous fera aucun mal.— Tout beau, Bevis ! à bas, Monsieur!— Et avant (pie vous cherchiez à le blesser, sachez que c'est le chien favori de sir Henry Lee de Ditchley, grand maître de la capitainerie de Woodstock, qui punirait sévèrement quiconque le maltraiterait,
— Et vous , la belle , vous êtes sans donte la femme de charge du vieux chevalier ! J'ai souvent entendu dire que les Lee avaient bon goût.
— Je suis sa tille ! bonne femme.
— Sa fille ! —j'ai donc été aveugle ; — mais c'est la^ vérité. Rien de pins parfait ne peut répondre à la description que tout le monde fait de miss Lee. — J'espère que mes fohes ne vous ont pas otfensée , miss Lee ? peut-être me permettrez-vous , en signe de réconciliation , de remplir votre cruche , et de la porter jusqu'où vous le désirerez?
— Comme il vous {)laira , bonne mère; mais je vais retourner à la Loge , et dans le tenqîs actuel je ne puis y admettre d'étrangers. Vous ne pouvez me suivre plus loin que l'enclos du parc — Il y a déjà longtemps que je suis absente: adieu; j'enverrai quelqu'un au-devant de vous pour chercher la cruche.
A ces mots elle se détourna et reprit le chemin de la Loge, en doublant le pas avec un sentiment de terreur qui lui semblait à elle-même inexplicable , comi>tant se débarrasser ainsi de cette femme.
Mais elle comptait sans son hôte. Au bout de quelques instants sa nouvelle conqiagne était déjà à son côté. Elle y était arrivée sans courir, par le moyen d'enjambées prodigieuses dont une femme paraissait incapable, et ([iii lui avaient fait regagner l'avance que la timide Alice avait prise sur elle. Mais , (pioicpie sa voix fût toujours dure et dt'sagréable , ses manières étaient plus respectueuses qu'auparavant , et tout son extérieur annonçait même qu'elle éprouvait un.' sorte d'appréhension mal détinie, mais irrésistible.
— Aimable miss Lee, lui dit sa persécutrice, pardonnez à une élraii-
gère de n'avoir pas su distinguer une personne de votre condition d'une jeune fille de village, et de vous avoir parlé avec inie liberté qu'elle n'aurait pas dû se permettre à l'égard d'inie dame de votre rang. Je crains de vous avoir offensée.
— Nullement, répondit Alice; mais je suis près de chez moi, et je puis vous dispenser de m'accompagner plus loin, — Vous m'êtes tout à fait inconnue.
— Mais il ne s'ensuit pas que votre bonne fortune me le soit, belle miss Alice. — Regardez mon visage basané; l'Angleterre n'en produit pas de semblable; et dans le pays d'où je viens, le soleil, qui nous noircit le teint, nous en dédommage par des connaissances refusées à ceux qui habitent votre climat moins chaud. Souffrez que je regarde votre jolie main , et je vous promets que vous entendrez des choses qui ne vous déplairont pas.
— J'entends déjà ce qui me déplaît , dit Alice en retirant une main dont l'étrangère cherchait à s'emparei" ; allez dire la bonne aventure et jouer vos tours de chiromancie aux fennues de Woodstock: les personnes bien nées regardent votre science comme une imposture , ou comme acquise par des moyens illicites.
— Vous ne seriez pourtant pas fâchée d'entendre parler d'un certain colonel que des circonstances malheureuses ont séparé de sa famille.— Vous me donneriez mieux que de l'argent si je pouvais vous assurer que vous le verrez dans un jour ou deux, — peut-être plus tôt.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, bonne femme; si vous avez besoin d'aumônes, voici une pièce d'argent, c'est tout ce que j'ai dans ma bourse.
■— Ce serait dommage que je la prisse. — Donnez-la-moi pourtant. — Dans tous les contes de fées , la princesse doit mériter par sa générosité les bontés de la fée bienfaisante , avant que celle-ci l'en récompense en lui accordant sa protection.
— Prenez , prenez ! rendez-moi ma cruche , et retirez-vous. — Ah ! voilà un des domestiques de mon père. — Jocelyn ! Jocelyn! par ici !
La diseuse de bonne aventure laissa tomber à la hâte quelque chose dans la cruche, la remit à Alice, et , doublant le pas, disparut promptemenl dans l'épaisseur du bois.
Hevis se retourna , et montra quelque envie de poursuivre pendant sa retraite une fennne qui lui étuit suspecte. (Cependant il courut à Jocelyn en grondant , ('(»mnie pour lui demander son avis et incertain de ce ({u'il devait faire. Jocelyn l'apaisa, et s'approchant de sa jeune maîtresse il lui deniaudii avec surprise ce qu'elle avait , et poiu'quoi
elle semblait efl'rayée. Alice parla irès-légèienu'iil de l'alarme qu'elle avait eue, et à laciiielle, dans le fait , elle n'aurait pu assigner un motif très-raisonnable , car les manières de celle femme , quoique hardies et familières, n'avaient rien de menaçaiiL Elle se borna à lui dire qu'elle avait trouvé près de la fontaine de Rosemonde une diseuse de bonne aventure dont elle avait eu quelque peine à se débarrasser.
— Ah! la voleuse d'I^^gyptienne ! s'écria Joliffe; elle a senti que le garde-manger est bien garni. — Ces vagabonds ont le nez aussi fin que les corbeaux. Regardez bien autour de vous, miss Alice, vous ne voyez pas un seul corbeau dans tout le tirmament; mais qu'un mouton tombe tout à coup dans une prairie, vous en entendrez une douzaine croasser avant que la vie l'ait tout à fait abandonné, comme pour inviter les autres à venir prendre leur part du festin. — Il en est de même de ces impudents mendiants. On n'en voit guère quand on n'a rien à leur donner; mais qu'ils sentent de la chair dans le pot, et ils veulent en avoir leur part.
— Vous êtes si fier de votre garde-manger, Jocelyn, que vous soupçonnez tout le monde de former des desseins contre vos provisions. Je ne crois pas que cette femme se hasarde à s'approcher de votre cuisine.
— Et je le lui conseille pour sa santé, car je lui donnerais un souper qu'elle ne digérerait pas aisément. — Mais donnez-moi cette cruche, miss Alice ; il est plus convenable que ce soit moi qui la porte. — Qu'est-ce donc que j'entends sonner au fond? est-ce que vous avez pris quelques cailloux avec l'eau?
— Je crois que cette fenune y a laissé tomber quelque chose.
— Il faut y regarder, car il est i)robable que c'est un charme, et nous avons déjà assez de diableries à Woodstock. — Ne vous inquiétez pas de l'eau; j'aurai bientôt rempli la cruche à la fontaine.
Il vida la cruche sur l'herbe, et trouva au fond une bague d'or dans laquelle était enchâssé un rubis qui j>araissait de quelque prix.
— Si ce n'est pas un charme , je ne sais ce que c'est, dit Jocelyn. En vérité, miss Alice, je crois (jue vous feriez bien de jeter cette babiole. De tels présents faits par de pareilles mains sont des espèces d'arrhes données par le diable à celles qu'il vtnil enrôler dans son régiment de sorcières; et si l'on reçoit de lui seulement une fève, on devient son esclave pour toujours. — Oui, regardez bien ce joyau: demain vous ne trouverez plus qu'un anneau de plomb et un caillou.
— Je crois, Jocelyn, que le mieux est de chercher cette feuune i\ visag<> basané, et de lui rendre im objet qui p;n'ait avoir quelque valeur.
Tâchez de la retrouver, et rendez-lui sa bague; elle paraît trop belle pour que nous la jetions.
— Voilà bien comme sont toutes les femmes ! murmura Jocelyn entre ses dents; prenez la meilleure d'entre elles, et voyez si elle n'a [)as toujours quelque got!it pour les moindres affiquets. — Songez, miss Alice, que vous êtes trop jeune et trop jolie pour vous enrôler dans un régiment de sorcières.
— Je ne le craindrai que quand vous serez devenu sorcier, Jocelyn. —Mais hâtez-vous d'aller remplir la cruche à la fontaine ; vous y trouverez peut-être cette femme; vous lui rendrez sa bague, et vous lui direz qu'Alice Lee n'a pas plus envie de ses présents que de sa compagnie.
A ces mots, Alice poursuivit son chemin vers la Loge, tandis que Jocelyn se dirigeait vers la fontaine de Rosemonde pour s'acquitter de sa commission. Mais il n'y trouva pas la diseuse de bonne aventure, ou l'étrangère, quelle qu'elle fût, et il ne crut pas devoir se donner la peine de la chercher ailleurs.
— J'ose dire que la vieille a volé cette bague quelque part, se dit à lui-même le garde forestier; et si elle vaut réellement quelques nobles, il est préférable qu'elle soit en des mains honnêtes qu'en la possession de vagabonds. D'ailleurs mon maître a droit aux épaves , et une telle bague, en la possession d'une Égyj)tienne, est une épave certainement. Je puis donc la confisquer sans scrupule, et j'en emploierai le produit à l'approvisionnement du garde-manger, qu'il sera plus facile de vider (|ue de remplir. Grâce au ciel, mon expérience militaire m'a appris à iivoir les doigts alertes; c'est la loi de la guerre. — Après tout, cependant, je ferais mieux de montrer cette bague à Markham Everard, et de lui demander son avis. Je le regarde à présent comme un savant avocat en ce qui concerne les affaires de miss Alice, et comme un vrai docteur pour ce qui regarde l'éghse, l'état et sir Henry Lee; je pern>ets qu'on donne mes nombles aux chiens pour leur curée , si l'on trouve (jue j'accorde ainsi ma conliance sans qu'elle soit bien placée.