CHAPITRE XXXIIL
Voyez , sa face est noire ; elle est pleine de sang ; Ses yeux fiers, quoique éteints, lui sortent de la tête Serrée avec eiïort, sa main semble encor prête A lutter hravement pour défendre ses jours; De tous ses traits la mort efface les contours, Et ses cheveux êpars sur son front se hérissenl.
Shakspëake. Henri VI, partiel.
I ceux dont sir Henry attendait la visite désagréable avaient marché droit à la Loge, au lieu de s'an'èter trois heures à Woodstock , il est de fait qu'ils aiu-aieul saisi leur proie. Mais Tomkins le Fidèle, tant pour mettre obstacle à la fuite (lu roi que poiu' se rendre plus important dans cette affaire, avait représenté à Cromwell la famille Lee comme étant toujours sur le (|ui-vive, et lui avait souvent reconunandé de ne rien entreprendre avant (ju'il fût venu l'avertir qiu^ toute la maison était pUtngée dans le
sommeill. Si le général voulait suivre cet avis, il se chargeait nonseulement de lui faire connaître la chambre à coucher de l'infortuné Charles, peut-être même trouverait-il le moyen d'en fermer la porte en dehors, de manière à lui rendre la fuite im()0ssible. Il avait aussi promis de s'emparer de la clef d'une poterne par où les soldats pourraient s'introduire dans le château sans donner la moindre alarme. Par le moyen de ses connaissances locales, disait-il , les choses pouvaient être arrangées de telle sorte, qu'il conduirait Son Excellence ou quiconque il lui plairait de charger de ce service, au pied du lit de Charles Stuart avant qu'il eût cuvé son vin de la veille. Il n'avait surtout pas manqué d'ajouter que, d'après la construction de cet ancien édifice, il y avait un grand nombre de poternes et d'issues secrètes qu'il fallait garder avec soin avant de causer la moindre alarme dans l'intérieur, sans quoi toute l'entreprise pouvait avorter. Il avait donc fortement engagé Cromwell à l'attendre à l'auberge de Woodstock s'il ne l'y trouvait pas lors de son arrivée, l'assurant que les marches et contre-marches des troupes étaient alors une chose si commune que, quand même on apprendrait à la Loge qu'un nouveau détachement de soldats était arrivé dans la ville, une circonstance si ordinaire n'y donnerait aucune inquiétude. II lui avait encore recommandé de choisir pour ce service des soldats sur lesquels on piJt compter, — non des faibles d'esprit , — des hommes disposés à tourner le dos de crainte des Amalécites, — mais des hommes de guerre , accoutumés à frapper avec l'épée , et à n'avoir pas besoin d'un second coup. Knfin il avait représenté qu'il serait bon de mettre à la tête du détachement Pearson , ou tout autre officier en qui Son Excellence eût pleine confiance, et, si le général jugeait à propos de paraître en personne à cette expédition, d'en faire un secret même à ses soldats.
Cromwell avait ponctuellement suivi tous les conseils de l'indépendant. Il avait marché à quelque distance en avant d'un détachement de cent hommes d'élite , soldats d'une bravoure éprouvée , qui avaient affronté mille dangers, endurcis contre tout accès de pitié par le sombre fanatisme, principal mobile de leurs actions, enfin pour qui les ordres d'Olivier, comme leur général , et surtout comme chef des élus, semblaient être autant de connnandements émanés de la Divinité.
Le général éprouva une grande et profonde mortification par suite de l'absence ina'tcndue du personnage sur la coopération etlicace duquel il comptait avec tant d»^ confiance, et il forma bien des conjectures sur la cause de cette conduite mystérieuse. Quelquefois il pensait que Toinkins s'était enivré, fiiiblesse à huinellc il le savtiit
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suji^t ; ri , (|iiaiul r(Mtc idro so pivsniliiil ;i son fsprit , il (Irobargoait sa colère en malédictions, qui, quoique d'uu autre genre que les serments t>l les jurons des T.avaliers, n'étaient pas moins blasphématoires. Vax d'autres instants il s'iniaj^inait que qjielqut; alarme inattendue , que (luelqne orgie comme en tairaient les Cavaliers, avait été cause qu'on s'était couché à la Loge plus tard (pie de coutume. Cette conjecture, qui lui semblait la plus probable de toutes, se présenta souvent à son esprit ; et c'était l'espoir que Tomkins arriverait entin au rendez-vous qui l'avait déterminé à rester si longtemps dans la ville, attendant avec impatience des nouvelles de son émissaire, et craignant de compromettre la réussite de son entreprise par trop de précipitation. Kn attendant il disposa tout de manière qu'on fijt prêt à se mettre en marche au premier avis. Il fit descendre de cheval la moitié de ses soldats , attacher leurs montures au piquet , et donna ordre aux autres de tenir les leurs sellés et bridés pour être prêts à monter en selle au premier signal.
Ce lut ainsi que Gromwell laissait écouler les heures, plongé dans une cruelle incertitude , et jetant de temps en temps un coup d'œil intjuiet sur le colonel Everard, qu'il soupçonnait d'être en état, s'il en avait la bonne volonté, de suppléer à l'absence de son confident. Everard supportait avec calme les regards du général sans changer de physionomie, sans paraître ni mécontent ni abattu.
Minuit sonna, et il devint nécessaire de prendre un parti décisif. Tomkins pouvait avoir trahi le général ; ou, ce qui s'approchait davantage de la réalité , son intrigue pouvait avoir été découverte , et les royalistes pouvaient l'avoir assassiné , ou du moins arrêté. En un mot , si Cromvvell voulait profiter de l'occasion que la fortune lui offrait de s'assurer du prince qui avait les droits les plus redoutables au pouvoir suprême, auquel son ambition aspirait déjà, il n'avait plus un moment à perdre. Entin il prescrivit à Pearson de faire mettre les soldats sous les armes, lui indiqua l'ordre de leur marche , et lui reconnnanda de les faire avancer dans le plus profond silence , ou , pour rapporter les jn-opres termes dont il se servit : — Avancez, dit-il , avec ce silence qu'observa Gédéon quand il marchait contre le camp des Madianites, accompagné seulement de son serviteur Piirah. — Peut-être apprendrons-nous de quoi ont rêvé ces enfants de Madian.
Une patrouille, composée d'un sergent et de cinq soldats braves et expérimentés , formait l'avant-garde ; le corps principal du détachemont maicliail ensuite, et une arrière-garde de dix liommes escortail Everard et h; ministre presbytérien. Croinwell s'était fait accompagner
du promier, parce qu'il pouvait avoir bosoin de l'interroger, ou de le confronter avec d'autres ; et il amenait maître Holdenough avec lui, de crainte que, s'il le laissait en arrière, il n'excilàt quelque tumulte dans la ville; car il savait fort bien que les presbytériens, quoiqu'ils eussent pris part à la guerre civile et qu'ils eussent même été les premiers à l'exciter, avaient (ini par être mécontents de l'ascendant que les sectaires militaires avaient pris, et cfii'il ne devait pas les regarder comme des agents bien disposés, toutes les fois qu'il s'agissait de leur intérêt.
L'infanterie , disposée comme nous venons de le dire , se mit enfin en marche, Cromwell et Pearson, tous deux à pied, marchant en tête du centre, c'est-à-dire du corps principal. Chaque soldat était armé d'un pétrinal, sorte de fusil court assez semblable à la carabine, d'invention plus moderne, et qui, comme cette arme, était affectée à la cavalerie. Ils marchèrent dans le plus profond silence, et avec la plus grande régularité, toute la troupe semblant ne former qu'un seul homme.
A deux cents pas environ de l'arrière-garde suivait la cavalerie , et l'on aurait dit que même les animaux dépourvus de raison voulaient se conformer aux ordres de Cromwell , car les chevaux ne hennissaient point, et ils paraissaient poser le pied sur la terre avec plus de précaution et moins de bruit que de coutume.
Leur chef, livré à ses pensées inquiètes, ne parlait que pour renouveler à voix basse l'ordre de garder le silence, et les soldats, surpris et enchantés de se trouver sous les ordres de leur illustre général , et d'être sans doute destinés à quelque service secret de haute importance, prenaient les plus grandes précautions pour ne faire aucun bruit.
Ils traversèrent la rue principale de la petite ville dans l'ordre que nous venons de décrire : à une pareille heure de la nuit elle était déserte , et deux bous vivants qui avaient prolongé leur orgie du soir plus tard que de coutume, loin de suivre avec curiosité cette expédition nocturne, se trouvèrent trop heureux d'échapper à l'attention d'une troupe de soldats qui remplissaient souvent les fonctions d'oftîciers de police.
Dès l'instant de l'arrivée du détachement à Woodstock, une garde de six hommes avait été placée à la porte extérieure du parc pour couper toute communication entre la Loge et la ville. Spitfire, Témissaire de Wildrake , qui y avait fait plus d'une excursion pour dénicher les oiseaux, ou pour d'autres hauts faits de même importance , avait échappé à leur vigilance en passant par une brèche qu'il connaissait, et qui en était à quelcjuc distance.
Le mot d'ordre fut échangé à voix basse entre cette garde et la
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licdipt! (jiii ai'i'ivail, suivant les iv^lcs do la discîipline. L'infanterie entra dans le parc, et elle y l'ut suivit; de la cavalerie, qui reçut ordre de ne pas marcher sur la cliaussée, mais (U; se tenir, autant (jue possible, sur la terre qui la bordait. Là un jjrit une nouvtille [u-écaution, qui fut de faire battre le buis des deux cotés par (jucUpies soldats à pied , avec ordre de faire prisonniers et même de mettre à mort, en cas de résistance, tous ceux qu'ils pourraient rencontrer, pour quelque cause qu'ils y fussent.
Cependant le temps commençait à se montrer aussi favorable à Cromwell que Lavaient été la plupart des incidents d'une carrière marquée par tant de succès. Le brouillard, qui jusqu'alors avait répandu l'obscurité et rendu embarrassante et diiiicile la marche à travers les bois, céda enfin à la clarté douteuse des rayons de la lime : l'astre des nuits montrait son disque argenté au milieu du firmament, qu'il éclairait comme la lampe moiu'ante d'un anachorète éclaire la cellule où il dort.
Le détachement arrivait en face de la Loge quand Holdenough, qui marchait à côté d'Everard, lui dit à voix basse :
— Tenez ! voilà encore cette lumière mystérieuse de la tour de l'abandonnée Rosemonde! — Cette nuit va prouver lequel est le plus fort du démon des sectaires ou du démon des malveillants. — Oh ! chantez le Jubilaie, car le royaume de Satan est divisé contre luimême.
Le révérend ministre fut interrompu par un sous-ofticier qui, arrivant à la hâte, mais sans bruit, lui dit d'une; voix basse, cjuoique sévère : — Silence, prisonnier à l'arrière, silence, sous peine de mort.
Un moment après, tout le détachement s'arrêta, le mot halte ! ayant passé avec précaution de rang en rang, ordre auquel on obéit sur-lechamp.
La cause de cette interruption dans la marche était le retour précipité d'un des éclaireurs qui voltigeaient sur les flancs. Il venait annoncer à ("romvvell qu'ils avaient aperçu une lumière dans la forêt , à quelque distance sur la gauche. i
—Que signifie cela? dit le général; on distinguait l'accent impératif ^ de la question, quuiciu'il parlât à demi-voix; change-t-elle de place, ou t est-elle stationnaire? l
— Autant que nous avons pu en juger, elle ne remue pas, répondit le soldat. Cela est bien étrange, car il n'y a |)as une seule chaumière de ce côté.
— Si Votrr Excellenct^ nu' permet cette observation , dit d'un ton
nasillard le caporal Humgudgeon, c'est peut-être un piège de Satan. Il a beaucoup de pouvoir dans ces environs depuis quelque temps.
— Si ton idiotisme me permet cette observation , tu es un âne, dit Cromwell ; mais se rappelant aussitôt que le caporal était au nombre des prédicateurs ou tribuns des soldats, et que par conséquent il devait être traité avec un respect convenable, il ajouta : — Et cependant, si c'est un piège de Satan , nous lui résisterons avec le secours du Seigneur, et l'infâme fuira loin dé nous. — Pearson, ajouta-t-il en reprenant le ton de commamlenient militaire, choisis huit soldats, et va voir ce qui se passe là-bas. Mais non, non, les coquins pourraient s'échapper. — Marche droit à la Loge, et investis-la comme nous en sommes convenus, de telle sorte qu'un oiseau même ne puisse en sortir. — Forme tout autour une double ligne de sentinelles; mais ne cause aucune alarme jusqu'à ce que je sois arrivé. Si quelqu'un tente de s'échapper, qu'il soit TUÉ; — et il appuya sur ce dernier mot avec une expression terrible. — Qu'il soit tué sur la place, répéta-t-il , qui que ce soit ou qui que ce puisse être. Cela vaut mieux que d'embarrasser la république de prisonniers.
Pearson tit un salut d'obéissance , et partit pour aller exécuter les ordres de son connitandant.
Après son départ, le futur Protecteur disposa le peu de soldats qu'il avait gardés , de manière qu'ils avançassent de différents côtés en même temps vers la lumière qui lui paraissait suspecte , leur recommandant d'en approcher sans bruit, en se tenant à portée de se secourir l'un l'autre, et d'être prêts à accourir à lui dès qu'il leur en donnerait le signal en sifflant. Voulant reconnaître la vérité par ses propres yeux , Cromwell, qui possédait d'instinct toutes les habitudes de prévoyance militaire qui sont chez d'autres hommes le résultat d'études sérieuses ou d'une longue expérience, marcha directement vers l'objet qui excitait sa curiosité. Il s'avança d'arbre en arbre avec le pas léger et la sagacité prudente d'un Indien qui cherche remieuii dans les bois; et avant qu'aucun de ses soldats fût encore arrivé, il aperçut, à la (îlarté d'une lanterne placée par terre, deux honuiics qui venaient de creuser une espèce de fosse. Près d'eux on distingait, enveloppé dans une peau de daim, (|iiel(|iie chose (|ui resseinblail à un cadavre. Ils parlaient à voix basse, uinis assez haut [umv (|ii(' le dangereux témoin de leur conversation j)ût les eutendic.
— Voilà fjui est entin l(>rminé, dit l'un d'eux , et c'est bien le plus rude travail (|ue jaie l'ait de ma vie; n)a foi , je crois que rien ne me portera plus bonheur. Mes bras sont si engourdis qu'on dirait qu'ils ne
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sont plus il moi , et, en (jni est l)ieii éliange, j'ai en beau travailler , il m'a été impossible de me réchautïer.
— Oiiant à moi , j'ai siirtisammeiit chaud , dit le docteur Rochecliffe tout balotant.
— C'est dans mon cœui' qu'est le froid , continua Jocelyn, et je ne sais pas s'il se réchauH'cra jamais. Cela est bien sinij;iilier : on dirait ({u'on a jeté un sort sur nous. Nous avons passé ici près de deux heures à faire ce que Diggen , le fossoyeur , aurait fait beaucoup uaieux en une demi-heure.
— C'est que nous sommes d'assez mauvais piocheurs, répondit le docteur Rochecliffe. Chacun son métier, dit-on; — toi Ion cor de chasse , moi mes écritures en chiffres. — Mais ne te décourage pas ; ce sont les racines des arbres et la gelée qui ont augmenté la difiîculté de notre tâche. — Et maintenant que nous avons rendu les devoirs funèbres à ce malheureux , et que nous avons récité le service de l'église quantum valcat , plaçons-le décemment dans sa dernière demeure; son absence ne fera pas un grand vide sur la terre. — Allons, relève la tête , et songe que tu as été soldat. Nous avons récité le service de l'église sur son corps, et, si les circonstances le permettent, nous le ferons placer en terre consacrée, quoiqu'il n'en soit guère digne. — Viens, aide-moi à le descendre dans la fosse , et quand nous aurons jeté poussière sur poussière, nous rapprocherons les épines et les ronces par-dessus. Reprends courage, montre-toi homme, et ne songe plus à cet événement ; tu es seul maître de ton secret.
— Je n'en réponds pas , dit Jocelyn ; il me semble que le vent de la nuit qui souffle à travers ces feuilles racontera ce que nous venons de faire. — Il me semble que les arbres mêmes s'écrieront : — Il y a un cadavre parmi nos racines. Le sang a été répandu ; les témoins se trouvent aisément.
— Ils sont trouvés , et d'assez bonne heure , s'écria Cromwell sortant des broussailles , saisissant Jocelyn et lui appuyant un pistolet sur la tête.
A toute autre époque de sa vie , le garde forestier , malgré l'inégalité du nombre, aurait fait luie résistance désespérée; mais l'hornnu' (jue lui avait fait éprouver la mort d'un ancien compagnon, quoitpi il ne l'eût tué que pour défendre sa propre vie , jointe à la fatigue et à la surprise, lui avait ôté toutes ses forces, et on l'arrêta aussi facilement qu'un boucher s'empare d'im mouton, l.e docteiu' Uochecliffe résista un instant; mais les soldats (jui arrivaient s'assurèreiU bientôt de lui.
— l'Aaminez le corps de celui (|ue ces enfants de Reliai ont assassiné.
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VOUS autres, dit Ci'omvvell aux soldats. —Caporal Gràce-soil-ici Huaigudgeon, voyez si vous connaissez ses traits.
— Aussi bien que je reconnaîtrais les miens dans un miroir , je le proteste, répondit le caporal en nasillant, après avoir examiné le cadavre à Taide de la lanterne. C'est véritablement notre tldèle frère eu la foi Joseph Tomkins.
— Tomkins ! s'écria Cromwell en s'élançant pour s'assurer par luimême de la vérité par ses propres yeux; Tomkins ! et assassiné comme le prouve cette fracture à la tempe ! — Parlez, chiens que vous êtes, confessez votre crime. — Vous l'avez assassiné parce que vous avez découvert sa trahison ; — je veux dire sa fidélité à la république d'Angleterre et sa détestation des complots dans lesquels vous vouliez entraîner son honnête simplicité.
— Oui, dit le caporal Grâce-soit-ici ' Humgudgeon, et insulter son cadavre par vos doctrines papistes , comme si vous lui entassiez de la soupe froide dans la bouche! — Je vous en prie, général, ordonnez que les liens de ces hommes soient forts.
— Silence , caporal , dit Cromw^ell; le temps presse. — L'ami , vous que je crois être le docteur Hocheclifle, par nom et surnom, je vous donne le choix d'être pendu à la pointe du jour, ou d'expier le meurtre d'un des élus du Seigneur en nous faisant connaître tout ce que vous pouvez savoir des secrets de cette maison.
— Monsieur , répondit Rocheclifîe , vous m'avez trouvé remplissant mes devoirs connue ministre de l'église anglicane , en donnant la sépulture à un mort. — Quant à répondre à vos questions , ma détermination est prise, et je conseille à mon compagnon de souflrance...
— Qu'on l'emmène! dit Cromwell ; je sais depuis longtemps coml)ien il a le cou roide , quoique je lui aie souvent fait tracer mon sillon quand il croyait conduire sa chairue. — Conduisez-le à l'arrière-garde, et faites approcher cet autre drôle. — Approche , — ici , plus près. — Caporal Grâce-soit-ici, tenez en main le bout du ceinturon dont il est lié. Nous devons veiller à notre vie, par intérêt pour ce malheureux pays; car pour la valeur intrinsèfpie (|uc cette vie peut avoir à nos propres yeux, hélas ! nous n'en faisons pas plus de cas ({ue d'une épingle. — Kcoutemoi , drôle, choisis entre racheter ta vie iiai' un aven complet et entier, ou être accroche sur-le-chanq) à un de ces vieux chênes. — Comment trouverais-tu cela?
l. Grace-he-llure , que la gi;ice soil ici. l'rciioiu iiiystiiiuc à l'oidre du .joue dans la républi(|ue f.inali(|ui' d'An^Iclein'.
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— Vraiinont, monsiour l'officior, répondit lo ^nrdo torostior affectant plus de rusticité'' qu'il uVn avait vérital)lemeut, car ses relations journalières avec sir Henry avaient adouci ot poli ses manières, le chêne porterait un ç;land un pou lourd. — Voilà tout.
— Ne plaisante pas avec moi, l'ami, car je te proteste avec vérité qur je ne suis nullement plaisant. Quels sont les hôtes que tu as vus dans cette maison qu'on appelle la I.oge?
— Vraiment, Monsieur, j'en ai vu beaucoup de mon temps, et de; fauieux. — Ah ! si vous aviez vu la fumée sortir de la cheminée de la cuisine il y a douze ans ! — Rien que l'odeur aurait suffi à un pauvre homme pour faire un bon dîner.
— Comment, drôle ! oses-tu plaisanter encore ? — Dis-moi sur-lechamp quels étrangers sont venus récemment à la Loge. — El fais-y bien attention, l'ami ; sois bien sûr qu'en me donnant satisfaction sur ce point, non-seulement tu sauveras ton cou de la corde, mais tu rendras à l'état un service important qui sera convenablement récompensé ; car véritablement je ne suis pas un de ces gens qui voudraient que la rosée ne tombal que sur les plantes élevées et orgueilleuses; au contraire, autant qu'il dépend de mes souhaits et de mes pauvres prières, je voudrais qu'elle arrosât aussi l'herbe des champs et le blé naissant, afin rpie le cœur du laboureur puisse se réjouir, et que, de même que le cèdre du Liban est fier de sa hauteur, de ses branches et de ses racines, ainsi l'hunible et faible hysope qui croît sur les murs puisse fleurir, et... et... — M'eutends-tu, drôle?
— Pas tout à fait. Votre Honneur ; mais on dirait que vous prêchez un sermon, et j'y trouve un merveilleux arrière-goùt de doctrine.
— Eh bien, en un mot, tu sais qu'un certain Louis Kerneguy ou Carnego, ou quelque nom semblable, est maintenant caché à la Loge?
— Sur ma foi, Monsieur, il y a eu tant d'allées et de venues à la Loge depuis la bataille de Worcester ! comment saurais-je qui y est ou qui n'y est pas ? — D'ailleurs mon service n'est pas dans l'intérieur de la maison.
— Je te fais payer sur-le-champ mille livres sterling si tu peux livrer ce jeune homme entre mes mains.
— Mille livres sterling sont une jolie sonmie, Monsieur. — Mais j'ai déjà sur les mains plus de sang que je ne voudrais, et je ne sais pas tro}) connnent le prix du sang peut profiter. Au stu'plus, pendu ou non, je n'en ferai pas l'essai.
•— Qu'on l'emmène à l'arrière-garde, dit Oomwell, et qu'il n'ait aucune connuimicaliou avec l'aulre prisonnier que nous venons de faire
— Fou que je suis de perdre ainsi mon temps à vouloir tirer du lait d'une mule ! — En avant, marche !
La petite troupe partit aussi silencieusement qu'auparavant, malgré les difiicultés qu'elle éprouvait dans sa marche, attendu que personne ne connaissait la route et les détours du parc. Enfin le premier rang fut arrêté par la demande du mot d'ordre que fit à voix basse un des soldats du détachement dont une double ligne entourait la Loge, et qui étaient placés si près les uns des autres qu'il était impossible que personne s'échappât. La ligne extérieure était formée par la cavalerie sur les routes et les terrains découverts, et par des soldats à pied dans les endroits fourrés. La ligne voisine du château n'était composée que d infanterie. Tous étaient alertes et attentifs, présumant bien que l'expédition extraordinaire dont ils étaient occupés aurait quelque résultat important.
— Quelles nouvelles, Pearson? demanda Cromwell à son aide de camp, qui se hâta d'avancer vers lui.
— Aucune, général, répondit le capitaine.
Cromwell conduisit l'officier en face de la porte de la Loge, et s'arrêta entre les deux lignes de soldats, à une distance suffisante de chacune pour qu'on ne pût entendre leur conversation.
Il continua alors ses questions, et lui demanda s'il avait vu des lumières dans l'intérieur, — s'il y avait entendu quelques mouvements,
— si l'on paraissait y faire quelques préparatifs pour se défendre ou pour tenter une sortie.
— Tout est silencieux comme la vallée des ombres de la mort, comme la vallée de Josaphat, répondit l'officier.
— Ne me parle pas de la vallée de Josaphat, Pearson ; ces mots peuvent convenir à d'autres bouches, mais ils sonnent mal dans la tienne. Parle-moi franchement, en bon soldat comme tu l'es. Chacun a sa manière particulière de parler, et la tienne , Pearson , est la franchise et non la sainteté.
— Eh bien donc , rien n'a remué. — Mais quant à la manière de parler, je puis bien par hasard...
— Ne me parle pas de hasard, Pearson, si tu ne veux m'induire en tentation de t(! briser la mâchoire. — Je me défie toujours d'un homme (pii parle un langage qui ne lui est pas naturel.
— Morbleu! écoutez-moi jusqu'au bout, et ji; parlerai tel langage (ju'il plaira à Votre l^^xcellencc.
— Ton morbleu annonce peu de grâce divine, Pearson , mais beaucoup de siu(('rité. — Continue; tu sais (|ue je l'aiuu^ et que j'ai cou
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liance en toi. — As-lii h\on surveillé le chàU'aii'.' il convient que nous en soyons iiiformé:-. av;nit de doiuicr l'alarme.
— Sur mon âme, je l'ai surveilU' coiume le ehat p,uetle le trou d'une souris, et j'ai l'ail ma ronde aussi souvent (|u"un tourne-broelie. Il est absohnnenl impossible qne persoime ait échappé à notre vigilance , et si l'on avait fait quelque mouvement dans l'intérieur, nous l'aurions entendu.
— C'est bien, Pearson ; tes services ne seront pas oubliés. Tu ne sais ni prêcher ni prier; mais tu sais obéir aux ordres que tu reçois, Gilbert Pearson, et cela fait compensation.
— Je remercie Votre Excellence, mais je'demande la permission de chanter sur le même ton que les autres; un pauvre diable n'a pas le moyen de se singulariser.
Il se tut, attendant les ordres qu'il supposait que Cromweli allait lui donner, et assez surpris que l'esprit actif et décidé du général lui permît en un moment si critique de donner un instant d'attention à une circonstance aussi triviale que les expressions dont se servait un des ses officiers. Son étunnement redoubla quand il vit, à la faveur d'un rayon de la lune qui brillait de plus d'éclat qu'elle ne l'avait fait de toute la nuit , que Cromweli restait immobile , les mains appuyées sur son épée qu'il avait détachée de sa ceinture, fronçant le sourcil , et les yeux fixés sur la terre. Il attendit quelque temps, non sans impatience, mais sans oser interrompre les méditations du général , de peur de changer en mécontentement et en courroux cet accès extraordinaire de sombre mélancolie , qui venait si mal à propos. Il écoutait les sons inarticulés qui lui échappaient de la bouche de temps en temps, et les mots : — dure nécessité , — plusieurs fois répétés, furent tout ce qu'il put entendre.
— Milord, dit-il eutin , le temps s'écoule.
— Paix, démon de la précipitation, répondit Cromweli; — ne me presse pas ainsi. Penses-tu, comme certains fous, que j'aie fait un pacte avec le diable pour être sur du succès , et que je sois tenu de faire ma besogne à une heure fixe , de peur que le talisman ne perde de sa force?
— Je pense seulement, général , réplicpia l'otlicier , que la fortiuie vous a mis entre les mains ce que vous avez si longtemps désiré , et que vous hésitez.
— Ah! Pearson, répondit Cromweli en poussant un profcuul soupir, dans ce monde de troubles, un honune qui, comme moi, est appelé à opérer de grandes choses dans Israël, a besoin d'êlre. suivant la lietion
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des poètes, un être formé de métal durci, inaccessible au sentiment de la charité humaine, impassible, immuable. Pearson, le monde un jour me regardera comme un être de la nature de celui que je viens de décrire, — un homme de fer, fondu dans un moule de fer. On commettra pourtant une injustice envers ma mémoire; — mon cœur est de chair, et mon sang est aussi doux que celui des autres. Lorsque j'étais chasseur , j'ai versé des larmes sur le brave héron que mon faucon perçait de ses serres , et j'ai pleuré sur le lièvre qui gémissait sous les dents de mon lévrier. Peux- tu donc penser que ce ne soit rien pour moi, après avoir appelé sur ma tête le sang du père de ce jeune homme , de mettre encore en danger la vie du fils ? Ils sont d'une race de bons souverains anglais, et, sans aucun doute , adorés comme des demi-dieux par leurs partisans. On m'appelle déjà parricide et usurpateur sanguinaire, pour avoir fait couler le sang d'un homme , afin de détourner le fléau de la peste, ou comme Acham fut tué pour qu'Israël put ensuite faire face à ses ennemis. Qui a bien parlé do moi depuis cette grande action? Ceux qui y ont coopéré avec moi ne sont pas fâchés de me désigner comme le bouc d'expiation. — Ceux qui nous ont regardés agir, sans nous aider, se comportent maintenant comme si la violence les avait forcés à l'inaction. — Quand je croyais qu'on allait me couvrir d'applaudissements à cause de la victoire de Wor cester dont le Seigneur m'a fait le noble instrument, je vis qu'on se détournait pour se dire : Ha ! ha ! le tueur de rois ! le parricide ! sa maison sera bientôt une maison de désolation. — Véritablement, Gilbert Pearson, c'est beaucoup que d'être élevé au-dessus de la multitude; mais quand on sent que cette élévation est une cause de haine et de mépris plutôt que d'amour et de respect , c'est une chose bien dure à supporter pour un esprit faible et pour une conscience tendre et délicate, — et je prends Dieu à témoin que , plutôt que de faire ce que je vais encore entreprendre, j'aimerais mieux verser vingt fois tout mon sang sur le champ de bataille.
Ici Cromwell fut interrompu par un torrent de larmes, et cet accès avait un caractère singulier : ce n'était pas le résultat du repentir, encore moins celui d'une hypocrisie absolue; c'était la suite du tempéra ment de cet homme extraordinaire dont la politique profonde et l'en thousiasme ardent étaient soumis à des attaques hypoeondria(|ues (|iii le portaient quchpielois à donner un pareil spectacle au moment d'exécuter quelque grande entreprise.
Pearson connaissait parfaitement le (•ara<"tère de son gthiéral ; mais il fut surpris et confondu de cet excès d'hésitation et de contrition qui
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semblait ()aralyser si subitement cet esprit onti'eprenant. Après un instant (le silence, il lui dit d'un ton presque sec : — S'il en est ainsi, c'est dommage que Voire Excellence soit venue ici. Le caporal Hum- {îiidjJîeon et moi, le plus jjjraiid saint et le ])lus grand pécheur de toute votre armée, nous aurions fait l'affaire, et nous aurions partagé le péché et l'honneur.
— Ah! s'écria Oomwell comme piqué au vif; — voudrais-tu arracher au lion sa proie?
— Si le lion se comporte en chien de basse-cour, qui tantôt aboie comme s'il voulait tout déchirer, tantôt s'enfuit devant une pierre et un bâton levé, répondit Pearson avec hardiesse,— je ne sais pas pourquoi il me ferait peur. — Si Lambert avait été ici, on aurait moins parlé, et agi davantage.
— Lambert ! Que dis-tu de Lambert?
— Je dis seulement, répliqua Pearson, que j'ai longtemps hésité si je m'attaclierais à lui ou à Votre Excellence, — et je commence à douter que j'aie pris le meilleur parti. Voilà tout.
— Lambert ! s'écria Cromwell impatiemment ; mais aussitôt il baissa la voix, de peur que quelque autre ne l'entpndit parler de son rival en termes méprisants. — Qu'est-ce que Lambert? un fol auteur de tulipes, taillé par la nature sur le patron d'un jardinier hollandais de Delft ou de Rotterdam. Ingrat que tu es ! qu'est-ce < ne Lambert aurait pu faire pour toi?
— Il ne serait pas resté à hésiter devant une porte fermée, dit Pearson, si le sort lui avait présenté l'occasion d'assurer d'un seul et même coup sa fortune et celle de tous ceux qui lui sont attachés.
— - Tu as raison, Gilbert Pearson, dit Cromwell en saisissant la main de l'officier et en la pressant fortement ; mais que la moitié de ce grand compte tombe à ta charge, soit qu'il faille le rendre en ce monde ou dans l'autre.
— Mettez-en la totalité à ma charge en ce qui concerne l'autre monde, répondit Pearson, et vous en recueillerez tout l'avantage dans celui-ci. — Que Votre Excellence veuille bien se retirer à l' arrière-garde jusf|u'à ce que j'aie forcé la porte. Il peut y avoir du danger si le désespoir détermine ces rebelles à hasarder une sortie.
— El (piaud ils feiaieiUune sortie, dit le général, y a-t-il un de mes bras de fer qui craigne moins que moi le feu et l'acier? — Fais avancer dix de les honnnes les plus déterminés, deux armés de hallebardes, deux (le fusils, et l«'s autres de pistolets, -r- Que toutes les armes soient charg(''es. et (|u'ou lasse l'eu sans ln'siier, eu cas de résistance ou de
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sortie. — Qro lo caporal Hiimgiidgeon les accompagne; et toi reste ici, et veille à ce que personne ne s'échappe, comme tu veillerais pour ton propre salut.
Cromwell frappa alors à la porte avec le pommeau de son épée, d'abord deux ou trois fois à quelque intervalle, puis à coups répétés qui retentirent dans tout le vieux bâtiment, mais qui ne furent suivis d'aucune réponse.
— Que veut dire ceci? dit Cromwell; ils peuvent en être partis et avoir laissé la maison vide !
— Non, non, dit Pearson, je vous en suis garant. Mais Votre Excellence frappe coup sur coup, et ne leur laisse pas le temps de répondre. — Écoutez! j'entends un chien aboyer, et un honmie qui cherche à l'apaiser. — Forcerons-nous la porte, ou entrerons-nous en pourparler ?
— Un pourparler d'abord, répondit le général. — Holà ! y a-t-il ici quelqu'un pour me répondre ?
— Qui parle ainsi? demanda sir Henry Lee de l'intérieur; quel motif vous amène à une pareille heure de la nuit?
— Nous venons en vertu d'un ordre de la république d'Angleterre, répondit Cromwell.
— Il faut que je voie cet ordre avant de tirer un seul verrou, répondit le chevalier. Nous sonniies en assez grand nombre pour défendre le château ; mes compagnons et moi nous ne le rendrons que sur bonne composition , et nous ne traiterons des conditions qu'en face du grand jour.
— Puisque vous ne voulez pas reconnaître notre droit , nous essaierons de notre force, dit Cromwell. Prenez garde à vous dans l'intérieur; avant cinq minutes la porte tombera au milieu de vous.
— Prenez garde à vous à l'extérieur, répliqua sir Henry ; si vous commettez le moindre acte de violence, nous ferons pleuvoir sur vous la mitraille.
Mais , hélas ! tandis qu'il menaçait avec tant d'audace , toute sa gaj'uison ne consistait qu'en deux femmes épouvantées ; car son fils, conformément au plan qu'ils avaient formé, s'était retiré dans les appartements secrets du château.
— Que peuvent-ils faire à présent , Monsieur? demanda Phœbé , entendant un bruit semblable à celui d'une vrille de charpentier, mêlé à un bourdonnement de voix d'hommes.
— Ils attachent un pétard à la porte, dit le chevalier avec le plus grand sang-froid. J'ai remar(|ué de rinlelligence en toi, Pliu'bé, et je
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vais ft'\|»Ii(|ii(M' rc (|iio <;'t\sl. — CCsl une rsprrc de pot dn nirlal, à pou |)i't's tlf iiuMiie Ibiine qu'un dos chapeaux on i)ain df sucre do ces coquins, si les bords en étaient plus étroits : on l'emplit de quelques livres de poudre à canon ; ensuite
— Juste ciol! nous allons tous sauter on l'air! s'écria Phœbé, les mots poudre à canon étant les seuls qu'elle eût compris dans la description du chevalier.
— Point du tout, folle que tu es, reprit sir Henry; conduis la vieille dame Jellicot dans l'embrasure de cette croisée, et reviens te placer près de moi dans celle-ci, et j'aurai tout le temps de finir mon explication, car il parait que leurs ingénieurs no sont pas expéditifs. Nous avions à Newark un Français qui aurait fait l'affaire en aussi pou do temps qu'il en faut pour tirer un coup de pistolet.
Dès (]ue les doux fenmies furent placées comme le chevalier venait de l'indiquer, il continua son explication. — Le pétard étant formé comme je viens de te le dire, on l'attache à un morceau de planche forte et épaisse, qu'on nomme le madrier; et le tout étant suspendu,
ou, pour mieux dire, solidement fixé à la porte qu'on veut forcer
Mais tu ne m'écoutes pas?
— Et comment puis-je vous écouter, sir Henry, quand nous sommes si près d'une machine si terrible? — 0 Seigneur! — je perdrai la tête de frayeur! nous serons écrasés; nous sauterons en l'air dans quelques minutes.
— Nous n'avons rien à craindre de l'explosion, dit sir Henry d'un ton grave; elle produira principalement son otï'et en ligne directe, c'est-à-dire dans la partie du milieu du vestibule , et le renfoncement de cette embrasure de croisée est assez considérable pour nous mettre à l'abri des fragments de la porte qui pourront prendre une direction latérale.
— Mais, quand ils entreront ils nous tueront.
— Ils te feront quartier, Phœbé. Quant à moi, si je n'envoie pas une couple de balles à ce coquin d'ingénieur, c'est parce que je ne voudrais pas encourir la peine infligée par la loi martiale, qui condamne au tranchant du glaive toute personne ayant essayé de défendre un poste quand il n'est pas tenable. Non que je croie que la rigueur de la loi pût s'appli(|uer à dame Jellicot ou à toi, Phœbé, attendu que vous ne portez pas les armes. — Si Alice eût été ici, elle aurait pu faire quelque chose, car elle sait manier un fusil de chasse.
Ph(obé aurait pu alléguer ses propres (exploits i\o la soirée précédente, comme ayant plus de rapport aux combats et aux batailles
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qu'anciint' dos actions de sa jeune maîtresse; mais elle était clans une angoisse de terreur inexprimable, s'attendant, d'après le compte que son maître venait de rendre du pétard, à quelque catastrophe terrible, quoique, malgré les explications libérales du vieux chevalier, elle ne comprît pas très-bien quelle en serait la nature.
— lis s'y prennent bien maladroitement, dit sir Henry ; le petit Boutirlin aurait déjà fait sauter toute la maison. — Ah! c'est un drôle qui se creuserait un terrier comme un lapin ; s'il était ici, je veux mourir s'il ne- les aurait pas déjà contre-minés.
Et c'est un vrai plaisir de voir l'ingénieur Périr par le pétard dont lui-même est l'auteur!
comme dit notre immortel Shakspeare.
— 0 Seigneur! le pauvre homme a perdu la tète ! pensa Phœbé. — Hélas! Monsieur, ajouta-t-elle tout haut dans son trouble et sa terreur, ne ferlez-vous pas mieux de penser à votre fin, au lieu de songer à des livres de comédie?
— Si je n'avais pas prévu ce moment depuis longtemps, répondit le chevalier, je ne le verrais pas approcher avec autant de tranquillité.
Je marche vers la mort comme vers le repos; Car la paix doit régner dans tous les cœurs loyaux.
Comme il achevait ces mots, un grand éclat de lumière se répandit dans le vestibule à travers les croisées et entre les grosses barres de fer qui les défendaient. C'était une forte clarté qui jetait une liunière d'un rouge sombre siu' les armes et les vieilles armures qui y étaient suspendues, comme si c'eîjt été la réflexion d'un incendie. Phœbé poussa un grand cri ; et oubliant, dans ce moment de terreur, son respect habituel pour son maître, elle le saisit par le bras, et s'accrocha à ses habits; tandis que dameJellicot, seule danssaniche, jouissant de la vue quoique privée de l'ouïe , criait comme un hibou quand la lune brille tout à coup.
— Prenez garde, Phœbé, dit le chevalier, vous m'empêcherez de me servir de mes armes, si vous me tenez ainsi. — Les maladroits ne peuvent attacher leiu* pétard sans être éclairés par des torches, — j'ai envie
de profiter de cette belle clarté pour Souvenez-vous de ce que je
vous ai dit de faire pour gagner du temps.
— 0 Seigneur ! oui, Monsieur, dit Ph(ebé, je dirai tout ce (pie vous
voudrez, ha ! lia ! — VMo poussa deux nouveaux cris de terreur. —J entends (iu(>l(|ue chose qui sittle comme un serpent.
— (-'est la fusée, comme nous l'appelons, nous autres gens de guerre; c'est-à-dire hi niè('h(^ (pii met le feu au pétard, et qui est plus courte ou plus longue, suivant la distance que
Les discours de sir Henry fut interrompu par nue explosion terrible qui, connne il l'avait prédit, mil la porte en pièces, et brisa toutes les vitres des croisées avec les héros et les héroïnes qu'on avait peints plusieurs siècles auparavant siir^ce frêle tnonumcnt de leur mémoire. Les femmes poussèrent de nouveaux cris d'efl'roi, auxquels répondirent les aboiements de Bevis, quoiqu'il fût enfemié à quelque distance de la scène de l'action. Le chevalier, se débarassant de Phœbé, non sans peine, s'avança alors au milieu du vestibule pour se présenter devant ceux qui se précipitaient portant des torches allumées et les armes à la main.
— Mort à quiconque résiste ! — Quartier à qui se rendra ! s'écria Cromwell en frappant du pied. Qui commande la garnison?
— Sir Henry de Ditchley, répondit le chevalier en s'avançant vers lui; et comme sa garnison ne consiste qu'en deux femmes timides, il est obligé de se soumettre, au lieu de résister comme il l'aurait désiré.
— Qu'on désarme ce rebelle, ce malveillant invétéré ! s'écria Olivier. — N'êtes-vous pas honteux. Monsieur, de m'avoir retenu devant la porte d'un château que vous êtes hors d'état de défendre? Avez-vous une barbe si blanche sans avoir appris que les lois de la guerre punissent du gibet quiconque refuse de rendre un poste non tenable?
— Ma barbe et moi, répondit sir Henry, nous avons pris notre parti à cet égard, et nous sommes parfaitement d'accord eusemble. Il vaut mieux courir le risque d'être pendu en honnête homme que d'abandonner son poste en traître et en lâche.
— Ah ! est-ce ainsi que tu parles? dit Cromwell; tu as sans doute de puissants motifs pour placer ainsi ta tête dans un nœud coulant. Mais jeté parlerai dans un instant. — Holà ! Pearson ! (iilbert Fearson! — prends ce papier; emmène cette vieille femme avec toi, et qu'elle te conduise dans les divers endroits qui y sont désignés. — Fais une per- (juisition dans tous les appartements mentioimés ; arrête tous ct>ux que tu y trouveras, et tue-les en cas de la momdre résistance. Fais attention aux endroits qui sont indiqués comme pouvant couper la conununication entrt! ditiérentes parties de la maison, les paliers du grand escalier, la grande galerie, etc. — Ne maltraite })as cette femme : le plan joint à ce papier t'appnMidia, ((uand luènie elle se nionlrerait n'IVae-
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taire, quels sont les points qu'il faut garder. — Le caporal m'amènera ce vieillard et cette jeune fille dans queUpie appartement, — celui qui porte le nom de Victor Lee, par exemple; nous n'y respirerons plus cette étouffante odeur de poudre.
A ces mots, sans avoir besoin qu'on le guidât, et sans demander l'assistance de personne, il prit le chemin qui conduisait à l'appartement dont il venait de parler. Sir Henry ne put revenir de sa surprise quand il vit le général marcher sans hésiter à la tète des autres, ce qui semblait indiquer qu'il connaissait mieux les localités de Woodstock qu'il n'eût été à désirer pour la réussite complète du projet que le chevalier avait formé d'occuper longtemps les républicains à une recherche infructueuse dans le labyrinthe d'appartements qu'offrait la Loge.
— Je vous ferai maintenant quelques questions, vieillard, dit Olivier quand ils furent arrivés dans la chambre de Victor Lee, et je vous avertis que vous ne pouvez mériter et espérer le pardon des efforts réitérés et persévérants que vous avez faits contre la prospérité de la république qu'en répondant très -clairement à ce que je vais vous demander.
SirHenrysalua.il aurait voulu parler; mais il sentit son courroux s'enflammer, et il craignit d'épuiser ses forces avant d'avoir terminé tout ce qu'il avait résolu de faire pour donner au roi le temps de s'éloigner.
— Qui avez-vous eu ici depuis quelques jours? sir Henry Lee, demanda Cromwell ; qui s'est trouvé dans votre maison? Quelles visites y avez-vous reçues? Nous savons que vos moyens hospitaliers sont plus bornés qu'autrefois, et par conséquent la liste de vos hôtes ne doit pas vous fatiguer la mémoire.
— Non certainement, répondit le chevalier avec un ton calme qui ne lui était pas ordinaire. — J'avais avec moi ma fille, et tout récemment mon fils. Ces deux femmes et un nommé Jocelyn Joliffe sont mes seuls domestiques.
— Je ne vous parle pas des personnes qui composent votre famille ; je vous demande quels sont les étrangers qui sont venus ici depuis quelques jours , — les malveillants fugitifs qui ont pu y chercher un asile.
— Il y en a eu des uns et des autres, et plus que je ne saurais m'en souvenir. — iMon neveu Everard est venu ici un matin ; et, je crois, un jeune homme qui est à son service, nonmié Wildrake.
— N'y avez-vous pas reçu aussi un jeune Cavalier, nommé Louis Garnegey?
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- (Jiiaml il s";ij;irait de ma vif, je ne puis nie rappfUu' un pareil nom.
— ('arnoi;(>, — Kerncgny, — (|iiol(|ue nom semblable : — nous ne nous ([uerellcions pas pour la manière de le prononcer.
— Un jeune Kcossais, nommé Louis Kerneguy, a passé ici quelques jours, et il en est i)arti ce matin pour le comté de Dorset.
— Parti! s'écria Cromwell en frappant du pied. — Comme la fortune nous joue, même (juaud elle paraît le plus favorable ! — Quel chemin a-t-il pris, vieillard? — Quelle espèce de cheval montait-il? — de qui était-il accompagné ?
— Mon fils est parti avec lui. — Il l'avait amené ici comme fils d'un lord écossais. — Mais je vous prie , Monsieur, de mettre fin à toutes vos questions, — car quoique je doive, comme dit William Shakspeare ,
Respect à votre rang, et que le diable niènie Voie adorer parfois son brûlant diadème,
je sens que ma patience commence à s'épuiser.
Cromwell dit im mot au caporal , et celui-ci donna à son tour des ordres à deux soldats, qui sortirent de l'appartement.
— Humgudgeon , dit le général , conduisez ce vieillard à l'autre bout de l'appartement , et nous interrogerons cette jeune fille. — Connaistu , demanda-t-il alors à Phœbé, un nommé Louis Kerneguy, se disant page écossais, qui est venu ici il y a quelque temps?
— Sûrement, Monsieur, répondit-elle; je ne l'oublierai pas aisément; et je réponds qu'aucune fille de bonne mine qui se trouvera sur son chemin ne l'oubliera non plus.
— Ah ! ah ! parles-tu ainsi? — Je crois véritablement que cette jeune fille rendra le témoignage le plus véridique. — Quand a-t-il quitté cette maison?
— Je ne connais rien à ses mouvements. Monsieur ; je suis assez contente quand je puis me trouver hors de son chemin. Mais s'il est véritablement {)arti , je suis siire qu'il n'y a pas plus de deux heures, car je l'ai renconhé dans le passage qui conduit du vestibule à la cuisine.
— Comment êtes-vous certaine que c'était lui?
— Il m'en a donné une bonne preuve, répondit Pluebé, en prenant la liberté de.... Là , Monsieur, ajouta-t-elle, — comment pouvez-vous me faire de pareilles questions?
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Hiiingndgpon , avec la liberté d'un coadjntour, prit la parole en ce moment. — Véritablement, dit-il, si ce que la jeune fille doit dire a quelque cbose qui puisse blesser la décence, je demande à Voire Excellence la permission de me retirer, ne me souciant pas (jne mes méditations nocturnes soient troublées par le souvenir de pareils discours.
— Il n'est question ni de décence ni d'indécence, Votre Honneur, dit Phœbé ; et je méprise les propos de ce vieux soldat. Maître Louis Kerneguy n'a fait que m'embrasser en passant : — voilà la vérité, s'il faut la dire.
Humgudgeon fit enteudre un profond gémissement , et Cromvvell eut quelque peine à s'empêcher de rire.
— Tu nous as donné d'excellentes preuves, Phœbé, dit-il, et si tu m'as dit la vérité, comme je le crois, tu ne manqueras pas de recevoir une récompense. — Mais voici notre messager qui revient de l'écurie.
— Il n'y a pas le moindre signe que des chevaux aient habité cette écurie de[)uis plus d'un mois , dit un des soldats. Il n'y a point de litière sur le pavé, pas de foin dans les râteliers, — point d'avoine dans le coffre, et les mangeoires sont tapissées de toiles d'araignée.
— Oui , oui! dit le vieux chevalier, j'ai vu le temps où j'avais vingt bons chevaux dans mes écuries, avec des palefreniers et des garçons d'écurie en nombre proportionné pour en prendre soin.
— Mais en attendant , dit Cromwell , l'état actuel de l'écurie ne dépose pas en faveur de la vérité de votre histoire. Vous m'avez dit qu'il s'y trouvait aujourd'hui des chevaux dont votre fils et Kerneguy se sont servis pour échapper à la justice.
— Je n'ai pas dit que les chevaux fussent là. J'ai des chevaux et des écuries ailleurs.
— Fi ! fi ! C'est une honte ! Je le dis encore une fois, un homme à barbe blanche peut-il rendre un faux témoignage?
— Sur ma foi, Monsieur, c'est un méfiera s'enrichir, et je ne suis pas surpris que vous autres qui en vivez vous soyez si sévère contre ceux qui en font un commerce interlope. Mais ce sont les temps, et ceux qui gouvernent les temps, qui changent en trompeurs les barbes grises.
— Tu es aussi facétieux qu'audacieux dans ta malveillance j mais, crois-moi, l'ami, je m'acquitterai envers toi avant de nous séparer. — Où conduisent ces portes ?
— Aux chambres à coucher.
— Aux chambres à coucher ! Piion fju'aux chambres à coucher! dit
If» génri'iil (rmit' voix (jui iiulKiiiail tant df [n'coccupation d'esprit ([n'il avait à peiiio compris cette réponse.
— Qu'y a-t-il (loue- là de si éli'anj;o, Moiisitnu'? .le dis que ces portes coudiiisciit aux eliaiultres à coiiclier, — aux chainl)n,s où les gens honnêtes dorment paisiblement, et oii les co:[nins ne jx-nvent fermer l'œil.
— Vous eiiargez encore davantage votre compte avec moi, sir Henry; mais nous en ferons la balance une fois pour toutes.
Pendant toute cette scène , Cronivvell , quelle que put être l'incertitude intérieure de son esprit, conserva la plus scru[)uleuse modération dans son langage et ses manières , comme s'il n'avaii pas pris plus d'intérêt à ce qui se passait qu'un soldat occupé à s'acquitter d'un devoir qui lui a été imposé par ses supérieiu's. Mais la contrainte à laquelle il soumettait son ressentiment n'était que
Le calme du torreiil au tiord du précipice'.
Sa résolution devint d'autant plus rapide que nulle violence d'expression n'en suivait ni n'en annonçait le courant. Il se jeta sur une chaise. Son air n'avait rien d'irrésolu , mais indiquait une détermination qui n'attendait que le signal pour agir. Le chevalier, connne s'il eût voulu ne rien perdre des privilèges de son rang et de sa place , s'assit sur une autre chaise , mit sur sa tête son chapeau, qui était sur une table , et regarda le général avec un air d'indifférence calme et intrépide. Les soldats étaient rangés autour de l'appartement , les uns tenant en main des torches qui y jetaient une clarté sombre et rougeàtre , les antres appuyés sur leurs armes. Pluebé , pâle , les bras croisés , les yeux levés vers le plafond , était debout , semblable à un criminel qui attend sa sentence et l'ordre de la mettre à exécution.
On entendit eulin un bruit de pas qui s'approchait , et Pearson rentra avec quelques soldats. Il paraît (jue c'était ce que Gromwell attendait. Il se leva à la hâte , et demanda : — Quelles nouvelles, Pearson? — As-tu fait quelques prisonniers ?— As-tu été obligé de tuer quelques malveillants pour te défendre?
- iNon , général, répondit Pearson.