‹ WoodstockChapitre 8 sur 63 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Avance, bon vieillard; que le bras de in fille Soit dorénavant ion soutien.

I.orsiitic du temps l'implacable faucille A nioissoiim- le cliône aérien , Le rcjelon qui lui doit la naissance Déployant ses jeunes rameaux, Du vieux tronc abattu rouvre la décadence, Et le rend respectable aux yeux de ses rivaux.

ORSQUE son sermon fut terminé, le prédicateur militaire s'essuya le front ; car, malgré le froid de la saison , lu véhémence de ses discours et de ses gestes l'avait échauffé. Il descendit alors de la chaire , et dit quelques mots au caporal qui commandait le détachement. Celui-ci lui répondit par un signe d'intelligence fait d'un air grave, et puis, rassemblant ses soldats , il les reconduisit en bon ordre au quartier qu'ils occupaient dans la ville.

Celui qui avait prêché sortit lui-même de l'église , comme si rien d'extraordinaire ne fût arrivé , et se promena dans les rues de Woodstock avec l'air d'un étranger qui aurait voulu voir la ville, sans paraître remarquer qu'il était lui-même à son tour examiné avec inquiétude par les habitants; leurs regards furtifs , mais fréquents, semblaient le désigner comme un être suspect et redoutable, et dont il serait dangereux de provoquer le ressentiment. Il ne fit aucune attention à eux , et continua sa promenade avec la manière affectée des fanatiques de ce temps , c'est-à-dire d'un pas lent et solennel . et avec un air sérieux et sévère, en liomine mécontent des interruptions momentanées que la vue des objets terrestres apportait à ses méditations sur les choses célestes. Ces enthousiastes méprisaient et condamnaient les plaisirs les plus innocents , de quelque genre qu'ils fussent, et un sourire leur paraissait une abomination.

C'était pourtant cette disposition d'esprit (jui formtiit les hommes à de grandes actions; car, au lieu de chercher à satisfaire leurs passions, ils dirigeaient leur conduite d'après les principes qu'ils avaient adoptés , et ces principes n'avaient rien d'égoïste. Il se trouvait sans contredit parmi eux des hypocrites qui couvraient leur ambition du voile de la religion ; mais il en existait qui étaient réellement doués du caractère religieux et de la sévérité d'une vertu républicaine, (pie

les autres ne faisaient qu'affecter. Le plus grand nombre étaient placés entre ces deux extrêmes; ils éprouvaient jusqu'à un certain point le pouvoir de la religion , et ils se conformaient au temps en outrant leurs sentiments réels.

L'individu dont les prétentions à la sainteté , visibles comme elles l'étaient sur son front et dans sa démarche , ont occasionné la digression qui précède, arriva entin à l'extrémité de la principale rue aboutissant au parc de Woodstock. Une porte fortifiée défendait l'entrée de l'avenue.

L'architecture gothique de celte porte , quoique composée de styles de différents siècles, suivant les époques où l'on y avait fait des additions, était d'un effet imposant. Une énorme grille en longues barres de fer, décorée d'un grand nombre d'ornements et surmontée du malheureux chiffre C. R. , était dans un état de dégradation qui accusait à la fois la rouille des siècles et la violence républicaine.

Le soldat s'arrêta, comme s'il n'eut trop su s'il devait entrer sans demander la permission. 11 vit à travers la grille une avenue bordée de chênes majestueux, et qui s'éloignait en serpentant, comme pour aller se perdre dans la profondeur d'une vaste et antique forêt. Le guichet de la grande grille ayant été laissé ouvert par mégarde , il le franchit , mais en hésitant et en homme qui se glisse dans un lieu dont il sent que l'entrée lui serait refusée. Dans le fait , ses manières montrèrent plus de respect pour ces lieux qu'on n'aurait pu en attendre de son caractère et de sa profession. Il ralentit son pas, déjà si solennel , et enfin il s'arrêta et regarda autour de lui.

A quelque distance de la grille, il vit poindre au-dessus des arbres deux antiques et vénérables tourelles , dont chacune était surmontée d'une girouette d'un travail curieux, et qui réfléchissaient les rayons du soleil d'automne ; elles indiquaient la situation de l'ancien rendezvous de chasse , la Loge , comme on l'appelait , qui , depuis le règne de Henry II, avait été de temps en temps le séjour des monarques anglais, quand il leur plaisait d'aller chasser dans les bois d'Oxford, où il y avait tant de gibier, que , suivant le vieux Fuller ' , c'était le lieu de prédilection des chasseurs et des fauconniers. La Loge s'élevait sur un terrain plat , maintenant couvert de sycomores , non loin de l'entrée de ce lieu magnifique où le spectateur s'arrête pour contempler Blenheim , ce souvenir des victoires de iMarlborough, et admirer ou critiquer la lourde magnificence du style de Vanburgh-.

1. Auteur d'une vie (les sainls anglais. — -2. Auteur coiniiiiio aussi spii'ituel i|ue licencieux, et architecte de Blenlieini, mais diint tous les liioniimcnts ont le défaut de paraître lourds.

Là aussi s'arrêta notre prédicateur militaire , mais avec des pensées bien dittérentes et dans un autre dessein que celui d'admirer. Quelques instants après, il vit deux personnes, un homme et une femme, s'approcher à pas lents, et ils étaient si occupés de leur conversation, qu'ils ne levèrent pas les yeux, et n'aperçurent pas l'étranger qui se trouvait devant eux à quelque distance. Le soldat profita de leur distraction , et , désirant épier leurs mouvements sans être aperçu , se glissa derrière un gros arbre qui bordait l'avenue , et dont les branches , balayant la terre , empêchaient qu'il ne fût découvert , à moins qu'on ne le cherchât tout exprès.

Cependant nos deux nouveaux personnages continuaient à s'avancer, en se dirigeant vers un berceau encore éclairé des rayons du soleil, et appuyé contre l'arbre derrière lequel le militaire était caché.

L'homme était un vieillard , mais qui semblait courbé plus encore par le poids des chagrins et des infirmités que par celui des années. 11 portait un manteau noir sur un habit de même couleur, de cette coupe pittoresque que Van Dyck a rendue immortelle ; mais quoique son costume fut décent , il le portait avec une négligence qui prouvait que son esprit n'était pas dans une situation tranquille. Ses traits , où l'on reconnaissait l'empreinte de l'âge , n'étaient pourtant pas encore sans beauté, et sa physionomie avait un air distingué d'accord avec son costume et sa démarche. Ce qui frappait le plus dans son extérieur, c'était une longue barbe blanche qui lui descendait jusque sur la poitrine , tombant sur son pourpoint à taillades , et qui formait un contraste singulier avec la couleur sombre de ses vêtements.

La jeune dame qui donnait le bras à ce vénérable personnage , et qui semblait en quelque sorte le soutenir, avait les formes légères d'une sylphide et des traits d'une beauté si exquise, qu'on aurait dit que la terre sur laquelle elle marchait était un sol indigne d'être foulé par une créature si aérienne ; mais toute beauté mortelle doit tribut aux chagrins de ce monde. Les yeux de cet être charmant offraient des traces de larmes, ses joues étaient couvertes de vives couleurs, et il était évident, d'après l'air triste et mécontent de celui qu'elle écoutait, que la conversation lui était aussi désagréable (]u'à elle. Lorsqu'ils se furent assis sur le banc dont nous venons de parler, le soldat îiux écoutes ne perdit pas un mot de tout ce (|ue disait le vieillard ; mais il entendit un peu moins distinctement les réponses de la jeune pcrsoinu*.

— Cela n'est pas supportable, dit le \i('iliartl avec véhémence, il y

aurait de quoi rendre les jambes à un paralytique et en faire un soldat ; oui, je l'avoue, la guerre m'a privé d'un grand nombre des miens; d'autres se sont éloignés de moi dans ces temps désastreux. Je ne leur en veux point pour cela; que pouvaient faire les pauvres diables quand il n'y avait ni pain à l'office ni bière dans le cellier? — Mais il nous reste encore quelques braves forestiers de la vraie race de Woodstock, la plupart aussi vieux que moi, et qu'importe ! Le vieux bois se déjette rarement à l'humidité. — Je tiendrai bon dans le vieux château, et ce ne sera pas la première fois que je m'y serai maintenu contre une force dix fois plus considérable que celle dont nous entendons parler à présent.

— Hélas! mon père! dit la jeune personne avec un son de voix qui semblait indiquer qu'elle regardait ces projets de résistance comme un acte de désespoir imprudent.

— Et pourquoi cet hélas? répliqua le vieillard d'un ton courroucé , est-ce parce que je ferme ma porte à trente ou quarante de ces hypocrites altérés de sang ?

— Mais leurs maîtres peuvent aisément envoyer contre vous un régiment ou même une armée , et à quoi servirait votre résistance , si ce n'est à les exaspérer et à rendre votre ruine plus complète?

— Soit, Alice; j'ai vécu assez et trop longtemps. J'ai survécu au meilleur des maîtres, au plus noble des princes. Que fais-je sur la terre depuis le malheureux 30 janvier? Le parricide commis en cette journée était pour tous les vrais serviteurs de Charles Stuart le signal de venger sa mort ou de mourir dès qu'ils en trouveraient une occasion honorable.

— Ne parlez pas ainsi, mon père, dit Alice Lee; il ne convient ni à votre jugement ni à votre mérite de sacrifier une vie qui peut encore être utile à votre roi et à votre pays. L'état actuel des choses ne durera pas toujours, il ne peut toujours durer. L'Angleterre ne supportera pas longtemps les chefs que lui a donnés le malheur des temps. En attendant....— (ici quelques mots échappèrent aux oreilles du soldat) — et méfiez-vous de cette impaïience qui ne fait qu'empirer les choses.

— Les empirer ! s'écria le vieillard impétueux , et que peut-il arriver de pis? Le maln'a-t-il pas atteint son dernier degré? Ces gens ne nous chasseront-ils pas de notre seul abri ? -- ne dilapideront-ils pas le reste des propriétés royales confiées à ma garde? — ne feront-ils pas du palais des princes une caverne de brigands? — Alors ils se passeront la main sur les lèvres, et ils rendront grâces au ciel comme s'ils avaient fait une bonne œuvre.

— L'avenir n'est pas encore sans espoir pour nous , mon père. J'espère que le roi est en ce moment hors de leur portée ; et nous avons lieu de croir»; <|ue nion frère Albert est en sûreté.

— Oui , Albert! s'écria sir Henry d'un ton de reproche , nous y voilà encore. Sans toutes vos prières, je serais allé moi-même à Worcester; mais il a fallu que je restasse ici comme un vieux limier hors de service qu'on laisse derrière en partant pour la chasse. Et qui sait dt^ quelle utilité j'aurais pu être? La tête d'un vieillard vaut quelquefois son prix, même quand son bras ne vaut plus grand'chose. — Mais vous et Albert vous désiriez tellement que je restasse! — Et maintenant qui peut savoir ce qu'il est devenu?

— Mais , mon père, dit Alice , nous avons tout lieu d'espérer qu'Albert a échappé à cette fatale journée : le jeune Abney l'a vu à un mille du champ de bataille.

— Le jeune Abney a menti, je suppose, répliqua le père avec le même esprit de contradiction ; — la langue du jeune Abney fait plus de besogne que son bras ; et cependant elle court encore moins vite que les jambes de son cheval quand il fuit devant les Têtes-Rondes. — J'aimerais mieux que le cadavre d'Albert fût resté étendu entre Charles etCromwell que d'apprendre qu'il ait pris la fuite aussi promptemenl que le jeune Abney.

— Mon cher père, s'écria Alice en pleurant, que puis-je donc vous dire pour vous consoler?

— Pour me consoler, dites-vous , mon enfant? je suis las de consolations. Une mort honorable et les ruines de Woodstock pour tombeau, voilà toute la consolation qu'attend Henry Lee. — Oui , par la mémoire de mon père , je défendrai la Loge contre ces brigands rebelles.

— Écoutez votre raison , mon père, soumettez-vous à ce qu'il nous est impossible d'empêcher. Mon oncle Everard...

Le vieillard l'interrompit en répétant ces derniers mots. - Ton oncle Everard ! s'écria-t-il ; eh bien ! continue : qu'as-tu à me dire de ton précieux et affectionné oncle Everard?

— Rien, mon père, si ce sujet d'entretien vous déplaît.

— S'il me déplaît! et pourquoi me déplairait- il? et ([uand il me déplairait, pourquoi atiecter de t'en inquiéter? l*our(|uoi(iuelqu'un son inquiéterait-il? Qu'est-il arrivé depuis quelques années qui ne doive me déplaire? Quel astrologue pourrait me prédire dans l'avenir quelques événements plus heureux?

— Le destin i)eut nous réserver le plaisir de voir la restauration de notre prince banni.

— Il est trop tard pour moi , Alice. S'il se trouve une si belle page dans les registres du ci(^l, j'aurai quitté la terre longtemps avant qu'elle me soit montrée. — Mais je vois que tu veux éluder de me répondre. — En un mot, qu'as-tu à dire de ton oncle Everard?

— Dieu sait, mon père, que j'aimerais mieux me condamner au silence pour toujours que de dire des choses qui , dans la situation actuelle de votre esprit, pourraient augmenter votre indisposition.

— Mon indisposition ! Oh , tu es un médecin des lèvres duquel le miel découle. Tu prodigueras l'huile, le vin et le baume pour g'.iérir mon indisposition, — si c'est le terme convenable pour désigner les souifrances d'un vieillard dont le cœur est presque brisé. — Encore une fois, que voulais-tu dire de ton oncle Everard?

Il éleva la voix en prononçant ces derniers mots avec aigreur, et Alice répondit à son père d'un ton soumis et craintif:

— Je voulais dire seulement que je suis certaine que mon oncle Everard, quand nous quitterons Woodstock...

— Dis donc quand nous en aurons été chassés par ces misérables tondus * de fanatiques qui lui ressemblent. — Eh bien ! poursuis.— Que fera ton généreux oncle? — Nous accordera-t-il la desserte de sa table économique? Nous donnera-t-il , deux fois par semaine, les restes du chapon qui y aura paru trois fois, en nous laissant jeûner les cinq autres jours? Nous permettra-t-il de coucher dans son écurie à côté de ses chevaux affamés? Leur retranchera-t-il ime partie de leur paille, afin que le mari de sa sœur, — faut-il que j'aie à parler de l'ange que j'ai perdu! — et la fille de sa sœur ne soient pas obhgés de coucher sur la pierre? — Ou bien nous enverra-t-il à chacun un noble d'or en nous recommandant de le faire durer longtemps, parce qu'il n'a jamais vu l'argent si rare? — Quelle autre chose ton oncle Everard fera-t-il pour nous? Nous obtenir une permission de mendier? je puis le faire sans cela.

— Vous ne lui rendez pas justice, répondit Alice avec plus de vivacité qu'elle n'en avait encore montré; et, si vous vouliez interroger votre propre cœur, vous reconnaîtriez vous-même, je parle avec respect, que votre bouche prononce des paroles désavouées par votre jugement. Mon oncle Everard n'est ni avare ni hypocrite; il n'est ni assez attaché aux biens de ce monde pour ne pas fournir amplement à tous nos besoins, ni assez entiché d'opinions exagérées pour n'avoir pas de charité envers les gens d'une autre secte que la sienne.

1. Les républicains se coupaient les flicveux tiés-prés de la tète; c'est poui(iuoi on les appclaii Tètes-Rondcs.

30 WOOnSTOCK,

— Oui, oui! l'éj^'list! anglicaiif est nue secte à ses yeux, je n'eu doute pas; et peut-être aux tiens aussi, ?fllice. Que sont les MujiiÇfleîTians ' , les Ranters ^ , les Brownistes ^? — Des sectaires; et ta phrase les place tous, avec Jack Presbyter^ à leiu' tête, sur le même niveau que nos doctes prélats et nos dignes ministres. Tel est le jargon du siècle où tu vis. Mais pourquoi ne parlorais-tu pas comme une des vierges sages, comme une des sœurs psalmodiantes? Quoiiiue tu aies pour père un vieux Cavalier profane, tu es nièce de l'oncle Everard.

— Si vous parlez ainsi, mon père, que puis-je vous répondre? Écoutez seulement quelques mots avec patience, et je me serai bientôt acquittée de la connnission de mon oncle.

— Oh! il y a donc une commission ! Oh ! certes, je m'en doutais dès le commencement ; j'avais même quelques soupçons relativem.ent à la'mbassadeur. Allons, miss Lee, remplissez vos fonctions , et vous n'aurez pas à vous plaindre que je manque de patience.

— Eh bien , mon père , mon oncle Everard vous engage à recevoir avec politesse les commissaires qui viennent mettre le séquestre sur le parc et le domaine de Woodstock, ou du moins à vous abstenir d'apporter obstacle ou opposition à leurs opérations. Cela ne peut , dit-il, faire aucun bien, même dans vos propres principes, et ce serait leur donner un prétexte pour vous persécuter avec la dernière rigueur, ce qu'il croit qu'on peut éviter en agissant autrement. Il espère même que , si vous suivez ses conseils , le comité pourra , par suite du crédit dont il jouit , se déterminer à lever le séquestre mis sur vos biens, et à y substituer une amende modérée. C'est ainsi que parle mon oncle; et je n'ai pas besoin de fatiguer votre patience par d'autres argiuiients.

— Tu as raison de n'en rien faire, Alice, répondit sir Henry avec un ton de courroux étourie; car, par la sainte croix! tu m'as presque fait tomber dans la croyance hérétique que tu n'es pas ma fille. — 0 toi, ma chère compagne! loin aujourd'hui des chagrins et des soucis de ce misérable monde, aurais-tu jamais pu croire que la fille que tu pressais contre ton sein deviendrait la niécl.ante femme de Job. la tentatrice de son père à l'heure de son affliction; qu'elle lui conseillerait de sacrifier sa conscience à son intérêt, pour demander aux mains encore couvertes du sang de son maître, et peut-être à celles des

). Il lauilrait un «ros voliiiuc pour faiii' coniiaiire en iléUiil touttîs les vanalioiis du piolesianiisiiu-. (lii apiielail Muijijlcmunx ou Mus^glettinifiis lessedaires Je la leli^iou de Mujjgleloii, lailleur, (|ui preleiiilait avoir le don de prophétie et dispensait ses disciples de toute règle de londuile.

•2. hantcrs, sectaires qui précliaieut un véritable désordre moral, comme les Mugglelonieus.

;!. Les Browiiistt'n, disciples de Itrown, avalent encore les mêmes Idées (|ue les Hanlers et autres indépendants. — .i. Le presli\ierianisnie personnilie.

meurtriers de son fils, un misérable reste des biens dont il a été dépouillé. — Quoi ! s'il faut que je mendie . crois-tu que je m'adresse à ceux qui ont fait de moi un mendiant? Non! jamais. Cette barbe blanche, que je porte en témoignage de mon deuil du meurtre de mon souverain ' , jamais je n'irai la montrer pour émouvoir la pitié des orgueilleux qui ont séquestré mes biens et qui étaient peut-être du nombre des parricides. Non! si Henry Lee doit demander son pain, ce sera à quelque loyal royaliste comme lui, qui ne refusera pas de partager le sien avec lui. Quant à sa fille, elle peut suivre le chemin qui lui convient. Ce chemin la conduira à se réfugier chez ses riches parents Têtes-Rondes; mais qu'elle n'appelle plus son père celui dont elle dédaigne de partager la pauvreté.

— Vous êtes injuste envers moi, mon père, répondit Alice d'une voix animée, quoique défaillante, — cruellement injuste. Dieu sait que le chemin que vous suivrez sera le mien , quoiqu'il conduise à la ruine et à la mendicité; que mon bras vous soutiendra, si vous acceptez un si faible secours.

— Tu me paies de paroles, mon enfant; tu me paies de paroles, comme dit William Shakspeare : tu parles de me prêter ton bras, et ta secrète pensée est de t'appuyer sur celui de Markhani Everard.

— Mon père , mon père ! s'écria Alice avec le ton d'un violent chagrin , — qui peut avoir ainsi égaré votre sain jugement, et changé votre bon cœur? Maudites soient ces commotions civiles qui non-seulement coîitent la vie à tant d'hommes, mais qui dénaturent leurs sentiments, et qui rendent méfiants , durs et cruels, les gens les plus braves, les plus nobles, les plus généreux ! — Quel reproche avez-vous à me faire relativement à Markham Everard? L'ai-je vu, lui ai-je parlé depuis que vous lui avez interdit ma présence en termes moins doux — je dirai la vérité — que ne l'exigeait votre parenté avec lui? Pour- ((uoi vous imaginer que je sacrifierais à ce jeune homme tout ce que je vous dois? Sachez que, si j'étais capable d'une faiblesse criminelle, Markham Everard serait le premier à me mépriser.

Elle appuya son mouchoir sur ses yeux; mais elle ne put ni retenir ses sanglots, ni cacher l'angoisse qui les occasionnait. Le vieillard en fut ému.

— Je ne sais qu'en dire ni qu'en penser, dit-il ; tu parais sincère, et tu as toujours été bonne fille. Je ne conçois pas comment tu as souffert que ce jeune rebelle s'insinuât dans ton cœur. Peut-être est-ce

i. Dans une des inlroductioiis de Marmion, sir Waller Scott cite son aïeul qui, comme sir Henry Lee, avait juré de ne pas se rasci' tant que les Siuarls seraient dêiiouiliés de leur trùuc.

une piinilion que le ciel uj'inlli^t', poui- avoir pensé que la loyauté de ma maison était pure comme l'hermine; et cependant voilà une malheureuse tache sur le plus beau de ses joyaux, sur ma chère Alice. — Ne pleure pas, mon enfant; nous avons assez de causes d'aTtliction. — Dans (luelle pièce Shakspeare dit-il :

Aimable cl clière cnfanl.

Laissez-moi tout le soin de cclti! tiislc afTaire, Ne prenez point des temps le l'àclieiix ciiraclère; Ne soyez pas comnie eux un ennui pour Perey.

— Je suis charmée de vous entendre citer une seconde fois votre poète favori , mon père. Nos petits différends sont presque toujours près d'être terminés quand Shakspeare se met de la partie.

— Le recueil de ses œuvres était le compagnon fidèle de mon bienheiu'eux maître. Après la Bible, si je puis nommer Shakspeare et la Bible en même temps, c'était le livre dans lequel il puisait le plus de consolations; et comme je suis attaqué de la même maladie, il est tout natiu'el que j'aie recours au même remède. Mais je ne prétends pas avoir le même talent que mon maître pour expliquer les passages obscurs, car je suis peu instruit, et je n'ai appris que l'art de la chasse et le métier des armes.

— Vous avez vu Shakspeare , mon père ?

— Jeune folle ! je n'étais encore qu'un enfant quand il mourut. Tu me l'as entendu dire plus de vingt fois; mais tu voudrais détourner les pensées de ton vieux père d'un sujet qui le tourmente. Eh bien ! quoique je ne sois pas aveugle, je puis fermer les yeux et suivre mon guide. C'est Ben Johnson que j'ai connu , et je pourrais te conter bien des anecdotes de nos réunions à la Sirène' où s'il se dépensait beaucoup devin , il se dépensait encore plus d'esprit. Nous n'étions pas occupés à nous envoyer des bouffées de fumée les uns aux autres, ou à tourner vers le ciel le blanc de nos yeux quand nous vidions le pot de vin. Le vieux Ben m'avait adopté pour un de ses enfants en Apollon. Ne t'ai-je pas montré ses vers : — « A mon Hls chéri , le respectable sir Henry Lee de Ditchley, chevalier baronnet»?

— Je ne me les rappelle pas en ce moment , mon père.

— Je crois que tu ne dis pas la vérité , petite ; mais n'importe , lu n'obtiendras pas de moi d'autres folles idées en ce moment. Le mauvais esprit a quitté Saiil. — 11 s'agit de décider ce que nous ferons

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