‹ X--Chapitre 12 sur 25 · OTHON · texte numérisé non relu

OTHON

Myre, Mage et Théosophe

X... ayant frappe, la porte s'ouvrit. Un homme parut dont la barbe était noire, la voix blanche et les cheveux poivre et sel.

Il demanda :

— Qui êtes-vous ?

— Je suis X...

— Que faites-vous ?

— Je suis quidam...

— Entrez !

La pièce dans laquelle X... pénétra était spacieuse, haute de plafond, comme la plupart de celles qui composent les appartements de la place Royale.

Une énorme bibliothèque, farouchement voilée de vert, occupait le fond de cette salle. Près de la bibliothèque, une momie se dressait dans sa traîne de carton bariolé :

C'était celle d'Achbar, chef des scribes d'Amenhotpou I" — ce flambeau de la dix-huitième dynastie.

Aucun crâne sur les crédences, nul fémur, pas de chats rôdeurs ni de miteux hiboux empaillés au sommet des vieux bahuts.

Pas de vieux bahuts, du reste. Aux murs, seulement, quelques lithographies d'Odilon Redon.

Le mage présenta un fauteuil à X... et parla de nouveau :

— J'ai beaucoup entendu parler de vous aux mercredis matins de la comtesse de Zélande, dit-il, et je serais heureux de connaître le but de votre visite. Que puis-je faire pour vous être agréable ?... La belle Otero...

— J'estime profondément, répondit X..., l'é

minent homme du monde que vous êtes, mais c'est particulièrement avec le mage que je souhaiterais m'entretenir.

L'illustre Othon enleva rapidement le ruban violet dont s'adornait sa boutonnière el :

— Le kabbaliste vous écoute, fit-il. Tournez votre visage vers l'ouest, ouvrez légèrement la pointe du pied droit et parlez sans crainte. De quoi s'agit-il ?

— D'une affaire de la plus haute importance.

— Quelle hauteur ?

— Quatorze millions.

— Bien. Bourse, courses, rapt, vol ou héritage ?

— Héritage.

— Bon ! Que voulez-vous connaître? L'endroit où le testament a été caché ? l'arbre au pied duquel il faut creuser pour le découvrir ?

— Non. Je n'ai sur cette succession aucun indice. Tous les renseignements sont détenus par un individu que je ne connais pas et que j'ai rencontré aux courses d'iVuteuil. Il m'a donné rendez-vous au café du Théâtre. Or il y a à Paris soixante-six cafés du théâtre... Je désirerais savoir duquel il est question.

Ayant ainsi parlé, X... se mit à explorer fiévreusement les poches de sa redingote.

— Que cherchez-vous ? demanda Othon.

— Vous le savez bien, puisque vous êtes mage!

— Oui, je le sais ; je ne vous le demandais que ])our voir si vous me répondriez franchement, au lieu d'obéir à un imbécile sentiment de politesse...

— Vous êtes trop aimable, vraiment... Eh bien, oui, je cherchais un cigare... mais je n'en ai plus... Lorsque je ne fume pas, je suis le plus malheureux des hommes... Auriez-vous, par hasard...

— Je ne fume pas, répondit Othon : mais il est facile de tout arranger. La lévitation est une force en verlu de laquelle je puis m'élever moi, mage de première classe, à une hauteur de huit mètres. La moitié de cela suffirait, attendu que le but à atteindre n'est situé qu'à trois mètres cinquante du parquet.

Avec l'aisance cappazzéenne d'un ballon rouge délivré de son fil, le mage s'enleva. Son crâne fit un petit bruit en heurtant le plafond ; mais il ne s'en inquiéta pas. Il prit sur la corniche de la bibliothèque un mince paquet blanc et redescendit.

L€ paquet était ployé « selon la formule )> et contenait des graines. Il les jeta négligemment dans un vase de Chine plein d'humus et prononça quelques paroles inintelligibles.

— Les fakirs des vallées du Gange et de la Djamma se figurent avoir le monopole de la végétation spontanée, fit-il ! mais voyez donc !

X... regarda, et, à sa grande stupeur, il vit sortir du vase de Chine un superbe pied de tabac.

Incontinent, la plante se mit à grandir et à fleurir ; puis, de verte qu'elle était, elle devint brune et légèrement se recroquevilla comme sous l'action d'un soleil torride.

Othon arracha à la solanée sa plus large feuille, la roula sur son genou et la présenta à X... en disant :

— Fina flor de la Vuelta Ahajo, mon cher ! Goûtez-moi ça et vous m'en direz des nouvelles !

— Ce n'est pas tout ça, reprit alors Othon ; nous disions donc qu'il s'agissait de découvrir ce vieux café du Théâtre ! Or il est indispensable qu'avant de me mettre en communication avec les esprits, je me livre à quelques petites ablutions. Vous permettez...

— -^lais, comment ! faites donc... Désirez-vous que je me retire ?

— Nullement ! C'est inutile. J'ai là le fac siniile exact de l'anneau de Gygès... Je vais le mettre et, par conséquent, me rendre invisible. Tenez, ça y est î

— Epoiîant ! fit X...

— Epoiîant, non ! répondit l'imperceptible Othon, époilant non, mais pas ordinaire, pourtant î Enfin, chacun son métier, n'est-ce pas ?...

— Sans doute !

— Tandis que vous achèverez votre cigare, mon cher X..., je vais enlever mes vêtements et me purifier dans l'eau boriquée. Ensuite, je me débarrasserai également de mon corps comme d'un importun paletot. Mon âme, n'étant plus alors vêtue que de son peresprit (ou, si vous le préférez, de sa flanelle spirituelle), se trouvera alors dans les conditions requises pour correspondre avec les puissances de l'Au-Delà. Ne vous impatientez pas : j'en ai à peine pour cinq minutes...

Le myre n'avait pas menti. X... distingua parfaitement le bruit de l'eau remuée dans un vais-

seau de zinc, puis la chute sourde d'un corps sur le parquet.

Au bout de quelques instants, il entendit un clair petit bruit argentin ; une sorte de grosse bague roula parmi les bibelots de la cheminée, et Othon s'offrit de nouveau à sa vue.

— Voilà qui est fait, dit-il, en s'ébrouant avec cette jovialité particulière à l'homme qui sort de son tub ; voilà qui est fait ; le temps de passer ma robe de pourpre maintenant, et je suis à vous.

Il disparut dans un grand placard, et à peine y était-il qu'il se mit à hurler comme un âne dont on taquine le fondement avec un fer rouge.

— Qu'avez-vous ? interrogea X..., effrayé.

— Oh ! rien ! répondit le théosophe, rien ! Il fait tellement noir là-dedans que je me suis encore trompé...

Il rentra dans la salle, vêtu d'une longue tunique rouge.

— Figarez-vous que j'avais endossé par erreur la robe de Nessus, dit-il. Vous voyez ça d'ici, comme j'étais à mon aise...

Puis, consultant sa miontre :

— Eh eh 1 reprit-il, sept heures déjà ! 11 s'agit de ne pas nous amuser maintenant. Voilà le bouton. Faisons l'obscurité, et en avant ! Prenez ma main. Bien î Asseyez-vous là. Parfait ! Maintenant, appuyez ces deux disques contre vos oreilles...

— Qu'est-ce que c'est que çà ? demanda X...

— C'est un téléphone astral, répondit le myre Othon. Vous pouvez actuellement questionner

les esprits au sujet de votre fameux café du Théâtre... Allez ! vous êtes en communication avec Jules Césai\

— Hallo ! allô ! cria une voix grêle.

— Hallo ! allô ! répondit X...

Hallo ! (Dri-dri-dri-dri-dri.)

— Hallo ! ! !... Je suis bien en communication avec Jules César, n'est-ce pas ?

— Oui, parfaitement. Qu'est-ce que vous désirez ? Un exemplaire de mes Commentaires ? Je n'en ai plus : j'ai envoyé le dernier ce matin à Sarcey... Allo !

— Hallo ! Non, mon cher m.aître, ce n'est pas cela... Un simple renseignement... Vraiment, je suis confus... Hallo ! Pourriez-vous me dire oi^i se trouve certain Café du Théâtre...

— Le Café du Théâtre ?

— Oui.

•^ Comment voulez-vous que je sache cela ? Je ne vais jamais au café... Demandez cela à Bonaparte : il vous dira ça, lui !

— Vous êtes en communication avec Nano- Jéon î\ dit Othon.

— Basta ! cria la voix grêle, qu'est-ce que c'est encore ? Hallo ! hallo ! Encore un magazine américain qui me demande la collection complète de mes portraits ?

— Non, sire, pardonnez-moi. Je voudrais simplement savoir où est situé le Café du Théâtre... Jules César prétend qu'il n'y a que vous qui puissiez...

— Jules César ! Jules César ! En voilà un fourneau ! Basta î De quoi se mêle-t-il encore, celui-

là ? Demandez ça au père Baedecker et fichez-moi !a paix !

— Vous êtes, dit le mage, en communication avec Baedeckei' VAncien.

— Hallo I fît la voix de Polichinelle.

— Hallo î fît X... Est-ce à Baedecker l'Ancien...

— Oui.

— Un homme m'a donné rendez-vous au Café .du Théâtre. Où est-ce ?

— Oii avez-vous vu cet liomme ?

— Aux courses de Longchamp.

— Tribune ou pesage ?

— Pelouse.

— Brun, rouge ou blond ?

— Brun.

— Souliers de bains de mer ?

— Oui.

— Casquette de loutre ?

~ Oui.

— Je sais qui c'est. Cet homme est Gaspard le Book. Du hideux accouplement de 4 et de 7 est né 2S l'infâme. 28 a égaré Gaspard, et c'est pourquoi vous ignorez ce que vous devriez savoir. En d'autres termes, Gaspard vient de faire ses vingt-huit jours, et c'est ce qui le rend si écervêlé. Gaspard, en vous quittant, a pris l'express de six heures. Il n'a oublié qu'une chose : c'est de vous dire oii il allait. Le Café du Théâtre, où il vous a donné rendez-vous, se trouve près du boulevard extérieur, au milieu de la rue Germain-Pilon.

Ce dernier mot achevait à peine d'impressionner le tympan de X... que déjà l'obscurité avait cessé dans le local du mage.

Celui-ci était assis près de son nouvel ami. Il souriait, et la modeste violette académique avait reparu sur le revers sencstre de son vêtement.

— Vous êtes content? dit-il.

— Enchanté, mon cher mage. Mais, dites-moi, combien vous dois-je ?

— Absolument rien ! Je suis trop heureux de vous avoir été agréable... Seulement, ajouta-t-il en reconduisant X..., seulement, j'espère bien que vous ne m'oublierez pas lorsque vous aurez palpé les quatorze millions.

— Comptez sur moi, répondit X...

Et il descendit l'escalier quatre à quatre.

P. -S. — Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que la gomme arabique est soiuble dans l'eau. Le myre Othon, qui avait à sa disposition plusieurs onces de cette précieuse matière, en avait sans doute fait fondre une certaine quantité. Et, qui sait ? peut-être s'était-il servi de cette composition pour coller la carte de visite sur le panneau supérieur de sa porte ?

Le dîner fut très animé. Le \idame portait non seulement tous ses ordres, mais quelques croix qu'il avait empruntées à des amis.

A sa droite, il avait M""^ Bigorneau. Corsage à peine échancré : Élise aimait mieux réserver des surprises à celui de ses voisins de table qu'elle appellerait à des entrevues plus intimes. Elle portait simplement des palmes académiques en diamant.

A gauche du vidame, Marthe elle-même. Comm.ent se trouvait-elle là ? On va peut-être crier à l'invraisemblance.

Et puis après ? Est-ce que la vie est vraisemblable ? Est-ce que la Princesse de Bagdad est vraisemblable ? Est-il vraisemblable qu'un simple ouvrier tanneur parvienne aux plus hautes dignités ? Et, si j'avais le temps, je vous raconterais des traits de mon existence qui sont à peine croyables...

Marthe s'était liée sur la pelouse de Long-

champ avec les petites Buthenblant ; elle leur avait offert une place dans le fiacre qui la ramenait, et, comme une politesse en vaut une autre, les jeunes filles l'avaient invitée à dîner. X..., prévenu par dépêche, était venu la rejoindre ; ils se trouvaient donc dans la place. Vous voyez comme c'est rudimentaire.

En face du vidame, sa fille aînée, Odette, et sa fille cadette, Odyle, toutes deux très décolletées, comme il sied à deux filles honnêtes et qui n'ont rien à cacher dans le présent, sinon dans le passé. D'ailleurs, ce procédé est de simple probité en vers les célibataires à marier.

IMaubeck, assis entre elles, semblait très gêné ; il s'efforçait de ne pas avoir l'air de regarder ce qui ne le regardait pas, et, en outre, un réflexe de naturelle curiosité le poussait à considérer ses voisines ; la peur de paraître mal élevé gâtait tout son plaisir. Enfin, il aperçut que Marthe, devant lui, était aussi fort galamment dévêtue ; alors il trouva où fixer ses yeux, par-delà le prétexte d'un compotier et sans blesser la bienséance.

Plus loin, X... causait avec Odyle, et la conversation, assez indifférente au-dessus de la table, était plus animée au-dessous : X... faisait, comme on dit, un pied de cour. Près d'Odette, le notaire Bigorneau se multipliait en petits soins; il affirmait à la jeune fille qu'il pourrait être son père, afin de risquer certaines privautés, et, dès qu'elles avaient été acceptées sans récriminations,. il lui affirmait, soudain rajeuni, qu'il pouvait être encore son cousin.

Pour remplissage, il y avait un certain nombre

d'invités qui se bornaient à jeter quelques brindilles d'onomatopées dans le feu de la conversation ; ils mangeaient peu, comprenant que leur rôle effacé ne leur accordait pas le droit de puiser plus d'une cuilîerée dans chaque plat. Ces convives sans importance se connaissaient, se parlaient à mi-voix et se confiaient des soupçons outrageants sur la moralité des invités nouveauvenus et mieux jiartagés.

Enfin, Marthe comprenait qu'elle se trouvait dans le vrai monde.

Au début du dîner, le vidame, s'adressant à Bigorneau, lui dit :

— Mon cher notaire, j'ai eu la délicate attention d'inviter le capitaine Napau, votre ami.

Aussitôt, trois figures se décomposèrent : celle de X..., furieux de retrouver partout son remplaçant; celle de Bigorneau, qui redoutait qu'une indiscrétion ne révélât au capitaine la mort de son oncle, le vieux de la Ware ; enfin, celle d'Élise, encore mal remise de sa dernière alerte. Pour Marthe, passive et résignée, elle acceptait d'avance sans bénéfice d'inventaire tous les événements possibles.

Mais les figures se rassérénèrent quand le vidame ajouta :

— Napau ne viendra qu'assez tard dans la soirée : il est retenu dans une autre maison.

Bigorneau aiguilla aussitôt l'entretien dans une autre voie :

— Monsieur Hicks, que pensez-vous des mines d'or ?

— Mais i 'estime...

— Vous êtes dans le vrai, reprit aussitôt le vidame, et, à l'appui de votre thèse, je citerai un fait curieux dont je fus témoin.

Il entama une histoire de placer qu'il continua durant deux plats. C'était sa coutume : sachant combien il est fatigant de parler tout haut pendant que l'on dîne, et désireux d'éviter toute contrainte à ses hôtes, il avait soin — l'exquis maître de maison ! — de placer ainsi quatre ou cinq longues anecdotes, pendant lesquelles il était permis aux convives de réfléchir, ou de se nourrir, ou de flirter ou de calculer leurs dépenses, ou de ne rien faire. Ou bien, il créait des discussions entre les rares amateurs de ce genre de sport. Les jeunes filles continuèrent à s'égayer avec leurs voisins, et Maubeck ne cessa de regarder Marthe dans le blanc des yeux et dans le blanc de la peau.

Au dessert, les dames restèrent : le vidame voulait épargner aux maris l'ennui de raconter plus tard à leurs femmes les polissonneries que l'on se croit obligé de dire entre hommes. Ah ! cet homme-là savait recevoir.

On plaça au milieu de la table un narghileh muni d'autant de tuyaux qu'il y avait de convives ; on l'alluma, et les liqueurs passèrent de main en main. Lors, le vidame prit la parole :

— Notre ami Maubeck vient d'hériter de quatorze millions, légués par son père, le vieux M. de la ^yare...

— Hugh ! interrompit une voix gutturale. Tout le monde se retourna ; mais pouvait-on

penser que ce bruit émanât du maître-d'hôtel de

couleur foncée qui servait à table ? Des regards soupçonneux et farceurs s'égarèrent sur un vieux parent pauvre, sourd-muet de naissance.

— Notre ami Bigorneau s'emploie à mettre notre hôte en possession de son bien. Je propose de boire au repos du digne M. de la Ware et à la santé de nos amis.

— Hugh ! fit encore la voix.

On regarda le sourd-muet, avec blâme cette fois. Seuls X... et Marthe avaient reconnu l'exclamation nationale du ^lohican : l'Aiguille était là, sous le frac du maître-d'hôtel.

— Toutes ces dames au salon, dit gaiement le vidame, en offrant son bras à Marthe.

On se leva. Mais l'Aiguille retint Bigorneau par la basque de son habit et lui souffla dans l'oreille :

— Visage blême, langue dorée, esprit pervers. Le cleb est sur la piste ; l'homme sur lequel les rayons du couchant ont déteint veut vous dire quelque chose.

— Oii donc, que j'y coure ? murmura le notaire, effaré.

— Ici. Restez.

Pendant qu'ils s'entretiennent, suivons les autres.

Le salon du vidame était spécialement disposé pour le flirt : le prévoyant Buthenblant, soucieux avant tout de conserver un bon renom de gaieté à sa maison, avait divisé la grande pièce en un certain nombre de petits box à l'aide de grands paravents de bambou laqué vert pâle, ornés de mousselines à grandes fleurs.

Chacun de ces box formait donc un petit Piirtoir, meublé d'un divan bas pour deux personnes, de coussins et tabourets, tablettes et veilleuse à l'électricité : aux murs, de gracieuses compositions d'Auriol. Là, les couples pouvaient s'isoler et comploter. D'heure en heure, un esclave frappait contre les paravents, apportait à boire et se retirait discrètement. Auprès de la cheminée, un espace libre était réservé pour ceux qui souhaitaient se réunir.

Les invités, chacun avec sa chacune, avaient pris place entre les paravents ; le vidame avait soin de caser son monde, et, apercevant X... tout seul, il fît signe à Odette de l'aller rejoindre dans la stalle qu'il s'était choisie.

Odette accourut toute en mousseline rose et sourires, et s'assit aux côtés d'X...

— Vous cherchez quelque chose, mademoiselle ? dit-il assez gauchement.

— Oui : vous. Je vous ai trouvé, je suis contente.

— Et... à quoi puis-je vous être bon ?

— Mais à flirter, parbleu !

— Je ne sais pas : j'arrive de ma province.

— Oh ! je ne tarderai pas à vous apprendre. Pour commencer, prenez ma main droite et serrez-la doucement entre vos mains.

— Oui... Et puis ?

— Approchez-vous petit à petit jusqu'à me frôler... Mieux encore : soyons comme en un wagon complet.

— Soit... Et puis ?

— Penchez-vous sur moi tout à fait, et essayez

de découvrir derrière le cristallin de mes veux les pensées complexes qui n'y sont pas.

— Voilà... Et puis ?

— Oh ! que vous êtes emprunté ! Mais posezmoi une foule de questions saugrenues et grossières ; amenez-moi à vous décrire mon âme, puis mon corps ; tâchez de savoir si je suis instruite de choses que je dois ignorer et laissez-moi comprendre le double sens des ingénieuses porcheries que la digestion vous inspirera ; arrivons ensemble à de telles confidences et de tels rapports que nous nous dégoûtions mutuellement et que vous ne nie désiriez même plus pour maîtresse.

— Est-ce nirler?... Vous exigez...

— Si, si. J'en ai vu bien d'autres. Si vous vous dérobez, je croirai que vous me dédaignez. Mais n'oubliez pas que quelqu'un agit de même, à la même heure, avec votre femme.

— Vous êtes charmante, reprit X..., enthousiasmé ; vous êtes un miracle de grâce ingénue.

— Allez-y. Il n'y a pas de danger : je ne mords pas. Parlons du baiser et de l'union des âmes,, tandis que nos mains voisinent. C'est l'heure délicieuse où l'on retourne aux états préhistoriques. Voyez : je vous tends mon cœur, mon âme, me? lèvres, mon corps, enfin tout, sauf ce qui serait le complément obligé du bon de moi-même ; mais c'est si peu de chose, en vérité, que je le réserve à mon futur mari. »

Ainsi, les hôtes du vidame passaient agréablement le temps ; les invités sans importance, ceux qui n'avaient pas le droit au flirt, pratiquaient

des trous imperceptibles dans les paravents afin de suivre les évolutions des couples voisins, et, à ce jeu, chacun trouvait son compte.

Cependant, Maubeck s'était assis près de Marthe, et, avec l'aisance d'un habitué, il l'avait attirée contre sa mâle poitrine.

— Chère madame, dit-il, ne pensez-vous pas qu'il serait bon d'éviter les préliminaires et d'entrer en matière sans délai ?

Marthe, toujours étonnée et faible, acquiesça.

— Donc, appelez-moi Jean-Louis tout court. Je ne reviendrai pas sur ce que mes yeux vous ont dit durant tout le repas...

— Ils parlaient éloquemment î

— N'est-ce pas ? Vous avez donc compris leur langage ?...

— Oui ; mais... dites-moi... pas ici ?

\ cet aveu naïf, Maubeck ne se sentit pas de joie. Soudain, il songea : « Diable ! je n'ai pas de garçonnière élégante ; ma chambre est orde et puante ; je ne saurais mener celte femm^e du monde dans un hôtel garni ; il me faut à toute force un intérieur capitonné... Oh ! que je suis sot I Pourquoi chercher si loin ? A cette heure, la domesticité dîne, les maîtres de la maison et les invités sont retenus ici. J'ai l'hôtel des Buthenblant à ma disposition et n'hésite que sur le choix des chambres.

Il dit à Marthe :

— Chère madame, vous plairait-il de visiter avec moi l'étage supérieur ? Filons sans attirer l'attention.

Ils quittèrent le salon ; Maubeck conduisit

Marthe à travers les couloirs jusqu'à la chambre du vidame, et alors...

Alors, ô portraits de famille, ancêtres figés dans les cadres, nobles aïeux engoncés dans la fraise, vous vîtes ceux qui la cueillaient à votre barbe, et vous ne descendîtes pas î Maubeck profana la couche du vidame.

Marthe, résignée, n'eut pas un mouvement de révolte ; uniquement préoccupée de guetter les bruits du dehors et les pas des intrus qui pouvaient survenir à l'improviste, elle se soumettait, indifférente, à cette nouvelle fantaisie de la destinée. Aussi bien, puisqu'elle avait fait le bonheur de tant de contemporains, pourquoi se fût-elle refusée à Maubeck, sinon par caprice ?

Au moment où ils se ressaisissaient l'un et l'autre et se préparaient à redescendre au salon, un bruit formidable retentit à l'étage au-dessous.

— Cocher, vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.

Le cocher n'y manqua point. Maubeck descendit le premier du fiacre, fit descendre l'Aiguille et, comme un domestique stylé, tint la portière ouverte.

Bientôt l'Aiguille remonta, et Maubeck dit encore au cocher :

— Vous vous arrêterez à la prochaine pissotière.

Le cocher pensa ce qu'il voulut, mais il garda ses réflexions pour lui. Chacun ses besoins. On le prenait à l'heure. Plus on l'arrêterait, moins on le fatiguerait.

— Mon cher Mohican, dit Maubeck à l'Aiguille, nous ne nous arrêterons jamais assez.

— Pourtant, dit l'Aiguille, une fois suffit.

— Laissez-moi vous soigner, dit Maubeck. Je vous ai promis et je me suis promis que vous

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sortiriez sain et sauf de ce duel, et j'en réponds si vous m'obéissez à la lettre. D'abord, urinez, urinez. Un coup d'épée dans une vessie pleine peut être mortel, et ce n'est rien quand on a pris ses précautions. Allons, descendez une dernière fois : je serai tranquille.

— J'aurais préféré étrangler le notaire, dit le Mohican.

— Et le manger après, sauvage incorrigible ! dit Maubeck. Il était temps de vous l'arracher.

— Pourquoi ne voulait-il pas me rendre mes millions ?

— Comme ça, tout de suite, en pièces de dix sous ? Tu t'imagines qu'un notaire va en soirée avec quatorze millions dans sa poche et que, sur un signe du premier Peau-Rouge venu, il doit les lui compter.

— Les aura-t-il là-bas ?

— Là-bas, il aura une épée pointue, phéniquée et passée au feu, et il essaiera de te crever le ventre. Et c'est très gentil de sa part. Il avait le droit de te faire arrêter, mener au poste et condamner, pour coups et blessures, à six mois de prison. Il aime mieux se battre. Ce goût m'étonne chez un notaire. Il doit être rudement fort à Tépée. Je te conseille de bien te tenir. As-tu pris une leçon hier ?

— L'escrime m'ennuie, dit le Mohican bref.

— Tous les mêmes, ces duellistes ! dit Maubeck. Ceux qui manient une épée comme un parasol sont les plus enragés. Celui-ci saute à la gorge du notaire ; j'accours, je lui épargne un assassinat, je lui arrange un duel et lui donne

l'adresse d'un maître d'armes pour qu'il figure décemment sur le terrain ; il ne bouge pas, il s'en moque, il attend les bras croisés, et moi, simple témoin, je me tourmente à sa place, je prends deux leçons par jour au lieu d'une, et je relis mon code d'homme d'honneur, et je m'entraîne, et je suis prêt, tandis que tu ne songes même pas à écrire ton testament. Il faut que je prépare ce petit papier où tu n'oublies point tes amis et que je te prie de le signer et de le dater. Cocher ! artez-nous devant un café.

Maubeck, le journaliste, raisonnait sensément. La succession de la Ware attirait par trop d'amateurs. L'heure était venue d'en supprimer quelques-uns. Après la querelle, il avait dit au notaire suffoqué : « L'occasion est bonne : ce Mohican ne sait tirer que l'arbalète. Vous êtes un sournois pilier de salle d'armes : délivrez-nous du Mohican. » Et il disait au Mohican : « Vous en avez une veine ! Le notaire embrouillait si habilement vos affaires qu'il vous fallait plaider. Le procès durait dix années. Puisqu'il commet la sottise de se battre, d'un seul coup infaillible que je vous montrerai, renvoyez ce notaire à ses aïeux. »

« Et si, comme je l'espère, pensait Maubeck, le notaire véreux et le Mohican légitime s'embrochent l'un l'autre, le soir même je me présente à l'étude avec ce papier en règle, je donne cent sous au clerc et je rafle l'héritage. C'est propre, et d'une suffisante logique. »

Ils arrivèrent les premiers au rendez-vous, suivis d'un second fiacre où se trouvaient le médecin et l'autre témoin. Le médecin portait sa boîte ; le témoin, une paire d'épées. L'endroit choisi était une vieille salle de bal de la banlieue, oii seuls les duellistes s'obstinaient à danser encore et que le propriétaire mettait gracieusement à la disposition de ces messieurs, au prix de cinquante francs la séance.

Maubeck prenait déjà l'air narquois d'un homme correct qu'on va faire poser, quand Bigorneau et ses témoins parurent. Dès qu'il les vit, Maubeck éleva son chapeau vers le ciel, puis l'abaissa lentement, ainsi qu'un haltère, et le Mohican crut qu'il allait le poser sur le sol et le ramasser ensuite avec ses dents.

Tous ces messieurs l'imitèrent, solennels, excepté le dédaigneux Mohican.

— Salue donc, lui souffla Maubeck : le duel, c'est l'art de saluer.

— Je veux lui sucer le sang, dit l'Aiguille.

— Tâche d'être convenable, dit le journaliste, et ne me trouble pas dans mes délicates fonctions de directeur de combat.

De la pointe du pied, il mesura la distance sur le plancher, .et, comme ça ne marquait pas, il recommençait gravement. Il jeta deux fois une pièce en l'air. Elle retomba sur pile ou sur face, comme il lui plut. Personne ne vérifia, et Maubeck dit, imperturbable :

— A nous les épées, à vous la place, messieurs. Les médecins ouvrirent leurs boîtes, allumèrent une lampe et, à la manière des aiguiseurs

de couteaux, promenèrent les épées au-dessus de la flamme. Très intéressé, l'Aiguille suivait de si près ces préparatifs de guerre qu'à chaque instant Maubeck devait l'écarter.

Bigorneau marchait de long en large, les mains derrière le dos, et feignait de regarder, pendus au mur, des cadres que les crottes de mouches enveloppaient comme d'une légère dentelle à petits pois.

— Déshabille-toi dans un coin, dit Maubeck à l'Aiguille.

Et il surveilla lui-même la toilette de Bigorneau. Le notaire, qui portait d'habitude un lorgnon, avait acheté, pour la circonstance, sur l'avis du plus compétent de ses témoins, des lunettes bleues à travers lesquelles il voyait noir. Elles étaient énormes comme celles des casseurs de cailloux. Selon le témoin expérimenté, elles devaient protéger les yeux et effrayer l'ennemi.

Comme, dans leur altercation suivie de voies de fait, l'Aiguille lui avait griffé, mordu peutêtre le visage. Bigorneau s'était collé au front, aux pommettes et au nez, des carrés de taffetas gommé. Ils complétaient son aspect terrible, et un observateur étranger, même attentif, aurait malaisément deviné lequel, du notaire ou de l'Aiguille, pouvait se dire le véritable Mohican.

Cependant, Maubeck tâtait Bigorneau et frappait sur sa poitrine pour voir si elle ne sonnait pas la cuirasse traîtresse.

— Otez vos bretelles, lui dit-il.

— Mais mon pantalon va tomber, dit le notaire.

lU JULES RENARD

— L'usage de la main gauche n'est pas interdit pour retenir son pantalon, répliqua Maubeck.

Comme il palpait plus bas, il fronça les sourcils :

— Qu'est-ce que je sens là ? Un bandage ? Un bandage pare un coup d'épée : enlevez, dit-il sèchement.

— Jamais, dit Bigorneau. Tout croulerait, J'aurais l'air de me battre ventre à terre.

On délibéra longuement. Les médecins, consultés, se consultèrent, et un témoin spirituel dit à Maubeck :

— Personne n'empêche votre ami de mettre une ceinture de chasteté.

Ce n'eût pas été du luxe, car l'Aiguille attendait la fin de cette discussion dans son coin, tout nu.

Maubeck lui avait dit : <( Déshabille-toi. » 11 venait d'obéir.

Avec une égale docilité, il remit sa culotte

— Du calme, lui dit Maubeck. Garde-toi d'attaquer et de te fendre. Pare et riposte. Si tu bêtifies, si tu te précipites comme un fou, si tu me déshonores, je ne te revois de ma vie.

Puis il rapprocha les deux adversaires. Il offrit à chacun une épée, saisit les pointes, non sans péril, car celle du Mohican faillit l'éborgner, et, les joignant sur sa propre poitrine :

— Allez, messieurs, dit-il, et faites en gens d'honneur.

Aucun n'alla.

Le Mohican se retint parce que c'était la consigne formelle, et le notaire, par tempérament.

A la première reprise, les cpées ne se touchèrent pas. Le Mohican, debout sur ses jambes, tenait son épée comme on tient une règle pour s'assurer qu'elle est droite, et le notaire, baissé, qui semblait perdre son derrière, tournait mécaniquement la sienne comme pour percer un tonneau de vin ou remuer une vague salade.

— Halte ! dit le témoin chargé de compter les deux minutes de reprise.

Maubeck emmena l'Aiguille d'un côté et, les dents serrées, lui cria, d'une voix de gorge :

— Bravo ! tu tiens ton homme. Il n'en peut déjà plus.

En effet, de l'autre côté, le notaire se livrait comme un poulain à ses témoins, qui lui couvraient les épaules, l'asseyaient et lui faisaient avaler un verre de rhum.

A la deuxième reprise, il y eut un léger choc d'épées. Le Mohican ne s'en émut pas et resta immobile.

Quant au notaire, après avoir d'abord tâtonné comme un aveugle de son bâton, il semblait vouloir tricoter maintenant, et on entendait parfois le son des crochets.

— Halte î dit l'homme à la montre.

— Parfait, dit IMaubeck au Mohican. Tu le tiens toujours, et je donnerais cher pour être à ta place. Marche pourtant un petit peu.

A la troisième reprise, il parut évident que, seule, la chute du plafond pouvait occasionner mort d'homme. Car, si le Mohican marchait à petits pas, comme c'était prescrit, le notaire reculait d'autant, et la zone de sécurité ne dimi-

nuait point. De nouveau, on se reposa. Les témoins du notaire lui épongèrent le front, et il suça une pastille et quelques grains de raisin. Et Maubeck répétait à l'Aiguille:

— Ça va de mieux en mieux. Patience : il ne reculera pas jusqu'à demain.

Mais, à la quatrième reprise, Bigorneau prouva qu'il était capable de faire à reculons le tour du monde. Il ne tremblait plus. Au début, il redou tait une catastrophe. A présent, il reculait presque rassuré et préoccupé seulement de retarder la légendaire piqûre. Déjà les témoins commençaient de sourire et d'échanger leurs impressions.

— Ça se passera bien, disait l'un. Nous terminerons au premier sang.

— Oui, disait Maubeck, quoique mon client m'inquiète : il bout.

— M. Bigorneau nous a juré d'être sage, dit un autre. Pourvu qu'il ne s'énerve pas î C'est une bonne idée que nous avons eue d'interdire les corps-à-corps.

Et les médecins se disaient, d'un ton poli :

— Serrez votre trousse, mon cher confrère : la mienne suffira.

Ils sifflotaient, chantonnaient et se proposaient une partie de savate pour tuer au moins le temps.

A la cinquième reprise, tous eurent une grosse peur. La lutte s'avivait. Le poignet du Mohican semblait sérieusement menacé. Témoins et médecins se penchèrent, au risque de se faire crever les yeux. Ils visaient pour Bigorneau. Du doigt, ils lui auraient indiqué la bonne place, celle qu'une égratignure intéresserait entre toutes.

Acharné. Bigorneau lardait, lardait, dessus, dessous, à côté, dans le vide, et le flegmatique Mohican, la main gauche levée, son inutile lame horizontale, ne s'y opposait pas. Maubeck cria : « Halte ! )> trois fois, vainement, pressa le poignet, pinça la peau. Il n'y avait rien. L'assistance poussa un soupir de satisfaction désolée.

A la sixième reprise, quelqu'un parla de commander de la bière pour tous et un bouquet pour le glorieux vainqueur, qu'on ne pouvait manquer de connaître prochainement.

Mais à la septième reprise, le Mohican parla.

— Assez ! dit-il. Vous n'êtes que des chiens ! Il bondit vers Bigorneau, le débarrassa de son

épée, et, brandissant les deux, une dans chaque main, il se mit à courir par la salle de bal, avec des hurlements farouches, cavalier seul, sur un cheval imaginaire.

— La bête s'échappe du Parisien, cria Maubcck ; elle va nous massacrer. Sauve qui peut.

Mais tous étaient déjà dehors.

Maubeck eut la présence d'esprit d'enfermer à clef le Mohican dans la salle de bal, où, prisonnier forcené, il put rugir à son aise et transpercer de coups d'épée furieux la redingote de Bigorneau.

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