Y II
ou LE CAPITAINE REMET SUCCESSIVEMENT SA RE- DINGOTE ET UNE PERSONNE QU'iL A CONNUE AUTREFOIS.
Resté seul, Léon prêta une oreille distraite aux bruits d'à côté ; il n'eut même pas la tentation de placer son œil au trou de la serrure. A. quoi bon ? Tout vient à point...
Il ne profita pas de ce répit pour descendre dans son laboratoire intime et s'analyser. Le capitaine, on l'a dit, était de ces hommes forts, mais peu compliqués, qui vivent les minutes comme elles viennent. Seulement, il avait le souci d'être à la hauteur des circonstances, et il repassait en lui-même les images licencieuses dont, à l'ordinaire, l'évocation était d'un effet sûr.
En même temps, il défaisait ceux de ses vêtements qui demandaient le plus de travail à enlever. Certes, il eût été malséant à lui d'ôter tous ses linges ; m^ais certains gestes de gens qui se
dévêtissent sont assez gauches et vulgaires, et le capitaine ne voulait pas les exécuter en public. C'est ainsi qu'il défit ses bottines sans les ôter et déboutonna son gilet de flanelle sous sa chemise, afin de le quitter en même temps que celle-ci, le moment venu.
Il était prêt : en deux mouvements, il pouvait se transformer de même qu'au théâtre les mendiants se muent en fées. Un timbre sonna. Le capitaine pensa :
— Tiens ! elle a gardé la femme de chambre... Tant mieux, car j'ai faim. Voici le bon gîte et, tout à l'heure, le reste; un bon souper sera de rigueur ensuite.
On frappa ; il dit, sans se retourner :
— Entrez !
— Mon cousin Bigorneau, excusez-moi de venir vous déranger. J'arrive de Limoges et je vous demande l'hospitalité pour une nuit.
Le capitaine bondit vers l'arrivante, une vieille dame à repentirs blancs. Vous croyez peut-être qu'il perdit son sang-froid ? Nullement ! En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire (et pourtant j'écris assez vite), il envisagea la situation :
— Bon ! une parente de province débarque chez Bigorneau sans être attendue... d'ici à deux secondes, Élise va entrer dans la chambre... l'adultère sera aussitôt constaté par cette cousine... elle préviendra Bigorneau, qui fera une musique impossible... en tout cas, la réputation de la chère aimée est compromise... Du toupet, comme disait Danton.
ou LE CAPITAINE REMET SA REDINGOTE... 51
Aussi, d'une voix où la politesse cachait mai l'irritation, il s'écria :
— Bigorneau ? Vous vous trompez, madame : ce n'est pas ici, c'est au-dessus ! Sonnez fort.
Et mentalement, il ajouta :
— Au-dessus, c'est un appartement à louer ! Tu resteras bien dix minutes, et cela me donnera le temps de déguerpir.
La vieille dame sortit, en s'excusant. Elle avait à peine disparu que le capitaine repassa en hâte son gilet et sa redingote, ramassa sa cravate, boutonna divers hiatus naguère savamment préparés et coiffa son chapeau. Au moment de sortir, il se demanda s'il importait de prévenir M™^ Bigorneau ; il conclut :
— Ça prendrait trop de temps. La vieille va redescendre chez le concierge, qui la conduira ici. Ces dames s'arrangeront.
Il se contenta de placer bien en vue une carte de visite sur laquelle il avait écrit au crayon :
« Chère madame,
(( Je descends chercher de la bière. Ne vous impatientez pas.
Puis il se glissa dans l'antichambre et, de là, dans l'escalier. Au palier supérieur, la vieille cousine ne se lassait pas d'éveiller à coups de sonnette les échos de l'appartement à louer.
Le capitaine descendit, demanda « la-porte-s'ilvous-plaît » et sortit d'un pas gaillard.
Le ciel affichait toujours le même nombre
d'étoiles. Pas une de moins. Mais le Moulin n'était plus Rouge à cette heure tardive, et les rues s'allongeaient dénuées de passants.
Le capitaine avait faim. Il consulta son gousset : y tenaient congrès quatre effigies de Napoléon III, chacune de la valeur de 1 franc. Il calcula : « 2 francs de chambre, 1 franc de viande, et 0,30 de vin. Cela me permettra d'attendre le jour ; j'irai demain réclamer mes biens avenue Montaigne. »
A grands pas, il se dirigea vers la rue Montmartre, où il savait trouver une charcuterie de nuit. Sur son passage, les cafés fermaient ; la guillotine articulée des devantures s'abaissait lentement ; les gaziers avec leurs perches prenaient au vol les papillons de clarté des réverbères ; au seuil des brasseries, des messieurs et dames tout en fourrures choisissaient des points de direction vers Cythère. Le capitaine soupira, car il était resté sur son appétit d'amour, et il regrettait d'être dépareillé. Il traversa les boulevards, et c'est vainement que des fantômes lui proposèrent d'acheter le Soir.
Rue Montmartre, une charcuterie, très éclairée, versait des torrents de lumière sur ses obscurs contemplateurs. Au centre, dominant comme en une apothéose l'harmonie des galantines et des têtes roulées, des veaux piqués et des foies-gras, une dame en tablier blanc et en fausses manches de toile candide, coupait des tranches minces et larges à même les terrines, puis elle les insérait dans la fente d'un morceau de pain, les bénissait d'un signe de croix de mioutarde, y joignait deux
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cornichons, un peu de gelée, un sourire, et tendait le tout à l'acheteur.
Auprès d'elle, des sous-chéroubim affûtaient des couteaux, détachaient des boudins, séparaient des côtelettes et taillaient dans la plaie incurvée des jambons roses. Et la procession des noctambules affamés défilait sans cesse devant le comptoir féerique. Du doigt, ils désignaient leur emplette, ou bien fouillaient avec une fourche dans les compartiments d'un échaudoir, en retiraient une saucisse plate. Et le couvercle de la boîte, en se rabattant, soufflait une exquise haleine de bonnes choses pas chères en train de mijoter.
C'étaient des gens de toutes castes, des brahmanes en riches pelleteries, des yoghis journalistes sortant de leurs antres, des pârsis du highlife en habit, accompagnés de leurs petites amies, très égayées de souper avec les mangeailles des pauvres ; puis les parias, les va-nu-pieds et les traîne-savates qui venaient varier un peu la monotonie d'avoir toujours faim. Et, auprès, des hétaïres horribles, de celles qui font illusion aux seuls poivrots et leur vendent à bas prix des faveurs défraîchies ; en cheveux et vêtues de peignoirs sombres, elles discutaient à haute voix les mérites des charcuteries, avec des allusions d'une traditionnelle grivoiserie.
Dans l'angle le plus reculé de la salle, sous les pendentifs des quartiers de lard, un vieux bonhomme, accroupi, chantait doucement un refrain empreint d'un maniérisme dix-huitième siècle :
L'Amour s'en vient en sa nacelle, Accueillez-le, ma toute belle,
Chloris, il vous attend...
Mais la brise est par trop volage, L'Amour a repris son voyage :
Chloris, il n'est plus temps.
Le capitaine entra et jetant, d'un geste noble, l'effigie de l'homme de Sedan :
— Vingt sous d'assortiment ! demanda-t-il. Une des mégères le dévisagea, puis s'écria :
— Bah ! Léon ! !
A l'appel de son prénom, le capitaine eut un mouvement involontaire ; la femme en cheveux s'excusa :
— Vous offensez pas si je vous appelle Léon : c'est que vous ressemblez en mieux à une personne...
— ... Que vous avez beaucoup aimée, peutêtre ? répondit-il en riant.
— Ah ! fichtre non ! pas des masses ! Mais ça, ça me regarde, pas vrai?
— Elle a bu, pensa le capitaine, elle a peine à se tenir debout.
— Alors, reprit la femme, c'est pour ça que j'ai dit : « Tiens, Léon ! » Ça m'a remué des souvenirs... Non, ne prenez pas de terrine de lièvre ; ils la font avec du bœuf avarié. Prenez plutôt une petite queue de porc : ça ne trompe pas... Oui, Léon, le seul homme qui m'ait laissée indifférente... enfin, mon mari.
— Vous avez été mariée ? fit le capitaine d'un air dégagé quoique empressé.
— Un peu, mon neveu. J'ose le dire, je n'ai
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pas toujours été ce que J€ suis ! j'ai occupé un rang dans la société... A ta place, je demanderais moins de gelée et un peu plus de cornichons, mon gros chien... J'ai été une femme honnête. Seulement, tu comprends, je suis seule sur le globe, j'ai plus d'appui ; m.on amant a été fait la semaine dernière, et me voilà sans un bras pour me défendre. Ce qu'il me faudrait ce serait un homme comme toi, ni beau ni laid, mais fidèle et sûr, et pas trop exigeant sous le rapport de l'argent.
— Alors, dit Léon, soudain intéressé, vous fûtes mariée ?
— Je viens de te l'annoncer... Avec un type à son aise... Passe-moi un de tes cornichons... merci... Avec un soldat et un gradé, encore...
— Ah ! Et il est mort ?...
— Oui... non... sais pas... pas curieuse... je l'ai lâché.
— Vous avez quitté le domicile conjugal ?
— Oui, j'ai quitté le... chose... Encore un cornichon s'il t'en reste... j'ai filé en compagnie d'un ami de mon mari, un civil, il y a dix ans. J'avais assez des militaires.
— Vous avez déjà connu des militaires?...
— Oui, tous les officiers du régiment de moQ mari... C'était une enquête personnelle que j'avais commencée ; j'avais tenu à la mener jusqu'au bout.
J'ai voyagé avec mon civil, et, à Alexandrie, il m'a plantée là, pour s'enfuir avec une connaissance de wagon... Voilà... on se prend les uns aux autres et on se quitte les uns pour les
autres... C'est ça la vie... Redemande donc du veau piqué. Non, c'est moi qui te l'offre, tu me plais. Fais donc pas de fierté.
— Pourtant, dit le capitaine dont la curiosité n'était pas moins piquée que le veau qu'il mangeait, votre mari n'a pas couru à vos trousses?
— Ouiçhe ! Il n'était pas assez dégourdi : un capitaine d'habillement...
— Oh ! reprit-il, soudain éclairé, un officier du 270% hein ?
— Bah !... Tu l'as connu ? Léon Napau... Tu lui ressembles en mieux.
Elle continuait à parler ; mais Léon ne l'écoutait plus. Il la reconnaissait à cette heure : c'était Célia ! Mais combien enlaidie depuis dix ans ! devenue grasse, informe, la figure couperosée, les yeux rouges, la voix rauque. Elle lui plut ainsi : il lui trouva désormais l'attrait des choses détraquées. Lui qui voulait tout à l'heure connaître des filles, il était servi à souhait ; en outre, il pouvait s'offrir cette spéciale vengeance : devenir incognito l'amant de cœur de cette femme qui jadis l'avait tant détesté et trompé.
Il lui dit donc :
— J'ai été l'ami de Léon Napau î
— Un ami de Napau, avec qui je n'ai pas encore couché I Tu serais le seul î II faut réparer cet oubli.
Et elle l'entraîna au dehors.
Si nous revenions à X..., ce « gros mouton », comme l'appelle Marthe ? Il me semble qu'il fait un peu tapisserie. Ayant ouvert le bal, il mérite la corvée de le mener jusqu'au bout et n'a droit qu'aux sorties indispensables et pressantes. C'est le héros de notre roman. N'y pensons jamais, soit ; mais parlons-en toujours un peu. Qu'il tienne de la place ; qu'au premier signe il réponde : « Présent ! » et, chaque fois qu'il voudra se sauver, donnons un vif croc dans Jes jambes croisées de son X...
Je le retrouve encore abattu par cet exercice qui est l'unique manière de répondre à l'indiscrète question du Mercure de France :
« Toute politique mise de côté, êtes- vous partisan de relations intellectuelles et sociales plus suivies entre la France et l'Allemagne et quels seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour y parvenir ? »
Collé de la sorte au pied du mur frontière, un
honnête homme ne discute pas. Il attire sur son cœur sa noble et docile épouse. Il l'étreint de ses bras patriotiques, et tous deux, lèvres serrées, tâchent de faire un enfant, c'est-à-dire un soldat de plus.
Ainsi les petites revues savent, quand il le faut, rendre service aux grands pays.
— Tu m'aimes donc toujours ? demanda Marthe, avec cet étirement des bras et des jambes particulier aux poulpes mal écrasés.
— Tu me laissas boire à ma soif au ruisseau du plaisir, dit X..., et il me plaît d'en écouter le murmure qui s'éloigne.
— Tiens ! c'est mignon, ça, fit Marthe. On dirait de l'indien.
— Tu réveilles en moi de doux souvenirs.
— Aurais-tu vu des Indiens ? demanda Marthe, palpitante.
— Je commence, se contenta de répondre X... Après neuf ans de séjour, Xew-York me devint inhabitable. On n'y parlait que de Paul Bourget. On ne pouvait plus faire une course sans craindre de passer sous son objectif. Comme celui de Damoclès, le scalpel du psychologue menaçait la ville. Je résolus de fuir ce littérateur plus répandu qu'un lac, d'aller voir des hommes qui scalpent pour de bon : je partis à la recherche du dernier des Mohicans.
— Il est mort en 1757, fît Marthe.
— Tu ne parles que du dernier, reprit X... Moi, je parle du dernier irrévocableinent , comme sur les affiches. Qu'on se le dise. N'exige point, ma chère petite Marthe retrouvée, que je te ra-
conte les détails d'un voyage long et monotone comme un volume de Pierre Loti, et qu'il te suffise de savoir que j'arrivai enfin au bord d'une rivière où j'aperçus...
Voici déjà que je t'intéresse : tu frissonnes, et, si tu étais mère, tu jetterais un regard d'anxiété au berceau de ton enfant, pour t'assurer qu'il y dort près de toi, tranquille... J'aperçus, dis-je, sur l'autre bord de la rivière, un être partiellement vêtu. Debout, immobile, il semblait faire sécher au soleil la teinture d'iode qui n'était que la couleur naturelle de sa peau.
(( — Qui va là ? demandai-je étourdiment, comme le locataire d'un septième étage qu'on dérange.
» — Ça ne te regarde pas ! » telle fut la réponse que je devinai, car l'Indien se dispensa de dire un mot ou de faire un geste, et il me parut d'un calme d'où je n'espérai le tirer que s'il y consentait, et non par ma propre force ni par celle de deux bœufs attelés au même joug. D'ailleurs je réfléchis que j'avais mal posé la question et que c'était moi qui « allais là », tandis que lui restait sur place. Il avait donc le droit d'interroger. Comme il n'en usait pas, je résolus de lui faire des avances pacifiques, et je levai un doigt vers le ciel.
— Qu'est-ce que ça voulait dire ? demanda Marthe.
— Ça voulait dire : Je suis seul. Ne crains point que j'aie derrière moi une armée nombreuse comme les feuilles de la forêt, car, si j'avais cette armée, j'ouvrirais et je fermerais
m JULES RENARD
mes dix doigts le plus rapidement possible, sans m 'arrêter.
— Et que dit l'Indien ?... demanda Marthe.
— Je crois qu'au fond ça lui était égal. Aucun de ses muscles ne broncha... ou alors, ils bronchèrent tous avec un tel ensemble qu'on ne pouvait distinguer le jeu de l'un du jeu des autres. Je crus devoir changer adroitement le sujet de la conversation : je tirai de ma poche une pièce de cent sous, « l'honneur moderne », dit Marcadet, et je la fis briller au soleil comme une petite lune maligne. Aussitôt, l'Indien sauta dans un canot, le détacha de la rive, vint à moi et me tendit galamment la main pour m'y faire entrer. Je m'installai et lui dis, en langue universelle :
» — Comment t'appelles-tu, fils de la Nature ?
» — L'Aiguille ; c'est, dit-il, le nom de guerre que me donne ma tribu à cause de mon adresse à l'arc. Mais un nom en vaut un autre : dis le tien .
» — X..., répondis-je ; c'est le nom que je mérite par la perfection avec laquelle j'imite le sifflement des reptiles.
» — Que me veux-tu ? La terre du visage pâle manque-t-elle de gibier au point qu'il braconne sur la terre des autres ?
» — En effet, dis-je, le gibier de mon pays devi-ent rare. Tu parcourrais nos plaines sans y trouver une trace de buffle ou d'éléphant, et les couvées de perdrix ont mal réussi cette année. Mais l'odeur du gibier n'est pas ce qui m'attire.
» — Ton wigwam manque-t-il de femmes ? dit l'Aiguille. As-tu faim de la chair des nôtres?
» — Non, i 'Aiguille, je peux attendre : j'ai pris mes précautions avant de partir.
y> — Que désires-tu donc ? Parle avec celle des deux pointes de ta langue fourchue qui dit la vérité.
» — Je désire l'adresse du dernier des Mohicans.
» — Le daim est léger mais faible ; le cerf est agile mais fort.
» — Je ne dis pas le contraire, l'Aiguille.
» — C'est moi le cerf, et toi, le daim.
» — D'accord, mon cher l'Aiguille, et je prie humblement le cerf de donner au daim l'adresse du dernier des Mohicans.
» — As-tu des yeux pour ne pas voir ? dit r Aiguille ; les araignées ont-elles tissé leur toile sur tes prunelles ? Le dernier des Mohicans, c'est moi !
)) — On dit ça, répliquai-je, ironique.
)) — As-tu mal aux cheveux ? Faut-il que je t'en débarrasse ? s'écria l'Aiguille, irrité.
)) — Il me semblait avoir lu le récit de sa mort.
» — Les visages de farine lisent des livres, répliqua l'Aiguille. Les mensonges du cœur ne leur suffisent plus : ils apprennent les mensonges écrits par les étrangers. Mais le Peau-Rouge lit la terre, le ciel et l'eau.
)) — Tu oublies le feu, grande Aiguille.
» — La veille d'une bataille, continua l'Aiguille sans relever l'impertinence, un chef brave craint-il de faire des politesses à sa femme, et, le chef mort, sa femme peut-elle garder indéfini-
ment pour elle le fruit confié ? Non : le fruit crève Técorce. Et le fruit, c'est moi. J'ai dit.
7) — Bien dit. Puisque c'est toi le dernier des Mohicans, je te conjure de me mener dans ton village et de me présenter à ta famille. Je paierai ce qu'il faudra.
» — Les visages poudrés ont des traîtres, dit TAiguille.
» — Pardon, ils n'en avaient qu'un : Dreyfus, et justice est faite, répondis-je avec une fierté mêlée de honte. D'ailleurs, tu peux me fouiller. »
L'Aiguille ne le fit pas répéter.
Il me prit mon tabac à manger, mon canif, ma montre et un certain objet dont, tu le sais, Marthe, je ne me sépare jamais et qui jouera dans cette histoire, sinon le principal rôle, du moins le premier des secondaires.
— Quel objet ? dit Marthe. Je me perds en conjectures.
— Patience, répliqua X..., heureux de l'effet produit. Mon unique souci est de piquer ta curiosité. Suspens-toi à mes lèvres par les tiennes et, de peur de me décrocher la mâchoire, appuie sur mes genoux le plus possible du poids de ton corps.
— Ote ton porte-monnaie, dit Marthe. Tu en étais oîj l'Aiguille...
— Enveloppe mes dépouilles dans un mouchoir et les dépose au fond du canot. Puis il saisit les avirons et me dit : « Suis-moi. »
La recommandation était superflue, car, si une chose en suit une autre, c'est l'arrière d'un canot dès que l'avant s'ébranle.
(( — De la prudence, fîs-je, hein ? l'Aiguille !
)) — Es-lu donc, dit-il une pierre qui va au fond de l'eau ?
» — Je ne sais nager que dans la joie, l'Aiguille, et, si ta coque chavire, je ne resterai pas une minute de plus à la surface.
)) — Les caïmans t'empêcheront de couler, grand X.,., à moins que tu ne sois un oiseau pour déployer tes ailes. »
Cette phrase ambiguë me choqua, et j'allais me croire traité de voleur, lorsque nous entendîmes le mugissement d'une cataracte.
— Vous étiez perdus ! s'écria Marthe, les doigts joints.
— Comment, ma pauvre femme, peux-tu dire une pareille bêtise, puisque me voilà ? répliqua X..., dont les mains avaient disparu. Je poussai, d'ailleurs, le même cri que toi.
Mais l'Aiguille me dit avec mépris :
(( — Mon frère a-t-il l'habitude de se désaltérer aux gourdes pleines de feu ? )>
— Je ne comprends plus, dit Marthe.
— Cela signifiait : « Mon frère boit-il trop d'eau-de-vie ? S'enivre-t-il de liqueurs fortes ? Et veut-il que d'un coup de tomahawk, je fasserentrer dans sa tête ses esprits qui déménagent au moindre danger ? »
A ces mots, l'Aiguille rama vers la rive. Il me débarqua, se débarqua lui-même, prit le canot, le chargea sans façon sur mes épaules, et, tandis qu'il écartait les hautes herbes, je portais le frêle esquif, et, d'un pas rassuré, nous côtoyâmes la rivière. Ainsi nous pûmes éviter la cataracte,
et nous aurions, avec une égale aisance, remonté n'importe quel courant.
Comme je le complimentais de celte manière d'écluser, l'Aiguille me dit :
(( — Figure-de-Craie, il est plus facile de voir courir un chat sauvage que de le prendre.
» — Je m'en doutais, l'Aiguille, bien que le rapport m'échappe.
» — Oiseau babillard, ce qu'on ne peut faire par la force, il faut le faire par la ruse.
» — Évidemment, dis- je, mais à quoi cela nous avance-t-il ? »
En effet, nous n'avancions plus. Les herbes devenaient inextricables. Elles se multipliaient en grandissant. Déjà, elles nous dépassaient de la tête, et l'Aiguille même, justifiât-il son nom à la lettre, n'y pénétrait pas.
» — As-tu une allumette ? » me demanda l'Indien.
— Bon, fit Marthe, boudeuse, quelqu'un sonne !
— Qu'il entre, dit X... Je finirai mon histoire une autre fois. Souviens-toi, chère Zibeline, que je m'arrête juste au moment où l'Aiguille et moi nous allions, sans pitié, pour nous frayer un chemin, mettre le feu à une forêt tout entière.
L nOTEL DE SENEGAMBIE
On sonna une seconde fois.
— La bonne est couchée. Je vais ouvrir, dit Marthe.
Elle alluma un bougeoir.
— Accompagne-moi, dit-elle à X... J'ai peur d'y aller seule.
La porte ouverte, ils distinguèrent avec peine, sur le palier sombre, un individu d'assez mauvaise mine, coiffé d'un melon à bords plats.
X... allait refermer la porte sans plus d'explications, quand l'inconnu poussa un cri étrange, rauque, guttural, qui fit trembler les murs et les barreaux de l'escalier.
La pauvre Marthe avait fait un pas en arrière et s'était laissé choir sur une chaise, à demimorte de peur.
A sa grande surprise, X... ouvrit la porte toute grande et tomba dans les bras de l'inconnu, qu'il embrassa avec effusion.
Il l'attira dans l'antichambre et, le présentant à Marthe :
— Mon ami, l'Aiguille, dit-il, le dernier des Mohicans.
Marthe, un peu remise de sa frayeur, examina le nouveau venu. Il était vêtu d'une petite jaquette noire, d'un pantalon à raies et d'une chemise à col cassé. X..., quand le Mohican eut ôté son chapeau, s'aperçut qu'il avait coupé sa longue tresse noire et que ses cheveux, plaqués maintenant sur son front rouge, se partageaient en deux bandeaux.
Quand ils furent installés tous trois dans le petit salon :
— Mon frère au visage sombre, dit X..., m'expliquera-t-il par quel prodige il se trouve en ce moment à Paris ?
— Ton frère, repartit le Mohican, apprit, il y a quelques mois, la mort d'un oncle d'Europe qui passait pour fort riche. Ton frère ne fut pas fâché de cette nouvelle, car il se lassait de traîner ses guêtres de cuir le long de la rivière Hudson. Il s'embarqua comme aide-cuisinier sur un steamer et débarqua au Havre, d'oii il gagna Paris péniblement, en vivant du prix des leçons de tatouage qu'il donnait, de ci, de là, dans les casernes. Arrivé à Paris, il se mit à la recherche de l'hôtel de Sénégambie, où, selon les messages, le vieux Delaware avait brisé son calumet. Pas plus d'hôtel de Sénégambie que sur la bosse d'un bison sauvage.
— Amère déception, dit X...
— Tu parles, reprit le dernier des Mohicans. Les leçons de tatouage se faisaient rares. Je rencontrai, à l'hôtel où j'étais descendu, un xAïssaoua
L'HOTEL DE SENEGAMBIE 67
mangeur de verre, qui m'aida de ses conseils. C'est un charmant garçon, avec qui j'ai passé de bonnes heures,
— Quelle drôle de fréquentation, dit Marthe.
— Il n'y a pas, reprit l'Aiguille, de compagnon plus économique qu'un Aïssaoua, mangeur de verre et de porcelaine. Quand je l'emmène à la brasserie, non seulement il ne boit point, mais il mange une bonne partie de mes soucoupes, ce qui me permet de ne payer au garçon qu'une faible partie des bocks consommés.
— Et cet Aïssaoua, demanda Marthe, a pu vous être de quelque secours ?
— Ce frère au visage noir, répondit l'Auguille, est un garçon à la coule. Sur ses conseils, ton frère, qui fut toujours agile pour chevaucher sans selle les chevaux sauvages, postula pour entrer comme côtier à la Compagnie des omnibus. Mais on n'y reçoit que des Français. Je me tournai alors d'un autre côté et, grâce à des relations que l 'Aïssaoua sut me procurer, je trouvai enfin la position que j'ai aujourd'hui, ce qui me met à l'abri du besoin.
— Quelle position ? demanda X...
— Une femme au visage pale, répondit gravement le Mohican, s'est prise d'une grande passion pour ton frère et lui donne les pièces d'or et d'argent qu'elle-même reçoit d'autres visages pâles. Aussi ton frère vit-il aussi librement dans ta grande ville que s'il s'abreuvait encore aux eaux du Potomac.
X... garda le silence. Mais, au bout d'un instant, il ne put s'empêcher de dire que la conduite
du dernier des Mohicans ne manquerait pas d'être sévèrement interprétée par certaines personnes et que les glorieux ancêtres Delawares, s'ils apprenaient la chose dans l'autre monde, pourraient bien n'être pas contents.
— Je vénère mes darons, affirma l'Aiguille, en s'inclinant jusqu'à terre. Quant à prétendre qu'ils blâmeraient ma conduite, ajouta-t-il en se relevant, c'est aussi fort que de jouer au bouchon dans une forêt vierge avec des boutons de fleurs d'oranger. Mes aïeux étaient des hommes très fiers, qui ne s'assujettissaient point aux soins du wigwam et qui regardaient leurs compagnes comme de simples domestiques. Mais si ces dame? leur rapportaient, au retour d'une visite au camp des visages pâles, de l'eau de feu, des pâtés de venaison et des chaînes de montre, ils fermaient, croyez-le bien, leurs yeux intrépides.
— Pourtant, objecta X..., le grave Chingachkook ? Et le terrible Uncas ?
— C'était tout mecs, dos et marions, répondit l'Aiguille. On ne s'intitule pas le Grand-Serpent ou le Cerf-Agile quand on a l'intention de mener une vie régulière. Ils étaient bien faits de leur personne, pas ?...
Voici le produit de mes scalps, ajouta-t-il, en vidant sur la table le contenu d'un portefeuille.
X... et sa femme virent une belle collection de mèches de cheveux noirs, blonds et roux dont quelques-uns, moins fins, se contournaient en volutes.
— Le gibier ne manque pas, dit l'Aiguille. Les femmes au visage pâle aiment beaucoup ton
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frère, qu'elles appellent Amadou. Je dirai même qu'elles raim.ent trop.
Et il fredonna :
L'auljour avec Thérèse, Arrivant à son heure, Je vis avec terreur Qu'à s'mettail à son aise.
Pardon, madame.
— Voyons, dit X..., comment as-tu su que j'habitais ici et par quel hasard t'amènes-tu chez moi au moment précis où je réintègre le domicile conjugal après une absence de dix ans ?
— Mon frère pâle était tout à l'heure chez le quart-d'œil. Il n'a pas remarqué sur un banc son frère au visage sombre, qui lui faisait des signes d'intelligence, interceptés constamment par les flics ?
— J'ai bien cru voir, en effet, quelqu'un qui se démenait dans l'ombre ; mais j'étais trop occupé à ce moment pour y faire attention.
— Ton frère va assez souvent chez le quartd'œil, continua placidement le dernier des Mohicans. Il lui arrive même parfois de passer la nuit dans ce petit abri que les visages pâles dénomment violon. Ce soir, on m'avait arrêté pour affaires graves ; mais faut croire qu'il y avait erreur sur la personne, car j'ai été relâché au bout d'une heure. J'avais retenu ton adresse. Je me suis dépêché de venir te voir, avec un petit détour : le temps d'aller rassurer Irma et d'y faire payer mon sapin...
C'est pas tout ça, mes enfants, continua
le TRISTAN BERNARD
l'Aiguille. Maintenant qu'on s'est revu, il s'agirait de se concerter pour retrouver l'hôtel de Sénégambie et les pépètes du vieux Delaware.
— Tu es sûr que l'hôtel de Sénégambie n'existe pas à Paris ?
— J'en suis sûr. D'ailleurs, le message ne parlait pas de Paris. Il disait simplement : Oncle de France décédé à Vhôtel de Sénéganihie. Et c'était signé (( Bigorneau )>. Qui peut être ce Bigorneau ? Un secrétaire, un homme d'affaires, un domestique ?
— Il s'agit donc, dit X..., de chercher dans quelle ville de France ou d'Europe se trouve riiôlel de Sénégambie. Ça doit être dans une grande ville.
— Qui sait ? dit l'Aiguille, bien que je voie peu, à la vérité, le noble Delaware échouant à Étampes (plum' aux tempes) ou à Sisteron (plum' au frontV
— Écoute, dit X... : il se fait tard, et je crois qu'il est grand temps d'aller se coucher. Tu viendras déjeuner demain matin.
— Ça ne se refuse pas, dit l'Aiguille. Faudrat-il amener le mangeur de verre ? Vous savez qu'il n'est pas difficile à nourrir. Avec un litre vide, mon frère pâle en verra la farce.
— Ce n'est pas ça, dit Marthe, la salle à manger est un peu étroite. Nous ferons connaissance avec votre ami plus tard.
— C'est comme vous voudrez, dit l'Aiguille. Il se leva pour sortir. Mais à peine avait-il fait
trois pas que ses sourcils se froncèrent. Il aspira l'air avec véhémence et poussa un cri rauque, le
L HOTEL DE SENEGAMBIE 71
cri de guerre bien connu des Lenni-Lénapes. De son index tendu, il désigna une des fleurs du tapis. X... s'aprocha et distingua une faible trace de poussière blanchâtre, qui gardait la forme d'une semelle de bottine.
Le dernier des Moliicans avait rampé jusqu'à l'empreinte. Il la flaira en silence. Puis il dit à voix basse, en se relevant :
— Le chef aux trois galons d'or a passé par là. Il avait certainement des intentions mauvaises, car la plante est plus appuyée que le talon. Mon frère au visage pâle n'a-t-il pas dit chez le commissaire que sa femme vivait avec un capitaine ?
— C'est juste, dit X... Tu as un beau flair de Mohican. Mais tu te fiches dedans, en voulant nous épater. A preuve que la trace en question est la trace de mon pied.
Et, posant sa bottine sur l'empreinte, il fit constater une condordance irréfutable.
— Possible, dit l'Aiguille. Ceci n'est qu'un détail. L'important est de retrouver l'hôtel de Sénégambie, ou, tout au moins, le visage pâle qui répond au nom de Bigorneau. Ton frère viendra donc déjeuner demain. En retour, vous lui perm.ettrez de vous offrir à dîner et de vous emmener au bastringue.
Il prit congé. X... resta seul avec Marthe. Ils avaient, dans un court espace de temps, évoqué suffisamment de souvenirs pour un homme seul et pour une seule dame. Ils s'allèrent mettre au lit et n'évoquèrent pas plus avant.
Huit jours après les événements que nous venons de rapporter, par une splendide après-midi d'hiver, le capitaine fumait un cigare rue Drouot, en méditant sur l'inconstance des femmes et l'inanité des biens de ce monde. Or, comme il tournait le boulevard, il tomba sur un groupe compact de cinquante à soixante personnes, au sein duquel s'agitait et gesticulait une silhouette aperçue de dos, aux cheveux plus blancs que la neige, que coiffait un chapeau de feutre vaste comme le Champ de Mars.
En face de ce personnage, un inconnu aux larges épaules d'hercule rougeoyait d'exaspération et répétait sans se lasser, d'une voix qui voulait être calme et n'y réussissait qu'à demi :
— Je vais péter comme une chaudière I Je vais péter comme une chaudière !
Le capitaine était d'un naturel curieux.
Il s'approcha ; par-dessus la houle des têtes,
qu'il dominait de sa haute taille, il jeta un avide coup d'œil.
— Allez-vous me ficher la paix ? criait l'homme aux épaules d'hercule. Je vais péter comme une chaudière, je vous dis !...
Mais :
— Tu es le plus infâme des hommes ! répondit la silhouette vue de dos.
— Je vais péter !...
— Le plus lâche et le plus vil de tous !
— Je vais péter ! !
— M'obligeras-tu à consommer publiquement ta honte et ton déshonneur ? Dois-je te jeter, devant tous, à la face l'épitliète — l'horrible épithète — que le succube, jusqu'à ce jour, a seul osé disputer au vampire ?
— Je vais péter ! ! !
— Ah ! c'est ainsi ? Eh, bien, moi, je vais tout dire, vociféra l'homme aux cheveux de neige. Tu as profané les mânes éploi;ées de l'infortuné Etéocle ! Ose dire que ce n'est pas vrai !
A ces mots :
— ^ C'en est trop ! Je pète ! cria l'hercule, les yeux flambants d'un sauvage désir de vengeance.
11 dit, et, d'un geste énergique, il ramena en arrière de lui sa main, plus large qu'une casquette.
Ce fut un éclair : rien de plus.
Comme si elle se fût heurtée, de son envers, à l'élasticité d'une bande de billard, la main rebroussa chemin brusquement : elle redescendit le courant avec la prestesse gracieuse d'une périssoire lancée à tout^ force de rames...
74 GEORGES C0URTEL1NE
Le vieillard, frappé au visage, rendit un son
métallique.
La foule, indignée, n'eut qu'un cri :
— Oh :...
Puis :
Quoi ? frapper un vi-eillard chenu...
(s'écrièrent les assistants avec un touchant unisson)
Quelle lâchelé sans égale !
Le visage outragé de ce pauvre inconnu Arbore la rougeur des flammes du Bengale ! Sur riiomme au cœur abject qui n'a pas hésité A jeter un vieillard en pâture à sa rage,
Tombons à l'unanimité !...
INous sommes cent contre un ! Courage !
Et nul doute que ces paroles eussent été suivies d'un effet immédiat si le vieillard, opposant de ses bras écartés une digue à la vindicte publique, ne se fût écrié :
— Arrêtez !... Cet homme n'est pas celui que je cherche 1
La foule devint pâle de surprise.
— Allons ! poursuivit le vieillard d'une voix sourde où se plaignait un immense découragement, ce sera pour une autre fois !... Monsieur, ajouta-t-il, je vous prie d'oublier les propos inconsidérés que je me suis permis tout à l'heure. C'est à un autre qu'ils s'adressaient.
Du coup :
— Eh ! parbleu ! se dit le capitaine, je savais bien que cette voix ne m'était pas inconnue I... C'est le vidame de Buthenblant !
C'était le vidame en effet, et, avec lui, ses deux demoiselles : Odette et Odyle, deux anges de pureté et de grâce, de qui les yeux étaient quatre bleuets et les bouches deux petits pots de fraises. Semblablement habillées, elles portaient, l'une et l'autre, la même toque de loutre hérissée d'une plume de pintade, la même jupe à carreaux blancs et noirs, le même mantelet mastic agrémenté par la fantaisie du couturier de petits losanges de frangipane.
L'incident clos et la fouie dissipée :
— Eh bien, tu es content, papa ? ironisa la plus jeune des deux. Tu t'es encore fait f... une gifle !
— Tais-toi, enfant, dit le vieillard avec une lente gravité. Tu ne sais pas ce que tu dis.
— Ça, par exemple, c'est tapé ! déclara aussitôt la seconde jeune fille. Et puis, d'abord, si tu voulais bien être polie avec l'auteur de nos jours ? « Tu t'es fait f. .. une gifle ; tu t'es fait f... une gifle ! En voilà une façon de parler !
L'autre se dressa sur ses ergots.
— Pardon. Ce sont des ordres ? dit-elle. — - Parfaitement.
— - Oui ? Eh bien, ma clière, tu peux te les mettre quelque part.
— Je peux me les mettre quelque part ?
— Sans l'ombre d'un doute.
-— Répète-le.
— Je le répète.
— Odette, mon trésor, lit Odyle, je vais aller te cueillir les puces.
— Odyîe, mon cœur, dit Odette, je vais aller te peser le foie de veau.
Odette blêmit ; Odyle s'empourpra d'un lever d'aube.
— Cbameau ! cria celle-ci,
— Volaille ! hurla celle-là.
— Rosse !
— Gueuse !
— Saleté !
— Pourriture !
L^ parapluie brandi par le vide des espaces, les deux vierges allaient s'élancer l'une sur l'autre, quand :
— Mesdemoiselles de Buthenblant, peutêtre ? questionna le capitaine, qui s'était avancé le chapeau à la main.
Le vidame eut un tressaillement de surprise.
— Ah ! c'est vous, capitaine, fit-il. Enchanté de vous retrouver. Mes filles, en effet !
Le capitaine sourit.
— Elles sont charmantes, déclara-t-il.
Mais il n'en put dire plus long.
— Oh 1 c'te poire î Oh ! c'te poire ! s'exclamaient d'une seule voix les demoiselles de Buthenblant. Non, pige-moi la gueule du monsieur 1... C'est ce blair, surtout ! c'est ce blair ! Ah 1 non ! mince de bobéchon î A-t-i une tête!... A-t-i une tête !...
Rouge de confusion :
— Je n'ai pas la prétention d'être un Adonis, fît le capitaine avec une certaine sécheresse. Je me borne à être de ceux dont on ne dit rien.
Le vidame prit la parole :
— Excusez ces enfants, dit-il. Ces pauvres petites n'ont jamais connu leur mère ; elles ont été élevées par moi, en sorte que leur éducation manque de ce je ne sais quoi qui ne s'acquiert que de la main des femmes.
— Quoi ? s'écria le capitaine, qui sentit ses yeux se tremper de larmes, si jeunes et déjà orphelines !
Le vidame hocha la tête.
— Non, prononça-t-il d'une voix sourde.
— Comment? non !... Mais, alors...
— Ah ! c'est une sombre histoire ! murmura le vieillard, pensif.
Le capitaine s'exclama :
— Une histoire ! Contez-moi ça, vidame, je vous prie.
— Ce serait avec plaisir, dit le vidame de Buthenblant, si l'heure qu'il est et le lieu où nous nous trouvons ne m'interdisaient de le faire.
— Ah?
— Oui... le récit de mes malheurs — les plus cruels, les plus effroyables, peut-être, qu'un horaime ait jamais soufferts, — ne peut se faire que de minuit à deux heures du matin dans certains quartiers de Paris.
Puis, comme le capitaine ne dissimulait pas sa profonde stupéfaction :
— Qu'est-ce que vous faites lundi soir ? reprit-il.
— Mais... rien.
— En ce cas, dit le vidame, trouvez-vous vendredi à une heure et demie du matin au coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi.
— J'y serai.
— C'est bien. Votre main !
— La voici.
— Elle tremble.
— Je vous ai déjà dit, vidame, que la peur m'était inconnue.
— Regardez-moi dans les yeux.
— Je vous regarde.
— Capitaine, vous pâlissez !
— Je ne pâlis jamais, vidame !
Le vidame épongea son front, baigné de sueur.
— Quel homme ! murmura-t-il.
Et, à haute voix :
— Adieu 1
— Adieu !
— A bientôt !
— A bientôt... Mesdemoiselles...
Le capitaine s'inclina jusqu'à terre.
Quand il se redressa :
— Ciel ! s'écria-t-il.
Il était seul !... le vida^œ et les devx jel^nes
FILLES ATAIE:\T DISPARU î...
Quelle que fût sa force d'âme, le capitaine ne put résister à l'inattendu d'un tel coup. Il passa sa main sur ses yeux et s'évanouit pour la seconde fois.
ou LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. MAU BECK DAxNS DES CIRCONSTANCES ASSEZ SINGU LIBRES.
Rue Saint-Vincent.
Il pouvait être minuit ou minuit moins Is quart.
La lune était rare. Le noir régnait sur la ville. Des silhouettes fantasques se dessinaient dans les angles des bâtisses. Par-dessus le m.ur du cimetière, des bouts de tombe se découpaient, grises sur le ciel noir.
Un promeneur attardé qui passait par là s'arrêta devant un réverbère éteint, et, s'adressant à une personne absente, il cria :
— Oui, monsieur je suis Maubeck, le journaliste !... et il y a gros à parier que bien des gens ne pourraient pas en dire autant î Maubeck, le journaliste, c'est moi, monsieur, et personne ne me persuadera le contraire. Voici ma carte, la carte qui me donne accès à la Bibliothèque na-
tionaîe ! Maubeck (Jean-Louis-Gaspar), journaliste — courtier en observations pour le bureau des Longitudes.
Ayant énoncé cette singulière qualité, Tindividu qui prétendait avec tant d'énergie s'appeler Maubeck parut céder à un instant d'indécision. Ne sachant s'il devait continuer sa route ou se laisser choir sur le sol, il hésitait.
Pourtant, après quelques vacillations assez périlleuses, il se remit en marche.
Il avait à peine fait dix pas lorsque, de nouveau, il s'arrêta.
— Je suis gris ? vociféra-t-il. Moi ? je suis gris ? C'est trop fort ! Apprenez donc à qui vous parlez I Je suis Maubeck, monsieur, Maubeck le journaliste ! Youlez-vous voir ma carte ? Ah ! je sais bien qu'on en veut à Maubeck ! On a même été jusqu'à prétendre qu'il était mort !... Oui, oui, je le sais : on m'a tout raconté ! Mais Maubeck se moque du qu'en-dira-t-on : Maubeck poursuivra son oeuvre en dépit des envieux. Maubeck ne craint rien ! Maubeck est un brave, et, s'il y a quelqu'un derrière ce mur, Maubeck le défie 1 Oui, monsieur ! Allons, sortez, émergez, montrez-vous ! Combien êtes-vous derrière cette muraille ? Je ne me cache pas, moi ! Je ne suis pas masqué ! Voici ma carte !...
Comme il achevait ces mots, M. Maubeck heurta violemment du crâne une petite porte verte qu'il n'avait vraisemblablement pas remarquée :
— Tiens ! murmura-t-il, c'est bizarre ! Je croyais demeurer plus loin que cela 1
ou L'ON CONNAIT M. MAUBECK ' 81
Il sortit une clef de sa poche, et, après avoir longtemps tourmenté la serrure, il entra, paraissant avoir oublié tout ce qu'il venait de dire.
Une chandelle brûlait sur la cheminée.
Maubeck ayant constaté que sa pipe en merisier reposait dans le seau à charbon, bien que ce ne fut pas son domicile attitré, il s'en empara, l'alluma et se jeta dans un fauteuil.
— Ah ! ah ! fit-il, en développant un gros nuage de fumée, c'est drôle ! Le mobilier de Maubeck danse la' ronde ce soir! infiniment drôle ! Chaque fois que Maubeck boit du genièvre, le mobilier de Maubeck se met à danser ! Comment trouvez-vous le bouillon ?... Ah ! ah ! ah ! c'est très amusant !
Et, fredonnant un petit aîr pour accompagner la valse imaginaire de ses meubles, il se mût à ricaner doucement.
Durant quelques minutes, il s'abandonna à la rêverie.
Puis, tout à coup, sa figure se rembrimit. Il rejeta sa pipe dans le seau, se leva, fît deux ou trois fois le tour du salon, tira son portefeuille, examina sa carte, se frappa le front et, finalement, ayant plongé précipitamment sa main dans la poche de son gilet, il se mit à compter.
— Un sou, trois sous, douze sous, cinquante centimes, deux francs ; un sou, deux sous, six sous, un franc... Quatre francs cinquante î... Quatre francs cinquante !... répéta-t-il, soucieux, quatre francs et cinquante centimes !... Diable ! r argent devient rare !
M. Maubeck n'avait pas achevé de formuler
cette attristante réflexion lorsqu'une voix goguenarde cria derrière lui :
— Menteur !
— Quoi ? Qu*y a-t-il ? Voulez-vous ma carte ?
— Je dis que Maubeck est un menteur, répéta l'ironique voix, Maubeck est gris. Je sais bien que Maubeck est gris comme trente-six grives — et il faudrait être bien malin pour m'enlever cette conviction de la tête. Mais je dis aussi que Maubeck est un menteur, ce qui est plus grave !
Qui ose dire cela ?
— Moi ! répondit la voix, en faisant entendre un bruit de monnaies secouées. Moi ! M. Tirelire, ici présent sur la cbeminée ! J'affirme que M. Maubeck est gris, mortellement gris et que M. Maubeck est un menteur ! Et, de plus, j'ajoute cela : Si Maubeck bouge, je souffle la chandelle, et Maubeck se casse le nez î
La stupéfaction de l'éminent courtier en observations fut telle qu'il ne trouva rien à répondre.
Timidement, il dirigea son regard vers la cheminée et aperçut son interlocuteur.
C'était un petit bonhomme en terre cuite, vert du haut en bas, ventru comme une pomme et qui pouvait avoir vingt-cinq centimètres de hauteur. Le sommet de son tricorne était fendu d'un large trou.
Après quelques minutes de silence, M. Tirelire fit de nouveau sonner les pièces de monnaie qui paraissaient habiter son ventre, puis, s'a- • dressant à des personnages fictifs, ou peut-être
or L'ON CONNAIT M. MAUBECK 83
même aux différentes pièces du fringant mobilier de M. Maubeck, il reprit la parole :
« — M. Maubeck est comme les autres ! criat-il. M. Maubeck est un niais. Je n'ose dire que M. Maubeck est un imbécile ; mais, s'il est quelqu'un ici qui prétende m'empccher de proclamer que M. Maubeck est un superbe niais, qu'il vienne ! Je l'attends !
(( M. Maubeck croit aux bruits qui courent et aux nouvelles qu'on lance. Il croit à la fin du monde. Il se figure que l'agriculture manque de bras, que les affaires ne vont pas, que le commerce agonise et que l'argent devient rare ! ! A qui comparer M. Maubeck, si ce n'est au plus piteux des jocrisses ? Vraiment la naïveté de M. Maubeck est inouïe ! )>
Ici, le petit homme eut un accès de toux métallique. Après s'être })ruyam.ment mouché, il reprit :
(( — Remarquez bien que M. Maubeck est journaliste : il est donc impardonnable ! Ah ! ah ! ah ! la bonne farce! L'agriculture manque de bras ! M. Maubeck va sans doute nous apprendre aussi que les capitalistes ne dépensent plus rien ! S'il était passé sur le quai Conti, il ne parlerait pas avec autant de légèreté, sans doute!
« M. Maubeck se figure qu'il n'y a plus d'argent, qu'on va frapper des écus en bois des îles et que, dans dix ans, les collectionneurs rechercheront la dernière pièce de cent sous comme un objet de la plus haute rareté ! Dans dix ans ? Que dis-je ? Dans trois ans, dans six mois, demain peut-être, demain, M. Maubeck paiera son
boulanger avec des coquillages et son propriétaire avec de vagues verroteries !... Peuple ! admire la naïveté de M. Maubeck !
)) Evidemment, quelque vertigineux que puisse être le jobardisme de M. Maubeck, évidemment M. Maubeck ne parlerait pas comme il parle si jamais il était passé par la rue Guénégaud et par le quai Conti !
» Foule ! tu lapiderais cet homme si, connaissant la merveilleuse organisation de la Monnaie, il persistait à tenir un pareil langage !
» ... Mais cet nomme ne connaît pas la Monnaie. Il ne soupçonne pas l'existence de cet édifice incomparable ! Jamais ses pauvres yeux de crabe, atteints d'une incurable myopie, n'ont considéré les dix mille employés qui grouillent dans cet admirable temple I Jamais 1 Jamais ! Ce vil colporteur d'observations météorologiques, ignore le « lançage de l'argent », et jamais il n'a entendu parler de la (( mise en circulation ! »
» Il se figure, le pauvre hère, qu'on laisse moisir les lingots d'or au fond des caves, — et que, là, parmi les champignons sordides et les louches détritus, ils s'effritent peu à peu sous la mandibule avide des cloportes !
» Académie ! tes palmes pour l'illustre Maubeck, qui vient de découvrir la mite du ludovic d'or, le charançon de la thune et le ver blanc des fafiots !
>^ Triste sire I Pauvre bous-re 1 Méprisable nullité !
)> Les dix mille employés, il ne les a jamais
ou L'ON CONNAIT M. MAUBECK 85
VUS, ce pauvre individu, ce misérable quidam, ce quelconque et négligeable zéro ! Il ne les a pas vus, levés dès l'aube, répandant l'or et l'argent parmi le peuple, inondant la ville de leurs richesses !
u Sombre et fangeux bernard-l'ermite, tu n'es donc jamais sorti de ta coquille ? Tu ne sais donc pas que, selon leur grade, ces employés reçoivent, chaque matin, un million, 500.000 fr., 100.000 fr., 50.000 fr., 10.000 fr., 1.000 fr. ou 50 fr. qu'ils doivent dépenser, distribuer avant le coucher du soleil !...
(( Distribuer est bien^ mais il s'agit de distribuer intelligemment. Pour distribuer, il faut des renseignements et des notes, il faut du flair, de l'œil, du tact — il faut du génie !
« Le commis qui distribue. 50 francs, comme celui qui distribue 50 millions, doit émietter la somme qu'on lui confie en cinquante ou cent achats habilement combinés et rapporter avec lui toutes les factures acquittées, ainsi que les marchandises achetées lorsque la chose est praticable ! Sans quoi, notre jeune homme, ayant acquis un diamant d'un million ou une montre de cinq louis, aurait terminé sa journée à dix heures du matin et s'en irait dissiper dans les estaminets et brasseries les quatre francs cinquante qu'il gagne !
(( 0 honte ! M. Maubeck n'est pas informé de ces choses ! Le clair flambeau de la Vérité n'a jamais éclairé les corridors visqueux de son obscur intellect î II ignore que l'employé rentrant au bureau avec un reliquat serait impitoyable-
ment révoqué, ce reliquat fût-il de cinquante centimes.
» Maubeck, le journaliste, le courtier, l'agent d'affaires, l'entomologiste ! Maubeck ne voit pas les flots d'or jetés chaque jour sur le pavé de Paris 1 Au lieu de dire : « L'argent est mal dis- » tribué, l'incurie règne à la Monnaie, il con- )) viendrait de renverser le chef des x\rgentiers » de la R. F. et de renouveler le personnel de la » Banque... »
» Au lieu de proposer des distributions d'argent au coin des rues avec le concours de MM. les donneurs de prospectus, M. Maubeck s'écrie : (c L'argent devient rare ! »
» Erreur I Erreur 1 Erreur ! ! !... Oblitération ! Folie 1 Gâtisme ! Fange dans l'œil ! L'argent n'est pas rare ! Jamais l'argent ne deviendra rare 1 II est mal distribué, mal réparti, et voilà tout !
)) Ceci est mon dernier mot ! Je n'ai plus rien à dire. Et pourtant si, encore un cri. Je demande la parole :
» Que le diable emporte M. Maubeck 1 »
Ayant ainsi parlé, le petit homme vert, secouant de nouveau ses précieux intestins, souffla coléreusement la chandelle.
Et l'on n'entendit plus dans la chambre silencieuse que les ronflements sourds de M. Maubeck. endormi.
PIERRE YEBER
MAUBECK HERITE
Ayant rêvé cela, Maiibeck se réveilla.
Le réveil prenait beaucoup de temps à Maubeck. Ses paupières ne lui permettaient d'émettre qu'un tout petit regard d'abord ; puis elles se fermaient. Quelques minutes après, Maubeck arrivait à les soulever et glissait un second regard, plus grand ; mais, vite Jalouses du soleil, elles retombaient sur les prunelles. Enfin, Maul>eck, violemment, se dressait sur son séant, parvenait à écarquiller les yeux, et renaissait à la vie réelle ; alors, selon son expression, « il faisait le point », c'est-à-dire qu'il établissait avec précision l'endroit où il se trouvait.
Les réveils étaient pour Maubeck une source perpétuelle de surprises. Jamais, au grand jamais, à l'instar du Sultan, il ne s'était endormi deux fois de suite au même endroit ; non qu'il craignît d'être assassiné, mais la Destinée se plaisait à ballotter cet homme. Cinq nuits par an,
il couchait dans son lit, dont deux nuits au moins tout habillé ; les autres nuits, il couchait sur la descente de lit, ou sur le paillasson de la porte, ou sous la table de travail, ou dans le cor^ ridor, ou au poste, ou sur un banc de boulevard, ou dans le lit d'une personne d'un sexe opposé au sien.
Cette fois, il s'était endormi devant la cheminée, la tête dans le foyer refroidi. Il dit, sentencieusement :
(( Je me suis couvert la tête de cendres, j'ai revêtu le dur cilice, et j'ai pleuré Jérusalem. »
Puis il ajouta :
« Il me semble que j'ai la gueule de bois. Tout porte à croire que j'ai bu hier... Qu'ai-je accompli ?... Eté porter la température probable, selon mon habitude, dans les journaux ; inspecté mes pluviomètres... noté la dépression barométrique à la tour Eiffel... Dîné chez le vidame de Buthenblant. » (Ici les souvenirs s'obnubilent.)
Maubeck-le-Journaliste s'interrompit pour aveindre le nez hébraïque d'un siphon, but une moitié dudit, et reprit :
)) Bon dîner... jeunes filles avenantes, élevées à l'amxéricaine... L'aînée, un beau contralto, a traité sa sœur de petite morue... Causerie animée. Je crois qu'au dessert, après les alcools, j'ai demandé au vidame la main d'une de ses filles, celle qu'il voudrait... Je ne m'en dédis pas ; mais j'avais déjà bu.
)) Qu'ai-je accompli après ? »
MAUBECK HERITE 89
Il remâcha le goût amer que laissent à la bouche du sage les voluptés humaines et les liqueurs fortes,
a J'ai rendu visite à Pinson, au Pousset, à Jonas, au Mallet, à Lapoire, au Rat, à Jules Simon, à l'abbaye de Thélème ; là, j'ai dû encore boire. ))
îl se leva. Un nimbe lumineux entourait pour lui les contours des objets. Il alla tremper sa tête dans un seau d'eau, y resta le temps que mettent les pêcheurs de Ceylan à cueillir la perle au fond des mers ; près d'étouffer, il émergea, prit du souffle et se retrempa ; à la quatrième reprise, les idées circulaient de nouveau. Maubeck se peigna, mit du linge, brossa ses habits et présenta à la glace un gentilhomme pas trop ravagé, assez correct : trente ans à peine, un nez un peu gros, une bonne figure noire: barbue, des yeux bleu-turquoise et des cheveux châtains frisés... un ensem.ble qui n'eut pas déparé l'intérieur des Buthenblant.
<( Au travail ! établissons la tem^pérature pour demain. » Il tira un jeu de Zanzibar, agita les dés, les lança sur le tapis, vert de la table et compta les points et, prenant sa plume, écrivit <( 5 -r 3 4- 7 = 15. Température moyenne orages dans le Nord ; temps probable 8 + 2 + 2 + 4 = 16. Pluie mêlée de vent nuages, éclaircie vers midi, etc. » Il fut interrompu par le concierge, qui lui tendit une lettre.
Maubeck en examina la suscription et s'écria : (( Qu'est-ce que cette chère vieille canaille de Bigorneau peut bien me vouloir ? M'inviter à
dîner ? Je refuserai : je n'ai pas pardonné à Elise la nuit blanche qu'elle me fit passer devant sa fenêtre, tandis que son mari péchait à la ligne. Elle manqua de parole après ni'avoir donné rendez-vous î On ne fait pas ces choses-là à Maubeck- Îe-Journaliste. Je n'irai chez Bigorneau que quand Elise se sera excusée. » Il décacheta la lettre : « Tiens, ce n'est pas signé I Est-ce que le notaire Bifrorneau cultiverait la lettre anonyme
« Mon cher ami,
)) Pourquoi ne vous voit-on plus ? Faut-il que j'aille vous relancer chez vous ? J'ai besoin de vous parler, au plus tôt, pour une affaire importante cjui vous concerne. Passez un de ces matins, rue de Douai. »
Maubeck, très intrigué, regarda la hauteur du soleil sur l'horizon : u Midi moins vingt ; j'ai le temps de prendre Bigorneau à son étude, avant le déjeuner. »
Il sauta sur sa canne, ses gants, sa boussole de poche, se coiffa de son chapeau et descendit.
Rue de Douai, à l'étude de M^ Bigorneau, le maître-clerc, à l'aide d'une cisaille, découpait des ombres chinoises dans une vieille boîte d'Albert : deux autres clercs jouaient à qui cracherait le plus haut contre le mur, et le saute-ruisseau guillotinait des mouches avec un vieux coupe-cigares ; cela sentait l'étude modèle, solide et bien achalandée. Maubeck demanda :
MAUBECK HERITE 91
— M® Bigorneau, s'il vous plaît.
— Il est en Chine, répondit finement le clerc.
— Il est dans le sieau : il trempe.
■ — Il est au Panthéon, à prier le bon Dieu pour que tu ne sois pas si... sot, surenchérit un autre clerc.
— Puis-je lui parler ? continua Maubeck sans s'émouvoir.
— Il est en m.ain.
— Un coup de pied quelque part vous ferait-il plaisir ? interrogea Maubeck, en ouvrant la porte de la barrière qui séparait les clercs de l'éventuel public.
Le maître clerc comprit soudain que les plus courtes plaisanteries sont les meilleures. Il se leva aussitôt et demanda :
— Qui dois-je annoncer ?
— M. Maubeck, journaliste.
Bigorneau Taccueillit avec une joie d'épagneul, lui serra la dextre dans sa main droite, tandis que la gauche la tapotait à petits coups affectueux. M. Bigorneau avait cette honnête et franche et souriante figure qui est l'apanage des canailles d'affaires ; il semblait un vieux magistrat de roman, défroqué et bonasse.
Echange de compliments, enquête sanitaire réciproque. Bigorneau s'installa dans un fauteuil, approcha une règle de ses yeux, l'examina avec soin, tandis qu'il disait d'un ton de voix naturel :
— Vous vous êtes demandé ce que je désirais de vous, Maubeck ? Je désire faire votre fortune, simplement.
Maubeck eut le tranquille faciès de l'individu qui ne coupe pas dans les ponts. Bigorneau attendit qu'on le remerciât ; Maubeck ne bougea pas. Le notaire poursuivit :
— Vous nous inspirez beaucoup d'amitié, à moi et à ma femme. Elise trouve que vous nous négligez ; moi, je veille sur vous et je vous ai trouvé une affaire splendide : vous n'avez qu'à vous baisser pour ramasser. Avouez, mon gaillard, que vous grillez de curiosité, hé ?
— En effet, même que ça sent le roussi...
— Voici l'affaire. Il y a quelques mois mourait dans une petite localité près Paris un mien client, M. de la ^Yar^e ; cet ancien peau-rouge s'était enrichi dans le commerce des cheveux. Oui, il avait apporté d'Amérique tous les scalps de la tribu des Mohicans, dont il était l'Avant-. Dernier ; ce millier de chevelures lui avait formé un fonds de boutique, il s'était établi marchand de cheveux en gros. Le commerce ayant prospéré, M. de la ^Yarre se retira des affaires avec plus de quatorze millions de fortune. Il me confia la gestion de cette somme.
— Elle était en bonnes mains !
— N'est-ce pas ? dit Bigorneau sans vouloir discerner l'intention ironique de cette interruption... Plus un testament, rédigé naguère dans son pays natal, testament que je devrais ouvrir après sa mort. Le vieux de la Warre n'avait pu se faire à l'existence européenne : il couchait tantôt ici, tantôt là, en vrai nomade.
— Je connais ça...
— Il mourut à V hôtel de Sénégamhie, à Levai-
MALBECK HERITE 03
lois-Perret. Prévenu par dépêche, j'ouvris alors le testament. M. de la Warre léguait tous ses biens, en valeurs nominatives :
1° A un nommé Coignet, qu'il avait connu là-bas, chez les peaux-rouges. Ce Coignet est mort dans la catastrophe du Squale, bien avant le décès de notre client. »
Jusqu'ici, M^ Bigorneau n'avait pas menti ; mais, soudain, il se mit à altérer la vérité d'une prodigieuse façon :
— Restaient les deux autres légataires. Je les ai vainement cherchés. J'ai envoyé télégrammes sur télégrammes au premier, un Mohican nommé V Aiguille ; il doit être déiunt également; j'ai écrit pour avoir son certificat de décès ; je l'aurai dans quelques jours. Le dernier légataire est un militaire gâteux et retraité dans une maison d'asile. »
■iVP Bigorneau ne disait pas que ce militaire n'était autre que son bon ami le capitaine Léon Napau, neveu par alliance du vieux de la Ware ; qu'il avait soigneusement intercepté toute lettre pouvant le prévenir du décès de son oncle. Quelle sale canaille que ce Bigorneau ! il me dégoûte, et j'ai presque envie de le tuer.
Il reprit :
— En somme, l'héritier de cette splendide fortune est ce vieux gâteux, qui ne tardera pas à mourir, et c'est encore à l'Etat que l'argent reviendra. Ça ne vous fait pas mal au cœur, Maubeck?
— Si, très mal. L'Etat est mon ennemi intime. Mais en quoi tout cela me concerne-t-il ?
— Si VOUS en voulez à l'Etat, moi je ne lui en veux pas moins ; il m'a trop souvent mis à contribution pour que je ne lui rende pas la pareille. Il ne faut pas, entendez-vous, il ne faut pas que cet héritage tombe en déshérence, quand il y a tant de pauvres bougres qui crèvent la faim.
— A qui le dites-vous ?
— Donc, j'ai songé à cette combinaison : vous êtes fils naturel, hein ?
— Je n'ai jamais coiinu ma mère ! chantonna Maubeck, et il ajouta :
— Je n'ai jamais connu mon père non plus.
— Vous êtes né en Amérique, je crois?...
— Oui, mais je ne sais où, dans un territoire contesté.
— Eh bien, grâce à des moyens très simples, je fais de vous le fils de M. de la Ware ; vous présentez vos titres : le testament est nul, comme antérieur à votre naissance, et, d'après la coutume des Mohicans, vous entrez en possession de l'héritage paternel... dont vous me donnez la moitié.
— Toujours selon la coutume des Mohicans ?
— Enfin, cela vous va-t-il ? Je vous donne un père et une fortune ! Ça ne fait de tort à personne.
Assurément, Maubeck n'était pas une canaille ; mais c'était ce que les moralistes classificateurs nomment une bonne gouape ; il avait beaucoup de bonté et aussi peu de sens moral qu'un bâton de chaise. Il entrevit la possibilité de s'enrichir, de devenir un homme du monde, d'avoir un
MAUBECK HÉRITE 95
laquais qui le reconduirait quand il serait poivre, et une voiture qui le ramènerait chez lui ; plus de courses dans les observatoires et dans les journaux ; des cigares à bague, des vêtements élégants, un crédit dans les brasseries, et qui sait ? Le vidame de Buthenblant lui accorderait peutêtre une de ses filles, l'aînée, celle qui a un si beau contralto. Enfin, ce qui le décidait, c'est que (( ça ne faisait de tort à personne. » Donc, il demanda :
— Vous êtes sûr qu'il n'y a pas d'autres héritiers ?
— Je vous le jure sur mon honneur.
— Vous n'avez pas autre chose à jurer ? Enfin, ça me suffit. Eh bien ! je puis vous l'avouer en confidence, mon brave Bigorneau... je suis le fils de votre feu client, le vieux... comment donc ?
— De la Ware.
— C'est ça même. Donnez-moi mon héritage, et que ça ne traîne pas.
JULES RE.\x\RD
— Coriîment, c'est déjà vous ? dit Marthe.
— <; Déjà ! » Quel mot cruel I dit le Moliican.
— Vous n'avez pas de chance. Mon mari vient de sortir. Il m'embarrassait. Ma bonne est malade, et je suis obligée de préparer le déjeuner moi-même.
— Et vous dites que je n'ai pas de chance ! murmura le Mohican.
— Asseyez-vous là, dit Marthe. Mon mari ne peut tarder. Feuilletez la Revue blanche. Je retourne à la cuisine.
— Je vais avec vous, dit l'Aiguille.
— Pourquoi faire, monsieur l'Aiguille ? Je n'ai pas besoin de vous.
— Pour que nous brûlions ensemble quelques plats.
— Vous avez une drôle de figure.
— Marthe, il faut que je vous parle.
— C'est sérieux. Vous m'inquiétez. Le temps d'ôter mon tablier, et je suis à vous.
— Gardez votre tablier, Marthe ! gardez vos bras nus, ce teint animé et cette légère sueur qui perle à votre front.
— Expliquez-vous vite. Qu'y a-t-il pour votre service ?
— Marthe, je veux savoir de vous, de vous seule, comment les Parisiennes, les vraies, celles de votre monde, accomplissent le doux crime d'amour.
— Enlevez donc votre paletot, dit Marthe, alléchée, vous auriez trop chaud. Je ne comprends pas très bien.
— Toute la nuit dernière, j'ai lu ce livre, dit l'Aiguille, qui jeta sur une table l'Amour moderne. Et ce qui s'y passe diffère tellement de ce qui se passe dans nos wigwam que je soupçonne vos auteurs de badiner. Je veux des preuves. Et à qui les demander sinon à la femme de mon meilleur ami ?
— Je vous remercie de la préférence, dit Marthe.
— Et d'abord, dit l'Aiguille, ne remarquezvous rien de neuf en moi, aucune transformation ?
— Si : on dirait que votre costume vous va mieux et que vous êtes peigné, lavé, presque propre.
— Et ne vous semble-t-il point que je parle plus simplement ?
— Oui, dit Marthe, et je vous félicite. Entre
nous, votre langage métaphorique manquait de clarté, et ça tenait une place î
— L'Indien est souple, dit l'Aiguille, sa langue plus docile que le mastic.
— Voilà que vous recommencez, dit Marthe.
— Pardonnez-moi ce revenez-y, madame. Je compte que vous achèverez de me former le goût, et, quand j'aurai lu l'œuvre ehtière de votre romancier à la mode, je m'exprimerai comme le ruisseau coule. Déjà je subis l'influence de ce m-ilieu. A peine entré, j'ai des idées mélancoliques. Je parie que nous sommes ici dans votre
— Mon souffroir ?
— Oui, c'est-à-dire la pièce oij, d'ordinaire, vous sentez une amertume infinie noyer votre cœur.
— Jai toujours été heureuse en amour, dit Marthe avec fierté.
— C'est donc votre aimoir ?
— C'est le bureau de mon mari, dit Marthe. Je n'aime que dans ma chambre à coucher.
— Quoi ? s'écria le Mohican déçu, vous n'avez aucune pièce qui vous soit privée et dont le nom se termine en oir ?
— J'ai ma baignoire, dit Marthe, les yeux baissés.
— ?^iontrez-moi donc, dit l'Aiguille, comment vous vaquez aux soins de votre toilette : que vos pieds veinés de bleu jouent librement dans des mules garnies de duvet de cygne ; mettez à vos jambes des bas d'une soie aussi fine que votre peau ; lacez votre corset signé par une grande
faiseuse, et que la lioupette de poudre coure sur vos épaules nues, tandis que vos cheveux se tordront devant cette glace.
— Vous êtes un enfant, rAiguille. Suis-je femme à donner une leçon de coiffure quand mon rôti est sur le feu ?
— J'ai tort, dit l'Aiguille. Je procède sans ordre. Je débute par la fin. Excusez et permettezmoi de vous attirer dans ce coin. Comme vos poignets sont minces !
— C'est pour que le bracelet qu'on m'offre soit toujours assez grand, dit Marthe.
— Comme cette tête repose sur votre nuque !
— N'importe quelle tête en ferait autant, dit Marthe.
— Oh ! les fines dents blanches !
— C'est pour mieux souper, Mohican !
— Vos yeux brillent d'un vif éclat.
— C'est le reflet de mon fourneau, dit Marthe.
— Je ne peux comparer votre bouche qu'à une fleur,
— Une fleur artificielle, mon gracieux homme des bois, car il y a longtemps qu'elle dure, et je ne vous cacherai pas que plus d'un homme promena dessus, sans la faner, les chenilles de ses lèvres.
— Il se dégage de vous un attrait indéfinissable, dit l'Aiguille.
— Ne vous cassez point la tête pour le définir, dit Marthe. Je suis comme ça. Prenez-moi ou laissez-moi.
A ces mots, prononcés par la jeune femme
d'une voix résignée, l'Aiguille se rapprocha d'elle de quelques « séants ». Il oubliait le livre de VAmour moderne sur la table, son enquête littéraire, le reste des questions à poser. Et Marthe oubliait sa cuisine. Les façons de ce grand sauvage la charmaient, et elle ne trouvait pas commune sa peau de souliers de bains de mer. Cependant elle feignit de se lever.
— Je serais horriblement vexée, fit-elle, si vous disiez plus tard qu'on mange mal chez nous.
Mais l'Aiguille la retint :
— Il faut que je vous avoue encore une de mes curiosités, dit-il. Qu'appelle-t-on une chaise longue ? Il doit y en avoir une ici ; où est-elle ? Je vous supplie, Marthe, de me l'enseigner.
— Si mon mari surgissait... dit Marthe.
— Par exemple ! Je lui conseillerais de se plaindre, dit le Mohican. Ce serait d'une rare ingratitude. J'espère qu'il se souvient de mon hospitalité.
— Je dresse une oreille piquée par la mouche de l'indiscrétion, dit Marthe. Aurait-il offensé madame l'Aiguille ?
— Peu s'en est fallu, dit le Mohican. Mais j'étais là.
— Le misérable ! dit ?>larthe. Vous les avez surpris ?
— Le plus surpris, ce fut moi, dit l'Aiguille, quand une de mes femmes...
— Vous êtes polygame ? Vous avez plusieurs femmes ?
— Ne m'en parlez pas... J'en suis dégoûté...
Lorsque l'une d'elles, dis-je, se jeta à mes pieds, s 'arrachant les cheveux, criant vengeance !
— Mon mari l'avait séduite, violée peut-être.
— Mais non : dédaignée ! Il lui résistait, elle voulait l'assassiner. J'appelai votre mari et, sévèrement : « X..., lui dis-je, disculpe-toi : cette femme prétend que tu l'insultes. — Frère, me répondit X.... je n'en peux plus. Je demande grâce. — Point de grâce ! les femmes sont créées afin qu'on couche avec. Pourquoi froisses-tu la pudeur de celle-ci ? Elle n'est ni la plus vieille, ni la plus laide, ni la moins avide de plaisir. — Frère, elle est la cinquante-troisième. En vérité, tes femmes, lasses de jaune, aiment trop le blanc. Si tu ne les enfermes, elles me tueront. — Préfères-tu mourir au poteau de guerre ? » lui dis-je.
Cette menace, dont je me servais à chaque instant comme d'une scie, produisit son effet. Plein d'une nouvelle ardeur, il se précipita...
— Assez ! pacha burlesque, dit Marthe. Ton sérail a mis mon pauvre mari dans un bel état !
— Vous pensez si je vais me gêner à mon tour, dit l'Aiguille.
— Et vous me croyez capable de me prêter à ce libre échange ? dit Marthe.
— Une femme contre trois ou quatre cents, c'est flatteur, dit l'Aiguille. Montrez-vous digne d'une pareille lutte.
— Je la refuse, dit Marthe.
— Bien, bien, bien, répliqua l'Aiguille. Je le dirai à votre mari, et vous serez grondée. Je le connais ; il me doit sa femme : il me la prêtera.
— Sa femme et sa bonne, dit Marthe.
— Je ne me ferai pas prier par la bonne non plus, dit le Mohican.
La deuxième moitié de ce singulier dialogue avait jeté un chaud entre Marthe et l'Aiguille. Ils s'écartaient de r.47770iî7* moderne et de ses formules compliquées. Il n'y avait plus en présence un homme des bois et une femme du monde. Il y avait deux ennemis réconciliables, qui, les diverses étapes de la conversation franchies, se trouvaient dans l'extrême nécessité de faire les bêtes ou d'avoir l'air bébêtes.
Avec une habileté qu'apprécia même notre Mohican inexpérimenté, Marthe saisit le livre sur la table, se cacha comme derrière un éventail et, minaudière :
— Désirez-vous quelque autre explication ? lui dit-elle.
D'un coup de pouce sec, le Mohican fit tomber le livre par terre.
— Notez, dit Marthe que nous n'avons rien ici de ce qu'il faudrait selon ce livre. Je regrette de ne vous offrir qu'un vilain cadre. Nous sommes à notre aise, Dieu merci, mais nous ne sommes pas riches, riches. Les bibelots coûtent trop cher pour que j'en déniche à profusion. A d'autres les vitrines de japonaiseries ! Si vous espériez des boîtes de laques, des saxes, des cartels Louis XIV, détrompez- vous. L'abat-jour de ma lampe est de papier, non de dentelle. Ce tapis, qui devrait être une peau d'ours, c'est une carpette. Jamais je ne trempe dans un encrier à fermoir d'argent un porte-plume d'^écaille et d'or.
Un tableau de genre ferait sans doute mieux votre affaire que ces vieilles photographies de famille, auxquelles je tiens. Je me moque des demiteintes. Le soleil, nullement tamisé par des étoffes harmonieuses, s'étale comme chez lui sur notre papier à vingt sous le rouleau. Quant à moi, ô beau guerrier de cuivre, je ne suis ni élégante, ni raffinée, ni tourbillon. Une foule de nuances m'échappent. On traverserait à pied sec mon âme peu profonde. Ne cherche pas le sens de l'imperceptible sourire qui effleure ma bouche. Je souris parce que je veux être gentille, voilà tout. Je ne me replie point sur moi-même : je me développe vers mes amis. Aucune plaie inguérissable ne saigne dans mon cœur. Je suis une bonne petite femme sincère, qui laisse des traces dans le sable, qui pèse sur la chaise oii elle s'assied, qui sait son poids et son âge, bref une femme nature et catholique.
Grisée par ses paroles, Marthe voulut tendre franchement ses deux mains au Mohican. Elle s'aperçut qu'il les serrait jusqu'au coude et qu'il remontait en pressant, et que ses pommettes se coloraient d'un rouge noir comme deux œufs de Pâques villageois.
— Qu'avez-vous ? lui dit-elle, câline.
— Le sang de mes aïeux court, affolé, dans mes veines, dit l'Aiguille. Mes narines flairent des odeurs suaves ; mes tempes...
— Ferme ton phonographe anthologique, dit Marthe, qui lui colla sur le mufle une de ses mains dégagée. Tu souffres et tu ne peux pas déjeuner avec ça. Mon mari va peut-être rentrer
dans cinq minutes ; mais, en cinq minutes une femme comme moi fait bien des choses avec un homme comme toi, viens.
— Où, où, où ? hennit le mohican.
— Faute de souffroir, d'aimoir et de reposoir, dans mon peignoir, cher adoré tout doré, lui dit Marthe.
Le mélange des races s'opéra. La femme de X... et le dernier des Mohicans montèrent au ciel. Mais l'homme était plus prompt. Il était déjà tombé du sommet que Marthe se trouvait encore au milieu de l'échelle.
Bien que meurtri de sa chute et désenchanté, il continuait à sourire complaisamment et, par politesse, laissait encore allumé, passé l'extinction des feux de son âme, le feu de ses regards. Une petite odeur de transpiration, qui l'avait enfiévré tout à l'heure chez sa maîtresse, l'impressionna maintenant désagréablement. Marthe, gisant à ses côtés, lui parut énorme, encombrante, échouée sur une grève d'où la mer de ses désirs venait de se retirer.
Il lui tapotait la joue d'une main distraite et persistait à répéter mécaniquement : « Je t'aime, je t'aime », comme un coucou dit : (( Coucou I coucou ! »
Soudain, la porte s'ouvrit, et X... livide, apparut dans l'embrasure.
Il tenait à la main un revolver, et s'écria, d'une voix entrecoupée :
— C'est... c'est indigne... c'est... c'est odieux... L'Aiguille !... Toi ! Un vieil ami... toi que j'aimais... Ah I c'est mal !... D'ailleurs, je vais te
MARTHE ET LE MOHICAN JOo
tuer comme un chien ! Quant à la misérable, hurla-t-il avec fureur, je la chasse... entendezvous ? je la chasse !
Puis il ajouta, d'un ton calme :
— Voilà ce qu'aurait dit un mari d'il y a vingt ans. Mais, aujourd'hui, les idées sont bien changées. Le vent est à l'indulgence conjugale, et le cocuage se soigne par le mépris. Entre nous, mon vieux l'Aiguille, c'est à la vie, à la mort... Oui, expliqua-t-il, qu'est-ce qui peut gâter une vieille amitié ? C'est qu'un des amis fasse la blague de séduire la femme de l'autre. Tu as séduit ma femme et je sens que ma sympathie pour toi n'est altérée en rien. Il y a de fortes chances pour que rien ne vienne la gâter désormais... Garde-toi cependant, ajouta-t-il, de choisir, à table, dans le plat de poulet, le morceau que je préfère ou de prendre mon dernier ciofare auand les bureaux de tabac sont fermés.
Marthe s'était retirée discrètement pour aller prç;jarer l'omelette et mettre le beefsteak sur le feu.
— Et voilà, dit placidement X..., comme ces cas embarrassants se résolvent, en l'an de grâce 1895, entre hommes civilisés. Jusqu'en 1915 sans doute, le revolver conjugal sera un instrument démodé. Le chiffre de la mortalité restera le mêm.e, tout en changeant de rubrique, car les maladies secrètes se progageront avec plus de facilité. Puis, en 1915 ou en 1920, quelqu'un fouillant dans les lieux communs hors d'usage pour y trouver un paradoxe, sortira cette vérité repeinte à neuf qu'il est bon d'avoir une femme
à soi tout seul et qu'il faut donner carrière à son libre instinct de possession. Alors on retournera chez les armuriers.
— Je dois avoir l'air un peu bête ? fît observer l'amant.
— C'est bien ton tour, dit le mari. Ce qui me gêne désormais, c'est que, si tu deviens riche, la crainte de passer à tes yeux pour un sale monsieur m'empêchera d'accepter tes libéralités.
— Allons, allons, dit l'Aiguille, nous ne sommes pas des gens comme les autres.
— C'est ce que, comme tous les camarades, je finirai sans doute par me dire, dit X...
Et le Mohican sentit que, dans sa chasse à l'héritage, il avait désormais un allié solide.
XIY
MESDEMOISELLES DE BUTHE.NBLA>T
Bien qu'il errât à l'aventure, ainsi qu'un chien perdu, dans les rues de Paris, et qu'il passât pour tout à fait loufoque en certains milieux, le vidame de Buthenblant appartenait à la société la plus aristocratique. 11 possédait de vastes héritages dans le Berri, et toutes ses extravagances ne l'empêchaient pas de gérer sa fortune avec le soin le plus méticuleux. On pouvait lui tirer ses cheveux blancs, lui donner des soufflets et l'accabler d'injures ; mais il était radicalement impossible de le taper de cent sous.
L'origine de la fortune des Buthenblant remonte à Françoise-Artémie-Marie de Buthenblant, qui fut remarquée par Henri IV, et à Fabien-Jean-Anicet de Buthenblant, qui fut distingué par Henri HI.
Resté seul, après la disparition de sa femme, avec deux petites filles de dix à onze ans, Louis- Enogat-Norbert de Buthenblant fut d'abord assez embarrassé, car il n'avait pas d'idées arrêtées sur
l'éducation des demoiselles. Il finit par essayer de deux systèmes différents. Tandis que son ainée, Odette, menait la vie la plus libre, sortant le soir à sa guise, ayant la clef de la maison et celle de la bibliothèque, où s'entassaient pêlemêle des traités de médecine et les ouvrages les plus licencieux, Odyle, la cadette, claquemurée en un couvent, réduite aux romans d'André Theuriet et de M"^^ Gré ville, ne voyait jamais sa sœur et ne sortait qu'accompagnée d'une austère gouvernante.
Le résultat de ces éducations aussi diverses ne se fît pas attendre. Presque en même temps, vers leur seizième année, Odette et Odyle accouchèrent de deux petits garçons.
Ce double incident acheva d'éclairer le vidame! Les deux séducteurs, après avoir pris des renseignements sur la fortune des Buthenblant, se présentèrent successivement chez l'heureux grand-père, dans l'intention avouée de réparer. Le vidame les reconduisit jusqu'à la porte avec son fouet de chasse.
Puis il dit à ses filles :
— Vous avez souffert. Vous voyez ce qu'il en coûte de s'amuser imprudemment. Soyez désormais libres toutes deux et n'attachez pas aux rapprochements sexuels une importance tragique qu'il n'est plus de mode de leur accorder. Vous êtes jeunes, vous êtes jolies, vous avez maintenant de l'expérience. Faites bien attention seulement. Ma fortune n'est pas inépuisable. Un moment d'oubli se paie par de longs mois de nourrice.
MESDEMOISELLES DE BUTHENBLANT 109
La blonde Odette et la blonde Odyle ne se le firent pas dire deux fois. Elles étaient bien jolies toutes les deux. Le visage d'Odette était doux et candide, car elle avait toujours vécu librement, acceptant la vie comme elle s'offrait sans chercher à savoir trop de choses. Le visage d'Odyle, sous la dure contrainte du couvent, avait pris un air charmant d'obstination têtue. Ses yeux gris étaient moins à fleur de vie que ceux d'Odette : ils paraissaient plus renfermés sous ses sourcils défiants, et son petit menton revêche semblait bien décidé au combat.
Leur maternité précoce leur avait élargi les lianches, et l'œil s'éjouissait au contour de leur corsage loyal, que leurs jeunes formes suffisaient à remplir.
Peu à peu, le vieux Buthenblant les laissa de plus en plus libres, car sa manie prenait une tournure assez grave. (On a beau dire : il ne jouit pas de toutes ses facultés, l'homme, si vénérable soit-il, qui se refuse à manger de la viande de conserve sous prétexte que ce sont encore
Les restes refroidis du funèbre repas
que jadis Atrée offrit à. Thyeste.)
Pour être issues d'une lignée d'ancêtres particulièrement vicieux, Odette et Odyle avaient dans l'âme une curiosité toujours en éveil, un besoin éperdu de variété dans la vie. Elles s'amusaient aux plaisirs spéciaux de leur monde, mais elles en souhaitaient d'autres encore.
Leur grande Joie était de s'en aller toutes seules aux courses, sur la pelouse, où elles jouaient chacune cinquante sous au pari mutuel. Elles s'étaient acheté pour ces expéditions des chapeaux à 9 francs 90, des vestes trop courtes en drap marron, bordées d'une ganse noire. Elles montaient dans les tapissières et, bonnes filles, laissaient les genoux voisins fraterniser — non sans intentions borgiesques — avec les leurs.
Ce jeudi d'avril, il y avait des courses au bois de Boulogne. Odette et Odyle, coiffées en chien fou, avaient quitté leur liôtel de l'avenue Kléber et attendaient sur le trottoir de l'avenue Victor- Hugo ces longues voitures (Clichy-Pigalle-Anvers !) qui vont du boulevard Rochechouart aux tribunes de Lono^chamn.
Plusieurs de ces voitures passèrent, au trot de leurs cinq chevaux, bondées de voyageurs, insolentes comme tous les omnibus complets. Enfin, dans une tapissière en forme de char-à-bancs découvert, des places vacantes se devinèrent de loin, au cri de racolage que poussait le conducteur : « Les cô-ourses î v'ià pour les courses ! »
Odette et Odvle, se hissant sur les difficiles marche-pied, s'installèrent dans un des compartiments, où restaient encore deux places libres. Puis, au grand contentement des voyageurs, la voiture étant au complet, le conducteur poussa un joyeux : « Allez ! roulez ! » L'attelage, enlevé d'un coup de fouet, poursuivit sa route à toute allure. Et un chapeau haut de forme déclara d'un air satisfait qu'on arriverait « pour la première ».
MESDEMOISELLES DE BUTHEXBLANT îlî
Les deux jeunes filles examinèrent leurs voisins. Le plus absorbant, le plus autoritaire était un gros homme à moustache rousse, qui se déclara le plus intime ami du jockey Dodge. Il y a ainsi dans chaque voiture de courses le plu? intime ami, le dépositaire unique des secrets du jockey en renom.
Auprès de l'ami de Dodge, écoutant ses paroles avec docilité, un jeune homme de dix-huit ans, mal vêtu et mal nourri, ouvrait une bouche de brochet affamé entre deux joues pâles qui s'effilochaient en poils blonds. Et, à côté, un vieil homme tendait une face rasée et meurtrie où la Destinée semblait s'être fait les poings.
Sur l'autre banquette, où était assise Odyle, les deux sœurs remarquèrent un personnage assez bizarre, à la figure exotique, aux pommettes saillantes, au teint marron clair. Il avait pour voisins un monsieur à favoris et une dame jeune encore, dont les cheveux étaient teints en blond
— Saint-Fidèle, hasarda le jeune brochet affamé, a fait dimanche dernier une bien belle course, n'est-ce pas ?
— Oui, acquiesça avec condescendance l'ami de Dodge, oui, la bête est bonne. Mais ils ont meilleur que ça dans la maison.
— Ah ! dit le brociiet.
— Ils ont un poulain qu'ils n'ont pas encore sorti, affirma l'ami de Dodge, et qu'ils ne sortiront, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, que lorsque le moment sera venu. Ce poulain-là rend douze livres à Saint-Fidèle et le bat les mains dans ses poches.
Ii2 TRISTAN BERNARD
— Et que pensez-vous de Filipo-Lippi ? risqua encore le brochet.
— J'ai touché ça, dit i'ami de Dodge. J'avais le tuyau depuis quinze jours.
A ce moment, le vieil homme meurtri sortit de sa torpeur et dit d'un ton sentencieux :
— Faut djoë li tchivol di missi Djékminn... Bonn... Bonn tchivol.
— Entends-tu ? dit Odette à Odyle, il faut jouer le cheval de M. Jacquemin.
— Est-ce que nous rentrerons dîner chez nous? demanda Odette.
— Mais oui, dit Odyle, puisque Bigorneau vient à la maison.
A ce nom de Bigorneau, l'homme au visage exotique, le monsieur à favoris et la dame aux cheveux teints tournèrent brusquement la tête à droite, du côté d'Odyle, comme trois disques aiguillés simultanément dans la direction de la voie libre.
— Je ne t'ai pas dit, continua Odyle, que Bigorneau était venu après déjeuner, pendant que tu t'habillais. Il nous amènera ce soir Maubeck, le journaliste. Figure-toi que Maubeck a hérité de quatorze millions d'un parent à lui, un vieil Indien d'Amérique, un nommé Delaware.
Ce nom fut le signal dune nouvelle manoeuvre d'aiguillage. La dame aux cheveux teints se tourna vivement vers l'homme roux, qui regarda l'homm.e aux favoris.
Puis le Mohican se pencha vers X... et vers Marthe :
— Bonne idée que j'ai eue de vous emmener
MESDEMOISELLES DE BUTHENBLANT 113
aux courses. Il s'agit maintenant de ne pas perdre de vue ces deux petites garces-là.
Comment u ces deux petites garces-là » ?... Comment, les demoiselles de Buthenblant se laissaient prendre le genou dans des tapissières de courses ?... Comment, elles avaient eu chacune un enfant ?...
Mais pas du tout ! Il n'y a pas un mot de vrai dans tout ça, et je déplore que Tristan Bernard se soit laissé entraîner à ce point par la fougue de son imagination. Certes, nul plus que moi au monde ne rend justice à l'originalité de l'auteur des Pieds nickelés; je confesse qu'il a l'étoffe non seulement d'un écrivain, mais encore d'un psychologue ; j'admire sa raillerie discrète, son observation plaisante, la finesse toujours heureuse de sa répartie. Mais de là à lui reconnaître le droit d'immoler la Vérité sur les autels de la pure Fantaisie et de dire « ces petites garces-là » en parlant des demoiselles de Buthenblant, il y a un écart.
« Ces deux petites garces-là !... Ces deux petites garces-là !... »
Enfin, voyons, ai-je raison ? Je prends la peine de chercher des figures, je les porte dans mon cerveau un laps de temps plus ou moins long, je me soumets, en ma sincérité d'artiste, aux lenteurs laborieuses de la gestation, et, quand, enfin, j'ai réussi à mettre à peu près sur leurs pieds deux jeunes filles au cœur plus candide que ne l'est le lys lui-même, à la pureté plus immaculée que ne l'est la robe de l'hermine, un monsieur vient et dit : « Ces deux petites garces-
là. » Non I Ah ! non ! C'est aller trop loin, et je supplie le lecteur de tenir pour non avenu, du moins en ce qui concerne certains détails, le récit qui a précédé celui-ci. Il est exact sur plus d'un point (je me fais même un devoir de reconnaître que l'origine de la fortune des Buthenblant y est relatée en lignes à la fois succinctes et marquées au sceau même de l'authenticité) ; mais, quant au reste, pas un mot de vrai I
Entendons-nous une fois pour toutes.
Les demoiselles de Buthenblant constituent les deux types d'ingénues indispensables à tout roman qui se respecte. Illuminer de leur jeunesse, de leur grâce et de leur sourire les sombres pages de ce livre, telle est la tâche qui leur incombe. Evidemment, tètes un peu folles, cervelles d'oiseaux — d'oiseaux qu'elles sont, puisqu'elles sont femmes, vierges et jeunes — elles apportent dans leur manière d'être une simplicité instinctive, une ignorance de la complication, faites, c'est possible, pour donner le change, égarer sur de fausses pistes l'appréciation des personnes habituées à ne voir des choses que les mensongères apparences. Mais, quoi ? qui dit ingénuité, dit le droit, pour tout ingénu, d'aller devant soi sans regarder à ses pieds et de parler comme les moutons bêlent. Je me rappelle mon obstination, étant enfant, à chantonner devant ma grand'mère, sur de petits motifs mélodiques improvisés tout exprès, des inscriptions lues par moi au passage sur le plâtre pustuleux d'un mur et d'oii il résultait qu'un tel était un ci ou un l'autre. Je faisais acte d'ingénuité, rien de plus, et mon
MESDEMOISELLES DE BUTHENBLAXT H5
aïeule, en me traitant chaque fois de petit effronté et de cochon, témoignait de son manque absolu de clairvoyance.
De même, les petites Buthenblant font acte d'ingénuité en se lançant réciproquement à la figure des épithètes dont le sens précis échappe à leur innocence.
N'est-il pas manifeste que l'outrance même d'un tel langage révèle la pureté sans bornes des deux enfants, qui ne redoutent point d'en profaner leurs jeunes lèvres ? Cela est clair comme le jour, et il faudrait être à la fois le dernier des insensés et le plus incurable des aveugles pour ne point demeurer ébloui" devant des évidences qui crèvent les yeux.
Ceci dit, et les choses ramenées à leurs justes proportions, je reprends au point où l'a laissé mon honorable prédécesseur le récit des malheurs de X...
GEORGES COURTELIXE
ou X... EPROUVE UNE IMMENSE EMOTION
Il était deux heures moins cinq lorsque la tapissière qui transportait aux courses les demoiselles de Buthenblant, notre vieil ami l'Aiguille, Marthe et le héros de cette histoire (j'ai nommé X...) écrasa de ses roues les herbes raréfiées de la pelouse de Longchamp.
Or, comme X... mettait pied à terre :
— Je ne me trompe pas, fit, en s'approchant de lui, un personnage coiffé d'une casquette de loutre, chaussé de souliers de bains de mer et de qui s'entr'ouvrait le gilet sur la double bande vermillon d'une ceinture de gymnastique ; c'est bien vous qui êtes M. X... ?
— Oui, dit X..., étonné. Pourquoi ?
— Ne parlez pas si haut, murmura l'inconnu, jetant autour de soi un coup d'oeil d'inquiétude. Vous avez entendu parler, il y a un instant, dans la voiture qui nous amenait, d'un héritage de quatorze millions ?
ou X... EPROUVE UNE IMMENSE EMOTION 117
— En effet.
— Ah ! Eh bien, qu'est-ce que vous diriez si je vous disais, moi : « Mon cher, cet héritage vous revient de droit ; d'habiles coquins tirent des plans pour le détourner à leur profit ; mais dites un mot, un seul mot, et Je vous fais entrer en possession de votre dû ! »
— Je dirais... hurla X...
— Pour Dieu ! ne gueulez pas comme ça ! dit l'étranger.
D'une voix à peine perceptible :
— Je dirais, reprit X..., que je vous en aurais une éternelle reconnaissance.
— Bien. Et ensuite.
— Quoi, (( et ensuite » ?
— Ne faites pas l'idiot, je vous en prie. Vous savez très bien ce que je veux dire.
Brusquement :
— Ah ! pardon ! fit-il. Vous voulez, peutoire, parler de la petite commission d'usage ?
— Peut-être.
— C'est trop juste. Causons-en. Mon Dieu, nous vivons en des temps oîi l'existence est hors de prix. Tout augmente !... les loyers, la nourriture, le vin !... Et, après tout, quatorze millions, ce n'est pas la Californie !... Je pense donc qu'ea tenant à votre disposition un chèque de deux à trois cents francs...
L'inconnu — nous l'appellerons Z... jusqu'à dIus amnle informé — eut un nâle sourire d'i-
xi i
ronie.
jjg ÇEORGES COURTELINE
Il apprécia :
— Vous n'êtes pas dur !
Puis, précis comme une règle de trois :
— Je veux cinquante pour cent.
— Combien ?
— Cinquante pour cent.
— Cinquante pour cent... Sept millions sur quatorze, alors ?
— Oui.
— C'est de la douce démence. Transigeons. Cinquante louis !
— Non.
— Et un tuyau.
— Impossible ! mille regrets.
— Enfin, combien ?
— J'ai fait mon prix. Sept millions, pas un sou de moins. C'est à prendre ou à laisser.
— En ce cas, je n'hésite pas. Je prends.
— Et vous avez rudement raison, conclut l'homme aux souliers de bains de mer. Mais quittons-nous, car on nous regarde. Je serai vendredi soir, à onze heures précises, au Café de la Poste. A bon entendeur salut !
Déjà Z... était loin, enlevé par le tourbillon Je la foule.
— Qui est ce monsieur ? demanda Marthe, qui s'était approchée, intriguée.
— Ne t'inquiète pas, répondit X... : ça n'a aucun intérêt. C'est pour un héritage de quatorze millions.
— Tu vas hériter de...
— On le dit.
OrX... EPROLTE UNE IMMENSE EMOTION 119
— Mazette ! j'ai eu bon nez de plaquer le capitaine ! Ce n'est pas à lui que ces choses-là arriveraient.
— C'est un fourneau, le capitaine, déclara X... avec un haussement d'épaules. Et, pendant que j'y pense, une question : Connais-tu le Café DE L\ Poste ?
— Ma foi, non.
— Le diable t'emporte. Tu ne seras donc jamais bonne à rien ?
— Edouard !... reprocha doucement Marthe. X... allait répliquer, quand il éprouva tout à
coup une singulière impression de pesanteur dans les pans de sa redingote.
S'étant assuré, de la main :
— Tiens !... Qu'est-ce que c'est que ça ?... C'était le bottin de Paris, que, par mégarde,
il avait glissé dans sa poche avec sa pipe et son tabac. Cette découverte le fit sourire.
— Que je suis distrait ! pensa-t-il. Quel petit étourneau je fais !
Il s'était installé dans l'herbe. A ses cuisses, dressées et écartées devant lui comme une façon de lutrin, il adossa le lourd volume, qu'il se mit en devoir de feuilleter.
— Vovons !... Cafés !... Cafés !... Cafés !... — Ah ! ^
Il avait trouvé.
Soudain :
— Tonnerre de Dieu ! Bon sang de bon sort !
— Qu'est-ce qu'il y a ? dit Marthe, effarée.
— Il y a, répondit-il, qu'il existe au bottin trente et un Cafés de la Poste et qu'avec la meil-
leure volonté du monde je ne puis me trouver dans trente et un cafés à la fois, le même jour et à la même heure.
— Ah ! sapristi !
X... s'était pris les tempes dans les m.ains ; il cherchait, l'œil écarquillé sur le vague d'un rêve.
— Café de la Poste !... Café de la Poste !... Est-il possible d'être bête comme ça ?...
D'un large geste découragé, il compléta sa pensée. Mais il y a un Dieu, comme dit l'autre. X..., justement, en profanait le nom sacré quand Z... vint à repasser devant lui, ramené par le même tourbillon qui l'avait entraîné tout à l'heure.
— Ah ! s'exclama joyeusement X... Monsieur !.,. Chose î... Machin !... L'homme à la casquette !...
L'interpellé se retourna.
— Ah I c'est vous ?
— Vous êtes fou, mon cher, avec votre Café de la Poste ! II y en a trente et un à Paris.
— Trente et un !
— Pas un de m^oins.
Z... éclata de rire.
— Étais-je bête ! fit-il.
Puis, mystérieusement :
— Rendez-vous, à l'heure dite, vendredi matin, dans la grande seconde salle à droite du Café du Théâtre. Chut !
Il dit et, de nouveau, disparut dans la foule.
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En vertu de quelle puissance occulte cette carte de visite adhérait-elle au bois de la }>orte ? C'est ce que nous ne saurions dire.
Aucun clou, aucune vis, aucune punaise.
Et pourtant cette carte était fixée à la porte aussi solidement, aussi étroitement que le coquillage au rocher.
A l'aide d'une planche de cuivre gravée en creux, les mots suivants avaient été imprimés sur ce bristol :