UN BOUGE
Nos lecteurs n'ont pas oublié la recommandation faite au capitaine par le vidame de Buthenblant : « Vendredi, à une heure du matin, au coin de la rue Germain-Pilon et du passage Piemontesi. »
Le capitaine, que la curiosité avait empêche de dîner, fut au rendez-vous à l'heure dite. Nous devons même à la vérité de confesser qu'il y arriva un peu saoul, ayant passé toute sa soirée au Clou, à absorber bock sur bock en se faisant traiter d'idiot et de prop'-à-rien par le père Chamouillet, qui appelle ça « jouer au whist ». Une forme haute surmontée d'un hauteforme et qu'enveloppait des pieds au col un manteau de conspirateur se dressait, à l'endroit désigné, vague dans le vague, plus vague, de la nuit. .^
Le capitaine pensa : ^
— C'est lui.
C'était le vidame en effet.
Les deux hommes marchèrent l'un à l'autre.
— Qui va là ?
— Capitaine Napau.
— Yidame de Buthenblant.
— Serviteur au vidame.
— Capitaine, c'est moi qui suis le vôtre.
Le bruit de deux mains qui se secouent en une étreinte affectueuse troubla lé silence de la rue.
— Vous êtes toujours dans les mêmes dispositions ? dit le vidame de Buthenblant.
— Certes.
— Je ne doute point de votre bravoure, mais les révélations que vous allez entendre dépassent tellement...
Le capitaine l'interrompit :
— Quelles qu'elles soient, quelles qu'elles puissent être, je jure de les écouter du même œil imperturbable dont j'ai cent fois, au cours de ma longue carrière, regardé le danger et la mort.
— C'est bien, dit le vidame ; je vous crois. Entrons ici. C'est un petit café tranquille où il n'y a que des souteneurs. Nous serons très bien pour causer.
En même temps, il posa les doigts sur le bec de cane, qu'il fit jouer, d'un établissement de marchand de vin, dont la façade, masquée de mousselines empoussiérées, mettait dans les ténèbres profondes du dehors la louche et indécise clarté d'une veilleuse.
La porté s'entr'ouvrit.
Comme le capitaine allait en franchir le seuil :
— Attendez ! murmura le vidame. Jetez d'à-